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S'inscrire Alertes e-mail - Le Carnet PSY Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezApoptose pubertaire ou la chronique d’une mort annoncée
AuteurSophia Arigo-Achab du même auteur
PsychiatreIntroduction
1 Virgin suicides : ce livre est tiré d’un fait divers réel et il m’était inconnu, jusqu’à ce que l’intérêt et l’émotion qu’il suscitait chez les adolescentss de mon service, éveillent ma curiosité. ! Je rappellerai donc le synopsis du livre de Jeffrey Eugenides. Dans une ville américaine tranquille et puritaine des années soixante-dix, Cecilia Lisbon, treize ans, tente de se suicider. Elle a quatre sœurs, de jolies adolescentes. Cet incident éclaire d’un jour nouveau le mode de vie de toute la famille. L’histoire, relatée par l’intermédiaire de la vision des garçons du voisinage, obsédés par ces sœurs mystérieuses, dépeint avec cynisme la vie adolescente. Peu à peu, la famille se referme et les filles reçoivent rapidement l’interdiction de sortir. Alors que la situation s’enlise, les garçons envisagent de secourir les filles et d’empêcher une série de suicides annoncés. Rien d’étonnant qu’une thématique de suicide ait autant de succès auprès de jeunes adolescents qui pour certains étaient déjà passés à l’acte, et pour d’autres y pensaient fortement ! Ils ont probablement perçu la mise en mots, d’un cheminement douloureux et tragique. Mais du mal de vivre à la mort, y a-t-il une éternité de questionnements, de souffrances et de déchirements, appelant la fin comme une délivrance, ou n’y a-t-il qu’un pas rapidement franchi sous l’effet d’une impulsion ?
Analyse
2 Qu’est-ce qui a pu pousser alors cinq sœurs à mettre fin à leurs jours à un si jeune âge ? Pour tenter de le comprendre, je me propose d’entreprendre une approche concentrique des faits, une sorte de zoom, du macro au micro.
1 - Le contexte social
3 Les filles Lisbon grandirent dans une banlieue américaine, paisible et puritaine, des années 1970. Une époque où la jeune génération voulait marquer sa différence avec les précédentes. Elle souhaitait également s’affranchir d’interdits qu’elle jugeait obsolètes. Bien que le propre de la jeunesse soit l’envie de refaire le monde, cette jeunesse-là y a cru et est passée à l’action. Avec pour leit-motiv, Peace and Love, elle était en marche vers l’émancipation des femmes, la liberté sexuelle, la protection de notre planète, l’égalité des sexes... En décalage total avec ce vent de rébellion, les Lisbon vivent à l’heure des traditions, des principes et des interdits dans une ville où leur intégration est toute relative. Ils suscitent d’avantage la méfiance, le rejet ou la curiosité, que la sympathie.
2 - Le milieu familial
4 Mr. Lisbon, d’un caractère doux et conciliant, ne s’opposait jamais à son épouse, bien que n’ayant pas toujours été d’accord avec ses prises de position quant à l’éducation de leurs filles. Il dira plus tard qu’il avait le sentiment qu’il ne savait plus qui étaient ses filles, et que les enfants n’étaient que des étrangers avec lesquels on vivait d’un accord tacite. Le deuil marquera un changement dans son comportement, il ne reconnaîtra plus ses filles, il commencera à devenir distrait, à voir le fantôme de Cécilia, à parler aux plantes, et à se mettre à l’écart de ses collègues.
