Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 139 à 143
doi: 10.3917/cohe.170.0139

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Actualité

no 170 2002/3

 
Au club de Beit Ham [1] * et au café de la Paix* à Jérusalem
 
 
Quelques signes troublants nous préoccupent. Dans l’un des clubs de jeunes que l’Association Beit Ham (« La Maison chaleureuse ») gère dans le centre de la ville de Jérusalem, nous entendons les adolescents israéliens tenir des propos inquiétants sur les Arabes. Ils les traitent de nazis. Certes, cinquante ans de guerre et de terrorisme, ça use le moral. Du côté palestinien, lors de nos rencontres au « café de la Paix » avec nos amis animateurs, éducateurs ou militants pour la Paix, nous recevons d’autres messages, eux aussi troublants.
« Un Palestinien peut-il pleurer en regardant un film sur la Shoah ? » s’interrogeaient-ils en notre présence. Quelle signification peut prendre son émotion ? Pleurer à propos de la Shoah, est-ce trahir son peuple ? Quelle déchirure gluante entre la compassion pour la victime et le ressentiment hostile vis-à-vis de l’oppresseur ?
Une scène impensable : un Israélien juif peut-il dessiner une croix gammée sur le mur de son club ? Alors, qui l’a dessinée ce soir-là, cette croix gammée ? Chacun s’interroge, chacun s’accuse ou plutôt a tendance à accuser l’autre qui a inscrit sa colère dans ce carré noir brisé, stupide et cruel. De qui s’agit-il ? Un Arabe israélien, un Palestinien qui manifeste son désir de vengeance ? Un jeune immigrant russe, non juif, malheureux en Israël ? Un sépharade furibond qui marque sa révolte contre l’Establishment qu’il regarde comme ashkénaze oppresseur et humiliant ?
Toutes ces hypothèses sont tristement envisageables. Ces croix gammées, pour toutes ces raisons-là, nous les avons déjà rencontrées sur les murs de Jérusalem. Mais non, ce soir-là, c’est un jeune Israélien qui se désigne lui-même comme étant l’auteur du méfait au bout de deux très longues heures de discussion du groupe. Une violente colère gronde contre lui. L’un des jeunes du club se dirige vers lui pour le frapper. Il l’arrête dans son élan. Il n’a rien compris l’idiot. Ce n’est pas une croix gammée, c’est une swastika, le signe sacré des Indiens. Nous découvrons en même temps, dans son discours, l’existence d’une secte qui attire quelques jeunes à Jérusalem : la secte de satan. Là-bas, nous explique-t-il, la swastika et la croix gammée dansent une macabre cérémonie du ramollissement des cerveaux de l’histoire sous l’échauffement de la haine sociale.
Que faire de cette Shoah ? Où peut-elle se caser ? Elle semble rebondir de blessures en blessures sans jamais pouvoir se loger dans l’espace de nos pensées organisées. Elle court comme un rat contaminé entre les lignes de la haine.
 
Un sacré savon
 
 
Hier encore, au détour d’une parole livrée au cours de son travail d’analysante, cette jeune femme me parle de sa difficulté de faire son ménage. Elle réside dans une colonie des territoires de Judée et Samarie. Elle a peur des Arabes. Elle m’explique qu’ils veulent lui faire du mal, la tuer, la lyncher. Elle voudrait, si elle pouvait leur crier dessus, leur passer un « sacré savon », histoire de rendre propre le terrain où elle vit.
En vérité, elle dit qu’elle a peur, tout simplement peur qu’ils ne fassent d’elle un savon. C’est déjà arrivé qu’on transforme le corps des juifs en savon. Elle a 28 ans, elle a du mal à faire son ménage. Son mari qui travaille toute la journée est en colère contre elle, elle néglige sa maison. Elle se met à rire, c‘est surtout savonner qui lui est difficile… la vaisselle, le linge et aussi épousseter la poussière ! L’homme est-il poussière comme il est écrit dans le texte biblique ?
Il est 18 h 30, la nuit va bientôt tomber. Il faut faire vite, afin qu’elle rejoigne sa maison dans les « Territoires ». Elle a déjà plusieurs fois, me raconte-t-elle, reçu des pierres sur la route qui la conduit chez elle. Elle s’en est sortie à chaque fois. La jardinière d’enfants de son fils a eu moins de chance, elle a été tuée.
 
