Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 143 à 150
doi: 10.3917/cohe.170.0143

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no 170 2002/3

 
Alexandrie
 
 
Au titre d’une métaphore, je voudrais tout d’abord rappeler qu’une Alexandrie s’est construite au début du siècle sur des principes qui peuvent nous aider à penser le thème qui nous occupe. Cette société trouve son apogée vers les années 1930/1940 et sa renommée en Méditerranée tient pour une part à la notion de cosmopolitisme. Les différentes communautés qui la composent, grecques, arméniennes, italiennes, juives, coptes et musulmanes, minorités catholiques romaines, chrétiens orthodoxes, etc., étaient représentées au conseil municipal de la ville et se partageaient les métiers. En somme, ces communautés avaient adopté en cette période particulière de l’histoire de l’Égypte, où la présence de l’État est encore lointaine sinon absente, le principe d’une altérité solidaire.
Quand le nationalisme égyptien émerge après la Deuxième Guerre mondiale, les communautés vont perdre une grande partie de leurs prérogatives, puis la situation politique va s’envenimer avec la nationalisation du canal de Suez entraînant un exode massif des communautés juive, arménienne et grecque au milieu des années cinquante.
Ce sera la fin de cette société riche d’un certain savoir-faire, y compris pourrait-on dire avec la folie, car la pondération qu’opéraient entre elles les communautés, hors de toute régulation étatique, garantissait un principe de tolérance. En somme, chacun se sera trouvé dans cette société où l’État est lointain en opposition distinctive par rapport à l’autre et ce « tout structuré [1] » sonne comme une métaphore active de la psychothérapie institutionnelle, celle précisément que nous avons à inventer aujourd’hui à l’échelle géographique d’un secteur.
 
