Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 126 à 139
doi: 10.3917/cohe.170.0126

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no 170 2002/3

Exposé présenté au congrès sur les « Points de vue psychanalytiques sur le néofascisme et la politique d’anti-immigration : tendances en Europe et aux États-Unis », université de Californie, Berkeley, 6 et 7 mai 1995.
 
Introduction
 
 
Depuis la réunification des deux États allemands en 1989, la conception qu’ont les Allemands d’eux-mêmes et de leur identité a subi un changement fondamental. L’unification des deux sociétés allemandes a constitué une partie intégrante de changements politiques considérables. Les blocs politiques se sont dissous et l’Allemagne est parvenue à une position nouvelle en tant que pouvoir central en Europe. À l’intérieur de la République fédérale elle-même, les conséquences de la réunification ont dû être maîtrisées, car on a omis d’estimer à leur véritable importance les difficultés économiques et les différences entre les deux sociétés. De plus, l’arrivée accrue de réfugiés à cette époque, fuyant la pauvreté et les guerres civiles, cherchant l’asile politique, a attiré l’attention publique sur le problème politique de l’intégration des étrangers. Dans cette situation, l’afflux des réfugiés a offert un exutoire à la xénophobie qui, soudainement, est devenue apparente. Les étrangers ont servi de boucs émissaires pour les tensions sociales de l’unification allemande et pour la colère et la déception de nombreux citoyens. À partir de 1991, il y eut une vague d’agressions xénophobes, des actes de violence et des attaques meurtrières par les extrémistes de droite contre les étrangers et les demandeurs d’asile. Pour des raisons politiques, le débat sur la question des réfugiés a été imprudemment intensifié, à l’époque, jusqu’à ce que l’amendement final de l’Article 16 de la Loi fondamentale allemande définisse finalement les droits des demandeurs d’asile en 1993. Par ce moyen, l’afflux des demandeurs d’asile a été considérablement ralenti.
En 1994, la discussion politique sur la xénophobie et l’intégration politique des étrangers a fait l’objet d’un relatif désintérêt. C’était une année électorale et les politiciens, craignant une nouvelle escalade de la violence xénophobe et l’issue du scrutin, commencèrent à éviter les sujets explosifs tels que la migration, l’intégration et les minorités. Les citoyens du pays avaient une peur irraisonnée des étrangers, et leurs hommes politiques une peur tout aussi irraisonnée d’un glissement à droite des élections (Bade, 1994). Entre-temps, le public s’est aussi de plus en plus habitué à la violence xénophobe. Des événements, qui auraient rempli d’horreur l’esprit du public il y a peu de temps encore, sont maintenant mentionnés incidemment par les médias comme des accidents statistiques. Au cours de la dernière décennie et plus, l’Allemagne est devenue une sorte de nouveau pays d’immigration, socialement ainsi que culturellement. Cependant, la politique officielle tente toujours de nier cette réalité au moyen d’une formule qui affirme que la République fédérale n’est pas du tout un pays d’immigration. Après avoir modifié les droits des demandeurs d’asile, le gouvernement essaie d’occulter tout le problème des réfugiés au moyen d’une politique sécuritaire d’isolation, interceptant toute la misère des réfugiés à la frontière de l’Est ou à l’aéroport de Francfort. Des pratiques de déportation inhumaines ne concernent plus guère le public. Mais des problèmes non résolus ou refoulés ont plutôt tendance à augmenter les peurs et les agressions latentes. Klaus Bade, le spécialiste des migrations, a récemment montré que dans toutes les interprétations scientifiques de la xénophobie et de l’animosité à l’égard des étrangers, le problème central est à peine mentionné ; le traitement politique de l’immigration, de l’intégration et les problèmes des minorités ne sont abordés que d’un côté. Puisque aucune tentative de solution politique n’est entreprise, la population est de plus en plus désorientée. La réalité tangible de l’immigration, à laquelle s’ajoute le tabou sur le sujet, a accru les craintes de la population et a paralysé toute évolution ultérieure.
À part ces causes actuelles, les peurs et les défenses chez la population, ainsi que l’immobilisme des politiciens proviennent d’une mentalité collective qui existe depuis longtemps. Fondamentalement, nous sommes à présent face à un problème vieux de deux cents ans. La conception romantique völkisch de la nation allemande au début du xix e siècle opposait l’« Ethnos » des Allemands au « Demos » républicain forgé par la Révolution française. La non-réalisation de l’émancipation politique et la déception des espoirs démocratiques dans la première moitié du xix e siècle ont dépolitisé le concept de nation en Allemagne et ont permis à un nationalisme ethnique, naturalisé et biologiquement déterminé, de prendre le dessus. À la fin du xix e siècle, le nationalisme s’est accru jusqu’à inclure une agitation nationaliste et antisémite contre tout ce qui est étranger, et s’est intensifié sous le régime nazi jusqu’à l’extermination des Juifs, des Gitans et d’autres groupes considérés comme déviants.
