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Le Carnet PSY

2007/4 (n° 117)


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Les idées nouvelles sont filles de l’Esprit du temps, de l’héritage reçu et acquis, mais peut-être d’abord des énigmes inscrites dans le corps avant d’être symbolisées puis reprises par le travail de l’intellect. J’aimerais dans cette conférence rendre compte d’un mouvement de pensée dont Didier Anzieu a été le penseur. Dans le fil même de sa méthode, j’avancerai en premier lieu que l’idée du Moi-peau prend souche dans trois principaux territoires qui ont confronté D. Anzieu à en devenir le penseur : dans certains aspects de son histoire corporelle précoce, dans le travail psychanalytique en groupe et dans le travail de la cure individuelle, dans les courants culturels, artistiques et théoriques dont il a su être un si sensible témoin. J’essaierai ensuite de présenter comment ce qui fut d’abord la métaphore du Moi-peau évolue vers une problématique plus générale -celle des enveloppes psychiques, générant ainsi un modèle analogique plus étendu et des concepts plus spécialisés.

I - Genèse d’une idée. Les quatre sources d’un concept

1 - L’ancrage personnel : le corps pelure, la peau coupée

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Commençons par évoquer ce que l’idée du Moi-peau doit à l’impensable et à l’énigme chez son penseur. Pour avancer cette proposition, je prends appui sur les entretiens que nous avons eu si souvent lorsque nous essayions de relier les difficultés que nous rencontrions dans la clinique, les angoisses archaïques auxquelles nous étions confrontés et les pensées qui nous venaient pour tenter de les contenir et de les symboliser. C’est ainsi que nous avons maintes fois évoqué certaines angoisses paniquantes devant les grands groupes, à l’époque où nous cherchions à en comprendre le fonctionnement avec nos collègues du Ceffrap. Didier se protégeait de cette angoisse par un fantasme et par une défense bien connue de lui-même et de chacun d’entre nous : en séance de groupe large, il se vivait -et nous faisait vivre- comme s’il était à la fois le taureau dans l’arène, cherchant à donner des coups de corne avant de recevoir l’estocade du matador, et comme le matador lui-même qui risque d’être éventré, mais qui finit par soumettre la bête et la tuer. Il était fortement attiré par cette place et par cette position subie-agie. Répétitivement, il en triomphait en héros, tel cet “oedipe supposé conquérir le groupe” auquel il s’identifiait, capable de mater les masses, mais prêt à s’exposer et à risquer sa peau.

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Un jour que nous évoquions cette angoisse et sa position héroïque, il lui est revenu les traces mnésiques d’une blessure précoce au ventre : le souvenir était intense dans l’affect mais assez flou dans la représentation de la chose. J’ai appris plus tard par Annie Anzieu qu’il s’agissait d’une banale opération de l’appendicite, subie vers 5-6 ans, sans complications autres que psychiques. Mais Didier évoquait cet épisode avec terreur, et je me gardais de lui demander des précisions sur ce qui était arrivé. Peut-être aussi devais-je me protéger : j’avais en effet eu à subir dans les premiers mois de la vie un traumatisme sur certains points assez semblable au sien. Je pense que nous nous sommes servis de ce trait identificatoire partiel et commun de la peau coupée pour titiller cette posture héroïque, liant du même coup nos défenses contre les angoisses précoces, sans doute aussi contre celle de la castration à laquelle nous exposait la pratique alors transgressive du groupe conduit par des psychanalystes. Lorsque D. Anzieu a commencé à travailler avec la notion du Moi-peau, j’ai pensé que cette atteinte profonde au corps, à la peau et au contenant était une des expériences majeures qui avait imposé à son Moi qu’il trouvât dans une métaphore en premier lieu la symbolisation de cette coupure surmontée par un trait d’union, valant point de suture entre le Moi et la peau. Outrepassant la métaphore, les concepts d’enveloppe psychique et de signifiant formel ont parachevé le travail exigé par l’obligation de penser. Tel serait le noyau déchiré et réparé du “corps de l’œuvre”.

