2002
Le Coq-héron
Dossier
L’enfance dans le tunnel du temps
Tamara Stajner Popovic
[*]
« La guerre contre les enfants est une invention du xx
e siècle. Les enfants et leurs familles ne sont pas seulement pris entre deux feux, beaucoup sont pris pour cible. Les enfants sont considérés comme les ennemis de demain. »
Graca Machel, un dirigeant du Mozambique, militant des droits de l’enfant.
Aujourd’hui, il y a plus de cinquante pays en guerre. Ces guerres modernes ne sont pas des guerres entre États mais des guerres intérieures. Et il y a une énorme augmentation des effets de la guerre sur la population civile :
- Première Guerre mondiale : 14 % des victimes sont des civils,
- Deuxième Guerre mondiale : près de 70 % des victimes sont des civils,
- en 1990, près de 90 % des personnes affectées par les guerres et leurs séquelles sont des enfants.
Au cours de la dernière décennie, deux millions d’enfants ont été tués ; douze millions se sont retrouvés sans maison ; cinq millions sont devenus handicapés à cause des bombes ou de la torture ; un million sont devenus orphelins ou séparés de leurs parents ; environ dix millions sont psychologiquement traumatisés.
Sur cinquante-trois millions de personnes déracinées par les guerres, 80 % sont des femmes et des enfants.
À deux reprises, il y eut un pays…
La Yougoslavie a été fondée en 1919 selon les termes du traité de Versailles. C’était une monarchie pour les Croates, les Slovènes et les Serbes, les autres groupes ethniques voyant leur identité déniée. Ce fut l’enfant du mouvement « illyrique » venu de Croatie, une idéologie cherchant à unifier les Slaves du Sud. Cela concernait les peuples de Slovénie, de Croatie et de Vojvodine, aujourd’hui province du Nord de la Serbie (tous, auparavant, soumis au règne de l’Empire austro-hongrois), et aussi les peuples de Serbie (devenue indépendante de l’Empire ottoman depuis le milieu du xix
e siècle), de Bosnie (tout d’abord, sous le règne ottoman, puis partie de l’Empire austro-hongrois), du Montenegro (resté, en partie, indépendant de l’Empire ottoman et ayant fait partie de la République de Venise durant une période de son histoire) et de Macédoine (partie de l’Empire ottoman jusqu’à la guerre des Balkans en 1912-1913).
Avec l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale, la première Yougoslavie s’est désintégrée. C’était un pays de rivalités ethniques.
Quand un pacte a été signé avec l’Allemagne nazie, il y eut des manifestations de protestations à Belgrade : « Plutôt la tombe que l’esclavage ! » Il y eut alors des bombardements et une occupation. L’été 1941, la résistance des partisans commença, se répandant dans tout le pays. En Serbie cetnique, loyale au roi, il y eut diverses réactions et fractions dont certaines collaborèrent avec les nazis. Le mouvement cetnique donne lieu à controverse et est apprécié différemment selon les historiens. Dans la Yougoslavie d’après-guerre, ils ont été considérés comme des traîtres. En Croatie, un gouvernement fantoche nazi a été constitué avec les Oustachis. Dans le camp de concentration de Jasenovac (Croatie), des Juifs, des Serbes et des Gitans ont été tués ; on estime le nombre des victimes entre 50 000 ou 70 000 et 700 000 (!). En Bosnie, avec la complicité du grand Mufti de Jérusalem, une division ss Handjar a été constituée.
La deuxième Yougoslavie a été créée en 1945. Elle était composée de six républiques, avec deux régions autonomes, cinq nations, trois religions principales et trois langues. C’était une république socialiste. La capitale était Belgrade, et son président fut Josip Broz Tito, jusqu’à sa mort en 1980. Environ vingt millions de personnes vivaient dans cette Yougoslavie-là. Sur les territoires à population mélangée, un mariage sur quatre était un mariage mixte ; sur les territoires à population homogène, un sur trois. La religion n’était pas interdite (principalement les religions grecque orthodoxe, catholique et musulmane), mais étouffée. Ceux qui appartenaient à une de ces religions étaient convaincus que ceux des autres religions étaient plus favorisés qu’eux-mêmes. Belgrade fut la première ville « juden rein » en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant la Yougoslavie aurait été le seul pays d’Europe de l’Est où la vie juive a pu prospérer.
Après la Deuxième Guerre mondiale, les atrocités ethniques infligées aux peuples de la Yougoslavie ont été plus ou moins oubliées et il n’était pas question de les évoquer. Il y avait un pacte du silence sur notre propre histoire. Depuis l’enfance, vous appreniez à aimer votre voisin comme un frère ou une sœur. Mais à la maison on vous avertissait d’être prudent avec des voisins, ces ennemis, ces traîtres, ces tueurs de la dernière guerre. Pour réussir à l’école, il ne fallait pas poser de questions, mais simplement mémoriser et ne pas douter. Si vous vouliez faire une carrière, il était sage d’être membre du parti et, bien sûr, de se taire. Vous deviez aimer votre pays, admirer et avoir le culte de ce chef plutôt hédoniste qu’était Tito.
Si vous ne vous sentiez pas yougoslave mais plutôt serbe, croate ou slovène, il valait mieux ne pas le montrer. Jusqu’au jour où il vous était signifié qu’il n’était plus permis d’être yougoslave. Beaucoup ont protesté et cela est redevenu une option possible. Ce que je viens d’écrire est déjà présent, de différentes manières, dans divers écrits parus sur cette Yougoslavie-là. Le pacte de silence, la transmission des traumas liés aux pertes et séparations dues à la Deuxième Guerre mondiale, le système des doubles valeurs dans et hors de la famille, ainsi que le narcissisme des petites différences.
