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Le Carnet PSY

2004/9 (n° 95)



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Je profite du thème de ce colloque pour revenir sur une thèse qui m’est chère depuis une bonne quinzaine d’années à savoir celle de l’archaïque génital, titre assez provocant sur lequel je vais chercher à m’expliquer. Pierre Mâle rapprochait déjà l’expérience du jeune enfant (et non du bébé) et l’expérience pubertaire. Pourrais-je aller plus loin que celui qui fut en son temps mon analyste ?

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La force pubertaire est à la fois une reprise des origines et un commencement dont la source est l’irruption de la génitalité. Ce que j’appelle de façon spécifique le stade génital. La nouveauté peut être source de chaos, en psychopathologie nous le savons bien, et/ou source de la création adolescente que nous nommons aujourd’hui subjectivation. Je vais esquisser un parallèle, (en sa définition géométrique) dans la mesure où sexualité infantile et pubertaire convergent vers l’horizon qui est celui de l’élaboration subjectivante. L’affaire n’est pas conclue tout de suite, cette convergence n’étant pas présente au début de la puberté. Mais après un long séjour que l’on appelle adolescence, travail de surf assurément qui peut exister tout au long de la vie, harmonieux ou pas.

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L’archaïque génital, retrouve les fonctionnements psychiques du bébé : incorporation, excorporation, déni, projection, identification projective, retournement en son contraire, confusion de l’investissement et du plaisir de l’objet etc. Il est difficile de les penser dans les adolescences harmonieuses, faciles, simplement conflictuelles, œdipiennes, (même si le ménage à trois à l’adolescence est plus compliqué que dans l’enfance). Le retour de ces mécanismes, après la prédominance des processus de latence est une surprise. En tant que psychanalystes d’enfants nous savons néanmoins que l’enfant gardait encore des capacités régressives considérables. Voilà le coup pubertaire qui échappe à l’infinie répétition, l’éternel retour ; voilà le seuil, “le point à la ligne” à partir duquel une élaboration nouvelle se produit, travail d’après coup. On le repère lors de ses effets seconds, par la causalité qu’il introduit grâce à ses effets de traces. De même que l’expérience du nourrisson scrète nos fantasmes savants, de même l’expérience pubertaire est … à deviner ! De façon régrédiente il est difficile de penser de façon pure la sexualité infantile pour un adulte engagé : l’après coup est advenu ; la traduction est imprégnée de pubertaire : il ne peut y avoir de sexualité exclusivement infantile pour celui qui en parle après la puberté. De façon progrédiente la sexualité infantile vient “se prendre” telle l’eau en glace et non se reprendre comme on dit. Le pubertaire n’est pas en lui-même un événement, il serait ce qui teinte différemment tout événement ; rien après la puberté n’est plus pareil. Toute “trace” de la vie (au sens freudien du terme : trace du rêve par exemple) n’est plus la même.

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Travaillons sur l’innovation, la découverte (non pas la redécouverte) d’une sensorialité sensuelle que rien chez l’enfant ne permettait de prévoir, marquant le deuxième temps de la sexualité humaine. Jean Laplanche lorsque nous l’invitâmes avec la revue Adolescence à l’UNESCO (5 févier 1999) résuma notre point de vue : “Chez l’homme le sexuel d’origine intersubjective dont le pulsionnel, le sexuel chez l’homme, le sexuel acquis vient, chose tout à fait étrange avant l’inné. La pulsion vient avant l’instinct, le fantasme vient avant la fonction et quand l’instinct sexuel arrive le fauteuil est déjà occupé ”. Le risque dominant, le clinicien le reconnaît c’est l’effacement de la nouveauté. La pathologie pubertaire est du côté de la résistance au changement (il en est de même dans diverses disciplines concernant une résistance à l’adolescence en sociologie-anthropologie politique).

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L’archaïque génital serait “une rivalité de fauteuil” ; le lieu de cette guerre civile réunit les zones érogènes-objets partiels, affaire d’organes assurément : il s’agissait du couple sein-bouche, il s’agirait maintenant de complémentarité des organes sexuels sexués. On voit bien dans la citation de Laplanche, que l’étayage est posé au moment de l’expérience pubertaire sous forme du passage de l’instinct à la pulsion génitale. À partir du concept purement biologique de l’instinct (très dix-neuvième siècle) à quel moment se situe la survenue d’une pulsion génitale (qui va comprendre ce qu’il y avait de pulsion sexuelle pré-pubertaire, afin de la reprendre autrement. Comment l’enfant lourd de son histoire, de sa ligature généalogique, sa logique phallique, ses instances (le moi, le surmoi, les idéalités moïques) aborde-t-il cette expérience pubertaire ? Ne disons pas (on pourrait en discuter) comme on le voit écrit, que la nouveauté de l’adolescence est l’accès à une réalité nouvelle. Je ne le crois pas du tout ; au contraire, je pense que la réalité interne-externe qui s’était bien modulée “limitée” grâce aux processus de latence va être prise à découvert par une force qui tente de balayer toute “réalité”. L’irruption du génital souffle la réalité interne. De cette base archaïque pubertaire, qu’est-ce qui se trouve changé maintenant ? Oui, comment penser l’adolescence à partir du coup pubertaire. Quand je dis la nouveauté du pubertaire, il convient je l’ai dit de l’entendre par l’arrivée d’un autre corps mystérieux, étranger (il peut être aussi interprété comme hostile : la virginité n’est-elle pas un tabou ?).