5 Son épouse est décrite par les narrateurs comme une femme dure, autoritaire, inflexible et inexpressive. Fervente religieuse, elle a un souci démesuré pour les convenances. Rien n’échappe à sa vigilance des velléités d’extravagances de ses adolescentes de filles. Elle contrôle leur tenue vestimentaire, leurs sorties, leur comportement, les programmes télévisés, et même la musique qu’elles écoutent. Cependant, aucune démonstration d’affection ne vient adoucir ce quadrillage en règle. Pourtant, elle affirmera des années plus tard : "aucune de mes filles n’a jamais manqué d’amour. Il y avait tout l’amour qu’il fallait à la maison."5
6 Interrogée sur l’enfermement de ses filles après le bal, elle maintiendra que sa décision n’avait pas de caractère punitif, et dira : "au point où nous en étions, l’école ne pouvait qu’aggraver les choses. Aucun autre enfant ne parlait aux filles, sinon les garçons. Et vous savez ce qu’ils cherchaient. Les filles avaient besoin de temps pour elles. Une mère sait ces choses. Je pensais que, si elles restaient à la maison, elles guériraient plus vite."5
3 - Les enjeux transgénérationnels
Du père au mari
7 Mme Lisbon entretient vis-à-vis des hommes la plus grande méfiance. Peut être une défense plus qu’une défiance. Une défense contre une probable carence paternelle. Car de père, il n’est jamais question. Est-il décédé ou a-t-il quitté la cellule familiale à jamais, banni des souvenirs pour toujours ? Mort réel ou mort-vivant ? "N’ayant jamais réussi à percevoir, pour son propre destin, la moindre importance de la place de son propre père, elle ne peut en aucune manière se résoudre à investir de manière consistante celle de son partenaire pour leur enfant commun"1. Les rapports à son époux sont en effets particuliers. Ce dernier ne fait jamais l’objet d’une démonstration quelconque, et son avis compte peu. Seul celui de sa propre mère a de l’importance, une mère dont on sait seulement qu’elle a enduré une terrible peine de cœur à l’adolescence.
De mères en filles
8 "Les travaux contemporains psychanalytiques font référence aux traumatismes qu’ont subi les ascendants par héritage, par identification ou bien en creux; sous la forme d’évènements passés inaperçus ou bien tenus secrets"6. Mme Lisbon, a-t-elle souffert enfant de voir sa mère dans une telle détresse par la faute d’un homme ? Elle aurait ainsi épousé un homme qui ne risquait pas de lui faire de mal, et se gardait bien de lui donner un quelconque ascendant sur elle. Puis, ses filles étant arrivées à l’âge des premiers émois, ses pires craintes s’étaient réactualisées. Est-ce cela qui la rendait insomniaque ? Et la seule manière qu’elle trouva pour protéger ses filles fut l’éloignement et le temps. Une recette expérimentée par sa propre mère, et dont elle se servait aujourd’hui pour ses filles, dans un réflexe identificatoire. "Le bébé fille facilite en effet, d’emblée pour la mère le double mouvement :
- d’identification du bébé fille à la grand-mère maternelle, avec une contre- identification de la mère à la petite-fille qu’elle a été.
- et d’identification du bébé à son image d’elle-même enfant fille, avec une contre identification à sa propre mère."6
Et il se crée "par de véritables phénomènes de résonance, une forme de confusion, sinon d’unité entre mère et fille entre mères et filles, faudrait-il dire- tant cette relation duelle est toujours et immanquablement parasitée de la relation de la mère à sa mère propre."1 "Le père, dont la fille n’a jamais ressenti qu’il ait été reconnu par la mère, ne joue pas son rôle de tiers séparateur. La fille ne peut pas s’identifier à cette image peu attrayante, il n’est pas l’objet du désir de sa mère. Si bien que la mère seule occupe l’espace psychique de sa fille. Consciemment plutôt haie et crainte, sa fille veut surtout ne pas lui ressembler mais elle demeure son unique investissement."6
9 Les filles Lisbon et leur mère ont ceci de commun que le père est une figure qui fait défaut, malgré un père vivant dans la deuxième génération, mais absent de la parole de la mère et exclu des décisions. "Conditionnée à ne rien attendre des autres et sursaturée par la satisfaction de la relation exclusive à sa mère"1 ; Mme Lisbon "…fera partie du lot de ces femmes glaciales…, dominatrices, frustrantes, castratrices et mortifères; dont on dira qu’elles sont phalliques !"1
10 Son besoin de contrôle absolu sur son entourage, ne lui fera pas mieux connaître ses enfants. Sur la raison de leur suicide, elle dira : "c’est ça qui fait si peur, je ne sais pas. Une fois qu’elles sont sorties de vous, elles sont différentes. Tous les enfants sont comme ça."5 Différentes ! Que voulait-elle signifier par ce mot ? Différent, comme peut l’être l’enfant réel de l’idéal fantasmé par ses parents? Ou différentes d’elle, car n’ayant pas cédé à l’injonction de répétition ?