La psychothérapie institutionnelle de secteur
 
 
Notre idée n’est pas de combattre l’État (vaste programme !) mais de montrer que sa présence est toujours contemporaine d’une forme particulière de discours qui se signale par l’indigence, voire l’anonymat de ses énoncés : R-mistes, handicapés, toxicomanes, population à risques, sdf , etc., sont parmi les plus courants de ces énoncés, où la souffrance du sujet est aussi sémantique parce que les mots qui le représentent ajoutent à sa dépossession. On ne peut que stigmatiser cet aspect de la modernité actuelle par la fragmentation qu’elle suppose et par la négation qu’elle entretient. À l’inverse, notre souci doit être de préserver, voire de réveiller autant le sujet que l’Autre dans la construction de ce qui pourrait s’appeler une psychothérapie institutionnelle urbaine, utilisant le cadre ou mieux le contenant du secteur comme argument thérapeutique ; du lien pourrait alors s’effectuer entre les lieux psychiques et les lieux institutionnels où exercent les équipes chargées d’animer les cmp, cattp, maison thérapeutique, appartements associatifs, lits de crise à l’hôpital général, etc. Ces lieux n’ont de sens que par la pugnacité de chaque équipe à faire valoir la singularité de son travail. En évitant d’hystériser les différences, il s’agit principalement de rechercher une modulation pour que des disjonctions subjectives se produisent d’un lieu à un autre, c’est-à-dire à terme pour rendre possible une entame de la fixité psychotique, de sa compacité et de sa persévération. C’est dire à quel point une solidarité de l’ensemble est nécessaire pour ouvrir cet espace intime du sujet et le préserver d’un discours anonyme. La méthode doit concerner l’existence psychotique plutôt que la maladie psychotique et doit mettre idéalement en fonction plusieurs équipes pour chaque patient (cmp + cattp + maison thérapeutique par exemple). C’est dire que le modèle médical n’est pas le plus adapté ; en réalité, il y a le souhait dans le fonctionnement qui est proposé ici d’une redistribution radicale du cadre thérapeutique, l’enjeu étant de mettre à mal le système binaire intra/extra en privilégiant au contraire une pérégrination entre plusieurs lieux ; cette ré-invention du cadre devrait permettre à terme, s’agissant de la psychose, d’éviter une identification massive, de feuilleter le narcissisme et d’apaiser autant que faire se peut les questions liées à l’identité ou à l’origine.
En effet, dans les textes officiels qui le régissent, le secteur n’est pensé que comme la contrepartie de l’hospitalisation, alors que le but à atteindre, me semble-t-il, est la mise en place d’une constellation de structures, pour que le travail dit « de secteur » ne s’origine plus immédiatement de l’hôpital. C’est la notion d’origine qui, dans son principe, est mise à la question pour subir un déplacement qui appelle l’originaire à s’y substituer et à prendre le pas. Que l’originaire se substitue à l’origine veut dire aussi que ce contenant appelé secteur devient véritablement thérapeutique dans son intention et sort de ce discours à la fois fonctionnel, comptable et finalement administratif dans la sémantique duquel il est trop souvent pris.
Cette façon de poser le problème ne fait donc pas non plus du cmp le centre organisateur, afin de ne pas reconstruire un centre de gravité qui serait, dans cette hypothèse, encore trop lié à la logique médicale ; en réalité, cette méthode permet de sortir d’une logique de la représentation et amène avec elle une autre logique plus proche de la logique de l’inconscient. À la limite, la visée de cette organisation n’est plus seulement matérielle puisqu’il s’agit de travailler, d’invoquer autant que de construire un lieu psychique qui dans la psychose n’est pas advenu à pleine efficience.
Pour introduire ce lieu psychique, il est nécessaire de revenir à la visée freudienne d’une correction après coup du refoulement originaire [2], visée que Freud assigne à la cure analytique en ne précisant pas outre mesure comment il conçoit cette modification. Se peut-il que ce refoulement dit originaire, c’est-à-dire ce lieu en soustraction qui donne à la parole du sujet son appui, puisse, concernant des patients psychotiques, être reconstruit ? C’est ce que je propose de considérer.
On peut comprendre alors que l’enjeu d’une psychothérapie dans ce contenant appelé secteur n’est plus de quitter l’origine, autrement dit l’hôpital psychiatrique ou tout autre lieu de l’ensemble, mais, en travaillant sur l’originaire, de poser les choses différemment ; de même, la sortie ne s’identifie plus à la guérison ; il n’y plus de finalité assignée ou d’adéquation entre les lieux et la notion de guérison mais une modulation où il est plutôt question du temps subjectif dans lequel se trouve un patient en relation avec le lieu qui l’accueille ; finalement, il s’agit d’appréhender un savoir-faire avec la psychose par la pratique de plusieurs lieux institutionnels (dont éventuellement l’hôpital psychiatrique).
Cette grammaire institutionnelle qui s’écrit entre plusieurs lieux veut aussi produire, à la faveur de son articulation, une fiction théorique inédite dans son principe : chaque fois qu’un patient quitte une structure pour une autre, il sera question d’un temps de refondation ou encore d’une conquête de l’inconscient (comme on le dit des parts de marché !). Cette conquête favorise une élaboration psychique qui, selon un principe général, réintègre de l’objet pour se déprendre du signifiant et permet de sortir de la confusion précédente du temps de crise là où l’inconscient bien qu’à livre ouvert ne permet aucune lecture ; autrement dit, ce mouvement se caractérise d’une prise en compte de l’inconscient dans le mouvement qui l’engendre et doit produire à terme un refoulement, c’est-à-dire, dans la visée freudienne, une correction après coup du refoulement. Ajoutons aussi concernant la psychose que le terme de refoulement reste ambigu ; en effet, si pour une part il consiste à travailler avec le délire et à le considérer comme la seule façon de faire face à l’irruption de l’angoisse et à la néantisation, il peut prêter à confusion avec une autre face du travail à mener qui cherche, à la faveur d’une perlaboration qui se construit entre plusieurs lieux, à produire au contraire une soustraction, une négativité pourrait-on dire, voire une méconnaissance consentie ; c’est dans cette perspective qu’il faut travailler pour faire naître une relation à l’inconnu qui soit enfin supportable.
