Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 154 à 160
doi: 10.3917/cohe.170.0154

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Lectures

no 170 2002/3

Janine Altounian, La survivance. Traduire le trauma collectif , Préface de Pierre Fedida Postface de René Kaës, Paris, Dunod, 2000, collection « Inconscient et culture ». Écrire pour assumer l’héritage d’un génocide

Qu’est-ce que la survivance, terme qui m’était venu lors d’un commentaire que j’avais écrit sur le premier livre de Janine Altounian [1] ? Elle en donne elle-même la définition dans l’introduction de ce livre-ci, qui porte ce néologisme pour titre : « On pourrait appeler “survivance” la stratégie inconsciente que les survivants d’une catastrophe collective et leurs descendants mettent réciproquement en place, pour reconstruire sur pilotis les bases précaires d’une vie possible parmi les “normalement” vivants du monde où ils ont échoué [2] » et un peu plus loin : « La survivance désignerait ainsi la nécessité d’une vie à rebours, visant non pas à réparer les ancêtres – ce qui reste proprement impossible –, mais à leur faire symboliquement don en soi des conditions d’une parentalité psychique d’après coup, là où tout moyen d’en exercer une leur avait été retiré [3]. »
Ce deuxième livre, paru dix ans après le premier, est constitué, lui aussi, par la mise en forme d’un certain nombre d’articles publiés au cours de ces dix dernières années. Mais, si les préoccupations centrales de l’auteur restent les mêmes, on note pourtant une évolution certaine d’un livre à l’autre.
En effet, elle avait présenté le premier comme un travail d’élaboration et de terminaison de deuil. Celui-ci réunissait des textes écrits sur une quinzaine d’années, formant un cercle autour du Journal paternel qui faisait le récit des souffrances endurées au cours de la déportation subie par lui-même et ses proches. Il représentait alors pour elle l’érection symbolique d’un monument funéraire à son père, ainsi qu’à tous ces morts laissés sans sépulture sur les routes du génocide arménien de 1915.
Cette fois-ci, poursuivant la même méthode de travail, ce qu’elle a appelé une écriture par déplacement, j’y reviendrai plus loin, elle a acquis plus de maturité et de sérénité. On sent comme une réconciliation avec ses images parentales, alors que précédemment celles-ci apparaissaient comme devant être restaurées.
La première remarque que je ferai concerne les circonstances dans lesquelles ces deux écrits ont été publiés, circonstances qui, chaque fois, se rapportent à des éléments de la réalité politique. On se souvient, en effet, que ce qui avait présidé à la publication du Texte paternel, cet élément central de son premier livre, qui fut, dit-elle, le facteur qui la contraignit à écrire, avait été la violence d’un acte terroriste survenu dans la réalité de la vie quotidienne parisienne (la prise d’otages au consulat de Turquie en septembre 1981).
Ce qui inaugure ce livre-ci, c’est une réflexion portant sur la réaction qui fut la sienne à l’annonce du vote, le 29 mai 1998, par l’Assemblée nationale, de la Loi reconnaissant le génocide arménien perpétré par les Turcs en 1915.
C’est déjà sur ce point que peut se sentir l’évolution d’un livre à l’autre. Dans le premier, elle insistait sur l’importance, à ses yeux, que représenterait la reconnaissance officielle de ce génocide par la France. Mais, la reconnaissance une fois accomplie, dans un premier temps sur un mode certes un peu bancal, puisque le Sénat s’est, quant à lui, tout d’abord refusé à voter cette loi, elle réalise alors que, contre toute attente, cette reconnaissance ne la réjouit d’aucune façon. Cela renforce à ses yeux encore un peu plus l’absurdité de cette situation qui impose qu’une loi soit votée pour reconnaître des faits qui ont eu lieu et dont pourtant la communauté internationale continuait à nier l’existence. Or, la présence même d’une importante diaspora arménienne en France, notamment, ne trouve sa raison d’être que de ce fait.