Mais ce noyau n’aura été efficace que parce qu’il avait établi des connexions avec d’autres expériences corporelles précoces, ce réseau fonctionnant comme Freud le décrit à propos du symptôme de Dora. Soutenu et renforcé de plusieurs côtés : du trauma corporel, du « revêtement psychique et des liens précoces au corps de la mère, la surdétermination produit, ce que Charles Mauron appelait une métaphore obsédante, source du développement créatif. Dans les entretiens avec G. Tarrab, publiés en 1986 sous le titre Une peau pour les pensées 12, D. Anzieu évoque dès les premières pages comment, investi par ses parents comme le remplaçant d’une sœur aînée morte en bas âge, il fut pour eux - pour sa mère notamment qui avait elle-même perdu une jeune sœur brûlée vive - un enfant couvé, “au sens le plus physique du terme. Je ne devais me risquer à l’air extérieur sans être emmitouflé dans plusieurs épaisseurs : chandail, manteau, béret, cache-nez. Les enveloppes superposées de soins, de soucis et de chaleur dont m’entouraient mes parents ne me quittaient pas, même quand je m’éloignais d’eux. J’en portais la charge sur mon dos. Ma vitalité se cachait au cœur d’un oignon, sous plusieurs pelures” (op. cit., p. 9). D. Anzieu dit que c’est en prenant conscience de ces pelures, vers la cinquantaine, qu’il a inventé la notion d’enveloppes psychiques et qu’il a publié, en 1974, son premier article sur le Moi-peau. Si la chronologie des notions n’est pas tout à fait celle-là, le lien explicite établi par D. Anzieu sur cette genèse est fondamental : après avoir pointé le manque comme source de pensée, c’est l’excès qu’il désigne comme devenant, grâce au Moi-peau, pensable. Mais à 5-6 ans, l’opération au ventre ne pouvait être banale, et penser son retentissement catastrophique dans tous les registres où elle l’affectait, était impossible. Il est même probable que ce coup de bistouri était une sorte d’avant coup psychique de ce qui deviendra plus énigmatique encore et impensable avec le coup de couteau porté par sa mère contre Huguette Duflos.

2 - Le double ancrage dans la clinique psychanalytique : le groupe, la cure

La découverte dans le groupe

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Tous ces éléments biographiques inscrivent la nécessité de penser le Moi-peau. La “rencontre” avec Blaise Pascal apportera sans doute une première forme signifiante pour penser l’angoisse agonistique de vidage du ventre. Mais je suis convaincu que l’expérience psychanalytique du groupe, autant que celle de la cure, a aussi joué un rôle prépondérant dans la découverte du Moi-peau. Je l’ai rappelé : le groupe, le groupe nombreux, dont les limites internes et externes sont vacillantes, dans lequel ses propres limites deviennent inquiétantes à la mesure des instabilités pulsionnelles qui s’y manifestent, le groupe a été pour Anzieu, entre 1965 et 1975, l’occasion d’une double expérience. Celle du déploiement d’un fantasme : le matador seul dans l’arène et recevant du taureau le fatal coup de corne au ventre, ouvrant la peau dans une faille de contenance ; mais aussi et corrélativement, l’expérience du petit groupe des collègues du Ceffrap, à la fois enveloppe réparatrice, à l’instar du groupe comme rêve, et scène du triomphe héroïque sur les pulsions archaïques, sadiques et masochistes. Je lui ai un jour proposé cette image, qui évoque deux de ses mythes de référence : il était Marsyas dépiauté renaissant comme oedipe conquérant le groupe. Le groupe comme objet, comme scène et comme enveloppe a été pour lui la première figuration du Moi-peau, et ce fut une figuration pensable parce qu’elle fut partagée avec des autres, plus d’un autre.

