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Le Carnet PSY

2005/1 (n° 96)


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La notion de subjectivation connaît à l’heure actuelle un grand succès, et pourtant son usage est d’apparition récente. On ne la trouve pas dans le Vocabulaire de la Psychanalyse de Laplanche et Pontalis. Dans le Dictionnaire International de la Psychanalyse, édité par A. et S. de Mijolla, ouvrage publié en 2002, il n’y a pas d’entrée pour le terme "subjectivation". En revanche, dans l’entrée "sujet", ce terme apparaît à plusieurs reprises, sous trois formes :

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- substantive, dans l’expression "processus de subjectivation".

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- Adjective, "subjectivable".

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- Enfin, lui est attribué un synonyme qui est déjà une explicitation de la notion, "appropriation subjective".

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Il se trouve que l’auteur de la rubrique "sujet" est Raymond Cahn, qui fit en 1991 au Congrès des Psychanalystes de langue française un important rapport sur ce thème, et qui a largement contribué à la divulgation de la notion de subjectivation.

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Ayant fait une recherche dans la banque de données de la Bibliothèque Sigmund Freud, je n’ai trouvé pas moins de 65 références comportant comme mot-clé le terme "subjectivation", toutes postérieures à 1991.

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Deux questions peuvent être posées :

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- Pourquoi ce terme rencontre-t-il tant de succès ?

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- Quel en est le sens et à propos de quoi parle-t-on de subjectivation ?

I - Pourquoi le succès de cette notion ?

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Il semble que le succès de cette notion tient (Wainrib, 1999) à ce qu’elle reprend la question du sujet, dans une perspective différente de celle de Lacan, quoique en intégrant certains de ses apports. Cette orientation éloigne la théorie psychanalytique de ses anciens modèles génétiques et développementaux, au profit d’une approche qui s’intéresse davantage à la structuration du psychisme, et ce en rapport, peut-être, avec les problématiques nouvelles rencontrées aujourd’hui dans le travail thérapeutique.

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La question du sujet est importante, parce qu’elle n’est pas seulement une question de théorie, mais qu’elle concerne aussi la conception de l’analyse et ses implications pratiques.

La conception de l’analyse

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Rappelons, d’abord, que le sujet freudien n’est pas le sujet de la conscience. Cela peut paraître trivial, dans un colloque psychanalytique. Mais en ces temps où l’on parle beaucoup de nouvelles formes de psychothérapies, il apparaît que certaines d’entre elles reviennent à une conception pré-freudienne de la maîtrise et du contrôle par la conscience des processus psychiques. Ces psychothérapies se proposent en effet de venir à bout des pathologies psychiques par le moyen de consignes qui font appel à la volonté ou à l’auto-suggestion. Or, toute la démarche freudienne invalide l’illusion d’une maîtrise. Et si la première topique va de pair avec une visée de rendre conscient ce qui était inconscient, c’est par la levée du refoulement, ce qui est tout autre chose.

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Mais, dans le même temps, on trouve chez Freud la notion de Subjekt. On la trouve principalement dans Pulsions et destins de pulsions (1915), et précisément pour évoquer d’autres destins de pulsions que le refoulement. En effet, dans ce texte, Freud recourt à la notion de Subjekt pour rendre compte à la fois du retournement sur soi et du renversement de but, d’actif en passif. Il distingue le sujet narcissique (narzistische Subjekt) de la personne propre : le sujet de l’activité de regarder, de violenter, qui va satisfaire le désir passif d’être regardé, violenté. On est plus proche ici d’un sujet de la pulsion (sujet assujetti, selon Lacan), que d’un sujet de la conscience.

La pratique aujourd’hui

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Or aujourd’hui, dans la pratique psychanalytique, ce qui mérite attention, ce sont des situations où l’on trouve moins ces destins de pulsions propres aux organisations névrotiques, que d’autres destins, comme le déni, le clivage, la déréalisation, voire le délire. C’est souvent le signe de formations traumatiques, dans lesquelles la question qui se pose n’est pas le refoulement de souvenirs ou de représentations, mais bien plutôt l’impossibilité d’inscrire un événement dans les processus de la représentation et de la pensée, voir (Roussillon, 1999) d’une symbolisation primaire. Il n’y a pas souvenir ou représentation, mais la trace psychique d’un "quelque chose" à l’état brut, quelque chose qui a eu lieu, mais n’est pas symbolisable, et qui se traduit par des agirs compulsifs, hors de toute réminiscence, de toute possibilité de métaphorisation.