D’autre part, l’écart de temps entre la reconnaissance par l’Assemblée nationale et celle effectuée par le Sénat (la reconnaissance définitive par l’Assemblée nationale date donc en fait seulement de janvier 2001) peut laisser croire que tout se passe comme si la réalité d’un événement dépendait des orientations politiques des élus votant les lois !…
« S’il fallait en arriver à un projet de loi pour proclamer une vérité qui nous constituait, c’était donc bien le mensonge qui avait été jusqu’à présent la norme [4] ! »
Ce livre est composé de deux parties différentes.
La première, intitulée « Les survivants sont encombrants », interroge les effets de la « survivance » sur les descendants de ces survivants. Elle montre comment la nécessité impérieuse d’assurer la survie et la transmission de la vie, en réalité, ne fait que transmettre une vie biologique associée à une non-vie psychique, de laquelle il est très difficile de revenir. Janine Altounian, pour quitter ces lieux de mort, a d’abord entrepris une psychanalyse, et ce livre témoigne d’une façon très touchante et encore plus élaborée que le premier de ce travail analytique qui a précédé puis accompagné le travail de l’écriture.
La deuxième partie, « Écrire pour inscrire un meurtre muet », aborde de façon très approfondie la question de l’écriture, de cette écriture absolument nécessaire pour, non pas « simplement » survivre, mais vivre dans la descendance de ces survivants à une extermination programmée, c’est-à-dire pour quitter le domaine de la « survivance » et accéder à la vie. Il s’agit là de poser les conditions de la subjectivation pour ces descendants.
Or, si ce thème était déjà largement présent dans son premier livre, il me semble que, cette fois-ci, J. Altounian nous révèle quel travail de prise de possession de son lieu, celui de l’écriture, s’est effectué pour elle, en elle. De là vient sans doute cette impression d’une plus grande sérénité dont j’ai parlé plus haut et d’une réconciliation avec ses ascendants.
Ma remarque suivante portera justement sur la question de l’écriture et la façon dont elle est mise au travail. La méthode d’écriture et d’élaboration reste la même que dans le livre précédent : elle consiste, pour l’auteur, à s’appuyer sur les textes de nombreux auteurs, arméniens, juifs, pieds-noirs… qui, de différentes façons, parlent de ce qui réveille en elle des points traumatiques analogues et qui lui servent de point d’accrochage pour chercher comment peut être mené le travail de prise de possession de l’héritage transmis par l’histoire familiale. Ce qui renvoie à cette phrase de Goethe, deux fois citée par Freud : « Ce qui te vient de tes pères, acquiers-le pour le posséder. » C’est bien cet exercice-là, repris pour son compte par Freud et qui me semble exemplaire pour illustrer ce qu’est le processus analytique, que Janine Altounian met en application et dont elle nous fait part. Et elle démontre comment l’accomplissement de ce travail est la condition essentielle pour devenir enfin le sujet de sa propre histoire.
Elle réalise un travail d’exploration de ces textes, particulièrement orienté donc vers ce questionnement sur l’écriture, et ce, dans une réflexion constamment mise en écho d’un travail analytique. Il s’agit de ce qu’elle a appelé, comme je l’ai évoqué plus haut : « Une écriture par déplacement du lieu d’énonciation [5] » ou encore « une écriture à deux frayages, l’économie de cette doublure permettait de contenir le témoignage d’une expérience traumatique à la fois différente et semblable à la mienne, qui, ainsi, se trouvait mise en perspective par le champ invisible de mon ailleurs [6] ». On comprend ainsi l’importance fondamentale, voire fondatrice pour elle, d’appuyer son écriture sur celle d’autres auteurs.
