2002
Le Coq-héron
Dossier
La construction de communautés imaginaires et l’image des Juifs
[*]
Déterminants inconscients de l’antisémitisme en Allemagne
[1]
Werner Bohleber
Introduction et questionnement
Beaucoup de travaux psychanalytiques connus sur l’antisémitisme sont nés sous l’influence de l’émigration, de la persécution et de la destruction des Juifs par le régime nazi. Leurs auteurs étaient sans exception des Juifs, qui, compte tenu de la menace antisémite, cherchaient à comprendre la spécificité de l’identité juive aussi du point de vue psychanalytique (Beland, 1992). L’objet de leurs études était l’antisémitisme traditionnel et chrétien, ainsi que raciste, qui s’est développé en Allemagne en un antisémitisme de destruction barbare. Les psychanalystes essayèrent de comprendre la haine destructive avec laquelle les Juifs ont été persécutés, et qui était devenue pour eux tous un traumatisme et un danger vital. Ces travaux furent rédigés au cours des années trente et quarante. La monographie de Sigmund Freud, L’homme Moïse et le monothéisme, a paru en 1939. Otto Fenichel (1946) a écrit la première version de son travail sur l’antisémitisme en 1938, en exil à Prague. Rudolf Loewenstein (1952) a entrepris son étude sur l’antisémitisme et le couple culturel christianisme et judaïsme en France, au cours de l’année 1941. En 1944, Ernst Simmel (1946) a présenté lors d’un congrès organisé par lui à San Francisco son analyse de l’antisémitisme comme une psychopathologie de masse. À ce célèbre congrès sur l’antisémitisme, outre Simmel, on a entendu également Max Horkheimer, Otto Fenichel, Bernhard Berliner, Else Frenkel-Brunswick, Theodor W. Adorno et autres (Simmel, 1946). De 1949 à 1950 ont paru les cinq volumes sociologiques des Studies in Prejudice d’Adorno, notamment les études sur le caractère autoritaire, les travaux de Frenkel-Brunswick, Levinson et Sanford, de même que l’analyse d’Ackerman et Jahoda sur Anti-semitism and Emotional disorder (voir aussi Ackerman et Jahoda, 1948), qui reposent en grande partie sur des concepts psychanalytiques. Dans les années cinquante, presque aucun travail psychanalytique sur l’antisémitisme n’a été publié, à l’exception des débats plus généraux de sociologie concernant la « personnalité autoritaire ». Alexander Mitscherlich organisa en 1962, à l’occasion d’un congrès de la Société allemande de psychothérapie analytique et de psychologie des profondeurs (dgpt), un symposium sur l’antisémitisme, lors duquel, entre autres, Béla Grunberger a décrit la psychologie de l’antisémite avec sa dynamique œdipienne et narcissique (voir aussi Grunberger, 1984) et Martin Wangh a tenté de comprendre l’antisémitisme national-socialiste à partir de la situation de crise sociale après la Première Guerre mondiale et la dynamique générationnelle entre les pères défaits et leurs fils.
Bien que L’incapacité au deuil d’Alexander et Margarete Mitscherlich eût été publié déjà en 1967, la douloureuse discussion au sein de la psychanalyse allemande sur la question de l’implication de leur propre profession pendant l’époque nazie ne commença qu’à la fin des années soixante-dix. À partir de là se développa aussi une sensibilisation aux effets persistants de l’héritage nazi sur les générations suivantes, lors de congrès et dans des publications, et plus tard lors de cures de membres de la deuxième génération du côté des criminels. Des recherches ont été faites sur l’effet du mutisme des parents et leur dénégation de leur faute et de leur responsabilité sur la psyché des enfants et sur les mécanismes d’identification transgénérationnelle. Mais il ne s’en dégagea guère de découvertes sur l’antisémitisme. Les pensées et les sentiments antisémites prenaient dans les traitements psychanalytiques souvent une forme larvée, ou restaient en grande partie latentes et n’étaient que difficilement accessibles à une explication dynamique et génétique.
Indépendamment de la situation en Allemagne, les membres d’un groupe de travail psychanalytique américain sur l’antisémitisme firent la même observation (Neubauer, 1992 ; Ostow, 1996). Eux aussi constatèrent qu’il n’y avait en fait aucun antisémite en traitement psychanalytique. Cependant, des remarques ou sentiments antisémites apparaissaient périodiquement au cours des traitements, résultant souvent d’un transfert agressif ou négatif sur le psychanalyste (souvent juif).
C’est pourquoi les psychanalystes devaient trouver d’autres sources, comme la transmission de représentations antisémites, l’antisémitisme national-socialiste, les phénomènes sociaux et les textes antisémites. Ostow (1986) étudia le rapport entre antisémitisme et pensée apocalyptique ; Beland (1991) et Loewenberg (1992) explorèrent la continuité dans l’antisémitisme religieux et raciste ; Brainin, Ligeti et Teicher (1993) l’antisémitisme au sein du national-socialisme et après ; Chasseguet-Smirgel (1990) thématisa l’idéologie raciste des nazis (1990), et Vogt (1995), à l’aide de l’analyse de la pièce de Fassbinder La poubelle, la ville et la mort, l’effet ultérieur des introjects nazis dans la société allemande actuelle.
Daniel Jonah Goldhagen (1996), avec sa thèse selon laquelle l’holocauste aurait sa source dans un antisémitisme particulier, éliminatoire, qui pouvait déjà se retrouver au xix
e siècle dans la culture politique de la société allemande, a rallumé les débats sur l’antisémitisme, sur son rôle en Allemagne et sur son importance dans les motivations de chacun des criminels. Je voudrais reprendre son questionnement concernant une empreinte particulière de la mentalité antisémite en Allemagne. Le point difficile de ma recherche consiste à explorer la relation entre antisémitisme et nationalisme du point de vue psychanalytique. La recherche moderne sur le nationalisme offre à cet égard des bases de départ importantes, dans la mesure où elle décrit les nations comme des constructions collectives, fortement marquées par des éléments fantasmatiques (Anderson, 1983). L’idée politique de nation offre aux fantasmes inconscients un espace pour se mêler à des représentations rationnelles. La définition de la nation comme une communauté ethniquement homogène est caractérisée par une grande part d’éléments fictionnels, ce qui en Allemagne lui donne un contenu particulièrement symbolique-fantasmatique où certains systèmes de fantasmes inconscients ont pu se manifester. Ils ont imprégné l’interdépendance psychologique entre nationalisme et antisémitisme. Comme champ de forces dynamique, le concept idéalisant de nation propre pointa et transforma les Juifs en une contre-image, faisant fonction de réceptacle de projections négatives. Mon analyse met aussi en lumière une tendance inhérente à cette idéologie à la radicalisation destructrice. Ce travail fait suite à des réflexions que j’ai publiées en 1992 à partir d’un matériel clinique provenant du traitement d’un jeune nationaliste. Je voudrais commencer par l’exposé et la critique de l’explication de l’holocauste donnée par Goldhagen. J’y reviendrai à la fin de mon analyse, en essayant, au cours de ce questionnement sur le rôle qu’ont joué l’idéologie antisémite et les fantasmes inconscients associés dans la psyché des criminels nazis, de décrire quelques facteurs psychologiques qui ont motivé l’action meurtrière.
Le début d’explication de Goldhagen sur l’holocauste et ses implications psychologiques
Goldhagen laisse de côté l’analyse politico-structurelle du national-socialisme, du parti et de l’État, ainsi que les institutions qui organisèrent et exécutèrent le processus de destruction, et insiste avec une unilatéralité radicale sur les motivations des criminels qu’il considère comme fondamentales pour une explication correcte de l’holocauste. Face au criminel de bureau qui poursuit ses objectifs et ses tâches technocratiques, indifférent aux victimes, apparaît aussi chez Goldhagen un autre type de criminel : un criminel qui assassine des Juifs par conviction et de sa propre volonté, parce qu’il croit qu’ils représentent une menace et un danger mortel pour le peuple allemand. Goldhagen adresse aux études menées jusqu’à présent sur l’holocauste le reproche de se fixer trop unilatéralement sur les chambres à gaz et les camps d’extermination. De ce fait, d’autres institutions criminelles sont trop vigoureusement effacées du champ de vision, alors que leur examen aurait été plus éclairant pour les questions centrales de cette époque.
Goldhagen fait ainsi allusion à une tendance de la recherche historique que la psychanalyse peut absolument caractériser comme une résistance ou une représentation au service de la défense. Les institutions criminelles y apparaissent comme « des machines bien huilées », « que le régime pouvait en quelque sorte mettre en route en appuyant sur un bouton », et les « hommes et femmes qui faisaient vivre les lourdes structures institutionnelles » auraient disparu du point de mire des analyses scientifiques de l’holocauste (S.18)
[2]. La force pulsionnelle essentielle pour l’holocauste, à savoir l’antisémitisme, a été par là même obscurcie, et massivement remplacée par la mise en circulation scientifique de mythes sur les criminels : « Chaque interprétation qui méconnaît le poids des convictions et des échelles de valeurs des acteurs et qui néglige la motivation particulière qui réside dans l’idéologie national-socialiste et surtout dans son élément central, l’antisémitisme, ne peut pas vraiment nous faire comprendre la raison pour laquelle les acteurs ont agi comme ils l’ont fait » (p. 27 et suiv.).
Goldhagen considère que non seulement les criminels mais aussi finalement presque tous les Allemands étaient motivés par un antisémitisme spécifique, qui imprégnait déjà la société allemande au xix
e siècle, et qui visait de façon toujours plus radicale à l’élimination des Juifs de la société allemande. Cette tendance a été intensifiée par Hitler et ses partisans, jusqu’à un antisémitisme d’extermination, qu’ils ont mis en pratique dès que les circonstances l’ont rendu possible. Les nombreux criminels sont ainsi arrivés par conviction personnelle à la conclusion que les Juifs devaient mourir.