Cet héritage historique d’oppression constitue la base du débat actuel. La République fédérale, un État constitutionnel libéral, a hérité simultanément d’une communauté ethniquement homogène de citoyens d’origine commune, une communauté que les nazis venaient de créer au moyen de certificats d’ascendance aryenne, par l’expatriation et par l’Holocauste. L’idéologie d’une homogénéité ethnique a survécu à l’époque nazie. Ainsi les concepts d’État et de citoyenneté dans la République fédérale étaient beaucoup plus marqués ethniquement que ne l’étaient auparavant le régime de Weimar ou le Deuxième Empire germanique (Obendörfer, 1994). En Allemagne, il faut considérer la xénophobie – mais aussi la xénophilie – sur fond de nos relations aux étrangers, historiquement perturbées.
Avec ces remarques introductives, je voulais aussi montrer qu’une recherche psychanalytique correcte sur la xénophobie doit garder les deux aspects à l’esprit : les principes psychologiques généraux qui gouvernent la relation entre ce qui est propre à soi et ce qui est étranger, ainsi que l’héritage historique du nationalisme ethnique et raciste, transmis individuellement par identification transgénérationnelle et, collectivement, dans l’inconscient collectif. Dans cet article, j’essaierai de prendre ces deux aspects en considération.
Comprendre les racines inconscientes de la vie émotionnelle en soi et chez les autres forme la base à partir de laquelle sont obtenues les contributions de la psychanalyse. Xénophobie, antisémitisme et nationalisme sont des phénomènes complexes ayant des causes multiples, et pour les comprendre correctement il faut une coopération interdisciplinaire. La psychanalyse doit reconnaître l’indépendance des facteurs sociaux, sans que cela diminue cependant sa capacité à analyser et à expliquer en termes psychologiques les facteurs inconscients derrière l’attrait qu’ont pour l’individu le racisme et le nationalisme, ainsi que les affects extraordinairement puissants qui s’y rattachent, tant à ces réalités qu’à la xénophobie. En essayant d’expliquer l’identité nationale et le nationalisme, les historiens et les chercheurs en sciences politiques n’ont jusqu’à présent guère pris en compte les affects. Cependant, les changements politiques radicaux de ces dernières années illustrent abondamment le fait que les émotions collectives sont un facteur politique important. Le pogrom, nous le savons, commence dans l’esprit. Léon Poliakov écrit, concernant le racisme : « Cela [l’idée de race, W.B.] doit avoir des racines profondes dans notre inconscient, car il est très difficile d’écarter toujours et absolument la façon de penser raciste, et parce que, comme chacun sait, aucun argument rationnel ne peut venir à bout, d’une façon générale, du préjugé raciste » (1976, p. 180).
Outre ce problème, le rapport entre nationalisme et xénophobie pose même d’autres questions. Non seulement nous devons clarifier comment la xénophobie et le racisme s’intègrent dans la psyché personnelle, mais aussi pourquoi des gens qui ont les mêmes modèles de préjugés s’unissent pour former une collectivité homogène et comment naît la destructivité qui en résulte. Sur le plan psychologique, la question décisive est la suivante : Quelle dynamique donne aux gens la capacité de mobiliser une agressivité aussi puissante contre d’autres gens ? La psychanalyse recherche les forces inconscientes chez les gens, et une analyse approfondie va montrer que ce sont des souhaits archaïques et des fantasmes inconscients qui trouvent leur expression dans les préjugés contre les étrangers et qui se manifestent également dans un système de symboles nationaux qui, à leur tour, sont surchargés de sens par les événements historiques. Leur attrait est donc d’autant plus fort qu’ils manifestent des pulsions et des besoins qui sont communs à tous.
Mes réflexions partent de la psyché individuelle. Appuyé sur cette base, je vais m’intéresser à la psychologie de groupe et à l’analyse des symboles collectifs. Je commencerai par la dynamique de ce qui est propre à soi et de ce qui est étranger, puis je décrirai les fantasmes inconscients collectifs les plus importants que nous nourrissons en rapport avec la xénophobie et le nationalisme.
 
La peur de l’étranger
 
 
La dynamique psychologique de base qui sous-tend la manière dont nous éprouvons ce qui est propre à nous et ce qui est étranger se développe précocement dans la vie humaine. Contrairement à l’éthologie qui définit la peur de l’étranger comme un facteur anthropologique inné et constant, la psychanalyse la met en rapport avec la relation du jeune enfant à sa mère. Comme l’observation le montre, les petits enfants développent la peur de l’étranger à des degrés divers. D’une part ils perçoivent ce qui leur est étranger comme nouveau, intéressant, et de ce fait attrayant et désirable, mais, d’autre part aussi, comme déconcertant et effrayant. Laquelle de ces deux émotions va finalement dominer, cela dépend beaucoup de la qualité du lien maternel. Les recherches classiques de René Spitz l’ont déjà clairement démontré : « Toutefois, si un étranger s’approche d’un enfant de huit mois, celui-ci sera déçu dans son désir que sa mère revienne auprès de lui. Aussi la peur avec laquelle il réagit ne provient pas du souvenir d’une expérience déplaisante avec un étranger, elle provient du fait qu’il se rend compte que le visage qu’il voit ne correspond pas aux traces mnésiques du visage de sa mère » (1965, p. 172). L’enfant compare, et fait en sorte que l’étranger se rende compte qu’il n’est pas la mère familière. Margaret Mahler et ses collaborateurs (1975) ont confirmé ces résultats. Si la relation de l’enfant à sa mère est satisfaisante, il va se tourner vers ce qui l’entoure avec une attente confiante et explorera ce qui est étranger avec curiosité et émerveillement. Il y a une relation de réciprocité entre confiance de base et la peur de l’étranger. Un enfant qui a peur de l’étranger n’est apparemment pas tout à fait sûr de l’image familière qu’il a de sa mère. La peur précoce de l’étranger est donc fondamentalement une angoisse de séparation et de perte de l’objet.