Un grand pas serait alors franchi, s’agissant de l’identité, à ne plus vouloir la combler au prix fort, délirant, d’un signifiant ultime ; un pas qui ferait place à une identité faite plus banalement de bric et de broc.
S’agissant de ce temps de refondation, Freud nous a légué un modèle universel pour penser le ou les temps de refondation : que les hommes aient pu mettre en acte le meurtre du père de la horde [3], puis sa dévoration cannibalique, aura produit un nouveau lien entre eux, lien qui conjugue le social et le culturel dans le langage lui-même ; telle est la refondation première. Certes il s’agit d’un mythe, à travers lequel s’appréhende du réel, mais ce mythe permet à mon sens une application et des transpositions tout à fait quotidiennes, à condition d’en saisir le vif au-delà du représentable comme l’indice d’un changement de registre du conscient à l’inconscient, bref de le considérer comme une métaphore de ce qui passe à l’inconscient – c’est-à-dire, en suivant le mythe à la lettre, le père ou plus exactement du père.
C’est grâce à ce déplacement que s’inaugure une nouvelle socialité ou plus simplement une socialité possible ; parce que le père qui passe à l’inconscient est celui qui symbolise l’arbitraire, la toute-puissance et la tyrannie des pulsions ou encore l’envers du partageable sous toutes ses formes et c’est bien ce que symbolise aussi la psychose.
En somme plutôt que d’insister sur le meurtre dans ce qui advient dans tout temps de refondation, il faudrait parler de refoulement à l’œuvre et de conquête de ou en l’inconscient ; l’énigme de l’originaire, sa béance devenant un peu plus supportable à la mesure de cette conquête.
On pourrait aller plus loin dans l’analyse des solutions que l’homme met en œuvre en relation avec ce lieu en soustraction que représente l’originaire et travailler une clinique de l’originaire en relation avec la structure ; en effet, tout ce qui touche à l’identité pourrait trouver ici un développement dans la mesure où l’identité se construit fondamentalement autour d’une béance, ce que la solution psychotique tente de combler par le délire ou par une identification non négociable alors que la névrose y cale tant bien que mal la solution du fantasme ou du narcissisme de la petite différence. (Ces questions nous renvoient à Alexandrie de l’ancienne époque où toutes les communautés étaient représentées au conseil municipal, sans hégémonie de l’une d’entre elles.)
Si la question de l’originaire se rejoue sur le secteur, c’est dans la mesure où chaque fois qu’un patient change de lieu de prise en charge, délaisse ses premiers soignants et parvient à s’arracher à ceux qui sont aussi ses premiers tuteurs, il témoigne d’un refoulement à l’œuvre en lui, refoulement dont on peut dire qu’il inscrit peu ou prou du père (totémique en lui !) dans le registre de l’inconscient ; on peut dire alors que le geste s’allie à la parole énonciative et que le mouvement qui fonde ici du sujet dans une pérégrination à plusieurs lieux est propre à la psychose ; comme si l’adhérence au signifiant, la compacité du discours psychotique étaient prises en compte dans la direction de la cure sectorielle. En premier lieu par le cadre où l’accent est mis dans le mouvement d’un lieu à l’autre comme pour produire et souligner de l’écart et ce, sans charger explicitement du côté de l’interprétation ; en somme, pour produire de l’entendement à cet endroit comme si l’un des enjeux était de donner acte à cette impossibilité de discerner entre un dire et un geste, tout en favorisant un advenir en ce sens. C’est ce mouvement fait de scansions qui se veulent signifiantes qui doit produire à terme de l’intime supportable.
On pourrait invoquer ici, en prenant le risque du paradoxe, l’instabilité psychomotrice chez l’enfant par l’intérêt que peut susciter une des faces de sa signification ; il est classique de remarquer, lorsque ce symptôme insiste chez l’enfant, une destructivité des parents entre eux ne permettant pas à l’enfant de fiabiliser ce lieu de l’Autre comme garant du pacte ; parole et langage sont alors décrédibilisés et l’enfant n’a de cesse de bouger à la recherche précisément d’une stabilité qui ne peut venir que de l’abri, de l’espace intime qui se constitue dans le champ de l’Autre ; or ce mouvement incessant peut être considéré comme une forme de psychose en acte ; il montre la nécessité de préserver un dire jusqu’à son adresse pour que de la transmission ait lieu. C’est aussi ce qui est recherché dans la ronde sectorielle d’une structure à l’autre et d’une équipe à l’autre conçue, comme je le développerai plus loin, comme un exercice qui mime la structure grammaticale de l’inconscient. On pourrait résumer l’esprit de ce travail comme relevant d’une écologie de l’adresse dans le double sens de l’interlocuteur qui écoute et de l’Autre qui infuse (c’est-à-dire en recréant de l’intime supportable).
En définitive, il me semble que Freud lit dans le mythe du père primitif la condition d’une nouvelle socialité : n’est-ce pas ce que nous recherchons aussi dans ce mouvement concerté entre plusieurs structures sectorielles ? C’est pourquoi nous avançons à partir de l’hypothèse freudienne que tout changement de lieu qui s’assortit nécessairement d’une création de liens conduit à une refondation à laquelle le collectif soignant va se trouver mêlé. La voie nouvelle, par le refoulement qu’elle suppose à l’endroit de la précédente, souligne qu’il peut exister un lieu du Père actif par la dette symbolique qu’il entretient et qui contribue à l’effectuation d’un temps de perlaboration. Ce lieu psychique reste a priori inaccessible à la psychose ; il est pourtant l’enjeu de cette grammaire institutionnelle qui cherche par la pratique des lieux-psy à lui donner réalité et à produire cette correction après coup du refoulement dont parle Freud.
Au total, le mythe freudien permet de penser un nouveau lien social qui se reconduit ou qui est remisé autant de fois qu’il est nécessaire par l’engagement thérapeutique de chacun et qui concerne alors autant les malades que le collectif soignant ; en définitive, le thérapeutique apparaît comme une œuvre partagée entre soignants et soignés.
 