Cette vision des choses permet de reconstruire la réalité phénoménologique des actions meurtrières et de choisir une représentation des événements qui contribue à éviter la déréalisation qui se glisse dans la description de ces crimes et de ces événements horribles : « Si l’on se contente de donner une représentation clinique pure des processus meurtriers, alors on déforme ainsi l’image d’ensemble du crime, on occulte la participation affective et on empêche ainsi une compréhension véritable » (p. 38).
La plupart des analyses scientifiques seraient aussi demeurées insuffisantes pour cette raison, car elles auraient systématiquement passé sous silence l’explication phénoménologique de l’horreur des massacres de ce génocide. Pour Goldhagen, la barbarie débordante des criminels joue, dans son analyse des motivations, un rôle tout à fait essentiel. Car c’est seulement par là qu’on prend la mesure des convictions idéologiques qui ont dû pousser les criminels à faire taire leurs propres sentiments humains.
Goldhagen donne à l’image des Juifs la structure d’un modèle « culturel-cognitif ». Il devient un facteur constitutif de l’ordre religieux et des constituants cognitifs de la société et de la morale. L’antisémitisme était nécessaire pour rendre l’image du monde cohérente. Les représentations suivantes ont, selon Goldhagen, formé le modèle culturel des Juifs : le Juif était différent de l’Allemand, il en était l’image négative et lui était radicalement opposé. Toutefois il n’était pas seulement différent, mais aussi malveillant et destructeur. Un autre élément fondamental de l’antisémitisme allemand consistait dans la tentative de créer des regroupements antisémites durant tout le xix
e siècle, à annuler les progrès sociaux faits par les Juifs grâce à l’émancipation. On invoqua l’existence d’une prétendue « question juive », qui devait être résolue. Les propositions allaient de l’exclusion jusqu’à l’élimination totale et l’expulsion des Juifs d’Allemagne. Cette mentalité d’élimination se radicalisa au cours des siècles et des voix s’élevèrent pour réclamer ce qui correspondait à une persécution et à une extermination. Une particularité essentielle de ce schéma cognitif consiste pour Goldhagen dans le fait que pendant un certain temps un antisémitisme réduit pouvait perdurer de façon latente – comme au début de ce siècle – pour resurgir ensuite avec une puissance renouvelée après la défaite consécutive à la Première Guerre mondiale. Lorsque Hitler arriva au pouvoir, son antisémitisme fanatique a pu se servir de ce schéma des Juifs largement répandu parmi les Allemands : « Avant même le début du programme du génocide, le modèle cognitif et la certitude avec laquelle l’extermination fut considérée et menée à bien appartenaient au bagage normal des Allemands, qui apportèrent à la tâche qui leur était confiée la marque d’une vision du monde commune à tous les Allemands » (p. 524).
Pour décrire les motivations des criminels, Golhagen utilisa implicitement une théorie psychologique dont j’aimerais proposer un bref résumé critique :
- Goldhagen met l’accent sur la libre volonté du sujet et sur sa responsabilité : en fin de compte, le sujet décide toujours lui-même s’il fait quelque chose ou pas. On peut comprendre que, pour expliquer l’antisémitisme et l’holocauste, Goldhagen mette en avant des catégories de responsabilité et de culpabilité. Charger le sujet de la responsabilité de ses actes et partir de la libre volonté du sujet ne doivent cependant pas exclure une explication psychologique détaillée. Chez Goldhagen, celle-ci n’entre pas en considération ;
- l’explication que donne Goldhagen a les traits d’un cercle vicieux. L’holocauste serait un caractère fondamental spécifique de l’ensemble de la société allemande pendant la période nazie ; ce n’est qu’à partir de là qu’on pourrait comprendre correctement la société allemande. Il aurait sa source dans l’antisémitisme d’élimination du xix
e siècle, qui n’aurait déjà été qu’un holocauste empêché. Autrement dit : les Allemands voulaient déjà depuis longtemps exterminer les Juifs, et lorsqu’ils en ont eu la possibilité, ils l’ont fait. À la question de savoir quelles étaient ces circonstances particulières qui justement en Allemagne ont laissé prendre cette forme et cette intensité à l’antisémitisme, Goldhagen ne donne pas de réponse satisfaisante. Bien qu’il voie entre la notion de peuple en Allemagne et l’antithèse du Juif un lien de pensée et qu’il caractérise le nationalisme et l’antisémitisme comme des « idéologies limitées » (p. 66), ce rapport reste chez lui singulièrement inconsistant. Mais sans le nationalisme populaire et l’idée de la communauté du peuple, comme étant politiquement et idéologiquement promoteurs d’un fantasme attractif, la force et la destructivité de l’antisémitisme en Allemagne ne peuvent être correctement comprises ;
- Goldhagen se sert d’un point de départ cognitiviste : « Les motivations sont en grande partie un produit des constructions sociales du savoir » (p. 35). L’action est toujours précédée d’un calcul mental, où les valeurs et la vision du monde d’un individu jouent un grand rôle. Goldhagen distingue deux psychologies : le calcul mental d’une psychologie de la vie quotidienne, dans laquelle dominent des mécanismes psychiques, qui entraînent « de petites transgressions morales ». Celles-ci ne suffisent pas à expliquer des actes dont l’objet est le génocide et qui se déconnectent des tabous fondamentaux. Pour cela, on devrait ajouter le modèle d’un antisémitisme destructif et fondamentaliste. Mais la façon dont il faudrait décrire son action, à l’opposé des mécanismes d’une psychologie de la vie quotidienne, reste chez Goldhagen une question ouverte ;
- Goldhagen fait une différence entre un antisémitisme « normal », comme on en trouve dans la plupart des pays occidentaux, et un antisémitisme « fondamentaliste » destructeur, qu’il localise en Allemagne. Comme le fait remarquer Bartov (1996), il a établi la thèse d’une voie particulière pour la psyché des Allemands. Celle-ci l’amène à des contradictions, car une telle distinction qualitative doit aussi impliquer des mécanismes psychiques différents. Goldhagen méconnaît le fait que l’antisémitisme normal porte déjà en soi la tendance à développer une vision du monde totalitaire et une tendance à la violence. Le penchant à l’extrême lui est inhérent car une idéologie idéale et pure dégage une force motrice. De façon tout à fait générale, l’antisémitisme pour Goldhagen est un apprentissage erroné, qui résulte d’opinions et d’idées fausses concernant des groupes et des minorités. Une réorganisation des conditions sociales a par conséquent conduit à une modification des attitudes. Il est parfaitement raisonnable qu’une telle pédagogie de l’antisémitisme soit malencontreusement advenue, notamment sa haine destructrice.
Des schémas d’explication cognitifs ne peuvent à eux seuls rendre compte de ce phénomène. À travers les siècles, de violentes passions humaines déchaînèrent leur rage dans l’antisémitisme, se liant à des préjugés massifs, des attitudes de domination, des représentations de toute-puissance, à du sadisme et à une destructivité brute. La dimension de ces affects renvoie à des fantasmes et des représentations inconscientes. Ce n’est que lorsqu’on tient aussi compte de ce secteur refoulé et clivé de la vie psychique, que l’on peut comprendre la dynamique de l’univers des représentations antisémites. Les images fantasmagoriques des Juifs appellent véritablement une explication psychanalytique.
De la pensée à l’action – tendances à la radicalisation de l’antisémitisme
Dans les débats sur la thèse de Goldhagen, on a nié l’existence même d’un tel antisémitisme d’élimination au xix
e siècle en Allemagne, mis à part quelques antisémites extrémistes. On attira l’attention sur le fait que la violence était purement verbale et qu’il n’y avait pas de plans concrets pour l’expulsion et l’extermination. Paul Rose (1990) a montré comment il y a eu chez différents auteurs antisémites du xix
e siècle une radicalisation croissante de la pensée au cours des ans, radicalisation qui, passant par l’expulsion des Juifs, a finalement abouti à la proposition de les exterminer. Savoir si ces propos étaient considérés comme métaphore ou à prendre à la lettre, les historiens sont partagés à ce sujet. En partant de l’aboutissement qu’a été Auschwitz, on a un autre regard sur de tels propos qu’un contemporain de ces auteurs. Mais même s’il s’agissait de fantasmes plus ou moins nébuleux, il reste à comprendre leur radicalité et leur dynamique ainsi que la logique de cet univers de représentations.
Shulamit Volkov (1990) a contesté la thèse de la continuité entre l’antisémitisme du xix
e siècle et l’antisémitisme nazi. Le rôle de l’antisémitisme serait à définir à chaque fois à partir « des besoins particuliers et des difficultés de l’époque » (p. 62). Ainsi a-t-il eu sous l’Empire quatre fonctions : instrument d’intégration, canalisation de l’insatisfaction sociale et politique, idéologie pour qu’une partie des couches libérales soit favorable aux droits, moyen d’entente et code culturel au sein de la culture politique. Dans chacun de ces rôles que jouait l’antisémitisme sous l’Allemagne wilhelmienne, la culture écrite a cependant toujours eu sa part. Tous les auteurs antisémites n’auraient pas fait preuve du talent nécessaire pour mettre leurs représentations grandioses en pratique. Ni les politiciens ni les idéologues du mouvement n’auraient eu le moindre plan concret. L’antisémitisme serait resté une « agression verbale » (p. 73). Après 1918, et ensuite du fait de Hitler, l’importance de l’antisémitisme aurait changé : le nazisme était « une culture où l’agression verbale n’était pas un substitut à l’action, mais un préparatif à celle-ci » : « le vieux matériel écrit devint ainsi un matériel tout neuf – explosif, dangereux, conduisant directement à la catastrophe » (p. 74).