Et pourtant…
Pour l’Europe de l’Est, la Yougoslavie était à l’Ouest. Les gens de l’Est avaient des difficultés pour obtenir un visa. Ils s’arrangeaient pour s’envoler vers l’Ouest à partir de la Yougoslavie. Avant de revenir dans leur pays, ils faisaient des courses dans des boutiques développées dans le style de l’Ouest ; ils aimaient et enviaient la vie yougoslave. Depuis qu’il y a eu le bain de sang et la désintégration, beaucoup sont déconcertés, ils se demandent pourquoi et comment tout cela est arrivé.
Pour les gens de l’Ouest, la Yougoslavie, c’est l’Europe de l’Est. Peu de gens savent qu’elle n’a jamais fait partie du Pacte de Varsovie et qu’elle ne se situait pas de l’autre côté du « Rideau de fer ». Il y avait une vague conscience du « non » historique de Tito à Staline et un vague sentiment qu’il s’agissait d’une autre sorte de communisme. Ce fut aussi un lieu privilégié de tourisme pour les Européens de l’Ouest. Avant 1990, on s’attendait à ce que la Yougoslavie rejoigne bientôt le Marché commun européen.
Quant aux Yougoslaves, ils ne pouvaient pas posséder une chaîne de restaurants, d’hôtels ou de banques. Mais ils pouvaient posséder un restaurant ou un motel ou une villa au bord de la mer. Un citoyen yougoslave moyen, au début des années 80, pouvait se permettre de passer ses vacances d’été en Espagne ou en Grèce, de s’habiller en Italie et de voyager librement dans la plupart des pays de l’Ouest, sans visa. Les Yougoslaves se plaignaient du régime, ils étaient mécontents qu’il n’y ait pas de liberté de la presse, mais apprenaient à ne pas raconter de blagues sur Tito et à ne pas finir en prison. Quand Tito mourut en 1980, ce fut le choc. Comme cela arrive souvent dans l’idéalisation, ce qu’il en reste aujourd’hui a plus ou moins pris la forme du mépris. Les Yougoslaves vivaient dans un État qui ressemblait fort à une mère symbiotique intrusive qui ne permet pas l’indépendance mais qui offre la sécurité, la gratuité de l’éducation et de la santé, et le respect des personnes âgées. Le système scolaire est contre l’individualité et contre la créativité, mais beaucoup ont pu se permettre d’améliorer leurs compétences à l’Ouest et le firent effectivement.
Sarajevo était le cœur de la Yougoslavie, aimée du grand nombre. La Slovénie avait les plus belles stations de ski, plus intéressantes qu’en Suisse. Dubrovnik était le séjour d’été préféré des Belgradois ; il n’y avait pas de bord de mer aussi beau que la côte dalmate, même si c’était en Croatie. Les Serbes se méfiaient des Croates, et les Croates se méfiaient des Serbes, les Slovènes étaient agacés par les deux ; mais tous, souvent, devenaient amoureux et se mariaient. Plusieurs années avant le début de la guerre, la chanson à succès était pour la Yougoslavie. Beaucoup chantaient : « De Vardar [Macédoine] à Triglaf (Slovénie), devenons plus forts chaque jour, fièrement au milieu des Balkans… » On avait l’impression qu’en majorité les Yougoslaves aimaient leur pays. Dix ans plus tard, il n’y a plus ni Yougoslavie ni Yougoslaves. Du moins, c’est ce qu’il semble.
Il n’est pas étonnant qu’après ces dix années de triste guerre, celle-ci soit incriminée en ce qui concerne les problèmes des enfants. Pourtant, les problèmes ont commencé beaucoup plus tôt. Les enfants qui sont nés dans les années d’après-guerre ont reçu une éducation par la famille, mais aussi par l’école, et, au-delà, par la grande communauté : cette éducation peut se résumer en quelques courtes phrases : « Ne pas poser de questions », « ne pas trop penser », « garder ses pensées pour soi », « ne pas s’exposer soi-même », « être dans les bonnes grâces des autorités », « être conforme ». Ces enfants sont les parents de la jeune génération d’aujourd’hui. Car même si la Yougoslavie n’est pas un pays typique d’Europe de l’Est derrière le rideau de fer, elle a tout de même un régime totalitaire, avec une tradition démocratique superficielle et presque inexistante dans le passé. Je considère qu’il est dangereux et hautement discutable de généraliser sur l’existence d’une mentalité est-européenne. Des concepts comme celui d’une structure de personnalité narcissiquement perturbée, qu’il s’agisse d’un narcissisme superficiel ou profondément ancré (though skinned) (Rosenfeld), décrivent évidemment certaines séquelles, mais pas toutes, d’une croissance et d’un développement sous un régime totalitaire pendant la guerre froide dans ce qu’on appelait l’Europe de l’Est. Dans quelle mesure les valeurs culturelles proclamées par une société sont-elles intériorisées, c’est là beaucoup plus une affaire de développement individuel que de développement collectif. Les mêmes formes manifestes de comportement peuvent souvent être porteuses de significations intrapsychiques différentes. Si l’on voulait généraliser, on pourrait peut-être dire que s’empêcher de montrer ses sentiments agressifs renforce l’hostilité et nourrit la dépendance ; que beaucoup se comportaient comme des adultes conformistes et obéissants, beaucoup plus dépendants vis-à-vis des autres que ne le seraient des vrais « moi » individualisés dans le sens de la « séparation-individuation ». Beaucoup se soumettaient à l’autorité, avec une conformité extérieure et une haine intérieure. C’était une nécessité d’avoir un chef, un dieu fort et tout-puissant, un être omniscient et omnipotent que l’on ne devait pas nécessairement aimer, et en qui on n’avait pas forcément confiance. La responsabilité pour sa propre vie ou pour celle de ses enfants, on était souvent trop content de la déléguer à une autorité douteuse.