11 "L’injonction de répétition est la manière dont la mère, se projetant littéralement dans sa fille, et assurée de pouvoir en faire son clone, combat la peur de sa propre mort et entretient le fantasme de son immortalité"1 "Il existe une violence qui circule entre mères et filles avec au principe de son existence, une injonction de répétition du côté des mères et une forme de rétivité réactionnelle à s’exécuter du côté des filles"1. La soif de maîtriser son entourage, fera choisir à Mme Lisbon des méthodes éducatives strictes et répressives ayant pour but de neutraliser toute pulsion. Les filles ne trouveront pas à s’épanouir dans leur peau d’adolescentes dans un tel contexte familial dépulsionnalisé dans lequel elles ne se reconnaissent pas. "La désagressivation et la désexualisation, auront pour conséquence une déqualification de la pulsion libidinale par les excitations mortifères, appelée la dépression pulsionnelle."8
Ceci pourrait expliquer que cinq jeunes filles mettent autant d’acharnement à mourir, privées d’une fonction maternante adéquate et en conflit entre l’éducation reçue et les poussées libidinales de l’adolescence. Mais pas uniquement, il serait illusoire de croire à la mise en équation d’enjeux plus complexes qu’il n’y parait ; comme il serait aberrant de tout mettre sur le dos des parents et de l’éducation.
4 - L’instinct grégaire
12 Les filles Lisbon, privées de l’intégration dans leur environnement social, rejetées, ne pourront pas satisfaire au besoin, propre à la jeunesse de faire partie d’un groupe. "Selon les sociologues, cette tendance des adolescents à constituer de tels groupes, les conduit à devenir membres d’une sous culture, avec des droits et des obligations sociales définies."2
13 "Au cœur de ces groupes d’adolescents, la même attitude de révolte, la même recherche d’un refuge contre l’angoisse. C’est le "nous" qui leur donne le sentiment d’une identité sociale et par conséquent les garantit contre l’angoisse."2 Les sœurs Lisbon, souffrant de plus, de l’isolement imposé par la mère, n’auront d’autre choix que de se choisir elles, les quatre sœurs survivantes comme groupe social, cédant à la pulsion sociale ou à l’instinct grégaire.
5 - La foule psychologique
14 "Dans la vie psychique de l’individu pris isolément, l’Autre intervient très régulièrement en tant que modèle, soutien, et adversaire, et de ce fait, la psychologie individuelle est aussi d’emblée et simultanément, une psychologie sociale."3 "De plus les rapports de l’individu à ses parents et à ses frères et sœurs… peuvent revendiquer d’être considérés comme phénomènes sociaux."3 "Les conditions nécessaires pour que, avec les membres d’un agrégat humain portés à se rassembler, se constitue quelque chose comme une foule psychologique, c’est qu’ils aient quelque chose en commun, un intérêt pour un objet, une même orientation de leurs sentiments dans une certaine situation et une certaine dose d’aptitude à s’influencer mutuellement."3 Des conditions réunies dans le cas des quatre sœurs.
15 "Une telle foule primaire, est une somme d’individus, qui ont mis un seul et même objet à la place de leur idéal du moi, et se sont en conséquence, dans leur moi, identifiés les uns aux autres."3 L’explication des quatre derniers suicides, et de leur caractère imprévu et collectif, chez des filles de profils psychologiques différents, se trouve peut être là. "Dans une foule psychologique, les individus peuvent être semblables ou pas… Le seul fait qu’ils soient en foule, les dotent d’une sorte d’âme collective, qui les fait sentir, penser et agir d’une façon tout à fait différente de celle dont sentirait, penserait ou agirait chacun d’eux isolément." 3
16 "Dans la foule, les acquisition individuelles s’effacent, et par là disparaît leur particularité. L’hétérogène se noie dans l’homogène. De cette façon naîtrait le caractère moyen des individus en foule. Mais ils présentent aussi de nouvelles propriétés qu’ils ne possédaient pas auparavant; et cela est dû à trois facteurs différents :
- le sentiment de puissance invincible du nombre et du caractère anonyme et donc irresponsable,
- la contagion mentale, qui s’apparente aux phénomènes hypnotiques. L’individu sacrifie facilement son intérêt personnel y compris l’instinct de conservation, à l’intérêt collectif,
- et la suggestibilité où la personnalité consciente est évanouie, la volonté et le discernement abolis."3
Et ce qui était impensable à l’échelle de l’individu, devient possible et réalisable à l’échelle du groupe.