Lors des échanges qui eurent lieu dans la suite de la sortie de son premier livre, il avait souvent été question du statut de cette écriture par rapport au travail de l’analyse : « Restes inanalysables, produits de la résistance, acting out, transferts latéraux… ? Tu dis que cette écriture a eu pour toi une fonction d’exorcisme, de conjuration, qu’il s’agissait d’écrire “l’impossible à dire” et surtout que ce fut une écriture sous contrainte. Tu n’aimes pas écrire, comme tu le dis dans le texte “Une Arménienne à l’école”, mais cette nécessité s’est imposée à toi. “Expulser le néant, tenter son refoulement, c’était pour moi rendre public le Texte paternel sans l’existence duquel, probablement, je n’aurais jamais été condamnée à devoir en écrire d’autres.” Voici ce que tu nous dis ce soir [7]. »
Elle nous montre qu’à l’évidence aujourd’hui, dans ce nouveau livre, elle a beaucoup avancé sur cette question. C’est notamment le thème central de toute la deuxième partie du livre. Cette écriture, qu’elle qualifie entre autres comme la mise en place d’un « espace transitionnel », est non seulement ce qui va participer au processus de subjectivation, mais aussi, en réinstituant le transgénérationnel, va dans le même temps instaurer la place de l’autre, de l’étranger en soi et en dehors de soi. C’est en ce sens, en effet, que ce type d’écriture, dont le terme emprunté à Winnicott illustre parfaitement quel est son rôle, trouve tout à fait sa fonction dans la structuration du sujet. Il apparaît clairement que pour cette mise en place, le travail de l’analyse ne suffisait pas à lui tout seul. Il y fallait ajouter celui de l’écriture.
Et si cette remarque est vraie pour J. Altounian qui l’exprime de façon exemplaire, je pense qu’elle l’est également pour chacun d’entre nous, analystes, car, sinon, pourquoi aurions-nous à ce point besoin d’écrire ? C’est par l’écriture que chacun prend à son compte et en son nom propre ce que l’analyse lui a fait découvrir. C’est la façon de poursuivre plus loin ce travail, et d’en témoigner devant les autres. Même si je suis d’accord avec elle, lorsqu’elle rapproche « délibérément, sinon dans leurs effets du moins dans leur fonction, les mots de l’analyste et ceux de l’écrivain, qui les uns comme les autres, s’agissant d’une perlaboration de l’expérience traumatique, ne sont que des ponts fragiles – mais les seuls possibles – jetés au-dessus d’elle [8] », il me semble important néanmoins de repérer à quel point elle démontre qu’écrire est un pas de plus, fait dans le sens de la poursuite du processus de l’analyse.
Mais ce pas de plus, elle l’explicite également autrement. Il s’agit d’une part de la mise en acte dans le social des « effets politiques du travail analytique [9] ». D’autre part, par la révélation publique de la réalisation d’un travail intérieur, de ce qui a été conquis dans l’intimité de l’analyse, est mis en œuvre ce qui permet de sortir de la honte. Car c’est dans la honte qu’a été plongé celui à qui a été transmis le sentiment d’une illégitimité à être en vie, du fait même de la condamnation à l’inexistence, sentiment qui place le survivant dans une situation de clandestinité, transmise bien sûr à ses descendants, « clandestinité du corps et du Nom [10] ». Je reviendrai plus loin sur cette question de la honte.
Par ailleurs, cette écriture est « doublement transgressive [11] », dit-elle. C’est ainsi que s’inaugure pour elle le passage à l’écriture. Par la transgression, dans le même temps, du respect filial dû à ce père et à ses ancêtres assassinés dans le silence du monde, respect qui imposerait de maintenir et de transmettre ce silence, et vis-à-vis du pays d’accueil, puisque la publication du journal paternel était explicitement présentée comme une approbation à l’acte terroriste accompli à Paris.
Enfin, l’écriture est également repérée comme une procédure d’héritage, comme la révélation publique du processus de prise de possession de cet héritage, et comme le témoignage du travail qu’il a été nécessaire d’accomplir pour ce faire. De multiples autres thèmes ont bien sûr accroché mon intérêt et je n’en citerai que quelques-uns.