L’idée centrale que le Moi-peau joue un rôle de barrière protectrice contre l’excitation et de contenant pour la pensée signifiante est découverte dans ce lieu innovant de la clinique psychanalytique. Lorsque nous avons préparé ensemble un numéro spécial du Bulletin de psychologie qui paraîtra en 1974 -date remarquable dans l’histoire du Moi-peau- nous avons publié une étude d’un collègue de la Tavistock, P. M. Turquet, qui a décrit en 1965 avec une grande précision les menaces à l’identité personnelle dans le grand groupe. Turquet y avance l’idée d’une identification archaïque à “la peau de mon voisin” pour lutter contre ces angoisses. L’enveloppe psychique groupale, théorisée plus tard par Anzieu et par les collègues du Ceffrap, trouve son processus dans ces identifications.

La cure et la question du masochisme

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Le psychodramatiste que fut D. Anzieu ne pouvait qu’être sensible à la délicate question du toucher, thème qu’il élaborera, une fois établie l’idée du Moi-peau, à l’occasion de sa supervision de la cure de Madame Oggi (publiée en 1979) et à propos du double interdit du toucher (1984).

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D. Anzieu publie en 1968 dans le Bulletin de l’A.P. F 2 un de ses premiers articles de clinique psychanalytique individuelle : De la mythologie particulière à chaque type de masochisme. L’analyse de la cure le conduit à rechercher quels sont les fantasmes du masochisme primaire et quels mythes y correspondent. Dans cet article, Anzieu expose et analyse le cas d’un patient, qu’il nomme Marsyas, en rappel du nom du silène écorché par Apollon. Cette étude clinique est la première marque significative sur le chemin qui le conduit au Moi-peau. Il y reviendra plus tard, en 1990, dans L’épiderme nomade et la peau psychique 14 lorsqu’il dégagera les 9 mythèmes correspondant aux 9 fonctions du Moi-peau.

3 - L’héritage acquis et remanié

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Une découverte est aussi inscrite dans un héritage. D. Anzieu s’en est expliqué à plusieurs reprises et notamment dans un article de 1981 (Quelques précurseurs du Moi-peau chez Freud, Revue Française de Psychanalyse). Il note l’intérêt de Freud pour les surfaces d’inscription, attesté par ses études sur le Bloc-note magique et par sa proposition, dès les Trois essais, que toute activité psychique s’étaye sur une fonction biologique. Ses conceptions se précisent avec la seconde topique qui définit le Moi en 1922 comme “une projection mentale de la surface du corps” puis en 1925 : “le Moi est avant tout un moi corporel”. Ce retour à Freud est aussi un “contre Lacan” (titre de son unique pamphlet de 1966) ; D. Anzieu y dénonce entre autres dérives, l’abandon de la référence à la pulsion et à l’affect.

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La pensée du Moi-peau s’inscrit aussi dans le champ des recherches et des découvertes des années 1950, dont Anzieu ne prendra connaissance qu’à la fin des années 1960 -début des années 1970, lorsque les travaux anglo-saxons seront traduits et mieux connus du milieu psychanalytique français, travaillé par ses scissions internes. Les travaux de Winnicott sur les couvertures et le transitionnel 72 datent de 1951, ceux de Marion Milner sur le médium malléable 62 de 1955, le modèle contenant-contenu 20 trouve avec Bion ses premières formulations en 1962. L’ouvrage d’Esther Bick sur l’expérience de la peau dans les relations d’objet précoces 19 paraît en 1967 : elle y propose la notion de peau psychique.