Les images identificatoires dans la précédente Yougoslavie étaient des mythes, des figures de héros, tirées du passé et toutes des personnes mortes, sauf Tito (fort à propos…). Il y avait toutes sortes de secrets, des niveaux séparés de fonctionnements et de comportements privés et publics. Il était complètement cohérent (« syntonic ») avec son « moi » de se prétendre sage et de mentir. Le « surmoi » était considéré comme corrompu. Ceux qui étaient différents devenaient pour leurs pairs des anges ou des démons, respectés ou méprisés. Sur le plan social, c’étaient des inadaptés, souvent étiquetés dissidents au sens le plus large du terme, pas seulement au sens politique. Dans leur vie personnelle, ils étaient le plus souvent dans un trouble profond.
Dans les années 70, l’atmosphère a pas mal changé. Les valeurs « hippie » ont été importées en même temps que les « jeans », le Coca-Cola et la musique rock. Les professionnels de l’aide mentale ont fait entendre leur voix et ont posé la question de savoir jusqu’à quel point le slogan idéaliste sur les enfants chéris et adorés était bien vrai dans la société yougoslave. Les sonnettes d’alarme n’étaient souvent pas entendues et encore moins prises en compte. Dans les années 80, un feuilleton paru dans les journaux dénonçait le système éducatif comme étant un facteur de risque psychiatrique. Je me souviens de l’un d’entre eux intitulé : « Le jeu de Darwin à l’école ». À la réunion annuelle des psychologues de Serbie, un groupe de discussion intitulé « L’école conçue pour convenir à l’enfant » se transforma rapidement en un groupe : « L’enfant conçu pour convenir à l’école ». Les enfants parlaient de l’école comme d’une course de rats. Être un très bon élève conduisait à l’échec. Les enfants haïssaient la classe sans rien dire, ces classes dans lesquelles le camarade était le pire rival. Il y avait de moins en moins d’amitié ; les enfants parlaient et jouaient rarement ensemble. Il y avait une augmentation inquiétante des addictions aux drogues ; le plus jeune que j’aie vu, à ce propos, avait huit ans et demi. Les enfants fuyaient d’abord l’école, puis la famille, puis la vie. Le taux de tentatives de suicide, avant la fin de chaque année scolaire, augmentait tous les ans. Au milieu des années 80, 90 % des élèves des lycées projetaient leur avenir à l’étranger plutôt que de rester en attente sur une liste d’emploi. Le monde des adultes était incompréhensible et volontairement ignoré. Dans une émission de télévision très populaire, il était reconnu qu’en vérité des milliers d’enfants représentaient des générations perdues, et qu’on ne savait qu’attendre de ces jeunes, dépolitisés, agressifs et ignorants. Aux appels qui demandaient : « Pourquoi les parents restent-ils silencieux ? », les parents gardaient le silence probablement pour se protéger, eux-mêmes et leurs enfants. Il était évident que le développement des adolescents posait des problèmes bien au-delà des difficultés liées à la séparation ou à la formation des identités sexuelles et professionnelles. À un âge qui aurait dû être l’âge des premières amours, il y avait des problèmes évidents d’attachement, avec des dilemmes agoraphobie-claustrophobie. C’était la mode d’être cool. Cela voulait dire de ressentir le moins possible ou tout au moins de ne rien montrer ni exprimer de ses sentiments. L’auto-agression se transformait de plus en plus en passage à l’acte agressif. Les jeunes ne fuyaient plus la classe ; ils commencèrent plutôt à y mettre le feu. Des skinheads sont apparus et puis aussi des jeunes portant des uniformes nationaux détournés, avec des slogans nationalistes.
En 1987, Slobodan Milosevic devint le chef du parti communiste serbe. En 1990, il devint le président de la Serbie. En juin 1991 débuta une courte guerre avec la Slovénie suivie d’une guerre avec la Croatie. En 1992 commença le bain de sang de la Bosnie. En 1987, la plupart des Serbes sont amoureux de Milosevic, une sorte de dieu idéalisé en chef héroïque qui va les libérer du communisme et réparer tout le mal fait à la nation-victime, y compris la défaite de la bataille de Kosovo survenue il y a six cents ans. La machine de propagande, le contrôle des « mass media », la démonisation puis la déshumanisation de l’ennemi qui hier encore était un frère ou une sœur, tout cela réussit. Le monde entier détestait les Serbes parce qu’ils étaient la plus grande nation de l’ancienne Yougoslavie. Les Allemands aidaient les Croates comme ils l’avaient fait pendant la Deuxième Guerre mondiale ; quant aux atrocités, le monde mentait tout simplement. En 1992, l’histoire d’amour, plus particulièrement entre Milosevic et Belgrade, commença à tourner au vinaigre. Il faudra encore cinq ans pour que le reste de la Serbie déchante aussi et encore trois ans pour qu’aient lieu les élections de septembre 2000. Mais au printemps 1991, tout Belgrade était dans la rue. Milocevic n’avait pas le choix, il devait faire sortir les chars et la police. La première victime à Belgrade fut un jeune de 16 ans, Branislav Milicevic, mort par balles sous les tirs de la police. Deux ans plus tard, sa sœur aînée éclata en sanglots au cours d’une séance d’examen au lycée ; elle expliqua au psychologue que leur père était mort, trois mois avant la mort de Branislav, que leur mère ne sortait plus de la maison que pour aller sur les tombes, et qu’elle était devenue comme une plante. À l’examen, au lycée, dans la file où elle attendait son tour, elle avait été terrifiée car dans la file il y avait Marko Milosevic, fils de Slobodan Milosevic, entouré de ses gardes du corps.