L’accent mis sur la discontinuité, et sur les fonctions différentes que joua l’antisémitisme sous l’Empire et plus tard sous le nazisme, implique en effet, du point de vue psychologique, plusieurs problèmes : cette distinction fondamentale entre un antisémitisme de la parole et un antisémitisme de l’action suggère une différence essentielle, qui de facto n’existe pas. Même Volkov doit admettre que chez Hitler la parole antisémite était une préparation à l’action. Autrement dit, que l’univers de représentations était déjà totalitaire et aboutirait à l’extermination. Du point de vue psychologique, les deux ne peuvent être aussi radicalement séparés, même si, du point de vue psychanalytique, il ne faut certainement pas négliger la différence entre parole et action.
Mais n’y a-t-il pas une structure psychologique commune à l’antisémitisme au xix
e et au xx
e siècle, caractérisée par une radicalisation croissante ? La violence et une mentalité de pogrom n’étaient-elles pas inhérentes à son idéologie ? Margherita von Brentano (1965) a fait remarquer que de telles distinctions mènent facilement à l’erreur pour la compréhension de l’antisémitisme : « C’est justement cela qu’il importe de comprendre : le fait et la raison pour laquelle même l’antisémitisme normal a depuis toujours tendance à devenir une vision du monde totalitaire – et non seulement chez les nazis –, une violence sanguinaire, au point que le penchant pour les extrêmes lui est normal ; le fait et la raison pour laquelle l’antisémitisme n’a pas seulement été, comme d’autres traits de la société préfasciste, intégré lors du national-socialisme dans un système totalitaire de terreur, mais a même pu devenir un pivot et un ferment de la transformation en une terreur totale » (p. 40).
Rose (1990) souligne le fait que l’alternative : « Faut-il prendre les propos et les propositions antisémites métaphoriquement ou littéralement » est mal posée. Cela ne permet justement pas de comprendre l’essence de l’antisémitisme allemand. Volkov aussi soutient qu’il ne faut pas sous-estimer les effets des métaphores antisémites du xix
e siècle. Même lorsqu’il s’agissait de « fausses » métaphores comme : « La question sociale est la question juive », elles étaient cependant extrêmement efficaces. « La force de la métaphore provient de l’interaction de la signification discordante que la métaphore symbolique a introduite par force dans un cadre conceptuel homogène, et du degré de la violence métaphorique parvenant à briser la résistance de la psyché qu’une telle tension sémantique déclenche forcément chez tous ceux qui sont capables de la percevoir. Si elle réussit, la métaphore transforme une fausse identification… en une comparaison exacte ; si elle passe à côté, alors c’est une pure exagération » (Geertz, cité par Volkov, 1990, p. 30).
Très généralement, les métaphores et les comparaisons imagées ont une tendance inhérente à perdre le caractère de la parole « inauthentique » (Hortzitz, 1995). Aux yeux de beaucoup de gens, les mots d’ordre antisémites ont refoulé la perception de la réalité, le lien a été admis comme quelque chose d’évident. La relation entre métaphore et réalité est donc beaucoup plus complexe qu’elle ne paraît parfois.
Erb et Bergmann (1989) ont montré comment au cours de la tentative d’annuler l’émancipation des Juifs, une réserve d’idées antisémites s’est développée dès le début du xix
e siècle, à laquelle les antisémites de l’Empire pouvaient ensuite se reporter. L’analyse détaillée des sources par Erb et Bergmann prouve l’étonnante continuité des motifs, des idées et des schémas d’argumentation antisémites qui, dans le développement concret de leur contenu, s’adaptaient avec souplesse à l’esprit du temps. Au cours de leur recherche, Erb et Bergman furent surpris par la fréquence et la radicalité des idées ségrégationnistes de cette époque, qui contenaient déjà des notions d’expulsion et d’extermination. Que voulaient dire les auteurs du xix
e siècle quand ils parlaient de « fin, d’extermination, de destruction et de suppression du judaïsme et des Juifs ? Rose (1990) estime qu’il faut comprendre la signification qu’avait la notion de judaïsme en Allemagne à cette époque. Judaïsme était une notion ambiguë qui désignait aussi bien la religion, le peuple proprement dit et la façon juive de penser et de se comporter. Cette multiplicité des significations serait responsable du fait que les notions citées ci-dessus soient comprises diversement, oscillant entre les sens métaphorique et littéral. Ainsi « fin » avait à la fois une signification concrète et métaphorique et représentait dans les têtes « un sentiment fluctuant dynamique » et une idée identique. Ce changement dynamique du sens aurait facilité la radicalisation des idées et des incitations à l’action des auteurs antisémites : « Ce phénomène suggère une logique de mort inhérente à toute la notion de fin du judaïsme qui, une fois mise en marche, se développerait à partir d’elle-même » (ibid., p. 37).
Ce que décrit Rose se révèle psychologiquement fécond, car l’image métaphorique active chez l’humain un univers de représentations inconscient qui influence et menace de submerger la perception de la réalité, par exemple quand les métaphores de vermine sont associées aux fantasmes de mise à mort. Plus encore que la simple métaphore, les descriptions mythiques des Juifs avaient tendance à gauchir la perception des gens. Dans l’environnement social, on attribuait aux Juifs d’une façon plus ou moins vague des qualités démoniaco-surnaturelles : « Ainsi s’installa de plus en plus une perception fantasmatique, symbolique des Juifs, sans aucune relation avec le monde réel. De sorte que, dans le monde toujours plus bizarre de l’antisémitisme allemand, la politique pratique prenait le caractère d’un fantasme » (ibid., p. 57 et suiv.).
Le national-socialisme a ensuite totalement détruit la frontière entre un imaginaire dominé par les mythes et la réalité sociale. Si la comparaison imagée est mise sur le même plan que la réalité, la pensée symbolique s’arrête et une disposition paranoïaque prend le dessus.
National-socialisme et antisémitisme – une brève esquisse historique
Afin de bien comprendre la dynamique de la pensée antisémite, il faudrait brièvement esquisser la particularité de l’idée de nation et de son développement en Allemagne. Je suis conscient qu’en tant que psychanalyste je pénètre ici en terrain étranger et que je ne peux présenter les choses qu’en abrégé et résumé. Dans ce qui suit, je m’appuie surtout sur Boehlich (1965), Erb et Bergmann (1989), Graml (1995), Greive (1983), Hermann et autres (1996).
Comme on le sait, l’idée de la nation allemande s’est développée au début du xix
e siècle sous l’influence d’intellectuels allemands en réaction à l’occupation napoléonienne. Comme la réalité d’un territoire national d’État faisait défaut, c’est l’idée d’une communauté mythifiée des Allemands d’un même sang qui s’est formée en guise de substitut. À la place de la nation politiquement définie est venu le peuple ; et l’homogénéité ethnique a pris la place de l’idée d’égalité politique des citoyens d’un État, en tant que variante populaire : « L’adhésion à des principes politiques s’effaçait en tant qu’élément constitutif, derrière la participation postulée à une moralité supérieure qui ne serait innée qu’à la seule communauté de descendance et de sang allemands » (Graml, 1995, p. 17).
La « nation culturelle » était proposée contre « la nation politique ». On pouvait fantasmer bien des traits au sein de la « nature » allemande, et « l’esprit allemand » est devenu une « métaphore fondamentale » (Nordman, 1995), qui mettait en valeur la différence de l’Allemand, et qui était remplie de marques distinctives de la culture allemande : musique, métaphysique, âme, profondeur faustienne, etc.
L’évocation des liens émotionnels populaires et des mises en scène correspondantes du sens de l’histoire a créé une solide fiction de réalité nationale (Kaschuba, 1993). L’unité de la nation a reçu une base fantasmatique et a été projetée dans le passé. Du fait du retard du développement politique, la période de prospérité du Saint Empire romain de la nation allemande est devenue l’âge d’or (Plessner, 1959, p. 14). Mais en fait, l’unité de la nation était encore une utopie. Une telle identité nationale établie sur une base fortement fantasmatique dépendait d’autant plus de ses limites par rapport à l’extérieur et mobilisait une agressivité qui ne se dirigeait pas seulement contre les voisins extérieurs de l’Allemagne ; elle fonctionnait également comme une stratégie d’exclusion et de proscription à l’égard des minorités qui ne pouvaient prétendre faire partie de la communauté de sang allemande. L’antijudaïsme traditionnel fut repris, mais désormais dans un nouveau contexte. Ce n’est plus le christianisme qui constituait le pôle opposé, mais la nation allemande. De vieux stéréotypes furent revalorisés et intégrés dans le contexte national. La « vieille différence judéo-chrétienne fut “modernisée” en une différence sémito-germanique » (Herb et Bergmann, 1989, p. 53). À partir de la logique interne du fantasme d’identité « Allemagne » se développa une xénophobie vers l’extérieur et vers l’intérieur, qui dès la première moitié du xix
e siècle s’exprima par un système métaphorique de parasites et de vermine. C’était l’émanation d’une façon « organique » de penser l’identité et aussi la conséquence de la biologisation du langage de la période romantique (Bein, 1965). Non seulement le nationalisme allemand portait en soi la notion de purification ; cette notion y trouvait aussi, du fait de la façon ethnique de définir l’unité, une résonance particulière. Les idées de purification indiquent à quel point l’idée d’homogénéité contenait un élément d’harmonie utopique dont la réalisation se trouve dans l’avenir (Jeismann, 1996). Les Juifs devenaient alors les agents de la décomposition et de la putréfaction et ils étaient considérés comme opposés par nature à l’unité.