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L’éthologue Harlow publie en 1958 son article The nature of love 51, et le psychanalyste Bowlby son étude princeps sur la nature du lien de l’enfant à sa mère 24. La théorie de l’attachement sera pour D. Anzieu l’occasion d’une méditation approfondie sur ce qu’il est en train de découvrir. La thèse principale de la théorie de l’attachement l’intéresse : en substance, le besoin d’attachement et de dépendance de l’enfant à sa mère conduirait à formuler l’hypothèse d’une pulsion primaire non sexuelle, que Harlow et Bowlby nomment pulsion d’attachement. Anzieu participera d’une manière très documentée au débat qu’organise R. Zazzo en 1972-1973 sur cette question. Il y contribuera par un chapitre intitulé La peau : du plaisir à la pensée 4 dans l’ouvrage coordonné par Zazzo. Il paraît en 1974, la même année que son article princeps de la Nouvelle revue de psychanalyse, Le Moi-peau 5.

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Nous lisons dans le chapitre de l’ouvrage sur l’attachement : (À côte de la succion) “la surface d’ensemble du corps du bébé et de celui de sa mère fait l’objet chez le bébé d’expériences aussi importantes, par leur qualité émotionnelle et par leurs effets de stimulation du plaisir et de la pensée, que les expériences liées au fonctionnement des orifices ou à la présence imaginaire d’objets internes étayés sur les sensations provenant des organes internes” (D. Anzieu, 1974a, p. 148). Anzieu précise : “la première différenciation du moi au sein de l’appareil psychique s’étaye sur les sensations de la peau et consiste en une figuration symbolique de celle-ci. C’est ce que je propose d’appeler le Moi-peau”.

Si la notion n’est pas tout à fait nouvelle (le premier à y recourir est sans doute Paul Lacombe qui donne en 1959 à la RFP un article intitulé Du rôle de la peau dans l’attachement mère-enfant 58), la notion que propose D. Anzieu a intégré les apports de Winnicott, de Bick, de Bion et de Bowlby. Elle déploie toutes les dimensions d’une métaphore qui déjà contient en germe le concept d’enveloppes psychiques. Puis-je une nouvelle fois faire mention de nos échanges, et ajouter que dès cette époque nous débattons souvent de quelques vues nouvelles sur la théorie de l’étayage, dont j’entreprends de généraliser la portée. Nous commençons aussi à échanger sur la problématique de l’analyse transitionnelle. Tous ces textes et travaux ont préparé ou accompagné le terrain de la découverte, ils ont fourni des idées pour penser l’impensable, ils ont travaillé à l’insu du chercheur jusqu’au moment où la pensée inventive les a réordonnés, recomposant en une vue nouvelle des données dispersées ou partielles.

4 - L’Esprit du temps et la découverte du Moi-peau

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L’invention du Moi-peau s’inscrit aussi dans les grands thèmes de la culture de la seconde moitié du XIXème siècle. Les sciences humaines, ses problématiques, ses concepts et ses méthodes ne sont pas insensibles aux marques de l’Esprit du temps. J. Schlanger écrit fort justement que “la genèse de l’idée neuve est fonction de l’état des problématiques ; mais aussi du répertoire disponible…, du surplus de notions, termes, modèles partiels, métaphores, qui rend possible de parler et de concevoir autrement. Le fonctionnement de la pensée nouvelle renvoie “à la condition culturelle de la pensée” (1988, édition de 1990, p. 83).

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Après la seconde guerre mondiale et les traumas majeurs qu’elle a produits, le réaménagement des espaces culturels, les bouleversements des garants métasociaux et métapsychiques ont suscité chez quelques psychanalystes des recherches décisives, même si certaines d’entre elles demeureront ignorées ou marginales assez longtemps. Ces recherches portent sur les activités de liaison et de délaison, sur les contenances et les cadres (Bion, Bleger), les espaces psychiques et culturels “où nous pouvons mettre ce que nous trouvons” (Winnicott), où “le Je peut advenir” (Aulagnier). En réalité, et déjà sous le triomphe apparent des “trente glorieuses”, le monde grelotte dans la guerre froide, il est à vif, désorienté, délié. Le rideau de fer, puis le Mur en sont les manifestations tangibles, la dure réalité d’un clivage qui ne parvient pas à écarter la menace de la destruction et de la contamination, ils sont les images d’une limite figée entre la vie et la mort.