Quand la guerre éclata, la première réaction chez les enfants fut une réaction de choc et d’incrédulité. Puis la majorité d’entre eux se rallia à la « juste cause ». Au début, certains furent volontaires et rejoignirent l’armée. Avec les années, 400 000 jeunes diplômés quittèrent le pays, refusant de tuer ou d’être tués.
Au début, les familles restèrent soudées. Avec les sanctions de 1992, le niveau de vie chuta terriblement. Les parents étaient dans une logique de survie, souvent affectivement indisponibles pour leurs enfants. Les sanctions apportèrent un sentiment général de honte, de rage et de victimisation. La proportion de divorces augmenta. Et ces dernières années, des morts subites, le plus souvent du père, devinrent un phénomène largement répandu.
Les enfants de mariages mixtes, sur les territoires dits « mixtes », ont été estimés à environ 70 % de la population totale de la jeunesse. Pendant la guerre, ils se tinrent tranquilles. Mais plus tard, ils purent confier à des amis : « La famille de notre mère est en Bosnie ; c’est vrai que Dubrovnik est assiégé, mes grands-parents y vivent. »
En 1992, les premiers réfugiés de Croatie et de Bosnie sont arrivés. La plupart d’entre eux étaient des enfants seuls, les parents restant sur place. Les enfants les ont d’abord accueillis comme des amis dans le besoin. Rapidement la compassion a laissé place à la prise de distance et à la révolte. Les réfugiés étaient ceux qui recevaient de l’aide, du travail et des logements. Les enfants, eux, étaient le plus souvent placés dans des familles de parents éloignés. Ils se sentaient très seuls. Une enfant de quatorze ans demanda à la psychologue de l’école si elle pourrait s’asseoir sur les genoux d’un adulte et éclata en sanglots. Une famille de Croatie dont les deux parents étaient enseignants fut logée dans un grenier. Le fils aîné qui était étudiant à Rijeka en Croatie devint ouvrier dans le bâtiment et devint bientôt très malade. La fille de 12 ans se sauva de l’école puis de la maison. Quelques mois plus tard, les parents désespérés apprirent que leur fille s’était débrouillée pour rejoindre à pied sa sœur aînée mariée à un Croate et vivant à Rijeka. Cette enfant ne pouvait pas supporter Belgrade.
Des parents se sont arrangés pour que leur fille quitte Sarajevo pour Belgrade. L’enfant envoya à sa mère toute l’aide qu’elle recevait de l’association Caritas, convaincue qu’elle mentait. Sa mère ne pourrait jamais brûler des livres pour se chauffer, mais elle ne pouvait croire non plus que tout allait aussi bien qu’elle le disait.
Les réfugiés du Kosovo étaient les mieux reçus. À ce moment-là, le régime était haï, car il prétendait qu’il n’y avait pas de réfugiés du Kosovo. Les enfants n’existaient pas et ne pouvaient donc pas être inscrits à l’école. Les enfants du Kosovo arrivèrent, porteurs des pires histoires d’horreurs. On vit apparaître des graffiti disant : « Si le monde appartenait aux enfants et non aux adultes, les événements du Kosovo n’auraient jamais eu lieu », « Mon meilleur ami est albanais ».
En 1997, les enfants se joignirent aux manifestations des étudiants dans la rue. La plupart d’entre eux étaient convaincus que les adultes avaient passé un pacte avec Milosevic devenu agent de la cia (les enfants n’étaient pas les seuls à le croire), après l’avoir vu sur les médias de l’Ouest acceptant les accords de Dayton comme étant un « facteur constructif » ou « un facteur de paix dans les Balkans ». Le monde pouvait imposer des sanctions mais ne pouvait pas aider les étudiants dans la rue. Et même après des mois de manifestations, Milosevic restait au pouvoir. Encore une fois, les adultes de l’opposition avaient trahi la jeunesse et avaient accepté un compromis avec ce régime haï. Le monde semblait se désintéresser d’eux. Il n’y avait plus d’espoir.
Volontaires au départ pour défendre la Mère Serbie injustement maltraitée, par la suite tous les enfants ne pensèrent plus qu’à « obtenir leurs diplômes » et à se demander « où émigrer ? ». Même si le régime faisait tout pour contrôler les média, il ne réussit pas, malgré ses efforts, à obtenir un contrôle total sur Internet. Après les bombardements de l’otan (mars-juin 1999), beaucoup de jeunes d’Europe et des États-Unis écrivirent aux jeunes de Belgrade : « Pardon pour les bombes ». À l’automne 1999, juste quelques mois après les bombardements, les nouveaux bacheliers des lycées demandèrent, pour la première fois, que leur excursion traditionnelle se fasse en Europe de l’Ouest. Ce fut considéré comme une haute trahison ; ils furent étiquetés « traîtres, complices de l’otan », tout comme beaucoup d’adultes en contact avec l’Ouest. À l’école, il était interdit de parler de politique sauf à répéter le discours officiel. Progressivement certaines vérités sur les années écoulées parvenaient aux enfants. Ils ne croyaient plus que tout le monde les détestait. Ils voulaient savoir la vérité. Le slogan « La Serbie ne fait jamais la guerre », cette affirmation de la propagande de Milosevic, devint une sorte de plaisanterie d’humour noir. Il y en avait trop qui n’étaient pas revenus. Il y en avait trop cachés dans les greniers. Il y avait trop d’invalides qui se traînaient dans la rue. Pendant des années, des malfrats, des voyous furent érigés en héros, proposés en figures d’identification. Le mariage du criminel de guerre Arkan, le boucher de Bosnie et du Kosovo, fut présenté comme un événement merveilleux, un conte de fées : « Le général épouse la princesse. » L’argent devint la seule valeur sûre. Apprendre était un signe de stupidité. Jouer à la roulette russe ou griller les feux rouges à pleine vitesse devenait un haut fait. Avoir une grosse chaîne en or autour du cou devint le symbole d’une appartenance à une bande respectée et signe de réussite. Dans cette ville, une des plus sûres d’Europe, on vit apparaître des vols, puis des viols, puis des meurtres. Les agresseurs étaient souvent des adolescents. Autour des écoles primaires, il se constitua une sorte de « Triangle des Bermudes » de restaurants vendant de l’alcool à bon marché. La réception des jeunes de Belgrade y débutait à 23 h et se terminait à 4 h du matin. C’était un engourdissement de la jeunesse ; ils suçaient le poison, « mieux valait boire que penser ».
