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Le Carnet PSY

2005/8 (n° 103)



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Dans le contexte actuel du livre noir de la psychanalyse et du rapport INSERM, il nous semble indispensable de clarifier la place des TCC (les thérapies comportementales et cognitives) par rapport au débat sur les psychothérapies et les psychothérapeutes. Les TCC se présentent comme une technique de réhabilitation des comportements ajustés à un milieu socio-technique. De ce fait, elles ne peuvent pas prétendre au même statut que les psychothérapies et elles se rapprochent davantage de la rééducation, notamment, de celle de patients cérébraux-lésés.

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L’Association Française de Thérapie Comportementale et Cognitive (AFTCC) présente les thérapies comportementales et cognitives comme “un nouvel apprentissage” qui viendrait rectifier un comportement pathologique, je cite, elles “(…) ont en commun un support théorique : la démarche scientifique expérimentale et les théories de l’apprentissage. En situation clinique, un comportementaliste considère qu’un comportement inadapté (par exemple une phobie) a été appris dans certaines situations, puis maintenu par les contingences de l’environnement. La thérapie cherchera donc, par un nouvel apprentissage, à remplacer le comportement inadapté par celui que souhaite le patient. Le thérapeute définit, avec le patient, les buts à atteindre et favorise ce nouvel apprentissage en construisant une stratégie adaptée”. Les TCC fondent leur autorité sur l’évaluation qui montrerait une efficacité supérieure à tout autre traitement chimique, psychothérapeutique ou psychanalytique. Ce résultat serait vérifié par des études “contrôlées” qui confirmeraient cette réussite en particulier pour les phobies, les troubles anxieux, compulsifs et sexuels, sans oublier “la réhabilitation” des patients psychotiques chroniques. Ces thérapies orientent leur action selon trois points : selon les causes actuelles du comportement, selon le changement durable qui est le critère majeur de leur évaluation, et selon la reproductibilité des traitements par n’importe quel thérapeute auprès de n’importe quel patient pourvu qu’il manifeste le trouble identifiable de façon objective. Ces thérapies comportementales ne sont qu’apparemment nouvelles. Elles existent en fait depuis Pavlov et Skinner, et ne font aujourd’hui que bénéficier des apports du cognitivisme qui, en permettant l’éclairage de la fameuse boite noire du behaviorisme, leur donnent accès aux idées de leurs patients, au-delà du comportement observable. Pour l’essentiel, elles restent une technique de conditionnement comme l’indique l’AFTCC et le rapport de l’INSERM (2004) sur l’évaluation des psychothérapies, nous le citons : “Les thérapies comportementales et cognitives représentent l’application à la pratique clinique de principes issus de la psychologie expérimentale. Ces thérapies se sont fondées tout d’abord sur les théories de l’apprentissage : conditionnement classique, conditionnement opérant et théorie de l’apprentissage social. Puis elles ont pris pour référence les théories cognitives du fonctionnement psychologique, en particulier le modèle du traitement de l’information. Les principes du conditionnement classique (répondant ou pavlovien) sont fondés sur la notion qu’un certain nombre de comportements résultent d’un conditionnement par association de stimuli (…)”.

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On l’aura compris, les TCC forment un ensemble de techniques d’apprentissage, de conditionnement, bref de réhabilitation à un milieu socio-technique, et non plus naturel, comme l’exprimait déjà G. Canguilhem dans son article célèbre Qu’est-ce que la psychologie ?, je cite : “Les recherches sur les lois de l’adaptation et de l’apprentissage (…) admettent toutes un postulat implicite commun : la nature de l’homme est d’être un outil, (…) Et c’est pourquoi il faut en venir à la question cynique : qui désigne les psychologues comme instruments de l’instrumentalisme ?”.

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La conclusion s’impose : les TCC ne peuvent pas prétendre à un statut de psychothérapie, leurs méthodes relèvent de techniques de réhabilitation à l’image d’une rééducation de patients cérébraux-lésés.

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A distance de l’arène médiatique, il convient de lever des malentendus produits par l’équivocité et la polysémie du terme “psychothérapie”. La psychothérapie traite le conflit psychique et procède d’un soin psychique qui excède la logique médicale. Depuis près d’un siècle, la psychanalyse a constitué par sa méthode et ses concepts un référentiel majeur des pratiques psychothérapiques. Au point que l’on pourrait très justement considérer la psychothérapie comme une “psychanalyse compliquée”. C’est-à -dire qu’épistémologiquement parlant on peut circonscrire la psychothérapie authentiquement psychanalytique à la mise en acte de la méthode de la psychanalyse dans des pratiques dont le cadre se doit d’être ajusté aux spécificités des situations cliniques au sein desquelles le psychanalyste œuvre. En somme, la psychothérapie n’est qu’un cas particulier du travail psychanalytique.

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Les choses se sont compliquées ces dernières années pour au moins deux raisons liées au malaise dans notre culture et à la part toujours plus grande que prend la logique iatrique médico-scientifique dans la réhabilitation de “l’homme performant” du néolibéralisme. D’une part, les psychothérapeutes ont produit leur propre malheur en demandant à notre culture une reconnaissance sociale de leurs actes qui la désavoue structurellement parlant. Ils sont, malheureusement, tombés dans leur propre piège en devenant le symptôme de la civilisation dont notre société est malade. D’autre part, l’évolution des pratiques psychomédicales depuis plus de vingt cinq ans évoluent aux Etats-Unis vers une psychologie “environnementale” qui vise à promouvoir l’individu modelé à l’image de l’entreprise néolibérale et réduit à la somme de ses comportements. Ici point d’ontologie, d’épistémologie, d’éthique ou d’état d’âme… Ces psychologues se veulent pragmatiques et l’évaluation n’est rien d’autre qu’un simple calcul d’intérêt, la spéculation d’un profit dans “l’esprit du capitalisme” dont un Max Weber dénudait les racines.

Ces techniques de “rééducation” n’ont que peu de rapport avec la psychiatrie biologique ou les neurosciences avec lesquelles elles ne feignent d’avoir des affinités que pour mieux porter des coups à la psychanalyse. Ces “alliances objectives” se révèlent comme des affinités sans assises épistémologiques. Ce dont témoigne Le livre noir… où la psychologie apparaît dans le mode grotesque dont Canguilhem prophétisait les caractéristiques : “de bien des travaux de psychologie, on retire l’impression qu’ils mélangent à une philosophie sans rigueur une éthique sans exigence et une médecine sans contrôle”.

Pour citer cet article

Gori Roland et al., « Les TCC ne sont pas des psychothérapies », Le Carnet PSY 8/ 2005 (n° 103), p. 24-25
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2005-8-page-24.htm.
DOI : 10.3917/lcp.103.0024


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