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Les artistes auxquels Anzieu a prêté une attention si fine -Borges, Bacon, Beckett - ne témoignent pas d’autre chose : un monde disjoint et sans limites, un monde labyrinthique d’où la contenance du sens s’est échappée. Les pathologies du nouveau malaise dans la civilisation sont celles de sujets sans limites et de sujets borderline. La découverte du Moi-peau prend sens sur cet arrière-fond, comme plus tard les propositions d’André Green (1982) sur la double limite 45, incisif essai pour articuler les bords internes et externes de l’espace psychique individuel.

II - De l’insistance d’une métaphore à la consistance d’un concept : du Moi-peau aux enveloppes psychiques

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Le trajet créateur de D. Anzieu suit celui de la pensée psychanalytique. Le travail de la théorisation croise toujours le travail de la métaphorisation, il se nourrit de la métaphore et se relance toujours par le déplacement qu’elle produit. C’est par ce travail biphasé que Freud pense les différentes versions du modèle analogique de “l’appareil” psychique, le Moi défini comme un Grenzwesen, un être-frontière, certaines formations du rêve, comme les Misch-und Sammelpersonen, les “personnes mêlées et rassemblées” ou personnes conglomérat, dont l’Irma du rêve inaugural de la Traumdeutung est le prototype. Assurément, la langue allemande favorise ce type de formations sémantiques, mais c’est aussi de cette manière que procède le processus primaire. En étant plus précis sur l’exemple des personnes mêlées et rassemblées, on dira qu’il s’agit ici d’une condensation, mais d’une condensation au service du déplacement. L’oscillation métaphoro-métonymique dans le processus primaire 63, si bien repérée par G. Rosolato, est aussi le mouvement qui soutient la pensée inventive. Nous pourrions appliquer ces propositions à de nombreuses découvertes freudiennes, mais aussi à des figures comme celles de la résonance inconsciente, de la contagion affective.

1 - Définitions du Moi-peau

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Il est temps de faire entendre comment D. Anzieu parle du Moi-peau. J’ai rappelé comment la notion s’insère pour la première fois en 1972-73 dans le débat sur la pulsion d’attachement : “la première différenciation du moi au sein de l’appareil psychique s’étaye sur les sensations de la peau et consiste en une figuration symbolique de celle-ci. C’est ce que je propose d’appeler le Moi-peau”. Je souligne le double rapport d’étayage et de figuration symbolique entre le moi et les sensations de la peau. Le trait d’union rend compte de ce rapport primitif de contiguïté et que c’est ce rapport qui est précisément à penser. Une première originalité du concept de Moi-peau est qu’il a été inscrit dans le processus de l’étayage, au sens où J. Laplanche a redonné au concept freudien sa triple dimension d’appui, de modèle et de dérivation.

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Lorsque D. Anzieu reprend sa première définition de Moi-peau dans l’ouvrage qu’il publie sous ce titre en 1985, il en maintient les caractéristiques initiales mais entre temps, il les a enrichies d’un nouvel approfondissement, celle de la métaphore : le Moi est comme la peau. Par la dénomination “Moi-peau” il désigne une représentation dont le Moi de l’enfant se sert, durant les phases précoces de son développement, pour se représenter lui-même, à partir de sa propre expérience de la surface du corps, comme Moi qui contient les contenus psychiques.

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Le Moi-peau est basé sur les différentes fonctions de la peau. La première est celle d’un sac qui contient et retient à l’intérieur le bon et le plein que l’allaitement, les soins, le bain de paroles y ont accumulé. La peau, deuxième fonction, est aussi la surface de séparation (interface) qui marque la limite par rapport au dehors et le maintient à l’extérieur : c’est la barrière qui protège contre la pénétration des avidités et des agressions d’autrui, êtres ou objets. Enfin la peau, troisième fonction, est - en même temps que la bouche ou, du moins, autant qu’elle - un lieu et un moyen majeur de communication avec les autres, permettant d’établir des relations significatives ; de plus, c’est une surface d’inscription des traces laissées par celles-ci (Le Moi-peau, 1985, p. 236-237).