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Ainsi, lorsque la subjectivation se définit comme appropriation subjective, cela n’implique pas seulement le rappel à la conscience des souvenirs disparus, des pensées qui ont subi le destin du refoulement, cela évoque aussi des trous, des failles, et une inscription dans le psychisme qui passe par une construction ou une reconstruction.

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La seconde topique freudienne apporte une nouvelle conception du travail psychanalytique qu’illustre la célèbre formulation : Wo es war, soll ich werden. On se souvient de la polémique qui opposa à ce sujet Lacan et Nacht. Nacht avait interprété ce texte dans le sens de l’Egopsychology : "Le Moi doit déloger le ça". Lacan traduisait : "Là où c’était, je dois advenir". Cette dernière traduction est plus rigoureuse, au regard du texte allemand, où ne figure aucun article (ni majuscule) permettant de substantiver le ça et le Moi (or il arrive à Freud de le faire en d’autres lieux, de dire: das Ich, das Es). On voit bien que l’enjeu de ces traductions est la conception de l’analyse. Pour Nacht, il s’agit de renforcer le contrôle du Moi sur les pulsions. Lacan a en vue l’assomption subjective des motions inconscientes, l’admission en soi des pensées non voulues par exemple. C’est donc aussi le débat entre une psychologie de l’Ego, identifié au Ich, et la conception lacanienne d’un sujet de l’inconscient, sujet qui loin d’être maître chez lui, est assujetti à ses pulsions. Sujet qui, loin de réaliser la visée identitaire et unifiante du Moi, reste inévitablement divisé.

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Ce point de vue est, me semble-t-il, largement adopté aujourd’hui dans le contexte de la notion de subjectivation. En même temps, d’autres conséquences en sont tirées, comme par exemple l’accent mis sur le caractère processuel de la subjectivation, et l’inachèvement consubstantiel du processus de subjectivation, son caractère "asymptotique" (Cahn, 1999).

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Si donc, nous reprenons la définition de la notion de subjectivation, nous trouvons deux idées-clés:

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- l’idée d’une appropriation subjective, non pas seulement au sens d’une levée du refoulement, mais plus largement d’une réappropriation de ce qui était resté isolé ou clivé.

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- L’idée d’un processus indéfini, inachevé par essence.

Une troisième aspect va apparaître lorsqu’on aborde les domaines à propos desquels est évoquée la subjectivation.

II - A propos de quoi parle-t-on de subjectivation ?

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Le terme de subjectivation vient à se présenter dans trois contextes :

  • le premier est celui des psychoses, là où la subjectivation ne s’évoque que négativement, par ses échecs ;

  • le second est celui de l’adolescence, parce que s’y joue l’avenir du sujet, la résolution d’une crise ou le basculement dans la psychose ;

  • enfin, le troisième est le processus de subjectivation dans l’analyse.

Les ratés de la subjectivation

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Dans son rapport de 1991, R. Cahn interroge les pathologies de la subjectivation. Il décrit les états qui oscillent entre le sentiment de vide, de "blanc", et à l’inverse ceux qui attestent un sentiment d’intrusion insupportable. Ces états, on ne les opposera pas à la psychose, mais on dira que la psychose en est la forme la plus extrême. Ce qui est en question dans ces états, c’est l’impossibilité pour les sujets de trouver un espace psychique qui permette de vivre sans, soit subir l’intrusion destructrice d’un objet, soit être abandonné par lui et réduit à néant par cette absence même. On le voit, cette approche conjoint la prise en compte des pulsions et la problématique des liens (Winnicott, Bion). L’impossibilité de constituer un tel espace psychique sera le signe même d’un défaut de subjectivation, de l’échec de la subjectivation. Selon B. Penot, (Penot, 1991) il manque une pièce nécessaire au processus de subjectivation, la forclusion du support paternel en étant le cas de figure le plus patent.

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En parlant de pièce manquante, rendant impossible le processus de subjectivation, Penot fait allusion au délire et à la conception que Freud en propose dans Constructions dans l’analyse (Freud, 1937). Dans ce texte, Freud considère qu’il y a un hiatus, une pièce manquante dans l’histoire du sujet, et que le délire vient ici combler ce vide. Mais cette pièce n’est pas constituée de n’importe quoi, elle contient un "noyau de vérité historique". Le travail de l’analyse ne consiste pas à convaincre le patient de la folie de son délire, ou de ce qu’il contredit la réalité, mais de retrouver l’intégralité du noyau de vérité qui le constitue. Ainsi, la subjectivation deviendrait possible.