Ce modèle de base de la pensée politique nationale était encore particulièrement virulent dans le spectre politique et social allemand de droite. Lorsque « la nation différée » fut enfin créée en 1871, cette « unité extrêmement instable fut artificiellement raffermie par une haine ethnique et raciste » (Boehlich, 1965, p. 245). Après la défaite de 1918, la construction de la nation évolua en un processus de plus en plus dirigé contre les Juifs qu’on rendait coupables du désastre. On en fit les adversaires véritables, un cliché négatif et une antithèse de l’identité nationale (C. Hoffmann, 1990). Les nazis les transformèrent ensuite en ennemis de l’humanité, et l’unification nationale ne pouvait se faire que par un nettoyage apocalyptique fantasmatique du corps populaire au moyen de l’extermination des Juifs.
L’idée de nation est toujours un mélange de faits et de fiction. Ma thèse est la suivante : plus les éléments fictionnels dominent dans le monde des idées politiques, plus les fantasmes inconscients qui leur sont inhérents deviennent manifestes. L’esquisse historique me sert de point de départ pour montrer maintenant d’une façon détaillée à quels fantasmes inconscients communs s’est rattaché le discours national et comment il a nourri le monde imaginaire politique. Je me tourne vers la dimension intrapsychique, et la question : pourquoi nationalisme et antisémitisme deviennent psychiquement si attractifs pour des hommes ou des groupes dans certaines périodes ou dans certaines situations sociales.
Réflexions méthodiques sur la psychanalyse des fantasmes collectifs
La psychanalyse doit prêter attention à l’originalité du social et aux abstractions des mécanismes conducteurs de la société ainsi qu’aux relations d’action systémiques stabilisatrices. Cependant ceci ne réduit pas sa capacité d’attribuer aux facteurs inconscients, et d’expliquer psychologiquement à partir d’eux, l’attraction qu’exercent les idéologies et les fantasmes nationalistes ethniques, et les affects extraordinairement forts qui les accompagnent. Ma méthode et mon contenu s’appuient sur le concept des fantasmes inconscients ubiquitaires (cf. Bendkower, 1991). Ce sont des « fantasmes archaïques » (Freud, 1916-1917, p. 386), plus ou moins partagés par tous les humains. Ils proviennent de besoins communs à tous. Pour cette raison, ils sont ubiquitaires, parce qu’ils ont affaire avec les faits fondamentaux de la vie, avec le rapport entre besoins du corps, développement psychique et la formation des fantasmes et, plus particulièrement, avec la maturation psycho-sexuelle, la dépendance à la mère, le détachement d’elle, la rivalité avec frères et sœurs, la scène primitive et le complexe d’Œdipe, autrement dit, la reconnaissance de la réalité du père. Ces fantasmes archaïques seront socialisés au cours du développement, mais ils perdurent dans l’inconscient comme souhaits et fantasmes infantiles. En tant que rejetons de l’inconscient, ils pénètrent dans le conscient et émergent ainsi dans la réalité et dans la vie sociale. Leur aspiration à l’accomplissement crée le besoin d’extériorisation. Ainsi les fantasmes inconscients peuvent-ils s’attacher à la perception et à la formation d’événements sociaux, d’institutions et de schémas de valeurs culturelles et les déterminer. Mais d’autre part, ils sont employés par l’extérieur, c’est-à-dire par des agents sociaux, et à la fois formés et canalisés par des structures objectives, des institutions, des modes de communication et des traditions linguistiques. Ce sont principalement les événements sociaux fortement chargés d’irrationalité et d’affectivité qui les mettent en jeu. À cause de la tendance des fantasmes inconscients à l’extériorisation, une division précise entre l’intérieur et l’extérieur est impossible pour le psychanalyste. Une position semblable est représentée par Traub-Werner (1984), qui développe une théorie générale du préjugé dans laquelle il attribue à la psychanalyse une place spécifique à côté des sciences historique et sociale. Le contenu du préjugé représente une dimension sociale, il est culturellement conditionné et ses manifestations font l’objet de la sociologie. La dimension intrapsychique, en revanche, s’applique au processus de formation des préjugés, dirigé par des mécanismes projectifs, et comporte une fonction de défense du Moi. Le trait d’union entre les dimensions sociale et intrapsychique est la symbolisation ; autrement dit, les contenus conscients du préjugé sont une expression cachée des forces inconscientes et des tendances de la psyché humaine au moyen d’une équivalence symbolique. Que des représentations de désir inconscientes s’attachent si facilement aux idéologies nationales et ethniques est notamment rendu possible par les faits suivants :
- beaucoup de phénomènes sociaux font partie du processus de développement primaire de façon très précoce. Étienne Balibar (1988) a souligné que la transmission des idées de base sur la patrie, l’État et la nation se fait ontogénétiquement dans une période où sont établis les contenus et les significations de l’amour et de la haine et la représentation de soi. De ce fait, les identités collective et individuelle sont associées non seulement métaphoriquement, mais aussi de façon intrapsychique. Les deux sont vécues comme équivalentes. Autrement dit, les frontières extérieures sont conçues comme projection et protection d’une identité collective interne, que chacun porte en soi et qui lui permet de percevoir l’État spatialement et temporellement comme un endroit où on a toujours été et où on est toujours chez soi. Les catégories et les symboles de l’idéologie nationale sont ainsi à la fois un phénomène d’individuation et de masse.
- à côté des représentations familiales (patrie paternelle et mère-patrie), on utilise également les métaphores corporelles afin d’ancrer profondément la représentation d’une appartenance substantielle aux communautés ethnique et nationale. L’ethnologue Mary Douglas (1966) a montré, dans son étude sur les rituels dans différentes cultures, comment le corps offre un modèle de représentation sociale. D’une part, l’individu projette la représentation du corps sur la société, et d’autre part les dangers et les forces qui existent dans la structure sociale s’expriment par le rite au moyen du corps propre : « Les rituels sont des représentations des relations sociales et, dans la mesure où ils donnent une expression visible à ces relations, ils permettent aux gens de reconnaître leur propre société. Les rituels agissent par le moyen symbolique du corps physique sur le corps politique » (ibid., p. 169).
Les symboles corporels sont profondément chargés d’émotion par suite des expériences vécues de l’individu. Ce vécu corporel et les satisfactions fantasmatiques des besoins corporels libidinaux, ainsi que les désirs pulsionnels de l’enfant sont universels. À cause des vécus multiples accumulés par l’individu, devenus inconscients au cours de sa socialisation, les symboles corporels peuvent être utilisés d’une façon extrêmement diverse. Les sociétés reprennent différentes expériences corporelles afin de symboliser des problèmes et des dangers sociaux spécifiques.
Corps, membres, organisme, patrie, mère-patrie, etc., constituent un système de notions symboliques et un fond de symboles que chaque société utilise pour rendre représentables ses problèmes d’identité politique et sociale, le rapport entre dedans et dehors, de frontières, de pureté, d’homogénéité et de mélange, etc. Dans notre contexte, la question de savoir quels aspects et quelles parties de l’idéologie générale interviennent dans les représentations d’identité nationale et la particularité de sa conscience de soi collective prend un intérêt particulier. Comment s’articulent les idées antisémites concernant les fantasmes corporels et comment les sensations de menace, les peurs, ainsi que les tendances agressives et destructrices y sont symbolisées et exprimées ?
Fantasmes inconscients dans les idées antisémites et nationalistes
Avec la naissance du nationalisme moderne, l’antisémitisme a acquis une nouvelle fonction par rapport à l’ancien antijudaïsme. Si l’antisémitisme religieux était ancré dans la doctrine et l’idéologie chrétiennes dont il constituait une partie, il en est autrement en ce qui concerne le lien entre nationalisme et antisémitisme. Les recherches récentes sur le nationalisme décrivent la nation comme l’esquisse d’une communauté imaginaire (Anderson, 1983), fondée sur la volonté d’être ensemble. Jeismann (1993) souligne que le nationalisme n’est pas seulement à comprendre comme une conscience de soi nationale ; il inclut aussi toujours la délimitation et l’image de l’ennemi. Cette dynamique a aussi formé le contenu de l’antisémitisme en récupérant et transformant les vieux préjugés antijudaïques. De plus, on y trouve des éléments de base xénophobes et racistes qu’on peut aussi appliquer à d’autres minorités. Les systèmes de fantasmes collectifs décrits plus loin contiennent par conséquent une dynamique générale xénophobe ainsi que des contenus spécifiquement antisémites. Leur représentation sert aussi l’analyse du contenu imaginaire de l’idéologie nationale. Expliquer ce que représentent pour chaque individu l’« émotionnalité politique » (Jeismann, 1993) et plus particulièrement la « force de rayonnement émotionnelle » (Elias, 1989) de l’idée de nation est resté jusqu’à maintenant un défi pour la recherche sur le nationalisme.
Fantasmes d’« approvisionnement » et antisémitisme
Jacob Arlow (1992) a étudié par la psychanalyse l’accusation de meurtre rituel dont les Juifs faisaient l’objet. L’accusation selon laquelle les Juifs volent et tuent des petits enfants chrétiens, afin d’utiliser leur sang pour la préparation du pain azyme au moment de la fête de Pâques et d’autres rituels, était très répandue, surtout au Moyen Âge. Malgré les tentatives de certaines institutions religieuses et laïques pour lutter contre cette accusation et l’interdire en tant que calomnie, elle n’a jamais vraiment disparu. Elle fut aussi utilisée par les nazis au xx
e siècle. Arlow soutient que si une idée aussi absurde a pu se fixer dans l’esprit humain, c’est seulement parce qu’elle s’adresse à un désir archaïque inconscient. Arlow le localise dans l’hostilité primitive envers frères et sœurs. Un fantasme inconscient caractéristique des aînés consiste à détruire le nouveau-né en le mangeant et en se l’incorporant. Outre le meurtre d’enfant et le cannibalisme, ce fantasme inclut aussi l’identification au nouveau-né tant admiré par les parents. L’accusation du meurtre rituel est issue d’une projection de ces désirs inconscients par les chrétiens sur les Juifs. Pendant longtemps, dans l’histoire occidentale, les Juifs, en tant qu’êtres inconnus et étranges, ont éveillé des hostilités profondes, primitives et non résolues qui, ontogénétiquement, se dirigeaient à l’origine contre les collatéraux rivaux, ou contre ceux qu’on soupçonnait de vouloir pénétrer une sphère considérée comme une propriété de droit : « La dynamique de l’accusation de meurtre contre les Juifs et, plus généralement, l’idéologie antisémite ont au moins une racine universelle commune à tous les hommes : des fantasmes inconscients déclenchés par des conflits infantiles primitifs à propos de l’obligation de partager la nourriture, la sécurité et l’amour maternels » (Arlow, 1992, p. 1132).