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Le Moi-peau est d’abord conçu comme une formation de la topique dont D. Anzieu décrit les altérations et dont il définit diverses formes de pathologie. Dans un de ses derniers travaux sur le Moi-peau, un article de synthèse paru en 1993 dans Le Journal de la psychanalyse de l’enfant, il intègre les points de vue dynamique, économique et génétique.

2 - Le Moi-peau, une métaphore ?

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Avant d’être une métaphore (le Moi est comme une peau), le Moi-peau est une forme d’ellipse qui consiste à supprimer les liens logiques et les connecteurs entre deux termes, une figure que la rhétorique nomme asyndète. Moi-peau s’écrit avec un trait d’union, il forme un mot composé. Il est une juxtaposition de zones qui appartiennent à des univers distincts et différents. Mais cette juxtaposition liée par un trait d’union signale une discontinuité dans la pensée et dans le domaine de recherche. La contiguïté dit la proximité et la discontinuité, le contact possible et la limite probable.

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La juxtaposition permet de penser le lien entre deux ordres discontinus de réalité, mais articulables dans une formation qui laisse en suspens les modalités de l’articulation, en préservant éventuellement le caractère paradoxal de leur rapport : trouver-créer (Winnicott), sein-toilette (Meltzer), personne-groupe (Bion). Si nous y regardons de près, le trait d’union prend en charge quelque chose de plus primitif : une cicatrice, la conjonction-disjonction indique cela même que prend en compte le pictogramme, c’est-à-dire l’union-rejet. L’écriture du Moi-peau contient le développement du concept de signifiant formel, il en est un énoncé, longtemps attendu, depuis les expériences d’union-rejet dans le lien maternel jusqu’à l’énigme des coups de couteau.

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On pourrait penser que la juxtaposition est le premier temps du rapprochement qui va engendrer la métaphore. C’est en effet le premier jet de l’hypothèse, son intuition, son déclic. Le second temps interroge la similitude : si le Moi est comme une peau, alors comment le décrire ? D. Anzieu a recours au procédé qu’il a déjà mis en œuvre en 1966, lorsqu’il a proposé l’analogie du groupe et du rêve. En réduisant la discontinuité grâce au comparatif le potentiel heuristique de la métaphore peut se développer. Ce potentiel tient aux déplacements, transferts et analogies, ce qui suppose, comme l’a noté dans un autre contexte J. Schlanger 65 (1988) qu’il existe une pluralité des zones du sens, ce qui rend possible les circulations et les rapprochements, mais aussi les réversibilités et les rétroactions ou, encore plus justement, les effets d’après coup.

Le travail du concept : les enveloppes psychiques

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Le trajet heuristique de D. Anzieu est à cet égard exemplaire : le Moi-peau installe l’image d’une peau psychique, dont la fonction et l’organisation sont partiellement semblables à celui de la peau biologique, et donc partiellement différentes de celle-ci. Le concept d’enveloppe psychique s’articule, lui aussi, sur une métaphore, mais il permet de généraliser une structure et des fonctions, de penser une plus grande diversité de ses manifestations intrapsychiques et interpsychiques : enveloppe onirique, sonore, groupales, etc. Puis la pensée de l’enveloppe s’applique au Moi lui-même, dans un renversement de la proposition initiale : la fonction des enveloppes psychiques est nécessaire à la formation du pré-Moi corporel. Ainsi, le concept d’enveloppe psychique va au-delà de la valeur métaphorique de la première conceptualisation analogique du Moi-peau. Nous voyons que cette valeur est heuristique, elle permet de trouver et elle crée un rapprochement entre deux zones de l’expérience disjointe. Puis le concept généralisé en modèle, celui des enveloppes psychiques, réinterroge la formulation intuitive initiale et en transforme le sens.

