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Le Carnet PSY

2005/8 (n° 103)



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Depuis la parution de ce livre aussi vieillot dans sa casuistique que ridicule dans son argumentation intitulé Le livre noir de la psychanalyse, je me dis chaque jour que je vais répondre à ces coups bas, non pas à leurs auteurs -ils sont grands, ils ont réfléchi à ce qu’ils ont écrit et sans doute aussi à l’utilisation que leur éditrice allait faire de leur prose (encore que je sois atterré de voir Catherine Barthélémy, Tobie Nathan, et quelques autres dont Aldous Huxley, utilisés dans ce mauvais procès)-, mais surtout aux personnes qui ont eu à faire à un moment de leur vie, ont à faire ou auront à faire avec la psychanalyse, de près ou de loin, pour eux ou pour quelqu’un qu’ils aiment. Le livre noir de la psychanalyse, sorte d’inventaire à la Prévert, mais sans le génie de la chose écrite, est divisé en plusieurs parties comme autant d’abattis rangés sur l’étal après écor-chage. Beaucoup de sang, mais le sang de la haine et de la hargne, dont on se demande d’où peut venir l’énergie destructrice qui en est le moteur. Mais voyons plus en détail cette affaire.

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Dans la première partie intitulée La face cachée de l’histoire freudienne, les différents chapitres donnent déjà une idée de l’entreprise : le Mythes et légendes de la psychanalyse met en accusation Freud comme menteur et comme recycleur, Les fausses guérisons font le point sur les expériences de Freud avec la cocaïne, sur ses fantasmes qu’il a pris pour des évolutions favorables, tandis que La fabrication des données psychanalytiques se moque des histoires cliniques de Schreber, de l’homme aux rats et de celle de Léonard de Vinci, et présente le père de la psychanalyse comme un être uniquement attiré par le lucre…

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La deuxième partie, est basée sur ce que Salomon Resnik nomme en paraphrasant Mélanie Klein “envie sans gratitude”. Elle est consacrée à une question essentielle : Pourquoi la psychanalyse a-t-elle eu un tel succès ?, et insiste après quelques divagations guerrières sur “l’exception française”. Et on nous rebat les oreilles avec ce fait insistant que, seule la France, ce pays arriéré, continue de se régaler de la dite psychanalyse, t andis que tous les autres pays évolués, civilisés, de culture scientifique quoi !, ont depuis longtemps compris que ce sport était passé de mode. L’argument est d’ailleurs très souvent utilisé par certains détracteurs de l’approche psychodynamique de l’autisme qui arguent de la classification française des maladies mentales totalement rétrograde qui empêcherait la France de prendre en charge les enfants autistes en question ! C’est dans cette partie que Van Rillaer s’étale, dans les deux sens du terme, sur “le pouvoir de séduction de la psychanalyse”. Je trouve d’ailleurs spécieux que ce contributeur, un des plus haineux de la bande, s’appuie sur son passé de psychanalyste pour mieux en démontrer la nullité et les tromperies : s’il peut argumenter son propos en s’appuyant sur son expérience de psychanalyste, c’est pour mieux l’attaquer en connaissance de cause, et je ne vois pas qu’on puisse ainsi gagner en compétence pour juger d’un savoir à vouer aux gémonies ! Si c’est nul, c’est grâce à un tiers extérieur que la conclusion s’impose, sinon, c’est d’une condescendance qui n’a rien de scientifique !

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Une troisième partie passe en revue “les impasses de la psychanalyse” et met même à contribution ce pauvre Aldous Huxley avec un article de 1925. C’est vrai que l’argument qui consiste à dire que Freud n’est plus à prendre au sérieux parce qu’il date un peu, se ramollit dès lors d’autant ! Mais le niveau des questions abordées à ce sujet vaut son pesant de cacahouètes : “la psychanalyse a-t-elle une valeur scientifique ? Est-elle une psychothérapie ? Est-elle un instrument de connaissance de soi ?”. Vous pouvez imaginer que les réponses à toutes ces questions sont évidemment négatives. Par contre les arguments pour le démontrer sont à peu près aussi poussifs que la locomotive à vapeur de mon enfance rurale.

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Et puis c’est au tour du juridique d’entrer en scène : voici venir “les victimes de la psychanalyse” : les victimes historiques, les parents et les enfants dont les principaux sont ceux qui sont concernés par l’autisme, quelques exemples de personnes témoignant de leur déception, et enfin un cas exemplaire, celui de la toxicomanie dans lequel l’auteur accuse “les théories psychanalytiques d’avoir bloqué le traitement efficace des toxicomanes et contribué à la mort de milliers d’individus” (sic).

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On comprendra aisément que l’éditeur se soit réjoui de nous prédire en dernière partie “une vie après Freud”. On croirait presque à un titre métaphysique !, encore que cette partie de la philosophie soit une chose sérieuse. Mais encore pire et qui a eu un effet sur ma décision de répondre à ces attaques haineuses est un article publié dans Le Monde du vendredi 16 septembre dernier (p.15) avec le titre Des questions que les psychanalystes ne peuvent plus éluder sous la plume de Philippe Pignarre, qui se présente comme “éditeur, contributeur au Livre noir de la psychanalyse”. Il y est question de trois grands problèmes, l’autisme, l’homosexualité et la toxicomanie qui, aux dires de l’auteur, sont des domaines dans lesquels les psychanalystes se sont largement discrédités, à part Charles Melman qui trouve grâce à ses yeux. Qu’est-ce que le transfert déjà ? Je ne pourrai pas dans le cadre de cette réponse aborder l’ensemble des trois questions tant cela demanderait de nuancer le propos et de reprendre les arguments les uns après les autres pour démontrer comment l’auteur de cet article utilise largement la généralisation pour descendre ses adversaires. Mais à propos du premier point je souhaite éclairer les lecteurs sur le fait que cet argument de l’incompatibilité entre psychanalyse et autisme me semble très démagogique et souvent utilisé par ceux qui ne veulent justement pas entrer dans le fond des choses à débattre.