Nous retrouvons le même monde d’idéologie inconsciente, dans laquelle s’enracinent mutuellement les tendances pulsionnelles orales sadiques et les rivalités fraternelles, dans les multiples métaphores qui représentent les Juifs comme parasites et pique-assiette au sein du « peuple d’accueil » ou « du corps du peuple » (cf. aussi Bein, 1965). La représentation médiévale des Juifs comme sangsues et exploiteurs fut transposée au xix
e siècle dans l’image du parasite. Mais c’est seulement dans son lien avec l’idée de l’État comme organisme que cette image a acquis sa puissance et son contenu menaçant. Toute une série d’animaux divers, surtout insectes et vers classifiés comme vermine, servaient de comparaison : sangsues, faux-bourdons, sauterelles, chenilles, araignées et autres insectes particulièrement voraces. En botanique, on fit appel aux plantes parasites et envahissantes (exemples chez Herb et Bergmann, 1989). La représentation du Juif comme parasite était liée à des idées d’une époque plus ancienne, issues sur le plan psychique de couches inconscientes plus profondes : à l’image du diable, de l’usurier assoiffé de sang et du vampire. Selon Bein, c’est une caractéristique du mythe que de lier fantasme et réalité. Celui qui est saisi par le mythe ne peut plus déterminer où s’arrête la réalité et où commence la croyance en une représentation fantasmatique. Cet univers de notions biologiques a pris un nouvel essor considérable avec l’introduction d’une théorie raciale prétendument scientifique qui a pénétré jusqu’au tournant du siècle la pensée quotidienne d’une grande partie de la population. « La propagande nazie avec sa radicalisation et sa brutalité pouvait s’y rattacher directement » (Herb et Bergmann, 1989, p. 205). Eberhard Jäeckel a rassemblé à partir du Mein Kampf, de Hitler, le riche vocabulaire de cette idéologie. Hitler y fait du Juif un ver dans un corps en décomposition, une pestilence, un porteur de germes, un éternel « schizomycète » de l’humanité, un fainéant qui s’introduit dans le reste de l’humanité, une araignée qui suce lentement le sang du peuple, une bande de rats qui s’entretuent, des parasites caractérisés, des pique-assiette, des sangsues de toujours et des vampires du peuple (Jäeckel, 1981, p. 69).
Pourquoi cette terminologie s’est-elle répandue au point de s’introduire en tant que stéréotypes dans d’innombrables descriptions antisémites ? Apparemment, il n’y a pas de limite à l’activité fantasmatique agressive lorsqu’il s’agissait de s’accrocher, pénétrer, s’incruster, se cramponner, sucer, ronger, corroder, étouffer, polluer, etc. (Hortzitz, 1995). La voracité sadique-orale, l’avidité et les impulsions d’exploitation ont été projetées sur les Juifs de sorte que l’image de la communauté des Allemands puisse en être dégagée. En déshumanisant les Juifs en tant que vermine répugnante, on les a exclus de la communauté humaine et présentés comme des consommateurs inutiles qui vivent de ce que les autres ont produit. On découvre ici l’idée d’une satisfaction des besoins sans effort personnel. Les Juifs sont les intrus et les frères et sœurs rivaux qui détruisent l’union narcissique idéalisée avec l’imago maternelle collective. Dans un bulletin paroissial de 1865, on écrit : de même que la chenille et l’escargot mangent tout ce qui est vert, « les Juifs réformés rongent tout ce qui est vert dans la vie des humains, tout ce qui réchauffe l’âme, tout ce qui est beau, sublime et aimable. Si cela ne dépendait que d’eux, il ne resterait plus rien depuis longtemps qu’un squelette nu » (Herb et Bergmann, 1989, p. 206).
Dans la représentation d’insectes et de vers parasites se trouvent deux éléments de l’image des Juifs qu’on trouve également à d’autres niveaux psychiques : on les voit à la fois petits, effacés, faibles et cependant très puissants, menaçants et dotés de forces indescriptibles. L’antisémite peut s’identifier au puissant et détruire la faible vermine. « On ne négocie pas avec des trichines et des bacilles, on ne fait pas non plus l’éducation des trichines et des bacilles, on les détruit aussi rapidement et consciencieusement que possible » (Lagarde, en 1887, devant le parlement prussien, cité par Herb et Bergmann, ibid., p. 195).
L’exigence d’une égalité totale de droits pour les Juifs au siècle dernier n’était imaginable, même pour leurs défenseurs, que dans la mesure où le judaïsme disparaissait, c’est-à-dire se dissolvait complètement, et où les Juifs s’assimilaient à la société allemande majoritaire. Ainsi on parlait de supprimer, exterminer et faire disparaître. Un vocabulaire agressif qui désignait la violence de l’assimilation. La notion d’assimilation provient de la biologie et a été repris dans le langage politique. Zygmunt Bauman (1991) a montré combien ce terme se prêtait merveilleusement à la nouvelle sémantique sociale qui s’est développée au cours du nationalisme naissant. Assimilation dans la biologie désigne un processus de transformation dans une substance de nature propre, au cours duquel le corps assimilateur reste intact et constant.
Déjà Ernst Simmel (1946) a essayé d’expliquer la haine antisémite par son concept de la pulsion de dévoration. Didier Anzieu (1975) a décrit comment dans un groupe une représentation orale inconsciente agit chez les participants du groupe comme une unité personnelle pourvoyeuse et, en même temps, dévorante. La dynamique interne du groupe active des fantasmes sadiques-oraux et les laisse surgir dans la conscience des participants. Dans l’univers de représentations inconscientes, le processus d’assimilation est compris comme une dévoration orale et une digestion anale qui transforment les Juifs en membres égaux et homogènes d’une nation. L’assimilation était ainsi, au niveau de la représentation, une destruction sadique orale, un processus qui devait priver les Juifs de leur identité. Ceci est reflété par le langage, quand par exemple on parlait d’un « bouffeur de Juifs ». La xénophobie se nourrit de beaucoup de systèmes fantasmatiques, mais en cas de conflit ethnique, dans les fantasmes de groupe c’est toujours le fantasme inconscient d’une mère collective, puissante, qui dispense sécurité et nourriture, mais aussi dévore et exclut, qui se trouve activé. La question de l’appartenance ainsi que de l’inclusion et de l’exclusion n’est pas traitée ici comme un problème de conflit réel, économique et politique, mais, au niveau d’une agression archaïque, comme un conflit autour de la possession exclusive, de la participation à l’imago de la mère, et de la fusion avec elle. Le consommateur inutile est le collatéral rival, l’intrus perturbateur qui doit disparaître ou être anéanti. L’antisémite projette d’une part l’avidité et l’agression orales dévoratrices sur les Juifs par lesquels il se sent ensuite menacé, d’autre part il s’identifie à une imago maternelle puissante, dévoratrice et agressive orale. La déshumanisation et la voracité fantasmatique attribuées aux Juifs transformés en insectes et en vers sont détournées par projection de la communauté idéale harmonieuse, dans la mesure où la maladie et la voracité viennent de l’extérieur. Il ne s’agit donc pas de conflits et de problèmes de distribution internes à la société pour lesquels il faut chercher des solutions ; les choses sont présentées comme si les Allemands vivaient pacifiquement et harmonieusement entre eux, tandis que les étrangers constitueraient le problème menaçant.
On a pu récemment observer ce même mélange de projection et d’identification collective, à propos des demandeurs d’asile et des étrangers, dans la discussion sociale amalgamée aux problèmes de l’unité interne allemande. Du fait des tensions sociales entre Est et Ouest, les étrangers sont plus intensément perçus dans la perspective orale de l’approvisionnement. Je cite comme exemple une table ronde au cours de laquelle un apprenti de dix-sept ans, habité de tendances à la violence, a justifié ainsi son hostilité contre les Turcs : « Eh bien, nous avons travaillé durement après la guerre, nous nous sommes privés, nous nous sommes retenus, et nous avons fait des efforts. Les Turcs pourraient faire la même chose chez eux, mais ils sont trop paresseux. Pour eux c’est plus facile de venir chez nous et de profiter de ce que nous avons créé par notre travail » (Steinert, 1993, p. 321). Une commerçante reproche aux demandeurs d’asile de venir « encaisser » les subventions sociales : « Ces cafards merdeux viennent ici et tendent la main. Mes parents ont dû travailler dur pour tout ce qu’ils ont » (Taz, 9-4-1992). Ces personnes aussi s’identifient à la génération de leurs parents avec laquelle ils constituent une unité, et projettent leurs propres désirs oraux, leur avidité, leur envie et leurs pulsions d’exploitation sur les étrangers dont l’État s’occupe comme d’enfants adoptés, et prétendument préférés.
Idées de pureté et antisémitisme
L’antisémite est à la recherche d’un monde pur et homogène qu’il essaie d’assurer en se protégeant des étrangers et des Juifs sur lesquels il projette tous ses malheurs. Il charge le personnage du Juif de ses propres tendances pulsionnelles refoulées devenues pour lui étrangères et sales.