Au colloque, Actuel de la Shoah
 
 
Le 25 mars 2001, au Sénat, lors du colloque sur l’Actuel de la Shoah [2], je n’ai pas voulu parler de toutes ces situations lors de mon intervention.
J’ai juste choisi de me pencher vers les jeunes des Clubs. Pourtant cette « Shoah » se faufile partout dans la langue, dans toutes les générations concernées par l’existence d’Israël. Elle se glisse dans chaque encornure rebelle où elle fourche. Elle s’égrène dans les ruelles confuses où l’homme est l’assassin de l’homme.
Au cabinet de consultation du Makhon Davar*, dans le centre ville de Jérusalem, la fondation Lebel nous a permis de soutenir notre travail auprès des hommes, des femmes, des jeunes et des enfants, victimes de la folie des hommes (Shoah, terrorisme, guerre…).
Nommer ces souffrances, parler de la Haine à l’aube de l’effroi en soi, renouer avec la vie, à Jérusalem ou ailleurs, la tâche est rude.
 
Les villages de la tolérance
 
 
À Beit Ham, dans les maisons de jeunes, nous faisons valoir de sempiternels slogans, « mettre des mots, là où ils manquent… pour apaiser les reflux tumultueux de l’angoisse et de la violence ». Pour accomplir ce propos éducatif, thérapeutique, nous mettons en œuvre des espaces où la parole peut advenir protégée, écoutée, stimulée.
Le club où, chaque jour, plusieurs dizaines de jeunes viennent écouter leur musique, boire leur café, rencontrer leurs amis, faire du théâtre, du sport ou d’autres activités, est planté au cœur de la vie de quartier, pour assurer cette fonction de paroles soutenues de présence sécurisante, d’échange et d’accueil.
Quelquefois, ce dispositif n’est pas suffisant, alors nous ouvrons d’autres espaces, d’autres lieux de rencontres. Comme les « villages de la Tolérance » par exemple. Lorsque les jeunes Israéliens avaient dessiné sur le mur de leur club au début des années 90 la swastika, notre réaction fut révoltée, bouillante. Nous voulions réagir, marquer le coup. Nous voulions aussi nous réconforter.
Comment ce petit groupe d’adolescents israéliens pouvait jouer avec les lames acérées et empoisonnées de ce symbole terrifiant, interdit par ailleurs par la loi israélienne de toute manifestation sur la place publique, sous peine d’amende ou d’emprisonnement ?
Leurs efforts pour effacer et repeindre le mur n’apaisaient pas le questionnement qui avait surgi autour de cette scène de « dérapage » ni dans l’équipe éducative, ni dans le groupe de jeunes.
Notre premier réflexe avait été de nous adresser au musée Lohamé Haguetaot dans le nord du pays, en Galilée, près de Naharya. Ce musée gère Yad Layeled, un espace pédagogique remarquable pour les enfants, afin de les mettre en contact avec ces pages d’histoire reliées à la Shoah.
Parmi les animateurs de l’équipe de Yad Layeled, certains sont d’origine arabe, musulmane ou chrétienne. Ils expliquent aux juifs et aux non-juifs l’impensable attitude de ceux qui ont oublié d’être « homme » et se sont égarés, perdus hors des sentiers de l’humanité.
Une de nos amis, anthropologue chercheur au cnrs, me racontait que lors d’une de ses visites au Yad Layeled avec le groupe du « Village de la Tolérance », elle avait pleuré en écoutant le récit de cette page d’histoire, la Shoah racontée par une jeune israélienne, arabe, chrétienne, palestinienne.
Cette amie avait alors plus de 50 ans. Sa famille et elle-même qui vivaient en France sont passées à travers les mailles du filet de la Gestapo et des milices légitimes de Pétain. Elle n’avait jamais pleuré en se souvenant de cette période, ni en écoutant aucun autre récit s’y référant.
La première fois qu’elle pleura fut donc au moment où cette jeune animatrice, Arabe de Galilée, lui racontait à elle, la juive, la survivante, son histoire. D’où venaient ses larmes ?
Nous avions organisé les villages de la Tolérance depuis 1999 avec l’aide du ministère français de la Jeunesse et des Sports, le Centre de la Paix de Givat Haviva en Israël, le crearc à Grenoble, le Point d’accueil jeunes de Saint-Denis, le café de la Paix et le Centre culturel palestinien de Beit Jalla.
Nous avions promis la discrétion à chaque participant. Dans cette région, la paix est un produit médiatique dangereux, en particulier pour nos amis palestiniens qui risquent de payer ce désir de leur vie.
Notre objectif était de désamorcer, démonter les stéréotypes, les images de démonisation, les clichés archaïques, dressés comme des murailles de feu sur la route de la compréhension mutuelle, d’un côté comme de l’autre.
Nous étions ensemble, une semaine de septembre 1999, douze Palestiniens, douze Français, douze Israéliens au Centre de la Paix de Givat Haviva. Puis les mêmes participants se sont retrouvés, en août 2000, à Beit Jalla, village situé entre Jérusalem et Beit Lehem, placé sous l’autorité palestinienne.
Nous avons parlé de tout. Aussi bien de ce qui nous faisait rire que de ce qui nous faisait souffrir. Simplement, nous avions une règle : nous nous écoutions mutuellement en nous efforçant de ne jamais « confondre » nos histoires. Chacun parlait dans sa langue et nous traduisions. La confusion, la démonisation ou l’angélisation sont comme les poisons du respect mutuel et des identités singulières que nous désirions pendant cette semaine de rencontre préserver et mettre en valeur.
Une semaine de trêve pour s’écouter. Pas de jugement, pas de « hiérarchie » de la souffrance. Nous avons tenté de faire un effort pour recevoir le visage de l’autre et gratter ces masques qui collent sur les rides de nos colères et de nos craintes.
Nous connaissions au moins deux pièges rhétoriques époustouflants, gouffres de tout dialogue entre nous. Celui des Palestiniens tentés de confondre et de substituer leur place de victime avec celle des 6 000 000 de juifs assassinés en Europe, « le vécu de la Shoah, c’est la Neqba, c’est nous, version déjà vue ». Et celui des Israéliens qui, traversés par la Shoah, risquent de se vivre comme les seules vraies victimes de l’histoire. Ainsi que le rappelait Denis Charbit dans son intervention au colloque de l’Actuel de la Shoah, les Israéliens abasourdis, par la Shoah, risquent de devenir sourds à la position de « victimes » de l’autre, dans son histoire spécifique.
Tsvia Walden, pour conclure ce colloque du 25 mars, faisait retour sur un propos tenu à son ouverture par Elie Barnavi, l’ambassadeur d’Israël en France, lorsqu’il affirmait qu’il fut un temps où nous nous sommes appuyés sur cette image du héros juif soldat pour réparer l’image humiliante du faible juif traqué, assassiné en Europe. En ce temps-là, l’héroïsme supposait qu’il était bon de mourir pour sa patrie. Aujourd’hui, commente Tsvia Walden, nous avons besoin d’une armée pour la paix, car ce qui est bon pour le peuple juif, c’est la paix dans sa patrie.
Si les numéros gravés sur les avant-bras des déportés disparaissent petit à petit au rythme des derniers témoins survivant parmi nous, la marque « Shoah », la catastrophe, est encore brûlante de l’intérieur.
Elle réside, discrète ou tonitruante, pudique ou hystérique, au milieu de nos propos dans le conflit du Proche-Orient. Elle se tapit dans nos désirs de vivre et nos peurs de mourir, dans nos rencontres avec la Swastika : jusqu’où peut avancer la haine de l’Autre ? Jusqu’où a-t-elle le pouvoir de pulvériser le lien, la vie ?
 