Après les bombardements, le mouvement de jeunesse « Otpor » (Résistance) recruta un grand nombre d’enfants quand un directeur de lycée incita la police à tabasser les enfants à la réunion que tenait le mouvement dans son école. Le slogan d’Otpor disait : « Il est fini ! »
En septembre 2000, il y eut de la peur et de l’espoir. La nuit du 5 octobre, la plupart des enfants étaient dans la rue. Après des années, ils se rattachaient à nouveau au monde des adultes. Peut-être maintenant vont-ils oser grandir. Ils ont des attentes énormes et souhaitent devenir européens. Certaines de ces attentes mettront beaucoup de temps à se réaliser. Pendant des années, sauf dans les situations de mobilisation forcée, ce régime dictatorial conserva « démocratiquement » ses frontières grandes ouvertes, espérant que les opposants gênants, surtout les jeunes, partiraient. C’est exprès que je n’ai pas parlé davantage des cas tragiques de ceux qui sont morts, de ceux qui se sont suicidés, ni de ceux qui resteront infirmes le reste de leur vie. Il n’y a pas de dénombrement officiel des tués et des invalides. Et il en est encore ainsi. Je n’ai pas, non plus, raconté les histoires de ceux qui ont trop souffert de la séparation et de la perte d’un frère ou d’une sœur et qui se retrouvent assis quelque part avec d’autres enfants de Bosnie et de Croatie, réunis par une « yougo-nostalgie », incapables de faire ce deuil. Le contenu émotionnel de ces dix dernières années pour un enfant grandissant en Serbie (comme dans d’autres parties de l’ex-Yougoslavie) me paraît très bien exprimé par une petite fille de 6 ans et demi qui devint muette après avoir assisté au meurtre de son père et au viol de sa mère. Dans un jeu thérapeutique, comme on lui demandait : « De quoi as-tu le plus peur ? », après deux ans de silence, elle murmura : « Les gens… » (people).
Quant aux jeunes de Serbie, aujourd’hui, plutôt que de « passer des diplômes et émigrer », ils disent : « Nous restons. »
Dans la littérature psychanalytique, comme il y a plusieurs théories, il y a un certain nombre d’explications différentes pour rendre compte de la guerre. Par exemple, si l’on se réfère aux vues de Freud proposées en 1931 dans sa correspondance avec Einstein (Pourquoi la guerre ?), les guerres seraient dues à une pulsion agressive inhérente à l’homme. La pulsion de mort dirigée vers l’extérieur aboutit à une destruction de l’objet.
D’un autre côté, Fornari parle du besoin de faire face aux sentiments dépressifs, accompagnés d’un sentiment de culpabilité inconscient. Il se sert de l’exemple de la Guerre du Golfe comme conséquence de la honte, de la culpabilité et de la dépression liées à la guerre du Viêt-nam. Les guerres perdues engendrent de nouvelles guerres.
Un certain nombre d’auteurs insistent sur la fonction maternelle des états nationaux : il y a comme une transposition de la terre mère Gaïa à la mère Russie, à la statue de la liberté, etc. (Anzieu, Chasseguet-Smirgel, Kernberg). Je pense qu’il faut avoir à l’esprit qu’il y a aussi des terres-patries (fatherlands) ainsi que divers symboles phalliques comme ces gratte-ciel qui sont une fierté nationale (la tour Eiffel, l’Empire State Building, la tour de télévision d’Ostankino). Certains auteurs soulignent l’analogie entre le comportement des adolescents et celui des grands groupes en crise.
Dans cet article, nous utiliserons le concept d’identité, identité individuelle et identité des groupes larges, tout comme les connaissances sur la dynamique des grands groupes en crise à partir des analyses de groupe.
L’identité est une donnée sujette à controverse, définie par Erickson (1956) comme « le sentiment stable d’une permanence intérieure, au-dedans de soi-même… et la persistance du partage de certains caractères essentiels avec les autres ». Quand, en accord avec Freud, nous relevons quatre signes de danger – perte de l’objet d’amour (la mère), de son amour, d’un élément du corps ou de l’estime de soi –, ce qui est en danger, c’est le noyau de l’identité individuelle. Cela peut éveiller un sentiment d’annihilation psychique.
L’identité du grand groupe (large group) tel que défini par Volkan (1999) est « l’expérience subjective de milliers ou de millions de personnes liées par un sentiment persistant de ressemblance, alors qu’elles partagent aussi par ailleurs un certain nombre de caractéristiques avec celles des groupes étrangers ».