Dans Psychologie des foules et analyse du moi (1921), Freud a décrit le moyen de liaison psychique qui rassemble en une foule un grand nombre de personnes qui, autrement, seraient étrangères les unes aux autres à bien des égards, et de quelle manière des personnes qui ne se connaissent pas et n’entretiennent aucune relation sociale directe peuvent être réunies dans une communauté réelle ou imaginaire. Aversion et agression contre la personne étrangère d’à côté ne fonctionnent pas dans une foule, ou dans un grand groupe social, du fait d’un lien libidinal. Cela s’accomplit de deux façons. La conscience propre et l’idéal du moi se trouvent suspendus et remplacés par le leader de la foule ou une idée directrice. En même temps, les membres de la foule s’identifient les uns aux autres, parce qu’ils ont tous établi le même leader ou la même idée directrice comme idéal du moi. Hostilité, rivalité et envie sont déplacées et abréagies sur des étrangers ou des ennemis extérieurs. Peter Neubauer (1992) a désigné des processus de développement qui révèlent une disposition aux préjugés, émotions et idées qui se cristallisent dans les formes multiples de l’antisémitisme. Comme l’ont montré les recherches de René Spitz (1965) et de Margaret Mahler (1975), la structure de la perception de l’étranger est bipolaire. La peur de l’étranger de l’enfant n’est pas due au fait qu’une personne lui soit inconnue et étrangère ; c’est la réaction à la perception que son visage ne correspond pas aux traces mnésiques de l’image maternelle (Spitz, 1965, p. 172). L’enfant compare, et fait sentir à l’étranger qu’il n’est pas la mère familière. La vue de l’étranger renvoie l’enfant à la mère et renforce ainsi son lien avec elle. Sur cette base, il peut ensuite vaincre la peur ou l’angoisse de l’étranger. Toutefois, la crainte s’intensifie si la sécurité du lien avec la mère est peu solide, ce qui conduit à une réaction véhémente de défense contre l’étranger. Plus tard, l’étranger rappelle inconsciemment à l’adulte qu’il a perdu l’union narcissique avec la mère. Cette structure fondamentale de la réaction vis-à-vis des étrangers peut aussi être transférée au groupe. Plus le groupe est pathologique, plus l’équilibre est précaire, et plus virulentes seront la défense et l’agression contre les étrangers, et plus massivement interviendra dans le groupe la régression de la capacité de décision et de critique de chacun. Dans une identification narcissique qui occulte les différences individuelles, il peut se refléter dans celui qui lui ressemble, et s’assurer ainsi de son appartenance et de son identité. Cette sorte d’identification narcissique, liée à l’idéal de la pureté, est instable et facilement troublée par ce qui est différent. Ce trouble est projeté et conduit à une caricature extrême de l’étranger, qui menace la cohésion. L’idée national-socialiste de la pureté de la race et du sang renforce cette identification mutuelle qui ne tolère plus aucun compromis. L’étranger, le Juif, doit être éliminé de la société.
La pureté à ce niveau psychique a un lien étroit avec l’identité. Tout ce qui est différent et étranger apparaît comme salissant. Incertitude, insécurité et ambivalence ne peuvent être tolérées. Dans le préjugé antisémite, le Juif n’est pas seulement le sale et l’impur, mais également l’étranger qui représente ce qui est équivoque et brouillé. Otto Weiniger a formulé cela en 1903 de la façon suivante : « L’équivoque interne […] est totalement juive, la simplicité totalement non juive » (cit. d’après Von Braun, 1994). Dans l’antisémitisme, la clarté est vécue comme la libération des doutes, de l’équivoque et de l’ambivalence, et idéalisée comme « pureté ». « Par la pureté vers l’unité » était l’un des slogans de l’antisémite Georg von Schönerer (cit. d’après Von Braun, 1994). La destruction recherchée de l’impur doit créer un « univers symboliquement consistant » unique (Lifton, 1986, p. 586).
La pureté est un idéal très vague et elle est décrite à partir de son négatif, par l’impur et le différent. Elle ne peut être atteinte que par un tri et elle est présentée comme quelque chose qui s’établit par l’expulsion du mauvais et de l’impur. Cette dynamique est la raison pour laquelle il faut toujours chercher de nouveaux objets à trier et à détruire. L’antisémitisme raciste avec son idée délirante concrète d’un sang et d’un corps populaire purs était devenu l’incarnation de cette pensée.
Ostow parle d’une mentalité de pogrom qui l’accompagne (1996, p. 24), Adorno (1950, p. 143) d’un « totalitarisme psychique » : « Rien ne peut rester intouché, tout doit être “rendu identique” à l’idéal du moi d’un groupe rigide et hypostasié. Le groupe étranger, l’ennemi élu représentent le défi éternel. Tant que subsiste quelque chose de différent, le caractère fasciste se sent menacé, peu importe que l’autre soit faible ou non » (ibid., p. 143).
C’est une stratégie de nivellement, voire d’homogénéisation, par la purification brutalement exécutée et qui ne tolère rien de différent ni de divergent. Des idées paranoïdes arrivent alors à dominer et déclenchent une agression persécutrice massive. L’appartenance à un objet idéal et la force persécutrice se renforcent mutuellement.
Qu’est-ce qui rend aussi attirante la participation à un tel fantasme de groupe de pureté ? Quel est le fantasme inconscient commun activé et invoqué par cette idéologie de groupe ? Albert Memmi (1982) l’a formulé en termes simples : « Puisque cette pureté n’est pas un état de fait, elle ne peut être qu’un vœu : une nostalgie ou un espoir. Le raciste se languit de l’image d’une patrie parfaite dont il a du mal à décrire précisément les caractéristiques. Il lui serait tout aussi difficile de dire s’il s’agit de retourner à un état antérieur ou d’établir un ordre nouveau – un paradis perdu ou un âge d’or messianique… Le futur est vu comme projection du passé, et le passé est reconstruit en vue du futur » (ibid., p. 70 et suivantes).
Le raciste agit : puisque le retour au monde bienheureux de l’enfance n’est pas possible, il fera le nécessaire pour que le futur corresponde à son image, il veut rétablir l’homogénéité contre tous ceux qui la perturbent ou la salissent.
Le fantasme de l’unité organique et l’antisémitisme
La grande promesse du nationalisme est la suivante : l’égalité par l’unité (Jeismann, 1993). Les deux reposent sur une identification émotionnelle des membres subordonnée à l’idée de nation. Comme on l’a expliqué plus haut, la notion d’intégralité indispensable à l’unité de la communauté nationale se forme par analogie avec le monde de l’individu (L. Hoffmann, 1993), en particulier avec les processus corporels et l’univers relationnel de la famille primaire. Ainsi la nation acquiert-elle, en tant que patrie et mère-patrie, sa force imaginative et émotionnelle. D’un point de vue psychanalytique, la patrie est pour l’individu toujours aussi la mère-patrie qui, dans les fantasmes collectifs, est dotée d’attributs maternels et virginaux.
La recherche psychanalytique récente sur les groupes a révélé plus récemment (cf. surtout Anzieu, 1975 ; Bion, 1961 ; Jaques, 1981 ; Money-Kyrle, 1951 ; Turquet, 1977) que la régression au sein d’un groupe ou d’une foule régresse bien au-delà du niveau œdipien décrit par Freud et que d’autres identifications narcissiques plus profondes prennent ainsi effet. Dans la mesure où les membres se fondent régressivement dans le groupe, celui-ci devient un substitut illusoire du premier objet perdu, la mère de la petite enfance. Le fantasme groupal ne tourne pas autour d’un idéal de groupe dont l’incarnation est un leader qui accueille et reflète les espérances de la foule, mais autour du fantasme d’un état idéal du Moi dans lequel l’illusion d’une relation symbiotique avec l’objet primaire est rétablie. Ce n’est pas la personne du leader, mais le fantasme de groupe qui remplace l’idéal du moi individuel par un idéal commun et produit un sentiment d’euphorie maniaque.
Ces recherches sont d’une importance considérable pour les fantasmes nationalistes. Au cœur de l’identification nationale se trouve le sentiment euphorique d’une illusion de toute-puissance. Si elle parvient à dominer et s’associe à un fantasme de supériorité, l’épreuve de réalité des individus est abolie, avec les exigences de leur conscience propre, tandis que la confiance en soi est stimulée dans des proportions considérables par la fusion avec le Soi national. Il en résulte une inflation des sentiments narcissiques, qui permet qu’une mentalité idéalisante prenne la place des égoïsmes privés. L’image réaliste de la nation propre est ainsi perdue.
Cette sphère symbolique est universelle, mais elle acquiert une signification spécifique dans la tradition politique allemande, par la définition de la nationalité comme un groupe ethnique homogène. Isaiah Berlin (1990) parle d’une « idéologie de l’organisme ». Des valeurs, des objectifs et des buts ne reçoivent leur légitimation que par leur intégration organique dans la nation. L’individu est ainsi inclus dans un ensemble organique indissoluble et inanalysable. Une telle idéologie collective active chez l’individu des fantasmes et des nostalgies d’une unité et d’une union organiques avec la mère primitive. On ne s’appartient plus, on devient membre d’un grand tout.
Pour l’antisémite, cette idéologie présente une attraction particulière. La question « qui suis-je ? » est remplacée par « à qui j’appartiens ? ». Dans l’identification collective, les autres deviennent des reflets de soi-même et l’individualité et les différences sont effacées. Les écrits antisémites du xix
e siècle sont pleins de comparaisons entre une nature allemande organiquement fondée, et une nature juive qui serait différente. Le vieux mythe d’Ahasver du Juif éternellement errant et chargé de culpabilité, se transforme en l’image du Juif moderne déraciné. L’affranchissement des Juifs signifie alors leur apparition dans l’ensemble organique de la nation et de la culture allemande. Grunberger (1962) a montré que l’idée de la castration des Juifs repose pour l’antisémite non seulement sur sa circoncision, mais sur le fait qu’ils sont isolés de la communauté et hors du système. Cette perception est caractéristique de l’antisémite parce qu’il s’agit chez lui d’un caractère anal régressif. Pour ces gens, seule l’intégration organique dans un système social structuré peut valoriser narcissiquement l’individu.