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Bien sûr qu’il a existé certains psychanalystes qui ont rudoyé les parents d’enfants autistes, les rendant responsables de l’apparition de cette maladie infantile. Et si dans les années 70 à 80, cela a fait des ravages auprès d’un certain nombre de parents d’enfants autistes, je suis le premier à le déplorer. Et à chaque fois qu’il m’est donné l’occasion d’en dénoncer les effets délétères qui pourraient perdurer, je ne m’en prive pas. En effet, dans ma pratique avec eux je mesure à quel point la souffrance psychique des parents est induite, pour une grande part, par les difficultés de développement de leur enfant à risque autistique. Mais si ce fait historiquement daté est indéniable, et qu’il a entâché, d’une façon trop caricaturale d’ailleurs, les réflexions entreprises au service des enfants autistes par Bettelheim ou Mannoni par exemple (il ne faudrait quand même pas oublier aussi les qualités que ces deux personnages ont développé au service de ces enfants-là), on ne peut plus dire aujourd’hui que “les psychanalystes” n’ont pas tenu compte de ces critiques justifiées pour modifier en conséquence les pratiques et les théorisations qu’ils en produisent à ce sujet. De nombreux psychanalystes ont su transformer les conditions de leurs dispositifs psychothérapiques et prendre en compte les dimensions nouvelles apportées par les autres champs connexes de la connaissance médicale. Il n’existe plus aujourd’hui beaucoup de psychanalystes responsables par ailleurs de services de psychiatrie voire de pédopsychiatrie pour proposer une cure-type aux enfants autistes ou pour envoyer abruptement les mères voir un psychanalyste.

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Par contre il existe désormais beaucoup d’équipes de psychiatrie qui ont organisé ou sont en train de le faire avec les neuro-pédiatres, les psychologues développementaux, les généticiens, les associations de parents d’enfants autistes, les professionnels du champ sanitaire et du médico-social, et bien d’autres, des Centres Ressources Autisme chargés d’accueillir le plus tôt possible, de les évaluer (étymologiquement : retrouver les valeurs chez l’enfant et pas seulement ses difficultés) et de proposer un diagnostic (étymologiquement : connaître quelqu’un en avançant avec lui dans le temps et dans l’espace) aux parents de ces petits enfants porteurs de signes de difficultés majeures à communiquer. A partir de ce premier bilan, une proposition leur est faite pour accompagner leur enfant avec des approches complémentaires éducatives, pédagogiques et thérapeutiques, sous leur égide, afin de répondre d’une façon spécifique à chaque cas en fonction des résultats du bilan approfondi effectué. Ce sont alors les équipes de pédopsychiatrie de secteur, la base légale et légitime du service de psychiatrie en France, qui, en lien avec les Centres Ressources Autisme, semblent les mieux adaptées pour ce suivi au long cours.

Je veux voir dans ces créations récentes appuyées sur les expériences plus anciennes et solides de Centres créés antérieurement (notamment Montpellier) une réponse concrète à nos détracteurs, victimes d’un arrêt sur image, qui vise à leur montrer que ces nouveaux dispositifs pilotés dans beaucoup de cas par des pédopsychiatres de formation psychanalytique (parmi d’autres formations requises), constituent à mes yeux un creuset de la construction désormais possible d’une psychiatrie plus intégrative, facilitant pour un enfant autiste et ses parents une approche raisonnée de la maladie de leur enfant et de la conduite à tenir avec lui. Dans ces conditions, comment peut-on encore dire que le complexe d’Oedipe est un concept nul puisqu’il n’a pas été démontré scientifiquement, que les théories de Freud sont nulles puisqu’elles ont été l’objet de falsifications, que les psychanalystes ont condamné les homosexuels à la pathologie et que ce sont eux qui ont empêché la mise en place des mesures visant à diminuer l’impact du SIDA chez les toxicomanes. Même un avocat verrait dans une telle accumulation d’arguments beaucoup trop de chefs d’accusations pour rester crédible aux yeux de ses collègues. Dans chaque “démonstration”, l’ensemble des psychanalystes est pris en défaut pour quelques uns d’entre eux, quand bien même l’auteur pourrait les nommer clairement.

Des rapprochements sont aujourd’hui à l’œuvre entre les champs des neurosciences, ceux de la psychopathologie et ceux d’autres champs connexes pour former ensemble une nouvelle approche anthropomédicale. Des pratiques se mettent en place pour en réaliser la pertinence, tandis que des théorisations en résultent pour en conforter l’intérêt auprès des enfants et de leurs familles. Il est grand temps de dépasser ces haines, inexplicables même pour des psychanalystes aguerris, et de passer aux choses sérieuses : comment désormais articuler au service des patients et des humains en souffrance psychique les savoirs et les expériences qui sont à notre disposition sans avoir le besoin irrépressible de tirer sur le pianiste-psychanalyste ?

Pour citer cet article

Delion Pierre, « Quelques réflexions à propos du livre noir de la psychanalyse et de l'article de Philippe Pignarre dans le Monde du 16 septembre 2005 », Le Carnet PSY 8/ 2005 (n° 103), p. 18-20
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2005-8-page-18.htm.
DOI : 10.3917/lcp.103.0018

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