Cette origine de la manière dont nous éprouvons ce qui nous est propre et ce qui est étranger détermine la forme ultérieure de la représentation de ce qui est étranger au cours de notre développement psychologique et social. En particulier, au cours de l’adolescence, cette dynamique originaire est actualisée psychologiquement. Le jeune est confronté à la tâche de se séparer de sa propre famille. Dans cette période, l’étranger et son monde représentent l’avenir pour le jeune. L’étranger lui permet de concevoir à quoi ressemble ce qui est nouveau et différent. C’est ce qu’il espère atteindre, cela lui semble donc attrayant et fascinant. D’un autre côté, l’expérience de ce qui est étranger accroît la peur de séparation de l’adolescent. Un équilibre intérieur incertain et une identité incertaine entraîneront une peur extrême de l’étranger. Ainsi, les raisons de la xénophobie ne doivent pas être recherchées chez l’étranger. Ce sont les problèmes propres qui conduisent à ces réactions défensives. Plus tard, l’étranger va rappeler inconsciemment à l’adulte qu’il a perdu quelque chose, à savoir l’union narcissique avec sa mère des débuts. Dans l’imaginaire collectif, ceci est en rapport avec le concept de pays d’origine. Les connotations affectives de ce concept ramènent directement au monde inconscient d’union avec la mère. Psychologiquement parlant, le pays d’origine est donc une image spatiale et temporelle de perte (Claussen) qui, en conjonction avec un fort désir, peut se transformer en fantasme imaginaire régressif doué d’une force d’attraction considérable.
 
La fonction de l’étranger comme dispensateur de soulagement
 
 
Au cours de son développement, l’enfant apprend quels sont les souhaits et désirs qu’il veut ou non considérer comme siens. Les images et les sentiments qu’il rejette et chasse de sa conscience se déposent dans l’inconscient comme une sorte de pays étranger intérieur. Sur le plan biographique, ce qui est étranger prend donc la signification de ce qui est refoulé. Dans son étude sur « L’inquiétante étrangeté », Sigmund Freud (1919) décrit ce qui est « secrètement familier » et comment cela peut devenir étrangement inquiétant. Le pays natal n’est pas un refuge sûr contre tout ce qui est étranger. Ce qui est étranger est écarté parce que menaçant de surpasser l’attachement au pays natal. Du domaine du « familier étrange », Freud a tiré toutes sortes d’idées que l’homme civilisé a maîtrisées depuis longtemps, des complexes infantiles et des convictions primitives perdus depuis longtemps. Alors que le refoulement les a rendus étrangers et étrangement inquiétants, la rencontre de l’étranger menace d’affaiblir cette défense et de dissoudre les limites précises propres du sujet. L’étranger s’avère donc être une menace pour l’équilibre intérieur. Au lieu de tolérer cette déstabilisation, nous avons tendance à en rendre l’étranger responsable.
Nous nous méfions de l’étranger parce qu’il a quitté sa patrie et l’ordre auquel il était habitué. Il nous rappelle le pays étranger en nous-mêmes. En faisant de lui, inconsciemment, un représentant transgresseur de limites et un représentant dangereux de ce qui est chaotique et archaïquement sauvage, nous projetons sur lui tout ce que nous n’aimons pas en nous. Dans sa personne, nous trouvons une représentation extérieure de ces pulsions que nous n’avons jamais tout à fait domestiquées en nous-mêmes. Nous trouvons ainsi un soulagement psychologique en reconvertissant nos conflits internes en conflits externes.
Ces interrelations peuvent être étudiées de différentes façons dans le traitement psychanalytique. Au moyen de son matériel clinique, Evans Holmes (1992) a montré comment la couleur de la peau est souvent utilisée sur un plan narcissique pour la projection de mépris et de sentiments d’infériorité. L’inconnu, l’étranger sont des symboles parfaitement bien adaptés pour décharger l’image de soi des souhaits et des images déplaisants et inacceptables et les aliéner par la projection sur sa personne. L’étranger ou le groupe ethnique étranger ont toujours servi à déplacer des conflits sociaux et politiques, et cela pour rendre inconscientes leurs véritables causes. En particulier, les étrangers dont l’apparence est très différente sont facilement utilisés comme substituts pour le déplacement de tout ce qui est vécu comme dévalué, anal, castré et inacceptable. Ces étrangers sont ainsi accusés d’être paresseux et sales, avides, parasites, vivant aux dépens d’autrui, malhonnêtes, séducteurs et violents. Si nous réussissons à bannir les rejetons de ces souhaits de notre propre monde intérieur et localiser ce qui est inacceptable en nous dans le personnage de l’étranger, nous pouvons les persécuter et les contrôler en lui et en être libérés nous-mêmes. Il en résulte un sentiment d’intégrité narcissique et de bien-être. Cependant cet état émotionnel a un prix élevé : nous perdons la perception réaliste du monde extérieur et de notre propre monde intérieur.
