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Le Carnet PSY

2005/8 (n° 103)



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Éviter la question du sens est une erreur et vouloir objectiver la souffrance est un malentendu qui relève l’un et l’autre de la passion d’ignorance. Cette voie est une pente facile, économique pour la pensée qui ne supporte pas les paradoxes et les incertitudes.

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De par leur idéologie orientée vers les thérapies cognitives comportementales et la haine que leur inspire la psychanalyse, les auteurs du Livre noir de la psychanalyse, dans leurs écrits diffamatoires et faux, accusent les psychanalystes de crimes. Plusieurs milliers de toxicomanes seraient morts parce que, selon eux, les psychanalystes se seraient opposés à la substitution alors que cette pratique est devenue hégémonique.

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C’est accorder beaucoup de pouvoir aux psychanalystes de penser qu’ils ont influencé la politique de substitution. Si on ne leur a pas demandé leur avis sur cette question, on constate aujourd’hui que les idées ont peu évolué, concernant les toxicomanies malgré les ouvrages psychanalytiques importants avec Claude Olievenstein, Sylvie Le Poulichet, Jacques Hassoun, Suzanne Ginestest Delbrei, Pierre Fedida, ce qui vient relativiser l’influence de la psychanalyse. Cela fonctionne au contraire comme si la pensée contemporaine était exclusivement conditionnée par les politiques de luttes contre les drogues, de réduction des risques et par ceux qui, dans les nouvelles idéologies thérapeutiques, prônent la disparition des symptômes et des plaintes, cette pensée ne parvenant pas à renoncer à croire que les toxicomanes sont malades de la drogue alors qu’ils souffrent d’une souffrance qui se sert des drogues pour s’exposer.

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Des toxicomanes sont morts et meurent encore aujourd’hui, beaucoup trop malheureusement, mais la psychanalyse et les psychanalystes n’y sont pour rien, car la plupart des usagers de drogues sont décédés par overdose, du SIDA, de septicémies graves par injection de Subutex, de pathologies somatiques négligées, quelquefois par suicide. Par contre, certaines réponses ou solutions thérapeutiques sont dangereuses et peuvent devenir iatrogènes pour finir par aggraver des problématiques mortifères. C’est pour cette raison et parce que le risque de mort est très important chez le sujet toxicomane à cause d’une mélancolisation des liens qui les hante que j’ai écrit Passion des drogues édité chez Erès en 2002 après des années de pratique clinique d’orientation psychanalytique. Dans cette expérience, j’ai découvert que l’écoute de cette souffrance et les chemins qu’elle peut prendre pour se dire au travers de plaintes mélancolisées indiquent que c’est cette mélancolisation à l’œuvre qui peut les tuer. Selon cette hypothèse, la recherche de solutions et de réponses thérapeutiques conduit soit à transposer cette dérive en position dépressive pour parvenir à en modifier le côté mortifère, soit à l’aggraver dans les abîmes de l’effondrement mélancolique quand le sens est occulté.

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Compte tenu du risque iatrogène, la substitution doit continuer à être interrogée du point de vue de ces indications et de ces effets et le débat doit être élargi aux nouvelles questions qu’ouvrent les prescriptions de Ritaline® aux enfants hyperactifs et les injonctions à peine déguisées d’évaluation et de traitements chimiques et comportementalistes aux enfants dès le 36ème mois qui souffrent de troubles des conduites et sont qualifiés de futurs délinquants. Le projet Accoyer, avec le statut de psychothérapeute et l’évaluation des pratiques thérapeutiques, l’étude de l’INSERM qui préconise les thérapies brèves et les TCC, les projets d’évaluation, d’efficacité et d’économie des systèmes de santé, les idéologies gestionnaires jusqu’à la culture, l’ensemble de ces propositions relèvent de prescriptions de même nature.