6 - Une période charnière : l’adolescence
17 Dans la recherche d’explication, il ne faut pas oublier que les suicides se sont produits à une période sensible de la vie sans doute la plus tourmentée, l’adolescence.
18 "L’adolescent, n’est ni un grand enfant, ni un petit adulte, ni une combinaison plus ou moins équilibrée des deux… Il cherche à surgir en tant qu’être neuf."4
19 "Le processus de mûrissement commence avec la vie, l’adolescence n’en est que le dernier acte, prolongé et compliqué à l’extrême, elle est du moins la résolution de ce processus nécessitant bien des aménagements et des réaménagements."2
"La lutte des adolescents se situe sur deux fronts intriqués :
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- le monde interne des conflits nouveaux et anciens, qui doivent être résolus
- et la relation au monde extérieur, qui demande à être stabilisée."2
"L’adolescent est assailli par les fluctuations incessantes du champ de bataille interne, les victoires des instincts sur le Surmoi et vice versa, le rejet ou le réveil d’identifications anciennes, le bouleversement de l’idéal du moi, la recherche de nouvelles identifications, les préoccupations narcissiques et l’autodépréciation masochiste pendant le processus de mûrissement. La tension et l’angoisse qui en résultent provoquent de nouvelles mesures de défense."2
21 "Des expériences imaginaires peuvent se substituer à une réalité frustrante, et l’issue du conflit entre la réalité subjective et la réalité objective peut aboutir à un état pathologique plus ou moins grave."2 Il semblerait que ce soit ce qui s’est produit pour les sœurs Lisbon pendant leur isolement. Incapables d’aller nulle part, les filles se transportaient en imagination dans des situations et des endroits rêvés. Avant elles, Cécilia, faisait des allers-retours fréquents entre réalité et imaginaire, ce qui la faisait paraître encore plus inquiétante et bizarre. "L’adolescent lutte contre une angoisse intense, … il sent aussi la menace de la mort, qu’il essaie de vaincre, soit par de réels accomplissements, soit par la fuite dans les fantasmes, avec une autre vie éternelle et l’accès à l’immortalité par la mort. Chez ceux qui sont croyants, le désir d’immortalité est exhaussé par les croyances religieuses."2 Il se pourrait que ce soit ce qui fût en jeu dans le suicide de Cécilia, son attrait pour le mysticisme et ses questionnements sur la vie, la mort, le destin, ainsi que la mise en scène de ses deux tentatives de suicide. "Chaque année en France, 150000 garçons et filles attentent à leurs jours. S’il est fou de mourir jeune, le suicide n’est pas pour autant un signe de folie. Comme pour nous perdre, l’adolescent semble traverser les différents tableaux cliniques habituellement dévolus aux adultes, sans y rester suffisamment pour nous permettre de l’identifier. On assiste à de véritables mirages diagnostiques. Des idées noires de l’adolescence au suicide, il y a un monde, une évolution, ou plutôt une trajectoire"4 à laquelle les psychiatres Meunier et Tixier ont donné le nom de Mat syndrome. "Elle est composée de cinq phases qui sont ponctuées de "meurtres symboliques". Le mat syndrome, prend ses racines dès l’éveil de l’adolescence dont il est un aléa dramatique, au même titre que l’anorexie, les fugues et la toxicomanie.
22 Chaque phase recèle une solution heureuse, un risque de passage à l’acte ou une viatique vers la phase suivante. Hélas, l’adolescent reste souvent prisonnier de sa souffrance, qui l’entraîne toujours plus avant. L’accident initial, s’il est banal, se produit néanmoins à un moment précis de l’adolescence, celui de la métamorphose, où le jeune est imprégné de l’idée de mort. Fixé sur cette idée, il la prend comme objet de passage vers l’âge adulte. A l’origine de la trajectoire, il y a un grain de sable -vexation, rejet, rupture- qui remet profondément en cause les données du jeu avec la vie. Chamboulé par toutes sortes de modifications physiologiques, morphologiques, et face à une vie inassimilable telle quelle, il est tenté d’aller puiser aux confins de lui-même pour rejoindre une zone de tension minimale.