Si ce sentiment d’intégrité narcissique est le produit de tels processus projectifs, il sera généralement connecté à un sentiment d’illusion et de toute-puissance. Une analyse clinique approfondie montre qu’une telle illusion narcissique est en fait une identification ou unification inconsciente avec un objet interne archaïque idéalisé. Cette identification est associée avec des sentiments de toute-puissance et de glorification. Le Volk (peuple) ou la nation est un tel objet idéalisé au niveau collectif. C’est un sujet fictif, relevant de l’imaginaire collectif qui élargit considérablement les limites de l’image de soi individuel. La recherche psychanalytique sur les groupes (Anzieu, 1975 ; Bion, 1961 ; Jaques, 1981 ; Money-Kyrle, 1951 ; Turquet, 1977) a montré qu’un tel sujet groupal fictif se forme dans les esprits des membres du groupe et prend le pouvoir sur eux. Les individus sont pris dans de fortes tendances régressives et une partie de leur Moi fusionne avec le groupe. Cette identification narcissique réciproque évolue vers une compensation illusoire de la première perte d’objet, la mère des débuts. Les membres se vivent comme étant le même, et ne tiennent compte d’aucune de leurs différences. Pour cette raison, cette sorte d’identification narcissique est liée à l’idéal d’une communauté homogène ainsi qu’à l’exclusion agressive de tout ce qui est étranger et perturbant.
 
Fantasmes inconscients omniprésents en rapport avec l’ethnocentrisme et la xénophobie
 
 
La peur et la haine des étrangers sont tout d’abord des phénomènes individuels. Ce n’est que dans le contexte social et politique que les mécanismes de projection leur donnent une force aussi dangereuse. La manière dont les gens perçoivent les institutions ou les événements sociaux est souvent plus en rapport avec leurs fantasmes individuels ou collectifs qu’avec la réalité sociale. Comme l’a montré Jaques (1981), les idéologies politiques et les institutions sociales sont en général bien faites pour s’occuper des peurs et des conflits externes, et aider l’individu à les maîtriser. Celui-ci développe des relations fantasmatiques à ces institutions soulageant ainsi les défenses individuelles.
Dans ce qui va suivre, je décrirai les trois fantasmes inconscients et omniprésents les plus importants, qui, à mon avis, se manifestent dans le réseau habituel d’images nationales, de xénophobie et de violence. Ce faisant, je me référerai à mon propre matériel clinique et à l’analyse d’entretiens sociologiques ainsi qu’à des textes relatifs à la politique et à l’histoire contemporaine.
Xénophobie et fantasmes oraux
L’immigration d’étrangers conduit à un accroissement de la méfiance latente dans la population indigène, une méfiance que des conflits sociaux et la tension peuvent faire exploser à tout moment. L’étranger est vu comme un intrus, menaçant de priver les habitants locaux de leur droit légitime au travail et à la jouissance de leurs possessions, ainsi que de leurs biens. Pour illustrer ce point, je vais décrire un type particulier d’accusation et de préjugé où l’étranger est vu comme un concurrent et un rival.
En Allemagne, aujourd’hui, on peut couramment et d’une façon générale entendre l’accusation selon laquelle les étrangers abusent de notre système d’assurance sociale. Les réfugiés, dit-on, reçoivent des emplois et de l’argent, vivent à nos dépens et nous exploitent. Dans une discussion de groupe avec des jeunes gens, les arguments suivants étaient particulièrement mis en avant : « Ils ne travaillent pas et on leur donne tout » ; « Ils prennent les maisons des Allemands et les Allemands doivent déménager à cause des demandeurs d’asile » ; « Si on leur permettait de voter et de prendre des décisions, les Allemands n’auraient bientôt plus rien à dire dans leur propre pays » (Leiprecht, 1990, p. 268). Un apprenti de 18 ans, ayant une tendance à la violence, expliqua son animosité à l’égard des Turcs de la façon suivante : « Eh bien, nous avons travaillé dur après la guerre, nous nous sommes passés de bien des choses, nous nous sommes contenus et nous avons transpiré. Les Turcs pouvaient en faire autant dans leur propre pays. Mais ils sont trop paresseux. C’est plus facile pour eux de venir chez nous et de vivre des biens pour lesquels nous avons travaillé » (Steinert, 1993). Une femme qui possède un magasin se plaignait des demandeurs d’asile disant qu’ils « puisaient » dans les allocations sociales : « Ces sales cancrelats viennent ici et n’ont qu’à ouvrir la main. Mes parents aussi ont dû travailler dur pour tout » (Taz, le 9 avril 1992). Curieusement, les personnes susmentionnées s’identifiaient à la génération de leurs parents. Ils projetaient leurs propres désirs oraux, leur avidité et leurs impulsions à exploiter sur les étrangers, suggérant que le gouvernement leur donnait un traitement préférentiel et prenait soin d’eux comme s’ils étaient des enfants adoptés.
