2002
Le Coq-héron
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Jenny Lodéon et sa voix
Pierre Sabourin
Sur la pointe de ses escarpins, à son habitude, avec élégance et discrétion, Jenny nous a quittés. Elle a été de tous nos soucis comme de tous nos espoirs depuis les années 1970, quand débutait l’aventure du Quatrième groupe et de ses groupes de travail, quand la psychanalyse en effervescence cherchait les repérages théorico-cliniques auprès de Perrier ou d’Aulagnier.
Neuropsychiatre et ancien chef de clinique médicale infantile à la faculté, Jenny Lodéon cherchait aussi du côté de l’haptonomie un contact plus direct avec les détresses corporelles, ce qui a su pendant des années la tenir en lisière de nos recherches, sans que jamais elle ne s’éloigne de nos rencontres mensuelles, autour de l’œuvre de Ferenczi. Dans ce groupe, nous cernons régulièrement ces difficultés que la psychanalyse rencontre dès que l’on recherche sur des voies difficiles, aux confins de la psychopathie des perversions parentales et des conséquences psychotiques.
Grande lectrice des œuvres classiques, Jenny a su tirer des Années d’apprentissage de Goethe une passionnante étude psychanalytique centrée sur la famille de Mignon et les incestes qui en constituent la trame intergénérationnelle, « un puzzle psycho-historique », écrivait-elle. D’autres figures expiatoires l’ont intriguée au point de leur consacrer tout un développement dans un ouvrage édité par ses soins aux Éditions Relier, en 1998 et qu’elle intitulait, reprenant l’orthographe censurée de Freud : « Que t’a-t-on fait pauvre enfant ? »
Jenny y commente aussi La chanson de Roland, fils de Charlemagne et de sa demi-sœur. Bernardin de Saint-Pierre, où elle écrit que « La résurgence d’une sexualité refoulée révèle les interdits sociaux latents » ; plus loin, les texte de Barbey, « Un prêtre marié » et « Lasthénie », célèbre par ce manque de signifiant de son « histoire sans nom » et qui meurt après l’accouchement de son enfant mort, fruit du viol du capucin, morte à 18 ans avec dix-huit aiguilles qu’elle s’était enfoncée dans le cœur.
Déjà en 1997, Jenny publiait sur Milton Frickson un bel ouvrage Le pouvoir de la parole où elle savait condenser les exemples fulgurants d’Erickson, ses stratégies de base, ses thérapies brèves, et associait sur les discours hypnotisants d’Antoine dans la tragédie Jules César ou les discours totalitaires d’aujourd’hui.
Déjà en 1995, elle proposait l’interview d’une prostituée Histoire de Violette ou Comment s’en sortir, préfacée par mes soins « Violette violée » où je reprenais les mots d’André Breton pour Violette Nozières, datant de 1933 : « Ce que tu fuyais, tu ne pouvais le perdre que dans les bras du hasard, qui rend si flottantes les fins d’après-midi de Paris, autour des femmes aux yeux de cristal fou, livrées au grand désir anonyme auquel fait merveilleusement uniquement, silencieusement écho pour nous, le nom que ton père t’a donné et ravi. »
Cherchant à lutter contre les maltraitances à enfant, contre les harcèlements aux personnes âgées ou handicapées, Jenny était en train d’élaborer une expertise par rapport à des débordements érotiques dont une femme adulte avait été victime de la part d’un thaumaturge indélicat, quand l’hypnose professionnelle a pu se faire abus de pouvoir. De son écriture manuscrite si enlevée et difficile à déchiffrer, elle faisait, encore en mars dernier, un commentaire des travaux du professeur Sernheim datant de 1888, pour appuyer sa démonstration par ces exemples historiques de conduite hypnotique d’un abuseur.
La voix de Jenny, parfois cassée par l’émotion ou la révolte, indignée souvent des malveillances qui scandent nos professions, cherchait à s’offrir sur la scène culturelle pour soutenir des voix moins asthéniques que la sienne, pour que ces voix étouffées puissent se faire entendre, voix de victimes et voix d’handicapés par la psychose et le malheur, ou sous l’emprise de la maltraitance sans foi ni loi.
En ma qualité de président de cette Association Relier qu’elle animait depuis des années, et comme secrétaire du groupe de travail dont elle était une des premières participantes par sa curiosité sans relâche et ses élaborations cliniques, notre deuil s’inscrit ici naturellement dans les actes du Coq-Héron où Jenny avait su trouver l’accueil à la mesure de son talent.
Paris, le 11 juin 2002
N.D.L.R. : Jenny Lodéon a publié dans le Coq-Héron :
« Le “cas Barbie”, histoire drôle », n° 91, 1984.
« Traitement des douleurs terminales. Stratégies hypnotiques de Milton H. Erikson », n° 97, 1986.
« “Bon-à-rien !” hurlait ma grand-mère… Comment on devenait un SS », n° 106, 1988.
(avec Jacques Cauvel) « Hypnose verbale et propagande totalitaire », n° 120, 1991.
« Conter, se raconter. À propos de “Morella” d’Edgar A. Poe », n° 126, 1992 ; suivi de « Morella », deuxième édition revue et corrigée, n° 128, 1993.
« L’adoption à travers les âges », n° 148, 1997.
« L’accouchement sous X, aujourd’hui », n° 148, 1997.