Une question, par exemple : « Qu’est-ce que parler en son nom [12] ? » Cela pourrait paraître une question banale, souvent ressassée dans nos milieux analytiques. Pourtant, elle prend une coloration tout à fait particulière quand on la pose dans le contexte où se situe J. Altounian, à savoir dans celui d’une appartenance à la descendance de survivants à une extermination programmée. Car, pour faire face au double traumatisme collectif que représentent d’une part l’extermination elle-même et d’autre part la dispersion des survivants dans des « pays complices des dénis et silences de la Realpolitik [13] », des mécanismes de survie sont mis en place de façon collective, par exemple celui qui consiste à se souder face à la persécution, qui entrave alors « les processus de différenciation et d’altérité [14] ».
Or, il est particulièrement difficile de prendre le risque de se désolidariser de tels mécanismes, même si c’est la seule condition qui puisse permettre l’énonciation d’une parole propre, à la première personne.
Le style de J. Altounian suscite plusieurs réflexions. Tout d’abord, dans sa façon d’écrire, elle témoigne d’une parfaite connaissance de la langue française et d’une grande aisance dans son maniement. Autrement dit, ce que je soulignais à propos de son premier livre au sujet du style [15] reste vrai. Ainsi cette capacité, notamment celle de trouver les mots qui représentent métaphoriquement si justement ce qu’elle veut dire, renvoie à tout ce qu’elle dit dans son premier livre sur l’importance, pour l’exilé, d’acquérir la langue du pays d’accueil. Ceci, d’ailleurs, révèle, peut-être paradoxalement, son origine, car peu de Français de souche possèdent une telle richesse de vocabulaire ainsi que cette capacité de bien écrire et de bien parler le français !…
La deuxième remarque sur le style, c’est qu’il révèle aussi à quel point son activité passée d’enseignante de langue (allemande) et son activité actuelle de traductrice (Œuvres complètes de Freud) s’inscrivent dans sa propre problématique d’insertion dans la culture du pays d’accueil et du travail sur les mots.
D’ailleurs, comment traduire le vécu transmis dans et par le silence, en mots qui vont permettre la symbolisation de ce qui a été vécu par les ascendants : c’est de cela qu’il est question tout au long de ce livre. Ce mouvement de la mise en mots de ce qui fut jusque-là non représentable, parce que non verbalisé et donc non symbolisé est bien sûr tout ce qui définit le processus analytique lui-même. Et de ce point de vue-là, écrire comme le fait J. Altounian à partir de sa propre expérience de l’analyse, s’en faire le témoin lui permet aussi d’en assurer la transmission. Et ces effets de témoignage et de transmission, qui sont, qu’on le veuille ou non, ce qui meut l’écriture, sont particulièrement sensibles dans ce livre.
À ce propos, je souhaite ajouter un point concernant la transgression par l’écriture. Car ce type d’écriture, indépendamment des éléments particuliers qui caractérisent cet auteur, n’est-il pas, encore plus que l’analyse, puisqu’il y a ce mouvement de rendre public, dans son fondement même, transgressif ? En effet, mettre des mots sur ce qui a été interdit de langage est la transgression la plus manifeste de cet interdit, qui avait été posé bien souvent dans l’espoir de garder la chose pour soi et surtout d’en protéger les descendants, pernicieuse illusion, dont nous connaissons bien les effets…
Enfin un autre élément caractérise également son style : la densité, qui peut sans doute expliquer pourquoi, à certains moments, en la lisant, on se sent un peu étouffé. Elle parle d’ailleurs elle-même de cette réaction à propos de sa lecture de Peter Handke : « En préambule, j’aimerais commencer par une confidence de lectrice, car c’est précisément à un échec de lecture que je dois ce travail. En effet, pour parvenir à lire, il y a bien dix ans, le récit de Peter Handke, Wunschloses Unglück, sur le suicide de sa mère, c’est-à-dire sur le meurtre par elle-même de celle qui naguère le porta et le mit au monde, il avait fallu que je m’y reprenne à plusieurs fois […]. Dans une identification à celui qui, en l’écrivant, voulait échapper à l’étranglement de sa parole lorsque lui fut annoncée la disparition violente de sa mère, ma lecture elle aussi s’étouffait dans l’absorption d’un corpus textuel violent et trop familier [16]. »
Cette trop grande familiarité avec ce que l’on lit, que j’avais aussi déjà relevée lors de la lecture de son premier livre [17], je l’ai donc également ressentie avec celui-ci, mais elle m’a semblé pourtant beaucoup plus médiatisée, notamment peut-être grâce à une plus grande distance prise par rapport à ses propres thèmes d’énonciation.