Le tableau psychique que nous voyons se déployer ici est celui d’approvisionnement sans effort. En même temps, les commentaires qui précèdent donnent une indication sur une autre racine inconsciente de la xénophobie, à savoir l’hostilité à l’égard des frères et sœurs. La thérapie psychanalytique nous a appris que les souhaits de mort à l’égard de frères et sœurs sont toujours une source inconsciente puissante de xénophobie au niveau individuel. Les étrangers, étant des créatures étranges et inconnues, éveillent des sentiments d’hostilité profonds, primitifs et non résolus, dirigés à l’origine contre les cadets ou toute autre personne soupçonnée de vouloir s’introduire dans la sphère sur laquelle on a le sentiment d’avoir des droits légaux (Arlow, 1992). Dans les caricatures et les métaphores politiques, les étrangers sont souvent représentés comme des insectes gloutons. En même temps, insectes et petits animaux personnifient souvent les cadets en tant que symboles de l’inconscient dans les rêves. La propagande extrémiste de droite se sert également de cette image mentale inconsciente quand elle utilise, par exemple, la métaphore d’un pays de cocagne pour décrire l’Allemagne comme un pigeon rôti volant dans les bouches ouvertes des étrangers.
Didier Anzieu (1975) a montré comment une image orale inconsciente du groupe, vu comme unité individualisée nourricière mais aussi dévorante, était active chez les membres d’un groupe. La dynamique du groupe active les fantasmes oraux-sadiques et les laisse pénétrer dans la conscience des membres du groupe, induisant en même temps la peur de la perte d’identité personnelle. Des fantasmes oraux-agressifs ont été attribués aux étrangers dans différentes cultures, par exemple quand on les imaginait comme des gens sauvages, primitifs et cannibales (Kohl, 1987 ; Loycke, 1992). La xénophobie se nourrit de nombreux systèmes fantasmatiques, mais dans les conflits ethniques le fantasme inconscient d’une mère collective puissante – procurant la sécurité et la nourriture mais aussi dévorante et rejetante – est toujours activé dans le fantasme groupal également. L’envie orale et des fantasmes de destruction oraux-sadiques sont présents, tout comme le souhait d’éjecter ou de dévorer l’étranger, c’est-à-dire le dépouiller de son identité et l’assimiler (E. Simmel, 1945, 1946 ; Taguieff, 1991). Ce concept biologique d’assimilation a été intégré dans notre langage politique. Zygmunt Baumann (1991) a montré comment le terme convient parfaitement à notre nouvelle sémantique sociale, qui s’est développée au cours du nationalisme naissant au xix e siècle. Le nationalisme a entraîné un puissant besoin d’homogénéité ainsi que l’intolérance pour les différences et les déviations. Le concept d’assimilation entrait bien dans ce modèle. En biologie, cela désigne un processus de transformation en une substance de sa propre nature, tandis que le corps qui assimile est préservé et reste inchangé. Dans nos images mentales inconscientes, cette métamorphose est comprise comme un processus de dévoration et de digestion oral-anal, qui transforme les étrangers en des particules uniformes, homogènes et des membres identiques d’une nation (Chasseguet-Smirgel, 1990). L’incorporation sociale des étrangers devient ainsi un processus symbolique d’agression archaïque. Ceci se reflète dans le langage, par exemple lorsqu’il est fait référence à un « bouffeur de Français » ou à un « bouffeur de Juif ».
Xénophobie et fantasmes de pureté
Dans la psychologie de groupe, les étrangers ont une autre fonction que les ennemis. Le groupe des ennemis est clairement défini et délimité. Il est possible de s’en tenir à l’écart, s’opposer à eux et se définir comme séparé d’eux. Les étrangers ne sont pas aussi clairement définis, ils pénètrent dans le propre groupe du sujet et s’y mêlent, si on ne les en empêche pas. Les différences entre les habitudes familières et étrangères menacent de s’estomper et le groupe sent son identité minée et diluée. L’identité propre ne peut pas être assurée en gardant ses distances, comme à l’égard des ennemis, il faut retirer ou supprimer ce qui est étrange. La xénophobie sert ainsi à stabiliser un groupe ou une classe sociale, d’une façon différente que lorsqu’il s’agit d’ennemis.