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Il serait hasardeux de croire à une action concertée, toutefois, ces logiques s’affirment avec force dans un moment sociétal particulier marqué par la perte des idéaux et des repères, des impératifs de jouissance démesurée, dans un monde présenté sans limitation, dominé par l’idéologie du bonheur et la nouvelle économie de marché. Il n’est pas inutile de comparer le sujet toxicomane dans son économie psychique au miroir de ce moment sociologique car, en tant que consommateur pathologique, il tente de réaliser le rêve d’une vie sans manque, sans désir décevant, en se dispensant du risque de la relation à l’autre et d’un quelconque engagement. En faisant exister un objet comme la drogue, non seulement il trouve une parade à la mélancolisation du lien par une tentative de faire tenir ce lien par la dépendance, mais il se leurre et leurre l’ensemble des partenaires concernés par son addiction en désignant l’objet drogue comme une cause. Cette logique mortifère est une maladie du désir et de la mort qui, bien que marquée par la répétition et les rechutes, n’est pas une pente irréversible mais donne à penser que le toxicomane est un incurable qui ne peut qu’être aliéné à une drogue illégale ou légale. La parole du toxicomane, lorsqu’elle est entendue, découvre au contraire un désir en souffrance souvent recouvert par les plaintes qui signent une attente de reconnaissance d’un désir que Lacan désigne comme une adresse à un tiers. A l’occasion du discours de Rome, il indique que ce que tente le sujet en objectivant un événement, c’est un passage à la parole qui n’est pas à comprendre comme un passage à la conscience, ni comme une possibilité de faire de cette parole une matière à objectivation, il faut plutôt, selon lui, que cette parole soit entendue là où le destinataire est mort, où la destination est perdue. C’est à cette adresse qu’est lié le symptôme en tant que message en souffrance et figure d’un ravage.

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Si étymologiquement, le ravage désigne la dévastation, la ruine, ici, il signifie qu’une catastrophe psychique a affecté l’expérience de la constitution du lien à l’autre qui fonde l’accès fondamental au manque et au désir. Il n’est pas certain qu’il y ait une morale dans les pratiques de drogues car la perspective qui est visée est de parvenir à vivre une vie sans manque, sans limites, sans valeurs, d’annuler les interdits, de forcer la loi dans le sacrifice de soi par inaptitude à s’établir dans le manque. C’est pourquoi, les liens des êtres dépendants sont des liens mélancolisés en raison d’une nostalgie à ne pouvoir désirer.

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Dans la difficulté à pouvoir faire reconnaître un reste de désir, en produisant un savoir sur le toxique, ils ne parviennent qu’à se dénoncer et à répéter que c’est parce que l’espoir est perdu qu’ils sont perdus. La parole et les plaintes des toxicomanes sont dès lors à entendre comme autant de tentatives de décorporer une souffrance séquestrée qui ne peut s’avouer en dehors de l’objet drogue. Si c’est de manque que le sujet est carencé, il ne cesse de le déplorer tout en le saturant comme pour mieux encore le signifier.

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C’est ce mouvement qu’il faut pouvoir identifier dans la rencontre avec le sujet toxicomane pour ne pas participer à combler le manque d’où il peut se tuer. Cette hypothèse insiste sur l’idée même que c’est le comblement du manque qui est mortel et non l’inverse. C’est quand il n’y a plus d’écart possible, plus d’espace pour un manque que la jouissance l’emporte sur ce qui pousse à continuer à vivre et qui est de l’ordre du désir. Encourager cette jouissance par des promesses et des tentatives de combler le manque sont des solutions dommageables et aliénantes qui conduisent à des résolutions souvent fatales. L’expérience de cette jouissance mortifère représente un risque de se perdre dans une désubjectivation massive car, au-delà du principe de plaisir, le gardien de notre vie psychique, pour reprendre le terme de Freud, ce gardien serait neutralisé, voire anéanti. Dans cet anéantissement et comme dans la mélancolie, il ne resterait plus qu’à envoyer son corps à la mort, qui a déjà eu lieu au plan psychique.

C’est pour cette cause que les toxicomanes meurent et il est important de considérer cette hypothèse comme un préliminaire parmi d’autres à tout traitement possible des toxicomanes et des toxicomanies. La propagation de certaines idées lapidaires et fausses se transforme souvent en propagande pour servir des intérêts occultes. Dans le champ des toxicomanies, la tentation est grande d’alimenter les croyances et la passion d’ignorance d’autant plus que cette clinique est depuis toujours à la croisée des politiques de lutte contre les drogues, des préoccupations morales et de santé et des idéologies opportunistes du moment.

Pour citer cet article

Escande Claude, « Pourquoi des toxicomanes meurent .... ? », Le Carnet PSY 8/ 2005 (n° 103), p. 27-28
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2005-8-page-27.htm.
DOI : 10.3917/lcp.103.0027


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