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Là intervient le concept de la subjectivation, travaillé par la revue Adolescence à plusieurs reprises et précisément par trois membres de son comité de lecture : Raymond Cahn, Bernard Penot, François Richard. “Là où “Ça” était, “je” dois advenir” ; là où l’archaïque était ; le sujet se reconstruit… “fait son adolescence”. On pourrait aussi dire comment “passivé” par cet archaïsme réapparaissant, l’adolescent va-t-il pouvoir se reprendre, s’activer ? Posons aussitôt les avatars, voire les impossibilités du processus qui définissent la psychopathologie pubertaire dans sa caractéristique même : l’archaïque pubertaire y reste à vif, (peut-on dire psychose ou mieux processus psychotiques selon la théorie de Laufer ?).

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Quel adolescent ne laisse pas émerger quelque peu de “cette part psychotique” lors de ses excès ou de ses dépendances ? La force pubertaire pourrait selon mon raisonnement, être qualifiée de perverse retrouvant le lien duel, le désaveu de la loi pour en éditer d’autres…

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Voilà, donc posée la métamorphose pubertaire et les descriptions que j’en ai faite. Elles sont très inspirées du pictogramme de Piera Aulagnier : l’émergence de l’état archaïque requiert une interprétation de l’Autre ; il n’y a pas de définition de l’originaire sans qu’elle y comprenne un appel à l’Autre. Au sein même de cet archaïque que j’ai positionné en termes de sensorialité, sensualité, un travail psychique se développe : celui de la mise en représentation. L’imaginaire naît du perceptif ou pour être plus précis de ses traces. Le génital ressenti, “affect originaire”, est inclusion, je dirai même intrusion tant est grande sa force centripète (“espace primitif d’inclusions réciproques”), avant que l’Autre lui donne l’occasion de sa transformation en mots. La reconstruction qui en est l’effet, je l’ai nommé “scène pubertaire”, véritable scène primitive reprise au commencement génital.

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Le travail de l’adolescence, à la fois, suppose une capacité permettant de retrouver l’archaïque (malgré le processus de latence) et une capacité d’en sortir. Cette renaissance particulière de la représentativité correspond bien à ce que Green a décrit sous le terme de processus tertiaire, va et vient entre chair et signifiant. Le pubertaire n’est pas un retour au corps, mais une formidable intrusion du fait des nouveautés génitales qui ont jeté l’ancre dans la chair et exigent significations ouvertes. La psyché a horreur du vide que n’occupe que la “sensorialité pensée” (nous la nommons morosité). En tenant compte de mon parallèle avec le bébé, l’adolescent le plus ordinaire a besoin en ce temps d’un appareil psychique externe. On peut penser différemment cette fonction ; soit sur le modèle de la métaphore maternelle de Bion soit sur celui de la métaphore paternelle de Lacan. L’étayage pulsionnel ne saurait se produire sans la présence de cet Autre interne-externe, auquel on peut réserver un grand “A”, assurément préhistorique marquant un recommencement de l’histoire, chez celui qui n’est plus un enfant. Tel le bébé, l’adolescent a besoin de ce sujet subjectivant qu’il trouvera en général dans sa famille (interne ou externe).

Dans la psychopathologie pubertaire les adolescents restent adhérents au fonctionnement archaïque et attendraient de nous, thérapeutes, un appareil psychique externe suffisamment bon. On peut aussi esquisser une approche de ce que serait l’originalité de la cure à l’adolescence avec des adolescents très perturbés : pour un temps cet appareil psychique a valeur de transaction transitoire voire fétichique pour l’étayage de sa capacité de la fonction de représentation et de mot. Notre conception du pubertaire loin d’être abstraite organise la compréhension de la clinique et la pratique de la cure.

Pour citer cet article

Gutton Philippe, « Archaïques ? », Le Carnet PSY 9/ 2004 (n° 95), p. 20-21
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2004-9-page-20.htm.
DOI : 10.3917/lcp.095.0020

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