Les défenses contre les étrangers assurent un état interne homogène, vécu comme un petit monde parfait à soi. Nous pouvons nous reconnaître dans ceux qui sont comme nous et assurer ainsi notre identité. Il est facile de voir combien cette sorte d’identification narcissique est instable et facilement perturbée, combien elle est menacée par tout ce qui est différent ou sujet à controverse. Le besoin d’homogénéité et de pureté étaye la dynamique narcissique, mais il est aussi toujours lié à une agressivité violente, prête à s’éveiller. À ce niveau psychologique, la pureté est étroitement liée à l’identité. Ce qui est inconnu et étranger est vu comme ce qui souille et dilue. Si cette conception devient dominante, elle forcera le groupe ethnique à s’isoler, pour rester pur. Dans l’antisémitisme raciste en particulier, le concept illusoirement concret de « sang pur » et de « corps pur » du peuple est l’épitomé de ce monde de pensée. Cependant, le Juif n’est pas le seul à être impur dans ce genre de préjugé antisémite, l’étranger l’est également, qui représente tout ce qui est ambigu et contradictoire. Otto Weininger a formulé ceci en 1903 de la façon suivante : « L’ambiguïté intérieure est ce qui est absolument juif, l’absence d’ambiguïté est ce qui est absolument non juif » (citation selon von Braun, 1995). Dans l’antisémitisme, l’absence d’ambiguïté est éprouvée comme une délivrance du doute et de l’ambiguïté, et se trouve idéalisée comme « pureté ». « Par la pureté vers l’unité » était une des devises de l’antisémite Georg von Schönerer (cité selon von Braun, 1995). Avec cette référence aux concepts antisémites, je voulais exposer une dimension affective des conceptions nationales, essentielle pour comprendre la xénophobie.
Je veux clarifier ceci par quelques remarques sur l’univers mental des radicaux de droite. Un besoin primitif de camaraderie et une aspiration à la fusion avec l’objet intégral, collectif de la nation marquent l’univers mental de l’extrême droite. Les radicaux de droite sont à la recherche d’objets nationaux symboliques, qu’ils dévorent en quelque sorte, pour pouvoir s’identifier avec leur gloire et leur force. Le sujet individuel, qui se sent faible et isolé, est ainsi considérablement agrandi et narcissiquement « gonflé » (Bohleber, 1992). C’est une identification narcissique unifiante, qui fait d’eux tous des parties identiques en tant qu’Allemands par la vertu de leur participation à l’objet maternel de la nation. Dans le monde des images nationales dominent les souhaits qui visent à constituer quelque chose en un ensemble et à vaincre la désintégration et l’isolement. L’individu devient essentiellement une partie inaliénable de l’objet idéalisé « Allemagne ». Des processus de clivage sont ici à l’œuvre : la nation hérite des désirs de fusion narcissique, l’étranger et l’inconnu reçoivent les parties destructives et menaçantes de soi et sont persécutés avec une haine clivée du reste. La suprématie de cet univers mental permet de comprendre pourquoi les conflits d’intérêt et les antagonismes sociaux doivent être niés ; ils brisent l’ensemble et font apparaître les fissures internes qui ne peuvent être réparées.
C’est une stratégie de standardisation et d’homogénéisation qui est brutalement mise en pratique et ne s’accommodera de rien de différent ou de déviant. La peur de se mélanger avec ce qui est étranger est une des peurs majeures de tous les xénophobes racistes. Se mélanger est vu comme une menace pour son identité propre, puisque cela menace de dissoudre le mécanisme de défense du clivage. Par le mélange disparaît l’objet chargé par projection, dont la réalité délimitée et distante est nécessaire pour assurer son propre sentiment d’identité. Le mélange entraîne une peur insupportable du retour de ses propres parties projetées. C’est une peur archaïque de fragmentation du soi, qui devient tangible chez les extrémistes de droite quand ils craignent que l’immigration d’étrangers va « disperser » ou « éclater » quelque ensemble unitaire. Les idées paranoïdes prennent le dessus et conduisent à des agressions persécutives extrêmes. L’appartenance à un objet idéal et la violence persécutrice se potentialisent l’une l’autre. Derrière tout cela, il y a une intolérance à l’ambivalence ainsi que des difficultés psychologiques et des conflits sociaux. Tout ce qui représente une perturbation et paraît différent doit être éloigné, abattu ou détruit. C’est un « totalitarisme psychologique » (Adorno) qui est ici à l’œuvre. La tension pénible créée par la présence d’un étranger rappelle sa propre insécurité et faiblesse. Cela fait surgir à l’esprit une tension interne intolérable, écartée auparavant, du fait que les éléments perturbants ont été clivés ou projetés. Si tout doit être blanc et qu’on sent qu’on en fait soi-même partie, tout ce qui est coloré produira un trouble car cela déséquilibre l’état de sécurité intérieure narcissique et le sentiment d’absence d’ambiguïté. De cette façon, la simple présence d’une personne qui a l’air différent trouble l’idylle interne et externe et entraîne une réaction de haine aveugle. On peut supposer que ce sont des expressions comme : « Jetez cette populace hors d’ici ! » qui sont à l’origine de bien des attaques meurtrières contre les étrangers ou les réfugiés. L’unité est devenue un fétiche et une exigence totalitaire.