Les identités des grands groupes se présentent sous différents aspects : ethnique, national, religieux. Elles se développent tout au long de l’enfance à travers des identifications progressives (différenciation et intégration) aux parents, aux enseignants, à ses pairs, aux chefs, aux autorités religieuses, etc. Elles sont plus ou moins définitivement formées pendant le passage de l’adolescence (Bloss). Quel aspect de l’identité du grand groupe sera le plus important : ethnique, religieux, national ? Cela dépendra aussi du monde des adultes.
Le grand groupe procure un sentiment d’appartenance ou, comme le dit Volkan, le sentiment du « nous ». C’est le partage des mêmes préférences alimentaires, des mêmes habitudes d’hygiène, des mêmes contes de fées, du même langage. La menace contre l’identité du grand groupe ou contre le sentiment du « nous » est vécue comme une menace personnelle. Cela peut provoquer et provoque souvent des angoisses, le sentiment d’une mort psychique imminente, sentiments semblables à ceux que peut éveiller une menace contre le noyau identitaire.
Akhtar décrit le lien entre l’identité individuelle et celle du grand groupe ; « une bonne acquisition de la moralité intérieure et de la solidarité avec son grand groupe représente les idéaux des groupes ethniques ». Quand il est menacé par une crise, par exemple par une crise économique, comme ce fut le cas dans l’ex-Yougoslavie, le grand groupe régresse. Au premier plan, il y a les mécanismes psychotiques qui permettent d’échapper à l’ambivalence. L’utilisation des mécanismes psychiques archaïques (clivage, projection, déni) est prédominante. La régression à la position paranoïde-schizoïde entraîne la mise en œuvre de puissantes défenses maniaques et paranoïdes. Des caractéristiques qui ne sont pas tolérées chez l’individu sont tolérées et souvent bienvenues dans et par le groupe. Les capacités individuelles à penser, à symboliser, à développer une activité psychique cohérente sont déplacées, déléguées au groupe, par exemple au gouvernement.
Le grand groupe choisit son chef. Quand il est en crise, en régression, le groupe choisit un chef « transformant » (Volkan, 1999). Ou, comme le dit Bion, le groupe en crise choisit comme chef le plus fou parmi eux. C’est souvent une figure charismatique. Le concept de chef charismatique est souvent compris comme une représentation de l’image parentale combinée, du parent total. Cette sorte de chef éveille simultanément des sentiments d’amour et de crainte. Sa brutalité occasionnelle éveille souvent une sorte de frisson, de jouissance, chez les masses. Il y a un accord, une correspondance entre, d’un côté, le chef et l’organisation de sa personnalité, et, de l’autre côté, le grand groupe en crise. On peut naturellement se demander jusqu’à quel point l’histoire personnelle de Milosevic (suicides de son oncle préféré, de son père et de sa mère) a pu influencer un comportement homicide et suicidaire chez certains Serbes.
Pour maintenir le sentiment du « nous », le grand groupe en crise a besoin d’un groupe d’opposants, d’ennemis. Il est plus facile de projeter des parties de sa propre personnalité sur quelqu’un de semblable à soi. Ce qui se passe réellement est très en accord avec la théorie du narcissisme des petites différences sur lequel Freud a écrit en 1921. L’ennemi choisi partage souvent une langue commune ou très proche, un système de valeurs culturelles semblable ou très proche. Dans l’utilisation ou plutôt l’abus et le mésusage de la propagande et des mass media, l’ennemi désigné est d’abord diabolisé puis déshumanisé. Dans ces guerres contemporaines, l’ennemi désigné est habituellement le voisin, souvent l’ami d’hier, ou un membre de la famille appartenant au camp des « autres ».
Quand commença la guerre contre la Croatie, une des premières mesures fut de couper les communications, lignes téléphoniques et programmes de télévision, entre les deux Républiques. Pendant la guerre, dans l’ancienne Yougoslavie, les parties en guerre se reprochaient des traits de caractère presque identiques. Dans la langue commune, les différences dialectales étaient soulignées. Les Serbes ne devaient écrire qu’en lettres cyrilliques, et même les diagnostics médicaux en latin ! L’histoire commune était déniée et, bien sûr, les Serbes et les Croates étaient les plus anciens peuples élus de la terre. Dans la pièce de théâtre « Farce chauvine », très populaire à Zagreb et à Belgrade, plusieurs années avant que n’éclate la guerre, un professeur d’histoire, serbe, dit à ses collègues croates : « Sur la terre, il y a d’abord eu les Serbes, puis les amibes, puis les Juifs, et de nombreuses années après sont apparus les Croates. » Dans la propagande croate, ils ne sont pas d’origine slave mais d’une origine noble et aryenne.
Pendant toutes ces années, il existait aussi, en parallèle, une autre tendance, celle d’une « yougonostalgie ». Dans la Belgrade de Milosevic, dans divers cafés et restaurants, on pouvait entendre des chansons des temps heureux de toutes les parties de l’ancien pays : de la musique folk de Macédoine, de la musique pop de Croatie, et de la musique rock de Bosnie. Ces chansons n’étaient pas seulement populaires dans les générations d’un certain âge, mais étaient aussi bien connues et aimées par les jeunes qui étaient de tout petits enfants quand la guerre a commencé. Aujourd’hui ils savent peu de choses sur l’ancienne Yougoslavie. Quand le mariage des parents est un mariage mixte, les parents étant d’ethnie, de religion et/ou d’appartenance nationale différentes, les identifications de l’enfant pendant son développement peuvent être ou ne pas être contradictoires. Les identifications de ces enfants sont inconsciemment remises en question uniquement sous l’effet de graves régressions. En situation de conflit, les enfants choisissent les identifications qui se rattachent à un seul des parents et renient celles qui se rattachent à l’autre. La solution peut d’ailleurs être permanente ou pas. Beaucoup d’enfants de l’ancienne Yougoslavie ont été et sont toujours des enfants de mariages mixtes. « Ma mère est serbe, mon père est croate, moi j’étais yougoslave et maintenant je ne suis rien. »
Les enfants de ces régions ont été, pendant des décennies, incités à s’aimer les uns les autres. Évidemment, étant donné ce qui s’est passé, ça n’a pas été le cas. Pendant la dernière décennie, on ordonnait aux enfants de haïr les enfants de leurs voisins. On croit qu’il en a été ainsi, mais j’en doute.