23 Il y découvre l’imaginaire, un monde coupé de la vie, qui s’apparente à la mort, et c’est la première phase celle de l’imaginaire roi. La mort n’y a pas son sens habituel ; c’est une production de l’imaginaire. La rupture avec le monde lui apporte un soulagement immédiat, et il a désormais la preuve que privé des autres, il ne souffre plus. Pour la première fois, il s’observe, il est à la fenêtre et il se regarde passer dans la vie. Une revue en détail s’opère, amour, amitié, famille. Il est à vif et a besoin de reformater la réalité à son image, afin qu’elle lui soit plus douce. Plus la fin de la phase approche, plus la réalité devient abstraite et plus ses rapports avec elle se dégradent. Cette vie qu’il a tant rejetée, l’adolesecent se met à l’invoquer, il veut la faire revenir, pour un peu, il la trouverait sympathique. Il est entré dans la deuxième phase celle de la lutte. La jolie mort de la première phase, cet objet de désir, ce refuge, ce jardin des mélancolies, s’est transformée subrepticement en vraie mort, palpable, sondable, intérieure, contre laquelle il livre combat. Cette phase peut aboutir par simple épuisement à un état dépressif, ou être émaillée de conduites d’échappement (fuite, fugue, addiction, prise de risque).
24 Mais bien souvent, poussé dans ses retranchements, l’adolescent s’enlise et franchit la phase suivante, celle du renoncement. Il ne culpabilise plus. Plus abattu que triste, amorphe, introverti, il suscite inquiétude, lamentations, nervosité chez les proches. Il est à la recherche d’un moyen radical inoffensif, neutre et imparable. Il décide de tuer le temps. Il programme sa propre fin : heure, scénario, repérage du lieu, arme du crime. Le passage à l’acte suicidaire, n’est plus qu’une formalité. Et c’est alors que survient la phase de ressentiment.
25 Les idées de mort affluent pour coloniser le champ mental et le polariser, avec un cynisme qui fait parfois froid dans le dos. L’émotion n’est pas de mise. Il devient l’architecte du chaos et se lance dans une quête méticuleuse puis obsédante du où ? quand ? comment ?
26 La maîtrise de la mort peut le ramener à la vie ordinaire, au sentiment que c’est toute la réalité qu‘il maîtrise mais aussi le conduire à la phase suivante et la dernière, celle de l’œil du cyclone. Après avoir tué successivement la cause initiale, l’autre en soi, le temps, l’image de son corps, l’adolescent poursuit la trajectoire en éliminant, vivant en lui, tout ce qui peut constituer une souffrance, mais aussi un repère. Au creux de cette mort annoncée, survient parfois le désir de vivre malgré tout. A mesure que l’idée de mort s’impose, l’angoisse laisse place à un calme intérieur."4
Il reste toutefois une énigme, celle du passage à l’acte. "Que se passe-t-il de plus, quel évènement, quels mécanismes viennent s’ajouter à sa douleur pour qu’il passe à l’acte ? Un meurtre- et le suicide en est un- suppose un meurtrier et une victime. Il suffit souvent d’un incident et le meurtrier se réveille, calme, inaccessible, résolu. Dans ce cheminement vers la mort, le poids du meurtrier prend ostensiblement le pas sur les résistances de la victime. C’est la chronique d’une mort annoncée. Si rien ne vient l’interrompre, le stopper, le suicide est la conclusion logique, presque mécanique de cette dynamique.
Le passage à l’acte est un effet de bascule, la poursuite d’un processus enclenché en début de trajectoire suicidaire. Tout s’écrit comme dans un scénario noir où la victime et le meurtrier, fondus en un seul personnage, s’entendraient pour favoriser l’issue, voire abréger l’échéance. On comprend que si la trajectoire suicidaire donne l’impression d’une préméditation, d’une construction, le passage à l’acte, lui, semble survenir comme sous l’effet du hasard. Il serait vain d’en rechercher la cause, et il reste impossible de situer son imminence."4
7 - Le deuil d’une sœur
27 La période d’adolescence a probablement joué un grand rôle dans les tendances suicidaires des sœurs Lisbon, en plus de tous les facteurs environnementaux et familiaux précités. Outre cela, le décès de Cécilia a probablement été impliqué dans le devenir des quatre survivantes.