Sur le plan psychanalytique, c’est l’idée de castration qui introduit une différenciation dans la vie émotionnelle et c’est contre elle que se brisent les fantasmes de toute-puissance. L’expérience avec des patients qui sont constamment à la recherche d’états symbiotiques et qui soutiennent des idéologies d’uniformité montre que cette sorte de comportement sert de défense contre l’angoisse de castration et de moyen d’évitement de conflits avec le monde du père œdipien. Pour ces gens, il existe d’une part un monde de grande unité symbiotique, et de l’autre – à l’état clivé – un monde de rivalité, de compétition et de pluralité. Ainsi l’inadaptation sociale et psychologique est souvent étroitement liée à des idéologies totalitaires. L’étranger, en tant que celui qui est différent, ne montre que trop clairement ce que sont nos limitations et nos différences. Différence signifie inégalité, et par conséquent l’étranger est une attaque contre la toute-puissance, qui n’est pas mise en question tant qu’on peut s’entourer d’images narcissiques d’égalité. La phrase « Et si tu ne veux pas être mon frère, je t’éclate la cervelle » décrit ce mélange d’égalitarisme et de violence, déclenché par l’agression fantasmée de l’étranger sur la perfection propre du sujet.
Xénophobie et fantasmes d’unité nationale
Selon les définitions modernes, le nationalisme est décrit comme un système culturel et symbolique global (Kaschuba, 1993). La cohésion des sociétés est maintenue par un réseau de relations indirectes parmi ses membres. Le sentiment de solidarité qui s’ensuit est nourri par l’expérience d’une vie commune prolongée et d’un destin politique commun, ainsi que par des traditions culturelles et une langue commune. Mais pour obtenir une conception homogène de cette communauté culturelle, il faut une idée holistique. À cet égard, la nation apparaît comme étant une communauté imaginaire et peut être comparée à une communauté religieuse (Anderson, 1983).
Ces théories modernes du nationalisme fournissent des points de départ importants pour la pensée psychanalytique. Dans la recherche sur le nationalisme, il a été maintes fois montré que l’image de la nation est composée d’un mélange de faits et de fiction. Mais une analyse précise du contenu imaginaire de l’esprit nationaliste n’a jamais été faite, ni aucune réponse n’a été trouvée à la question de savoir pourquoi ce fantasme de nation a un tel attrait pour le peuple.
L’idée holistique indispensable pour une communauté nationale est formée de façon analogue aux processus individuels (Hoffmann, 1992). Des expériences individuelles concrètes de l’individu sont transférées dans le domaine des idées collectives. Ainsi, la nation devient un sujet homogène, un « corps », et ses membres deviennent « les membres » de ce corps, tandis que le concept d’une identité collective n’apparaît pas comme un fantasme, mais donne plutôt l’impression d’un facteur substantiel réel. Ce qui émerge, c’est la conception d’une société homogène avec une source commune. Ce système de symboles a été évoqué, par exemple, au moment de l’unification de l’Allemagne, quand on a parlé de « se ressouder », invoquant ainsi le mythe d’un peuple naturellement d’une même appartenance.
À côté des fantasmes corporels, les métaphores familiales jouent également un rôle important, en particulier pour symboliser l’appartenance. À l’origine, la nation est un regroupement social. Si l’appartenance est ethniquement définie, elle acquiert les caractéristiques d’un lien naturel. Le système des concepts nationalistes est alors fondamentalement lié aux relations au sein de la famille primaire. De cette façon, la nation acquiert sa force fantasmatique et émotionnelle en tant que pays natal – ou terre maternelle. Vue d’un point de vue psychanalytique, le pays natal est aussi toujours la terre maternelle de l’individu, dotée des attributs d’une mère et d’une vierge dans les fantasmes collectifs. Des métaphores du corps et de la famille sont utilisées pour symboliser les conflits politico-nationaux et les ancrer profondément dans l’imagination. En particulier les conflits ethniques mettent en avant ces métaphores et concrétisent un niveau fondamental de l’identité de l’individu, suscitant des peurs et des menaces tout à fait différentes de celles suscités, par exemple, par les conflits économiques entre différents groupes sociaux.
Cela se produit en particulier quand l’identité de groupe est instable, et la réalité sociale largement déterminée par des idées d’harmonie et d’unité. Alors le groupe des « nous » est fortement idéalisé et c’est la nostalgie de l’homogénéité qui domine. L’hétérogénéité, tout comme la présence d’étrangers qui produisent des sentiments ambivalents et une tension interne, semble insupportable. « Interne » et « externe » sont affectivement liés à « bon » et « mauvais ». Tout ce qui appartient à son propre groupe est bon, tandis que tout ce qui est mauvais est localisé dans l’étranger. On fait de l’étranger une image négative en assurant ainsi sa propre identité collective.
Les concepts politiques qui visent à l’« unité interne », et qui invoquent la communauté nationale avec un destin commun, ont une tradition désastreuse en Allemagne. Elles créent un univers mental dans la tête des gens où les idées soulignant les différences, les schismes, l’incohérence et les conflits sociaux sont ressentis comme dérangeantes. L’autre, le différent, est dévalorisé et ressenti comme une menace.