Pour Penot, il s’agirait de quelque chose d’historique qui aurait été non pas oublié, refoulé, mais ne serait pas advenu symboliquement pour le sujet, et qui fait retour dans la néo-formation du délire. Cet auteur fait ici référence à la conception winicottienne de certains effondrements : quelque chose a eu lieu dans la vie du patient, qui n’a été ni éprouvé ni vécu, on pourrait ajouter ni représenté, ni subjectivé. Cela évoque du traumatique non symbolisable. Il s’agit de retrouver le noyau de vérité "historique" et de lui donner les chances d’une symbolisation.

La question de l’adolescence

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L’adolescence aussi connaît des obstacles à la subjectivation. R. Cahn évoque les pathologies adolescentes aujourd’hui, en relation avec les messages envoyés par l’environnement familial ou social. Troubles des conduites alimentaires, toxicomanies, tentatives de suicide sont pour lui à mettre en relation avec la remise en cause de la fonction paternelle, l’hyper-investissement des enfants par les parents, et en même temps leur idéalisation, enfin la remise en cause du potentiel identificatoire des parents. Ces circonstances, dit-il, favorisent les troubles narcissiques-identitaires, l’envahissement du psychisme par l’excitation. Tout cela constitue des obstacles à l’instauration "d’un espace psychique suffisant pour un fonctionnement de plus en plus autonome en même temps qu’ouvert au monde" (Cahn, 1998). L’incapacité à assumer ce processus amène certains adolescents à en faire leur identité même.

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On trouve alors le narcissisme moral (Green, 1983) où domine ascétisme, renoncement pulsionnel, rêveries narcissiques ; et la personnalité narcissique (Kernberg, 1973) où coexistent grandeur hautaine, timidité, sentiment d’infériorité, déni de la dépendance, dévalorisation permanente des autres. Cela, pour éviter le danger de sollicitations pulsionnelles, de la rencontre avec l’autre, et refuser toute introjection, toute identification, vécue comme empiètement et intrusion de l’objet. C’est, dit Cahn, une perturbation de la fonction sujet, qui oscille entre saturation de sens, suppression de toute interrogation et remise en question, d’une part, et d’autre part, absence de sens, quête vaine et indéfinie des sens manquants. L’adolescence lui paraît être par excellence le temps organisateur de l’équilibre entre investissements narcissiques et objectaux, qui va jouer un rôle déterminant dans les déliaisons-reliaisons.

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Avec l’abord de la psychose et de l’adolescence, on approche un nouveau sens de la subjectivation, définie comme la possibilité de constituer un espace psychique permettant le jeu et l’équilibre narcissisme/pulsions, liaison/déliaison, donc définie à partir de la structuration psychique même. Cette problématique est à rapprocher des travaux de S. Lebovici sur le narcissisme primaire, (Lebovici, 1998), également de ceux de F. Pasche sur les Mères archaïques (Pasche, 1992). La mère archaïque est un fantasme originaire : à la différence de Winnicott qui insiste sur la détresse et l’agonie liées à l’absence de l’objet, à sa non-réponse en situation de manque de l’objet, F. Pasche érige une figure de la mère archaïque envahissante, intrusive, privant le sujet de tout espace psychique propre. Telle est Méduse, la Gorgone à l’injection "minéralisante". Face à cette mère sidérante, le bouclier de Persée instaure une distanciation, grâce à l’effet de miroir qu’il permet par le polissement de l’airain. Et cette mise à distance ouvre un espace psychique pour le sujet, et par là rend possible une subjectivation. De même, le cadre analytique "oppose aux motions pulsionnelles des parois immatérielles, sur lesquelles ces motions butent, rebondissent, se réfléchissent", ce qui a un effet de pare-excitation.

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Cette interprétation par Pasche du mythe de Méduse nous incite à étendre la notion de subjectivation à ce qui s’accomplit dans l’analyse. C’est aussi l’idée de R. Cahn (Cahn, 1998), que le processus de subjectivation à l’adolescence est une métaphore du processus de subjectivation en général et en particulier dans l’analyse :

  • d’une part, les défaillances de la subjectivation à l’âge adulte renvoient souvent à une défaillance de la subjectivation à l’adolescence,

  • d’autre part, ces mêmes enjeux se retrouvent dans le processus de l’analyse.