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Le concept d’enveloppes psychiques met à l’épreuve la portée de la métaphore, elle-même confrontée à la clinique. Le concept ouvre un champ plus large à l’intelligibilité des structures et des processus qu’il vise, il inscrit la découverte dans le tissu des énoncés théoriques partagés, il les modifie et ouvre le débat avec la communauté psychanalytique. Il permet de penser d’autres enveloppes que celle de la peau, et de se dégager de son socle d’inscription originel : enveloppes sonores, olfactives, auditives, tactiles, mais aussi oniriques, groupales, familiales, etc. Chacune de ces enveloppes se spécifie.

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Le Moi-peau lui-même se pense comme enveloppe psychique cutanée, limite et interface du Moi. En même temps, une transformation capitale s’effectue dans ce passage. Dans le mouvement où il établit le concept d’enveloppe, Anzieu pense la distinction entre une enveloppe d’excitation pulsionnelle et une enveloppe de signification organisée par la représentation et le sens. Le concept assurément fait perdre ce que la métaphore incorporait de l’expérience concrète de la peau. Mais s’il réduit la métaphore, le concept ne la supprime pas, il en conserve la trace et la puissance heuristique.

3 - La portée d’un modèle

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J’ai essayé de prendre au mot cette proposition de Freud, que la découverte et la recherche est une nécessité de l’urgence de la vie. Proposition justifiée par plus d’un exemple, et celui qui aujourd’hui nous intéresse n’y déroge pas. Le Moi-peau est une pensée cicatricielle d’expériences traumatiques précoces. Il se tisse dans une recherche qui précède celle de D. Anzieu, mais qui trouve avec lui une dimension inédite, en redistribuant autrement ce qui avait été pensé. Il a subsumé dans une synthèse créatrice une pensée flottante dans l’époque, et que son génie a su réinventer.

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Là est en effet son génie : il ouvre avec le double mouvement du rapprochement et de la métaphore un discours possible, qui donne à penser et à dire, et qui enrichit l’espace de la connaissance psychanalytique, renouvelle notre conception de l’archaïque, et étend le champ du traitement de la souffrance psychique. Dans son ouvrage sur le Moi-peau, D. Anzieu a résumé les points communs à toutes ces souffrances des limites : “incertitudes sur les frontières entre le Moi psychique, le Moi réalité et le Moi idéal, entre ce qui dépend de Soi et ce qui dépend d’autrui, brusques fluctuations de ces frontières, accompagnées de chute dans la dépression (…), indistinction pulsionnelle qui fait ressentir la montée d’une pulsion comme violence et non comme désir, vulnérabilité à la blessure narcissique en raison de la faiblesse ou des failles de l’enveloppe psychique, sensation diffuse de mal-être, sentiment de ne pas habiter sa vie, de voir fonctionner son corps et sa pensée du dehors, d’être le spectateur de quelque chose qui est et n’est pas sa propre existence” (D. Anzieu, 1985, Le Moi-peau, Paris, Dunod, p. 29).

Plan de l'article

  1. I - Genèse d’une idée. Les quatre sources d’un concept
    1. 1 - L’ancrage personnel : le corps pelure, la peau coupée
    2. 2 - Le double ancrage dans la clinique psychanalytique : le groupe, la cure
      1. La découverte dans le groupe
      2. La cure et la question du masochisme
    3. 3 - L’héritage acquis et remanié
    4. 4 - L’Esprit du temps et la découverte du Moi-peau
  2. II - De l’insistance d’une métaphore à la consistance d’un concept : du Moi-peau aux enveloppes psychiques
    1. 1 - Définitions du Moi-peau
    2. 2 - Le Moi-peau, une métaphore ?
      1. Le travail du concept : les enveloppes psychiques
    3. 3 - La portée d’un modèle

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