Peu de choses, presque rien, n’est avancé comme raison pour expliquer que les guerres à l’intérieur des États soient des guerres civiles. Peut-être la crise de ce petit groupe qu’est la famille, dans notre monde postmoderne, s’est-elle déplacée et a-t-elle été projetée sur une sorte de famille élargie. Les guerres civiles, d’une certaine manière, comportent des passages à l’acte et des tentatives de résolution de conflits comme dans les familles.
La crise qui commence à menacer l’identité d’un grand groupe conduit souvent à la guerre. Le résultat final, c’est un traumatisme. Le concept de traumatisme tout comme d’autres termes utilisés dans les publications (« stress », choc, tension, trauma cumulatif, rétrospectif, etc.) sont très à la mode de nos jours. Mais c’est aussi un concept trompeur. Le concept de traumatisme devrait se référer aux répercussions intrapsychiques, mais, souvent, englobe aussi l’événement externe. Il est bien connu aujourd’hui que les événements qui sont des désastres dus à l’homme, comme les guerres, ont un effet plus malfaisant que ceux qui sont dus à la nature. Les premiers auraient pu ne pas arriver, les seconds sont d’une certaine manière une fatalité (destiny). En ce qui concerne les enfants, les désastres proviennent du monde des adultes et perturbent souvent leur développement. Les enfants réagissant de manière très différenciée, il serait utile de distinguer les petits traumas et les traumas « submergeants ». Groen-Prakken (1996) fait une différence entre le trauma et le trouble du développement. Le trauma est « une quantité de trouble qui suspend temporairement la fonction synthétique du Moi, le trouble du développement peut être désigné comme étant tout ce qui modifie le déroulement normal du développement ».
Il existe une forme particulière de traumatisme, à savoir le trauma transgénérationnel, la question centrale étant de définir son mode de transmission d’une génération à l’autre. Les enfants ne vivent pas seulement dans leur monde propre mais aussi dans les mondes de leurs parents. Dans leur vie propre, ils agissent le traumatisme transmis et fantasmé, essayant de le dépasser. Il y a, à ce sujet, diverses théories : celles de Levine, de Fryeburg Jacovy et de Kestemberg. Selon Kestemberg, c’est comme si l’enfant paraissait vivre dans le double monde d’hier et d’aujourd’hui. À travers le tunnel du temps, ils se « transposent » à la recherche de remèdes au traumatisme des parents, dans le présent. Quand hier devient aujourd’hui, il n’y a plus de demain. Quand le futur est volé à l’enfance, l’enfance est perdue.
L’enfant est perçu ou non comme traumatisé ; cela dépend, jusqu’à un certain point, du fait que le thérapeute appartient au groupe dit traumatophile où les thérapeutes cherchent la présence du trauma, ou que le thérapeute est traumatophobe, rationalisant ses sentiments de dégoût et de répulsion, et ignore le trauma.
Pendant les bombardements de l’otan, les enfants n’étaient pas tous traumatisés, mais tous en ont souffert. Certains enfants, comme Marko, un garçon de 8 ans, ont réagi aux bombardements traumatisants, par un trouble du développement. Le petit garçon poli et bien élevé s’est mis à lancer toutes sortes d’objets, à la maison, dans ses jeux et en classe. Il infligeait parfois des blessures légères aux autres enfants comme à lui-même. Après des mois de jeux répétitifs au cours de ses séances, les objets volants se sont transformés en avions de papier aux couleurs de l’otan. – Pour d’autres, les bombardements de l’otan entraînèrent un traumatisme submergeant. Vera avait 14 ans quand cela commença. Elle quitta Belgrade avec sa mère et son jeune frère. Le père ne put traverser la frontière et fut enrôlé par l’armée. Vera commença à jeûner et puis, très rapidement, cessa complètement de manger. Elle devint agressive vis-à-vis de sa mère et de son frère. Sa perte de poids mit sa vie en danger et elle fut hospitalisée. Aujourd’hui encore, elle mange très peu, et seulement la nourriture préparée par son père. Elle ignore son frère et rudoie sa mère.
L’arrière-grand-père maternel d’Ivan s’était suicidé après la Première Guerre mondiale, de même que le grand-père maternel après la Deuxième Guerre mondiale. La mère avait fait plusieurs tentative de suicide. Ivan, à l’âge de quatre ans, avala une overdose des médicaments de sa mère. Les deux tentatives suivantes furent déclenchées par des échecs en histoire à l’école. Les parents étaient convaincus que le garçon ne savait rien du secret de famille (pacte de silence). Le garçon, lui, était convaincu que tant qu’il irait mal, sa mère devrait rester en vie. Il rêvait de nature et parlait de nature. « Comment la domestiquer ? Se détruira-t-elle elle-même ou sera-t-elle détruite ? » Il était évident qu’il y avait chez Ivan des craintes au sujet de sa propre nature et de la nature imprévisible de l’environnement familial, marqué par un trauma transgénérationnel.