L’engagement thérapeutique
 
 
L’engagement thérapeutique, je viens de le souligner, procède d’une éthique qui privilégie l’intérieur, l’intime pour atteindre à cet intime supportable où les voix font un peu moins intrusion : espace intérieur d’autant plus difficile à préserver qu’il s’agit d’articuler entre elles des équipes liées à des structures disséminées géographiquement. Cet espace intérieur se heurte à de nombreux obstacles et doit faire face en premier lieu à « la pente du persécuteur ». En effet, toute la difficulté du thérapeutique est de rapatrier dans chaque structure soignante l’élaboration d’une causalité qui lui échappe sans cesse et que chacun a trop tendance à identifier, à concrétiser, en un persécuteur (au dehors !). Le cadre que nous construisons, ce contenant à plusieurs lieux, est d’autant plus vulnérable à ce symptôme que les différentes équipes doivent construire cette altérité solidaire qu’évoquait si bien Alexandrie, mais peuvent tout aussi bien basculer dans la pensée persécutrice en accusant l’Autre structure… Plus généralement, les résistances trouvent un appui complice dans cette « pente du persécuteur » représenté pêle-mêle par les tutelles, l’administration, le malade hors secteur, le malade sans domicile fixe, autant de projections régulièrement convoquées à cette place persécutrice. Le mécanisme projectif est, peut-on dire, une maladie endémique des relations humaines et c’est pourquoi l’engagement thérapeutique suppose comme enjeu fondamental ce dessein de l’intérieur, lieu d’élaboration psychique où la causalité cherche à ne pas s’incarner mais à faire advenir une place vide, non pas le vide mais un vide ; voilà qui peut faire écho à tout ce qui précède sur l’originaire.
Je m’attacherai maintenant à commenter deux principes théoriques qui s’ajoutent et se déduisent de ce qui précède : la dispersion du centre et le principe de ternarité.
 