À ces fantasmes d’un monde organique correspond la description de l’influence des Juifs dans la vie politique et intellectuelle comme « corrosive ». Lorsque la participation politique fut biologisée par la notion raciale, la corrosion reçut, dans le national-socialisme, une signification destructrice concrète pour le corps populaire considéré comme organique. Comme nous le montre l’analyse des idéologies d’extrême droite actuelles, la crainte du mélange est la crainte principale de tous les racistes xénophobes. Ils sont obsédés par la peur qu’un ensemble vu comme homogène et pur pourrait être dissous ou fragmenté ou explosé. C’est la peur de la rencontre avec « l’autre » qui refuse de se fondre dans le tout organique.
Jean-Paul Sartre a décrit cette notion de base antisémite d’une façon pertinente : « Cet égalitarisme que l’antisémite recherche avec tant de zèle n’a rien de commun avec l’égalité inscrite au programme des démocraties… Mais c’est contre la hiérarchie des fonctions que l’antisémite revendique l’égalité des aryens… L’égalité y est le fruit de l’indifférenciation des fonctions. Le lien social est la colère ; la collectivité n’a d’autre fin que d’exercer sur certains individus une sanction répressive diffuse… Incapable de comprendre l’organisation sociale moderne, il a la nostalgie des périodes de crise où la communauté primitive réapparaît soudain et atteint sa température de fusion. Il souhaite que sa personne se fonde soudain dans le groupe et soit emportée par le torrent collectif… » (Sartre, 1954, « Folio-essais », p. 33, 34, 35).
Des expériences avec des patients qui cherchent des états symbiotiques et professent des idéologies égalitaires décrivent la fonction de celles-ci comme défense contre les différences perçues avec angoisse de castration, et comme un évitement de la confrontation avec le monde du père œdipien. Pour ces gens, il y a d’un côté le monde de la grande unité symbiotique, et, détaché, de l’autre côté, le monde de la rivalité, de la concurrence et de la pluralité. Les différences signifient l’inégalité. Et pour cette raison, l’étranger représente une agression contre la toute-puissance propre qui ne doit pas être remise en question tant qu’on peut s’entourer de notions d’égalité narcissique. La phrase « si tu ne veux pas être mon frère, je te défonce le crâne » décrit ce mélange d’égalité et de violence déclenché par une agression fantasmée de l’étranger contre la perfection propre. Chasseguet-Smirgel (1990) interprète cette idéologie antisémite avec son concept de la matrice archaïque du complexe d’Œdipe.
L’antisémitisme comme mobile des criminels nazis
Pour comprendre pourquoi des gens participent à des massacres, il ne suffit pas de reconstruire le déroulement historique des faits, il faut aussi analyser les facteurs psychologiques et sociaux qui provoquent leur transformation en meurtre. Christopher Browning (1992) a étudié le sujet à l’aide du bataillon de police 101, qui a participé à des massacres sur le front de l’Est. Comme facteurs, il cite l’accoutumance au meurtre, qui s’installerait après l’effroi du début, des considérations de carrière, de conformisme au groupe, de loyauté et respect pour les autorités qui donnent les ordres.
Daniel J. Goldhagen (1996) fournit, à l’opposé, un modèle d’explication qui tient compte des façons de faire et des identités du criminel comme de la victime : « On n’arrive à une telle interprétation que si on part d’un antisémitisme diabolisant qui a pris en Allemagne une forme raciste maligne et a déterminé les modèles cognitifs des criminels ainsi que de la société allemande. Les criminels allemands étaient ainsi en accord avec leurs actes. Il s’agit d’hommes et de femmes qui agissaient en étant fidèles à leurs convictions antisémites éliminatoires, culturellement enracinées et considéraient le meurtre de masse comme justifié » (ibid., p. 460).
L’image que les Allemands se faisaient des Juifs impliquait une logique d’extermination et « libérait des affects destructifs et cruels qui sont généralement domptés et tenus en bride par la civilisation » (ibid., p. 465).
Goldhagen développe un schéma d’explication monocausal. Même s’il faut admettre avec lui qu’une conviction antisémite idéologique a motivé le massacre des Juifs, son explication par un modèle cognitif selon lequel les gens agissent en étant fidèles à leurs convictions, leur antisémitisme désarmant tous les tabous et inhibitions à tuer, est par trop simple. Certes, il constate que les formes fondamentales de l’antisémitisme, surtout quand elles diabolisent les Juifs, éveillent des passions plus fortes et abritent un potentiel de violence accru (ibid., p. 58) ; cependant il est incapable d’expliquer le rapport, il peut seulement affirmer que l’image que les Allemands se faisaient des Juifs a rendu l’extermination nécessaire. Goldhagen est incapable de vraiment décrire les « forces pulsionnelles » qui ont abouti à l’action des criminels, ni l’enchevêtrement des impulsions destructives et sadiques conscientes et inconscientes avec les facteurs propres à la situation, ni le rapport entre les projections et les pulsions d’extermination.
Dans le national-socialisme, l’image des Juifs était totalement désindividualisée. C’était devenu une figure catégorielle qui portait en elle toutes sortes de projections contradictoires : d’une part, le Juif était un adversaire diabolique puissant dans la lutte pour la domination du monde et représentait une menace mortelle pour le peuple allemand et le monde entier, dont il fallait se libérer ; d’autre part, il devenait un être faible et dévalorisé qu’on pouvait agresser sans crainte et sans danger. Le contenu projeté avait affaire avec les criminels eux-mêmes. Que fallait-il tuer, de quoi voulait-on se libérer, et pourquoi chez la plupart des Allemands n’y avait-il aucune sympathie ni aucune empathie avec la victime en tant qu’être humain souffrant ?
Omer Bartov (1992) adopte une position médiane entre Browning et Goldhagen. Son analyse de lettres privées de la poste militaire et d’autres témoignages biographiques révèle la formidable influence exercée par l’idéologie et l’endoctrinement sur les auteurs des crimes. Il a pu montrer avec quels schémas de perception et d’interprétation idéologiquement marqués les soldats sont devenus les adeptes d’une idéologie meurtrière et comment ils ont été dressés pour vivre dans un monde d’illusions : « Le signe le plus manifeste dans les lettres des soldats est le remarquable accord des idées, expressions et arguments avec ceux de la propagande de l’armée… [Ces hommes] voyaient et décrivaient la réalité de la guerre, qu’ils connaissaient mieux que n’importe quel idéologue du parti, avec des lunettes teintées de national-socialisme… Même les soldats qui avaient une position critique à l’égard du régime étaient infectés par la terminologie national-socialiste » (ibid., p. 222).
En comparaison avec les lettres des militaires du front de l’Ouest, on trouve dans celles du front de l’Est beaucoup plus de références idéologiques et d’attitudes racistes. Bartov interprète ceci comme la conséquence des comportements brutaux et barbares que cette guerre et l’endoctrinement national-socialiste ont produits chez les soldats. Les lettres justifient l’image déformée de la réalité sous deux angles de vue : par la déshumanisation et la diabolisation de l’ennemi, les Juifs étant considérés comme l’incarnation de la dépravation humaine, et par le fait d’élever Hitler au rang d’un être divin, et unique sauveur de l’Allemagne (ibid., p. 228). Les actes de cruauté de l’armée ont été imputés à la sournoiserie de l’ennemi et non à la politique criminelle des dirigeants. Le préjugé raciste a rendu les soldats du front de l’Est totalement indifférents au destin de leurs victimes. Les lettres manifestaient, dès le début de la guerre contre la Russie, les conséquences de l’endoctrinement antisémite durant de longues années, et le préjugé profondément enraciné contre les Juifs. La frustration causée par les attaques des partisans a également contribué aux sentiments antisémites. En un mot, ce sont les Juifs que l’on rendait responsables. Voici ce qu’écrivait un sous-officier du service de santé en 1942 : « La grande tâche que nous avons à accomplir dans la lutte contre le bolchevisme réside dans l’anéantissement du judaïsme éternel. Ce n’est que quand on voit ce que les Juifs ont fait ici, en Russie, qu’on peut comprendre pourquoi le Führer a commencé la lutte contre le judaïsme. Quels maux notre patrie n’aurait-elle eu à subir si ces monstres avaient eu le dessus ? … Récemment un camarade a été trouvé assassiné durant la nuit. Il a reçu une balle par-derrière. Seul un Juif peut se trouver derrière ce crime. La razzia entreprise en réponse a eu un assez beau résultat » (Buchbender et Sterz, 1982, Lettre n° 351, p. 171).
Walter Manoschek (1995) qui a publié des extraits des lettres de militaires dans la « collection Sterz » en est lui aussi venu aux mêmes conclusions que Bartov et montre par un montage chronologique « avec quel synchronisme stupéfiant les stéréotypes antisémites des épistoliers reflétaient l’état de la politique juive national-socialiste de l’époque » (p. 7). La disposition à la violence, les auteurs des lettres l’ont amenée avec eux dans la guerre et on la retrouve dans leur langage (Latzel, 1995). Ce n’est qu’à quelques exceptions que, vers la fin de la guerre, certains correspondants expriment un sentiment de pitié pour les Juifs torturés et persécutés. Sinon, ce sont les plus odieux stéréotypes antisémites qui dominent l’ensemble des perceptions. Les conditions qui règnent dans les ghettos sont de la faute des Juifs eux-mêmes. On informe tout à fait ouvertement la famille des fusillades, y compris de femmes et d’enfants, et tout aussi souvent on exprime le vœu qu’ils soient tous exterminés « pour qu’il y ait enfin la tranquillité et la paix entre les peuples » (Lettre d’un démobilisé, daté d’août 1941, cité par Manoschek, 1995, p. 43).