28 La structure de la personnalité de chacune a probablement joué un rôle prépondérant également. Les deux seules pour lesquelles nous avons assez d’éléments pour avancer quelque suppositions sont Cécilia et Lux, avec toutefois de nombreuses réserves liées au peu de matériel d’observation psychiatrique et au jeune âge. Cécilia appartiendrait au registre schizotypique de personnalité devant le retrait social, l’émoussement affectif, les traits de bizarrerie, le mode de pensée magique, les éléments persécutifs et le comportement excentrique.
29 Lux, présente des assises narcissiques fragiles, qui expliquent une recherche effrénée d’amour et d’attention. Ses relations avec les autres et surtout avec la gente masculine sont instables et extrêmes. Elle accuse un comportement suicidaire avec de nombreuses prises de risque, une nature impulsive, une instabilité affective et une réactivité marquée de l’humeur. Tout cela évoque une personnalité limite ou borderline.
La quête d’attention, l’attitude provocante, l’érotisation apparente des rapports sociaux dans un contexte de frigidité et d’insatisfaction sexuelle, le théâtralisme, le comportement de séduction et la variabilité émotionnellela placeraient sur un registre histrionique. Mais une certaine parenté est reconnue entre les deux profils de personnalité. Un trouble de l’humeur débutant peut également être évoqué.
Conclusion
30 Devant la multiplicité des facteurs favorisants et leur interaction, voire leur intrication, nous sommes bien loin du premier mouvement réflexe que l’on pourrait avoir à incriminer d’emblée les parents et l’éducation stricte comme uniques facteurs de responsabilité dans les cinq suicides. L’image de pauvres adolescentes dévorées, anéanties par la mère monstrueuse et cruelle, avec l’accord passif d’un père faible et effacé, est une explication trop simpliste pour être le reflet de la réalité. Les parents ne sont pas responsables des névroses de leurs enfants, dit Edmund Bergler dans son livre. "Si les enfants reflétaient réellement la bienveillance ou la cruauté de la conduite parentale, le résultat final du processus éducatif, pourrait être aisément prévu. Des parents compréhensifs, bons, aimants, auraient toujours des enfants normaux bien équilibrés, et des parents, durs, méchants et sans tendresse, auraient en conséquence des enfants névrosés. Oui l’expérience laisse son empreinte sur la psyché de l’enfant. Mais c’est l’expérience telle que l’enfant la voit; et ce qu’il perçoit et retient n’est pas nécessairement le fait de la réalité. Ce sont les élaborations internes que l’enfant a de ses expériences, les fantasmes qu’il choisit de créer du monde qui l’entoure, qui ont un effet tellement tenace."7
Bibliographie
Bibliographie
1 Aldo Naouri, 1998, Les filles et leurs mères. O. Jacob.
2 Hélène Deutsch, 2006, Problèmes de l’adolescence, Payot.
3 Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, Payot, 2004 rééd.
4 Alain Meunier et Gérard Tixier, 2005, La tentation du suicide chez les adolescents, Payot.
5 Jeffrey Eugenides, 2000, Virgin suicides, J’ai lu.
6 J. André, A. Lenestour, S. Faure-Pragier, L. Balestrière, J. Rousseau-Dujardin, C. Squires, P. Fedida, 2003, Mères et filles : la menace de l’identique, Puf.
7 Edmund Bergler, 2001, Les parents ne sont pas responsables des névroses de leurs enfants, Payot.
8 Marion Péruchon, Séminaire corps en famille, Besançon, 2006.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Sophia Arigo-Achab « Apoptose pubertaire ou la chronique d'une mort annoncée », Le Carnet PSY 2/2007 (n° 115), p. 30-35.
URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2007-2-page-30.htm.
DOI : 10.3917/lcp.115.0030.