La dispersion du centre
 
 
C’est, me semble-t-il, la condition préalable, le seuil minimal absolument indispensable qui permet, après coup, de faire fonctionner les différents lieux-psy en autant d’adresses disséminées dans la ville. La dispersion du centre cherche d’abord à transformer la masse hospitalière en un lieu vivant articulé aux autres structures ; il s’agit donc de relier l’unité d’hospitalisation comme un élément de l’ensemble avec l’idée à terme qu’il participe à la dispersion. Construire un réseau suppose une certaine déperdition au sens de la masse, d’allégement pour créer une forme de lien entre les lieux psy où chaque structure s’apparente à une lettre participant au langage commun.
À l’inverse, hors scène ou hors langage est la chronicité qui consisterait à assister en silence à la mort psychique du sujet. Le désir du collectif soignant est de ramener à un langage toutes les inerties, ces non-lieux, ces non-événements qui sont les manifestations les plus quotidiennes de la chronicité institutionnelle. C’est ce que permet un peu mieux, me semble-t-il, ce contenant à plusieurs lieux où l’exigence de ce qui est à faire et à défaire est inlassablement ressentie.
Où est le lest, me dira-t-on, où est la direction ? Or le seul lest à viser dans le traitement de la psychose est ce lieu immatériel du refoulement originaire garant d’une certaine stabilité entre les mots et les choses. Ce que visent ces parcours fondamentalement inachevés où la masse de telle structure n’excède pas dans son voisinage la prochaine, c’est d’abord une mobilité de l’ensemble ; cette mobilité est à entendre comme une plus grande disponibilité des équipes et comme le contrepoids indispensable à l’inertie, à l’apragmatisme, à la consistance imaginaire de la psychose. La dispersion du centre a pour but d’aménager une place vide, un creux plutôt qu’un centre, de telle sorte que soit symbolisé ce lieu en soustraction appelé refoulement originaire qui magnétise l’ordonnancement d’un discours et donne appui à la parole dans le sens d’une énonciation [4].
L’hôpital psychiatrique, dans sa version asilaire, fut, il n’y a pas si longtemps, ce signifiant ultime de la folie. Trop centré au sens de la géométrie ou au sens de la masse, il ne permettait plus de lever l’interdit de penser ; alors que lorsqu’il est relié au dispositif, il retourne à la scène et permet, associé aux autres structures, de dessiner cet intérieur sans lequel les lieux-psy dans la ville perdraient leur vocation thérapeutique. Mais le même raisonnement doit pouvoir s’appliquer aux différentes structures qui désormais composent le cadre thérapeutique (cmp, cattp, appartement thérapeutique, appartement associatif, Centre de crise) même si les textes les plus récents font du cmp le lieu d’organisation du service. On aura compris que l’organisation que nous privilégions est d’éviter qu’un signifiant-maître ne vienne obturer l’engagement thérapeutique en donnant soit trop de sens, soit trop d’adéquation à ce qui doit rester plus proche d’une danse entre les mots et les choses, entre les symptômes et la réponse qui leur est proposée jusqu’à l’obtention d’une forme d’apaisement. Si, comme le souligne Lacan, un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant, alors l’organisation qui se dessine entre les différents lieux-psy que nous décrivons mime cette grammaire de l’inconscient d’un lieu à l’autre. Le désir du thérapeute est ici que cette grammaire produise une inscription.
 