« Nous devons et nous allons réussir à libérer le monde de cette peste, le soldat du front de l’Est s’en porte garant, et nous ne rentrerons pas avant d’avoir arraché ici toutes les racines du mal… Que nos vœux se réalisent au plus tôt, car de joyeuses retrouvailles ne pourront nous réunir que lorsque nous nous serons libérés, dedans et dehors, de l’influence juive ».
(Lettre d’un sous-officier, datée d’août 1942 ; ibid., p. 61)
Un autre parle du « fourmillement de Juifs » : « Dieu merci, il n’y a plus rien de cette sorte chez nous. C’est maintenant seulement qu’on voit combien notre patrie est belle » (Lettre d’un soldat de septembre 1941, ibid., p. 43). Nous rencontrons de nouveau ici le fantasme de la patrie belle et pure.
La question se pose à présent : quel rôle a joué l’idéologie antisémite et l’influence conjointe des fantasmes inconscients dans la psyché des criminels ? Pour saisir l’implication des criminels dans des massacres continus durant des années, Robert Lifton (1986) reprend le processus psychologique de la doublure, en s’inspirant du principe de dissociation selon Janet (voir Ellenberger, 1970, p. 487 et suiv.) et le travail de Rank (1925) sur le double. Ce qui est donc important pour comprendre le criminel, c’est que le Soi est ici concerné dans toutes ses fonctions. À l’aide du double, le criminel pouvait élaborer toute une structure du Soi qui lui rendait plus facile le fait de tuer ou de participer. Le double aidait à éliminer le sentiment de culpabilité ou la prise de conscience. Le déni qui modifiait le sens de la réalité constituait ici un mécanisme essentiel. Lifton voit le double comme un processus d’adaptation qui fournit le moyen psychologique pour activer le potentiel malfaisant du Soi. C’est une décision morale, pour laquelle chaque individu est responsable. Cette voie était préparée par la participation au mouvement nazi et aux projets de l’État nazi ; au cours de ce processus, il s’est peu à peu formé un « Soi nazi » qui s’est accoutumé à la cruauté et au mépris pour les humains, et s’est consolidé par la prise en charge personnelle de tâches d’un caractère de plus en plus accablant et meurtrier. « Le […] Soi nazi s’est senti dans une union mystique avec le peuple allemand, associé à son destin et à d’autres pouvoirs conférant l’immortalité » (Lifton, 1986, p. 503). Cela produit un « mélange d’idéalisme et de terreur, de fantasmes de destruction et de renouveau », auxquels s’ajoutent l’« hybris » et des idées délirantes sur la conscience d’une mission cruelle. Lifton décrit en détail la structure d’un « Soi-Auschwitz » des médecins nazis qui y fonctionnaient, mais dont on retrouve aussi les caractères fondamentaux chez d’autres criminels nazis (ibid., p. 597). Une idéologie de renouveau, la croyance aveugle en la communauté, un éthos antisémite et une logique d’extermination étaient des parties constantes d’une idéologie totalitaire dont les criminels étaient marqués. La vision des Juifs comme ennemis du peuple allemand et leur diabolisation ont fait que les criminels ne les voyaient plus comme des êtres humains. Une sensibilité émoussée et le déni étaient les mécanismes qui ont facilité les agissements d’un Soi qui ne ressentait aucune empathie ni culpabilité à l’égard des victimes.
De cette façon, il s’est constitué un Soi qui s’est débarrassé de la sympathie, de la pitié et de la faiblesse, qui s’est senti tout-puissant car il avait le contrôle sur la vie et la mort, un pouvoir absolu sur la vie d’autrui, qu’il exerçait avec des degrés variables de sadisme. Lifton montre combien ces criminels étaient par ailleurs craintifs et lâches, s’occupant notamment de façon compulsive à éviter toute contamination par des maladies, etc. Selon Lifton, la position de toute-puissance du Soi-Auschwitz avait pour fonction psychologique de protéger de sa propre angoisse de mort. Le sadisme aidait à « exterminer la vulnérabilité propre et la sensibilité à la douleur et à la mort » (ibid., p. 538). La faute était projetée sur les victimes, coupables eux-mêmes de leur sort, et méritaient d’être anéantis comme porteurs du mal.
Erik H. Erikson (1968) note que les idéologies nationalistes et racistes extrêmes « permettent une immersion totale dans une identité synthétique » et stabilisent cette nouvelle identité par une « condamnation collective d’un ennemi totalement stéréotypé ». Il en résulte un mélange de « loyauté et de criminalité qui, dans des conditions totalitaires », prépare les gens « à la terreur organisée et à la mise en chantier de grandes industries d’extermination » (ibid., p. 89). Christopher Bollas (1992) a décrit l’élimination de parties vivantes, empathiques de son propre Soi et la création d’un Soi artificiel de façon semblable mais psychologiquement plus approfondie comme la constitution d’une fascist state of mind. Pour lui aussi, l’élément central est constitué par une idéologie totalitaire, qui n’est plus instruite par l’expérience nouvelle, qui n’est plus ouverte, mais s’immunise contre cela au moyen d’une logique adaptée. Le doute, l’incertitude et le questionnement de soi sont assimilés à la faiblesse et doivent être éliminés. Le fonctionnement intellectuel cesse d’être complexe et tient sa cohérence des clichés idéologiques, des slogans politiques et autres symboles de l’idéologie. Avec une « mentalité de shérif », tout ce qui est ambigu et incertain est éliminé. Il reste un vide moral et un noyau mort du Soi qui est projeté sur la victime. L’humain d’en face devient un objet dont on peut disposer, dont l’humanité est déniée et qu’il faut donc supprimer. Il en résulte la domination d’une grandiosité délirante et un narcissisme de même nature. D’autres sortes de contenus mentaux sont vécus comme une pollution et seront expulsés par un processus de purification auto-idéalisé. Ce qui est ambivalent, ce qui résiste, ce qui est malade doit être systématiquement expulsé et anéanti au moyen de la persécution de nouvelles victimes. Il se constitue un Soi vide artificiel, sans contact empathique avec autrui, sans passé, et avec un avenir entièrement créé par soi-même.
Dans les lettres du front de l’Est, la tranquillité et la paix sont souvent invoquées comme effet de l’extermination des Juifs, ainsi qu’une patrie belle et propre, « libérée des Juifs ». Par la projection de ce qui est mal et méchant, et son élimination, l’antisémite confirme son image manichéenne du monde. Un narcissisme nationaliste destructif et délirant s’empare du Soi individuel. En tuant les Juifs, on s’est confirmé soi-même comme l’homme meilleur et d’une valeur supérieure. Ainsi les différences n’existaient pas seulement sur le plan symbolique, mais ont été justifiées par l’extermination. C’est également confirmé par les photographies trouvées dans les sacoches de soldats allemands tués ou prisonniers. Elles étaient souvent conservées avec des photos de leur mère, leur fiancée ou leur famille. Ce sont des photos d’amateur qui représentent des fusillades, des pendaisons ou des montagnes de cadavres, des actions auxquelles le soldat ou le
ss a participé (documenté par Heer et Naumann, 1995 ; Klee, Dressen et Riess, 1988 ; Klee et Dressen, 1989 ; pour l’analyse, voir Reifarth et Schmidt-Linsenhoff, 1995). Le grand nombre des photos d’amateur retrouvées ne peut être qu’une fraction de celles prises malgré l’interdiction générale de photographier. La réalité était clivée et les exterminés devaient être retenus comme partie mauvaise, maligne, sous-humaine, et comme de la saleté. Outre le voyeurisme et le sentiment d’une puissance illimitée, ces photos témoignent de spontanéité, d’absence de honte et de la conscience de l’innocence. La culpabilité était niée et à la place du Surmoi s’est installé un fantasme de justification : « Ce que tu fais pour le peuple et pour la patrie, c’est toujours juste
[3]. » Dans leur grandiosité destructive, les Allemands pensaient pouvoir décider eux-mêmes qui en ce monde a le droit de vivre et qui ne l’a pas. « La “belle patrie” ardemment désirée comme un idéal de l’harmonie et de l’ordre espérés avait la structure d’un “pays désert” dont tous les obstacles et tout ce qui est différent ont été écartés, la fusion avec un objet primaire interne semblant fantasmatiquement accomplie » (Chasseguet-Smirgel, 1990). Mais la conscience du caractère criminel n’avait pas disparu des têtes, elle faisait retour sur un mode de persécution : vers la fin de la guerre, de plus en plus de voix redoutaient la vengeance des personnes massacrées. Un correspondant (sous-officier O.D., août 1944, cité par Manoschek, 1995, p. 74) fait le serment que « notre belle Allemagne ne devra jamais périr ». Mais pour le cas où la guerre serait quand même perdue, il craint que « les Juifs vont nous attaquer et exterminer tout ce qui est allemand, il y aura un terrible et cruel massacre ».
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[*]
Traduction Sophie Jordis et Judith Dupont.
[1]
Paru dans
Psychê, 51. Jahrgang, Heft 6, Juni 1997, Klett-Cotta, Stuttgart
[2]
Les numéros de page qui suivent se réfèrent à l’ouvrage de Goldhagen (1996).
[3]
Cette sentence était accrochée au mur comme décoration dans le logement de service d’un membre du groupe d’intervention V en Pologne. Il avait photographié le petit écriteau et avait collé la photo dans un volumineux album de souvenirs – à côté de photos de montagnes de cadavres, d’exécutions et de pendaisons auxquelles lui-même avait participé (Reifarth et Schmidt-Linsenhoff, 1995, p. 487).