GLOSSAIRE des lieux de vie cités dans Jérusalem
 
 
Café de la Paix
Café itinérant où se réunissaient avant la seconde Intifada, sur le rythme de deux fois par mois dans nos maisons à Jérusalem, Israéliens et Palestiniens. Un groupe d’une trentaine de participants palestiniens, français, israéliens, débattaient de projets qu’ils envisageaient de mener ensemble (bibliothèque judéo-arabe itinérante, expositions artistiques pour adolescents, jardins d’enfants, maison verte).
Beit Ham
Clubs de jeunes situés dans les quartiers défavorisés et au centre ville de Jérusalem. Ces clubs accueillent des adolescents souvent marqués par la rupture sociale ou le mal de vivre.
Chaque club accueille de 60 à 100 jeunes avec une équipe de quatre à cinq animateurs formés à la psychothérapie institutionnelle et à la prévention spécialisée dans le centre de formation d’éducateurs spécialisés de l’Institut Beit Ham à Jérusalem.
Makhon Davar
Centre de consultations à Jérusalem créé par trois psychothérapeutes et analystes francophones, Laurence Kaplan-Dreyfus, Claude Benassouli et Henri Cohen-Solal.
Le centre accueille beaucoup d’enfants et d’adolescents en collaboration avec la Fondation Cid-Lebel de la fjf et mène depuis trois ans un travail thérapeutique auprès des populations victimes de traumatismes de guerre et celles issues de la Shoah.
 
NOTES
 
[1] Les noms de lieux marqués d’un astérisque sont définis dans le glossaire en fin d’article.
[2] Voir notre compte rendu, Le Coq-Héron, n° 167, par Corinne Daubigny.
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