À partir du récit d’Albert Camus [18] (Le premier homme), elle insiste encore une fois sur l’importance qu’a eue pour elle l’École de la République, même si elle fut également le lieu de rencontre de ce qu’elle appelle l’inadéquation, productrice de la honte de n’être pas adéquat à l’entourage dans lequel on se trouve.
Je reviens donc sur cette question de la honte qui reste très présente et nécessite d’être pensée aussi par rapport à celle de la culpabilité. À plusieurs reprises, J. Altounian parle de la façon dont la publication, au sens de rendre public, de ce qui jusque-là était resté enfermé dans le silence, permet la sortie de la honte qui enfermait dans l’isolement et le retrait.
Cela soulève cependant une question très épineuse. En effet, quand on interroge J. Altounian sur la culpabilité, elle répond que ce qu’elle a ressenti, en particulier lors de la publication du journal de son père, n’a été à aucun moment de la culpabilité, mais bien de la honte. Pourtant, c’est justement à ce sujet, c’est-à-dire à propos de ce moment qui va initier son processus d’écriture, que précisément elle parle d’une écriture doublement transgressive. Et parler de transgression, c’est sous-entendre une faute, et c’est alors se situer dans le registre de la culpabilité.
Il me semble que c’est précisément dans cette apparente contradiction qu’est mis en lumière un moment de passage fondamental, dont elle rend compte avec beaucoup de subtilité et de finesse. En effet, la culpabilité laisserait supposer la présence d’une problématique d’ordre œdipien, alors que dans ce processus de subjectivation dont il est question, on n’en est pas encore là. Car ce qu’elle souligne à nouveau, c’est à quel point le sexuel est barré de la transmission. Or, c’est dans ce mouvement de l’écriture et de la publication que se met en place ce passage du narcissique en cours de restauration à l’œdipien, c’est-à-dire au monde de la triangulation. Rendre public, c’est introduire du tiers ; c’est pourquoi il y a bien une transgression qui sous-entend la présence de cette dimension sexuelle de la relation à l’autre.
Un thème particulièrement présent et qui donne beaucoup à penser, est celui de l’exil et du déracinement. S’il en était déjà largement question dans son premier livre, elle l’aborde cette fois-ci d’un point de vue plus directement psychique et moins territorial, même si l’aspect territorial était, bien sûr, avant tout, une métaphore. Mais la question de la réalité de la terre perdue reste toutefois une question centrale au sujet de l’exil.
Encore un aspect fondamental : la façon dont l’auteur insiste sur le fait que le plus sûr moyen d’extermination est de porter atteinte à la langue et à la culture. « La langue est l’interprétant de la société », cite- t-elle de E. Benveniste [19].
Enfin, je me suis toujours trouvée en étroite connivence avec Janine Altounian, ses thèmes de réflexion, ses méthodes de travail, ce par quoi elle est constamment interrogée. Et cette connivence se manifeste autant dans les échanges avec elle que par la lecture de ses écrits. Est-ce que cela tient à une histoire proche de celle que les juifs ont eu à vivre ? Est-ce que cela tient à la façon qu’elle a de se servir des mots, de la langue et de l’écriture pour effectuer le travail psychique nécessaire pour assumer l’héritage génocidaire qui lui a été transmis ? Ou bien encore est-ce lié au fait que, comme femmes et mères, nous nous trouvons dans des problématiques communes quant à ce qu’en tant que telles nous avons à transmettre ? C’est sans doute tout cela à la fois et bien d’autres choses.