La ternarité
 
 
L’hymne à cette série constructive ne suffirait pas à cette pratique analytique du secteur si le principe de ternarité n’était pas un principe fondamental à prendre en compte.
Nous utilisons désormais un appartement thérapeutique comme lieu tiers dans la ville, capable de s’interposer lorsqu’il s’agit de produire de l’après-coup ou lorsqu’il s’agit de déplacer un conflit devenu trop sensible, soit entre la famille et un patient, soit encore pour reconstruire autrement une histoire institutionnelle en impasse ; parfois il s’agit simplement de quelques jours passés pour des malades qui sont pris en charge par des familles au titre de l’accueil familial thérapeutique. L’appartement thérapeutique renvoie alors à une césure chargée de produire de l’après-coup ; son indication se fait aussi fréquemment dans le prolongement d’une hospitalisation et sa visée est alors de permettre une reconstruction des liens sociaux avec l’idée déjà commentée plus haut de produire un refoulement.
En définitive, la pratique en réseau suppose que plusieurs équipes aient eu à prendre en charge le même patient. On peut appeler « lieu tiers » toute structure qui permette d’échapper à la binarité constitutionnelle (si on peut dire !) du secteur. En effet, celui-ci a d’abord été pensé à partir du dehors/dedans entre l’hôpital et le secteur et c’est cette logique encore appelée intra/extra qu’il convient de transformer radicalement. Ainsi l’appartement thérapeutique, mais aussi le cattp, mais aussi parfois une hospitalisation dans les lits de crise de l’hôpital général peuvent être convoqués à cette place du lieu tiers, dont le but finalement est d’offrir aux patients un lieu d’élaboration dans une série inachevée.
Concernant l’appartement thérapeutique lui-même, il a fait suite dans notre histoire institutionnelle à ce que nous avons appelé pendant un temps « Unité d’élaboration psychique [5] ». Celle-ci cumulait plusieurs effets :
  • des effets subjectifs par le phénomène d’énigme que cette unité suscitait ;
  • une invention à partir du réel de la psychose ayant conduit à des ouvertures inédites dans les projets ;
  • des effets discursifs difficiles à quantifier en tant qu’ils participent de la légende institutionnelle.
C’est ainsi que de nombreux patients psychotiques ont pu retrouver, voire pour certains inaugurer, une existence largement arrimée sur les lieux-psy de la ville. Le ferment du lieu tiers lève l’interdit de penser. Il permet d’ouvrir ce que l’on pourrait appeler un espace du sujet au-delà de la relation soignant/soigné et participe de cette conquête de l’inconscient déjà décrite plus haut.
Actuellement l’unité d’hospitalisation se limite à un travail avec une quinzaine de patients, ce qui justifie le principe énoncé plus haut d’une sorte d’équivalence des structures entre elles. Finalement, l’unité d’élaboration psychique aura permis le désenclavement de l’hôpital, et aura permis qu’une théorie de la pratique sectorielle soutienne les projets du collectif soignant. Entre délire et théorie, la marge, comme le soulignait Freud, n’est pas très grande puisque la pensée elle-même procède d’une amorce hallucinatoire [6] !
 
Conclusion
 
 
À réduire à l’essentiel cette théorie de la pratique, il s’agit fondamentalement de privilégier les liens plutôt que les lieux, ce qui veut dire, pour le travail de psychothérapie institutionnelle, qu’il faut arriver à un point d’ambivalence de chaque équipe par rapport au lieu auquel pourtant elle donne identité. Ce point d’ambivalence signifie que nous avons à combattre la propension communément partagée à nous approprier les lieux, à y introduire notre propre économie pulsionnelle et à produire le plus souvent inconsciemment un interdit de penser ou pour le moins un point aveugle.
C’est la motivation soignante à produire des liens et à analyser ces liens qui reste l’élément décisif dans l’exercice de la psychiatrie publique telle que la méthode psychanalytique nous y engage. L’idée d’un contenant à plusieurs lieux n’a d’autre intérêt que d’inclure un principe de mouvement dans une série nécessairement inachevée. Ce principe conforte l’idée d’un inconscient dynamique qui produit de l’entendement à la faveur de son mouvement et qui cherche inlassablement à porter l’originaire aux commandes. D’autre part, cette polyphonie des structures et des équipes permet de déplacer les enjeux de hiérarchie trop souvent figés par la binarité ambiante : soignant/soigné, dehors/dedans, intra/extra ! Enfin, il apparaît que l’identité ne saurait être figée en un seul signifiant qui ramasserait en quelque sorte la mise ; l’identité finalement est faite de bric et de broc ; c’est précisément ce que la structure psychotique ne supporte pas en lui opposant le délire. C’est dire à quel point il s’agit de travailler entre cuir et chair pour faire de la psychanalyse une science de l’inscriptible en même temps qu’un art thérapeutique.
 
NOTES
 
[*] Guy Dana, psychanalyste, chef de service/secteur Longjumeau.
[1] Selon l’expression de Tosquelles et Poncin.
[2] S. Freud, la correction après coup du processus de refoulement originaire… serait donc l’opération proprement dite de la thérapie analytique. Cf. « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », dans Résultats, idées, problèmes, puf, p. 242.
[3] S. Freud, Totem et tabou, puf.
[4] G. Dana, « Au-delà de l’endogamie psychiatrique », dans L’information psychiatrique, n° 4, 1996, p. 27.
[5] De 1992 à 1994.
[6] S. Freud, L’esquisse d’une psychologique scientifique, puf.
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G. Dana, « Au-delà de l’endogamie psychiatrique », dans L’i...
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