Le concept de « trauma investi » (chosen trauma) utilisé par Volkan en même temps que celui de « gloires investies » (chosen glories) pour expliquer le trauma transgénérationnel nous paraissent utiles pour notre propos. Le « trauma investi » renforce les repères d’un grand groupe en donnant à celui-ci un sentiment constant de permanence et d’identité tout en fournissant des devoirs (de revanche) aux générations suivantes. Il dénote un événement ayant entraîné « des pertes sévères, des sentiments d’impuissance, une persécution par un autre groupe ». Il y a « une incapacité à faire le deuil du trauma, à dépasser la blessure narcissique et l’humiliation » (Volkan, 1997). Pour Volkan, la bataille du Kosovo est le trauma choisi par les Serbes. Il n’y a aucun doute que Milosevic a attisé le nationalisme des Serbes en manipulant la saga du Kosovo, surtout en 1987, puis quelques années après. Mais mon impression relative à ces dernières années est que les Serbes n’étaient pas tellement préoccupés par la bataille du Kosovo, ni par le destin de Murat et de Lazar, les chefs des Turcs et des Serbes. Les chants du Kosovo étaient rarement présents. Par contre la phrase souvent entendue était : « Cinq cents ans de domination turque ! » Les Musulmans de Bosnie, souvent d’origine slave, sont devenus dans cette guerre sanglante des Turcs ottomans. Une des phrases souvent entendue et rapportée par des femmes musulmanes ayant été violées était : « Tu vas donner naissance à un Serbe. » C’était comme une suppression du temps, comme pour venger le tribut du sang, quand les Turcs exigèrent des Serbes qu’ils leur livrent un fils de leur choix ; l’enfant devait devenir un Turc et servir dans l’armée des janissaires.
Mais, à mon avis, le principal bond dans le temps (time collapse), le principal message des parents quant à la revanche pour les persécutions, les pertes et les humiliations, concernait surtout la Deuxième Guerre mondiale. Les Serbes parlaient des « oustachis ». Encore une fois, les Allemands avaient aidé les Croates. Certains portaient l’uniforme « cetnik », d’autres disaient que seul un « oustachi » mort était un bon oustachi. Tous les Croates étaient des oustachis. Les armoiries, le drapeau et la monnaie dans la Croatie de Tudjman étaient associés à l’ancien État fantoche des nazis. Bien sûr, seul un cetnik mort était un bon cetnik. Et la Bosnie payait le prix fort pour ses aspirations centenaires.
Voici une description des Balkans que j’ai entendue : « Les “Balkans”, c’est un terme géographique ; le reste est pure psychopathologie. »
La vie des enfants, ces dix dernières années, est le mieux exprimée par leurs propres paroles :
- « Ma mère était serbe, mon père était croate, j’étais yougoslave, et maintenant je ne suis plus rien. »
- « Diplômés et émigrés, que craignez-vous le plus ? – Le peuple. »
- « Nous restons. »
Il y a en préparation une loi d’amnistie pour les jeunes qui se sont enfuis, refusant de rejoindre l’armée. On estime qu’en 1999 il y en a eu plus de 30 000. Comme je l’ai déjà signalé, 400 000 jeunes hautement diplômés ont quitté le pays ces dernières années, la plupart opposants au régime et d’identité yougoslave. On estime qu’environ 70 % d’entre eux prévoient de revenir dans les années qui viennent. Ceci me paraît un pourcentage hautement optimiste. Certains reviendront et ils auront une certaine influence. Les enfants d’aujourd’hui savent peu de choses de l’ancienne Yougoslavie. Certains parents en ont parlé à leurs enfants. Winnicott parle d’une unité globale de toute la personne, au sein de laquelle, dans les états gravement pathologiques, un clivage se produit entre les éléments sains et les éléments persécutés-persécuteurs. Pour les soigner, les gens ont besoin de réparation, d’acceptation de la culpabilité et du remords. Pour le moment, il y a bien peu de signes de remords. On sait peu de choses sur Omarska, Srebrenica, le nettoyage ethnique au Kosovo. C’est, en partie, le résultat des manipulations des mass media ; mais, de toute façon, les gens ne voulaient pas savoir. Et puis les bombardements et les sanctions ont accentué les sentiments de persécution.
Quand il y aura une possibilité de vivre l’ambivalence, une capacité de vivre l’amour et la haine en même temps, il y aura une possibilité pour que les enfants sortent du « tunnel du temps ».
Je ne crois pas que les dix dernières années n’aient développé que la haine, tout comme les décennies précédentes ne nous ont pas appris que l’amour.
Dans les années à venir, pour ceux qui aujourd’hui grandissent, le « trauma choisi » sera probablement la perte de la Yougoslavie.
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Groen-Prakken, H. 1995. « Traumatic and non-traumatic damage to psychic structure », in Traumatisation and War, The Dutch Annual of Psychoanalysis 1995-1996, vol. 2, Swets and Zeitlinger Publishers, Lisse.
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Kestemberg, J.S. 1992. « Children of Survivors and Child of Survivors », Echoes Holocaust, 1, 27-50.
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Stajner-Popovic, T. 1997. « The “lost” second generation-wispers from Eastern Europe », in Identity and Autonomy, A Psychoanalytic View on Steps and Obstacle to Individuation, Van Gorcum and Co. Amsterdam.
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Volkan, V. 1999. « Psychoanalysis and diplomacy » : Part 1 : « Individual and large group identity ».
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Volkan, V. 1999. « Psychoanalysis and diplomacy » : Part 2 : « Large group rituals », Journal of Applied Studies, vol. 1, n° 1.
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Tamara Stajner Popovic, Vojvode Milenka 19, Belgrade, Yugoslavia,
tpopovic@ eunet. yu
Traduit de l’anglais par Jacques Letondal, texte reçu en mars 2001.