À quoi je dois encore ajouter deux remarques : d’une part, par les stratégies qu’elle met en œuvre, alors qu’elle est aux prises avec sa propre histoire d’enfant de survivants, elle témoigne qu’il est possible, non seulement de survivre à un tel héritage, mais aussi de vivre, même si le chemin est long et plus d’une fois périlleux. En ce sens, elle entretient l’espoir.
D’autre part, la place qu’elle donne à son propre travail d’écriture, ainsi qu’à la lecture de différents textes, c’est-à-dire au livre, est particulièrement parlante pour des Juifs. On pourrait considérer que, pour elle, penser ne peut se faire qu’à partir du texte d’un autre, et en ce sens-là, on aurait envie de dire que sa démarche est très juive !
Mais il me faut arrêter là le commentaire des différents thèmes abordés, car, sinon, il s’agirait peut-être d’écrire à mon tour un livre, reprenant la même méthode que celle utilisée par l’auteur de celui-ci…
En conclusion, si, comme je l’ai signalé, j’ai eu, par moments, cette sensation de lourdeur voire d’étouffement à la lecture, j’ai aussi trouvé dans ce livre des quantités de propositions à penser tout ce que met en jeu, sur le plan individuel et collectif, la transmission d’un trauma collectif de l’ordre d’un génocide, et la place que prend le travail analytique dans la possibilité d’assumer une telle transmission.
Cela fait de la lecture de ce livre une grande richesse.
 
NOTES
 
[1] Voir note 7 ci-dessous. Ce terme est également cité par J. Altounian elle-même dans Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie – Un génocide aux déserts de l’inconscient, Paris, Les Belles Lettres/Confluents psychanalytiques, 1990, p. 162.
[2] La survivance. Traduire le trauma collectif, Paris, Dunod, 2000, p. 1.
[3] Op. cit., p. 6.
[4] Op. cit., p. 3.
[5] Op. cit., p. 7.
[6] Op. cit., p. 8.
[7] Monique Selz, Présentation du premier livre au Collège de psychanalystes le 6 mai 1991, inédit. Cf. également « À propos de “Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie” ou “Comment peut-on être ce que l’on est” » dans Psychanalystes, n° 38, « Paroles, écritures », p. 75 à 82.
[8] Op. cit., p. 14.
[9] Op. cit., p. 46.
[10] Op. cit., p. 59.
[11] « Le silence du survivant s’inscrit violemment dans l’écriture de ses héritiers », à paraître dans Le survivant, un écrivain du xx e siècle. Guerre et littérature, 21-22 avril 2000.
[12] Op. cit., p. 27.
[13] Op. cit., p. 26.
[14] Op. cit., p. 26.
[15] Monique Selz, « Déni historique et pathologie familiale », Revue internationale de psychopathologie, n° 6/1992, p. 279 à 291.
[16] Op. cit., p. 157.
[17] M. Selz, op. cit.
[18] J. Altounian, op. cit., p. 135 et suiv.
[19] Op. cit., p. 123.
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Voir note 7 ci-dessous. Ce terme est également cité par J. ...
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La survivance. Traduire le trauma collectif, Paris, Dunod,...
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Op. cit., p. 6. Suite de la note...
[4]
Op. cit., p. 3. Suite de la note...
[5]
Op. cit., p. 7. Suite de la note...
[6]
Op. cit., p. 8. Suite de la note...
[7]
Monique Selz, Présentation du premier livre au Collège de p...
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[8]
Op. cit., p. 14. Suite de la note...
[9]
Op. cit., p. 46. Suite de la note...
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Op. cit., p. 59. Suite de la note...
[11]
« Le silence du survivant s’inscrit violemment dans l’écrit...
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[12]
Op. cit., p. 27. Suite de la note...
[13]
Op. cit., p. 26. Suite de la note...
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Op. cit., p. 26. Suite de la note...
[15]
Monique Selz, « Déni historique et pathologie familiale », ...
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[16]
Op. cit., p. 157. Suite de la note...
[17]
M. Selz, op. cit. Suite de la note...
[18]
J. Altounian, op. cit., p. 135 et suiv. Suite de la note...
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Op. cit., p. 123. Suite de la note...