 
Conclusions
 
 
Les contrôles sociaux ne suffisent pas pour mettre de l’ordre dans notre façon de vivre ensemble dans une société multiculturelle. Ils échoueront si nous ne prenons pas en considération la force de la tentation exercée par ces concepts ethnico-nationaux. Vaincre les idéaux homogéniques, nationalistes et partiellement ethniques est une tâche majeure de la société allemande dans les années qui viennent. Contrairement à la France, par exemple, l’idée de nation s’est développée en Allemagne – dans le monde conceptuel romantique et bio-organique du xix e siècle – comme une communauté ethnico-culturelle de citoyens d’une origine commune. Sur la base de ces idées, la législation de la citoyenneté allemande et la participation à la communauté nationale sont organisées jusqu’à ce jour, comme nous savons tous, selon le ius sanguinis. Un citoyen allemand est quelqu’un qui a du sang allemand. Le national-socialisme a intensifié le ius sanguinis en y ajoutant une ethnification raciste. Notre expérience avec le national-socialisme montre que de telles notions d’homogénéité et de pureté peuvent présenter un attrait puissant pour la majorité de la population et qu’elles n’ont pas été surmontées jusqu’à aujourd’hui. En 1992, dans une enquête du magazine Spiegel, 40 % des personnes interrogées souscrivaient à l’idée que « nous devrions préserver la pureté du Volk allemand ». Ce fantasme d’une communauté pure et homogène, ancré dans les profondeurs collectives de la société allemande, forme une caisse de résonance pour les attitudes actuelles de rejet et d’hostilité à l’égard des étrangers et des réfugiés ainsi que pour un antisémitisme renaissant.
Considérant la question de la spécificité de la xénophobie en Allemagne, nous sommes immédiatement confrontés à l’extermination des Juifs pendant le régime nazi. Beaucoup d’Allemands ont tendance à oublier l’Holocauste et n’aiment pas qu’on le leur rappelle. D’un côté, cela montre le poids que représentent les sentiments de culpabilité et combien on voudrait s’en débarrasser, mais d’un autre côté cela est aussi en rapport avec le refus, chez beaucoup d’Allemands, d’éprouver de l’empathie devant le sort des réfugiés fuyant une guerre civile et à l’égard des demandeurs d’asile. Éprouver de l’empathie devant le sort des réfugiés et prendre au sérieux la menace que font peser sur eux la persécution politique, la guerre et la terreur, signifieraient entrer en contact interne avec l’Histoire. Si le souvenir des crimes des nazis, de la persécution et de l’extermination des Juifs, Gitans et autres personnes « désagréables », n’était pas refoulé, il s’ensuivrait une empathie avec la situation des étrangers, qui persisterait. Ce serait un acte de réparation. D’un côté, les souvenirs resteraient vivants, d’un autre côté on pourrait se montrer effectivement secourable. Cela n’effacerait pas les crimes passés, bien sûr, mais la conscience d’une responsabilité collective serait renforcée par des actions pratiques et les sentiments de culpabilité seraient affaiblis. Au contraire, se défendre contre les souvenirs de l’Holocauste durcit le cœur des gens, les rend incapables de compassion et maintient beaucoup d’Allemands fixés sur une perspective schizo-paranoïde du monde où les victimes deviennent les criminels. Au lieu de résister aux violations de la loi commises contre les étrangers, beaucoup de politiciens ont fait des déclarations contenant des concessions occultes, suggérant que les agressions contre les étrangers ont une certaine justification et que le problème réside dans la personne même du réfugié. C’est sa propre faute, soutiennent-ils, qu’il y ait de la xénophobie en Allemagne. En accusant les réfugiés, ils se défendent contre le souvenir de la culpabilité et des crimes passés. L’étranger doit être effacé pour maintenir ce déni. Il en résulte que la xénophobie est renforcée.
Aussi, modifier les droits des demandeurs d’asile, se murer dans la forteresse allemande de prospérité, développer des attitudes politiques dures à l’égard des réfugiés de la guerre civile de l’ex-Yougoslavie, et s’obstiner à refuser de créer un cadre légal pour l’immigration, tout cela a-t-il une fois de plus créé la possibilité d’échapper à la tâche de mettre fin à la terrible histoire de l’homogénéité ethnique en Allemagne.
 
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NOTES
 
[*] Nouvelle rubrtique du Coq. Qu’est-ce qui, de l’inconscient, s’actualise dans l’« actualité » ? Une grande part de notre dossier méritait d’entrer dans cette rubrique. Nous avons choisi les textes proches du thème central et plus directement liés aux préoccupations de l’actualité politique immédiate.
  • Analyse du retour de la xénophobie en Allemagne par W. Bohleber ;
  • « Actuel de la Shoah » dans le conflit du Proche-Orient par Henri Cohen Solal ;
  • enfin du côté de l’actualité institutionnelle, le modèle politiquement décentralisé de la « psychothérapie institutionnelle de secteur », tel que pensé par Guy Dana.
[**] Dr Werner Bohleber, Am Ebelfeld la, 60488 Frankfurt, Germany Traduction Judith Dupont et Jacques Letondal.
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