"(…) Ma propre approche des éclosions psychotiques et des états limites à l’adolescence l’a conduit à mettre l’accent sur les impasses ou sur l’impossibilité de l’achèvement du processus de subjectivation, soit plus précisément de ce processus d’appropriation subjective courant depuis la naissance jusqu’à cette phase conclusive et permettant ou non l’instauration d’un espace psychique personnel, la possibilité d’un travail interne de transformation et de création. En effet, quelle que soit l’ampleur des méconnaissances et distorsions concernant notre propre réalité psychique consubstantielle au refoulement qui nous régit, transformation et création constituent la condition même, à cet âge et pour le reste de la vie, du déploiement possible d’un processus analytique (…)".

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Pour nombre d’auteurs aujourd’hui, le mouvement qui s’accomplit dans l’analyse peut être décrit comme un "processus de subjectivation" (Wainrib, 1999). Wainrib désigne par le terme de "métasubjectivation" ce qu’il y a de spécifique dans la subjectivation en situation d’analyse, "l’émergence d’un Je changé d’être saisi par la réalité psychique. L’émergence d’un tel Je ne pouvant advenir de la simple découverte de ses contenus inconscients qui viendrait s’ajouter à d’autres connaissances du sujet".

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Pour conclure, je soulignerai deux points :

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- la notion de subjectivation rencontre un indéniable succès parce qu’elle répond à une nécessité éprouvée au niveau de la pratique : ce sont les problèmes posés par certaines structures psychiques, et le cortège de symptômes qui en sont les caractéristiques : états dits limites, psychoses, problématiques narcissiques-identitaires.

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- Ces considérations amènent une réouverture de la question du sujet, au-delà des catégories freudiennes de la névrose et du refoulement.

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La notion de subjectivation se définit, par précisions successives, comme :

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- Une appropriation subjective, par opposition au déni, au clivage, et aux différents modes de mise "hors sujet" d’une partie de la réalité psychique.

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- La possibilité de constitution d’un espace psychique dans lequel le sujet peut admettre en soi le pulsionnel, ou l’excitation créée par l’objet, par son absence, synonyme d’abandon et de déréliction, ou au contraire son excès de présence, son intrusion, synonyme d’envahissement et de sidération.

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- Enfin, le processus de l’analyse et les possibilités de transformation qu’il ouvre.

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Ce qui fait l’unité de ces définitions, c’est la problématique où s’origine cette notion : au-delà de la problématique névrotique du refoulement, les atteintes narcissiques, les traumas, l’impossibilité d’un espace psychique propre. Sans ce rappel, le risque est de donner à ce terme une trop grande extension et de perdre par là ce qui fait sa pertinence.


Bibliographie

  • Cahn, R. (1991). "Rapport au Cinquante et unième Congrès des Psychanalystes de langue française, Du Sujet", Revue française de psychanalyse, vol LV, 6.
  • Cahn, R. (1997). "Le processus de subjectivation à l’adolescence", Perret Catipovic, M., et Ladame, F., (dir) Adolescence et psychanalyse : une histoire. Delachaux et Niestlé, Lausanne.
  • Cahn, R. (1998). L’adolescent dans la psychanalyse: l’aventure de la subjectivation. Paris, PUF
  • Green, A. (1988). Narcissisme de vie, narcissisme de mort. Paris, Ed. de Minuit.
  • Green, A. (1990). La folie privée. Paris, Gallimard
  • Lebovici, S. (1997). "Défense et illustration du concept de narcissisme primaire. Les avatars du narcissisme primaire et le processus de subjectivation", Psychiatrie de l’enfant, 1997, Vol 40, N° 2, 429-463
  • Pasche, F. (1993). "Mères archaïques et subjectivation", Devenir, vol 5, N°4, 67-77
  • Penot, B. (1991). "La psychose subjectivée", Adolescence, 1991, vol 9, N° 2, 217-234.
  • Penot, B. (1999). "Subjectiver le délire", in Psychoses. II, Aux frontières de la clinique et de la théorie, Paris, PUF, 75-90
  • Wainrib, S. (1994). "Changement et subjectivation en analyse", Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, N° 34, 109-125
  • Wainrib, S. (1999). "Le processus de métasubjectivation", Bulletin de la Société Psychanalytique de Paris, N° 52, 152-167.

Plan de l'article

  1. I - Pourquoi le succès de cette notion ?
    1. La conception de l’analyse
    2. La pratique aujourd’hui
  2. II - A propos de quoi parle-t-on de subjectivation ?
    1. Les ratés de la subjectivation
    2. La question de l’adolescence

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