Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 53 à 68
doi: 10.3917/cohe.170.0053

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Dossier

no 170 2002/3

Je considère le nationalisme comme une forme maligne du sentiment d’identité nationale, fondée sur la haine de ceux qui ne partagent pas notre propre nationalité. Étant donné que l’identité est définie par des similitudes et par des différences, il y a une forte probabilité pour qu’il y ait de l’intolérance vis-à-vis des membres des autres nationalités. Peu de gens n’ont jamais ressenti d’hostilité à l’égard d’une personne du seul fait qu’elle appartienne à un autre groupe. La forme d’hostilité peut être bénigne comme, par exemple, lorsque nous rentrons d’un voyage à l’étranger et que nous n’attribuons pas les caractéristiques les plus flatteuses aux membres de la nation visitée. Nous les percevons par l’intermédiaire de stéréotypes, ou nous généralisons les traits positifs ou négatifs d’individus, que nous attribuons à la nation tout entière.
Les compétitions sportives entre deux nations donnent lieu, habituellement, à des réactions passionnées qui sont généralement mises en scène devant la télévision, mais qui, parfois, peuvent devenir très méchantes sur le terrain (Heysel). Nous pouvons être méfiants ou distants avec les membres des autres nations, ou encore, dans un contexte multiethnique, nous pouvons voter pour un membre de notre propre nation uniquement parce qu’il en fait partie, sans prendre en compte son agressivité ni son intention de provoquer des conflits interethniques. Nous sommes donc confrontés à un phénomène omniprésent, existant chez chacun de nous, mais qui, devenant phénomène de groupe, demande à être traité avec attention. Pour s’épanouir dans toute sa force et dans toute sa dimension tragique, le nationalisme a besoin du groupe. Une fois l’esprit mauvais du nationalisme lâché, il est impossible de le contrôler et, pour mieux le gérer, il faut revenir au niveau individuel.
Le nationalisme est avant tout un phénomène de groupe. Mais il dépasse en véhémence les autres phénomènes que l’on peut observer dans les groupes de même dimension, tel par exemple le patriotisme. Il est dit qu’il n’y a pas de guerre plus féroce qu’une guerre entre des nations qui partagent un même territoire. Par la rapidité de son développement, par sa barbarie, par le long temps nécessaire pour trouver une solution pacifique au problème posé par les nations en lutte, ce genre de conflit ressemble à ceux qui se produisent au sein de la famille. Les membres de la famille en conflit, qui, jusqu’alors vivaient apparemment en paix, soudainement se disputent, brisent tous les liens, accusent les autres de déloyauté, de trahison et de vol. À un observateur extérieur, tout cela paraîtra absurde ou bien facile a résoudre, parce qu’il n’est pas familier avec les passions qui sous-tendent ces malentendus.
L’observateur extérieur aura l’impression que les parties qui s’opposent peuvent être aisément réconciliées puisque le conflit est insignifiant et qu’une méthode rationnelle pourrait facilement déterminer qui a raison ; et en cas d’échec, les parties en conflit n’auront qu’à se séparer. En ce qui concerne l’ex-Yougoslavie, comme nous le savons, malheureusement, ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. Les parties en conflit se sont engagées dans une lutte sanglante, y compris celles qui parlaient la même langue, que cela leur plaise ou pas. Les deux autres nations qui ne parlaient pas la même langue ont, plus ou moins élégamment, échappé au carnage. En outre, les parties en guerre se sont comportées comme trois super-États, sur le modèle du 1984 d’Orwell, deux d’entre elles unissant leurs forces contre la troisième. Encore une fois, nous retrouvons ce phénomène familial : plus les gens sont proches, plus ils se haïssent entre eux.
J’appartiens à une génération née au début des années cinquante à qui l’on a appris tout au long de leur scolarité que la fraternité et l’unité étaient des valeurs suprêmes. Mais j’ai aussi appris dans l’histoire du Moyen Âge que les fils, les frères ou parents en conflit ont détruit de grands États (Serbie, Croatie et Bosnie) et en ont ainsi fait des proies faciles pour divers ennemis de l’extérieur. Quand, en 1987, le nationalisme l’emporta en Serbie, j’ai pu de nouveau lire que, pour nous, l’unité est ce qu’il y a de plus important et puis, un peu plus tard, que nous devions protéger nos frères. Notre unité est ce qu’elle est, et nous avons vu comment nous avons protégé nos frères.
La situation sociale et politique de l’ex-Yougoslavie en faisait un terrain fertile pour l’émergence des mouvements nationalistes. Cette Yougoslavie était composée de six Républiques et de deux Provinces autonomes, incluant six nations et plusieurs minorités nationales. La situation était encore compliquée par la présence du christianisme et de l’islam ; les chrétiens étaient essentiellement partagés en orthodoxes et catholiques avec la présence d’importantes sectes chrétiennes. Environ 80 % de la population est d’origine slave, 10 % d’origine albanaise 10 % d’origine autre. Près du quart des mariages étaient multiethniques, et dans les zones où les conflits étaient les plus violents, il y avait plus de 30 % de mariages multiethniques. La ligne qui sépare la région à population majoritairement catholique de la région majoritairement orthodoxe correspond à la frontière qui séparait l’Empire romain d’Occident de l’Empire romain d’Orient. Trois langues slaves et la langue albanaise prévalaient dans le pays. La population musulmane était une population slave convertie à l’Islam sous l’occupation turque. Sur ces territoires de l’ex-Yougoslavie, il n’y avait, fondamentalement, aucune tradition démocratique. Les régions occidentales qui avaient appartenu autrefois à l’Empire d’Autriche-Hongrie ne pouvaient se vanter d’être démocratiques, pas plus que l’empire auquel elles appartenaient. Cette thèse est confirmée par l’histoire de ces pays qui tous, à l’exception de la République tchèque, ont fait l’expérience de régimes dictatoriaux. L’idéologie des régimes communistes est fondée sur l’interdiction absolue d’une pensée différente. À côté de mesures répressives diverses, la mesure la plus répressive sur le plan psychique, habilement diffusée par la propagande, était de dire que nous n’avons aucun espoir à moins de suivre l’idéologie du jour. C’est elle qui offre la seule voie pour survivre à toutes les difficultés dans lesquelles nous nous trouvons ainsi qu’à tous les maux que nos voisins souhaitent nous infliger. Ainsi, durant les quarante ans d’histoire de la Yougoslavie communiste, les dangers de l’extérieur ont alterné avec les purges périodiques qui suivaient les changements d’orientation de la politique du parti. De cette manière, la majorité de la population était continuellement dans la peur du mal que seule la sagesse suprême pouvait conjurer.
J’ai l’impression que, dans la vie quotidienne, la majorité appréciait le fait de pouvoir vivre dans la sécurité au prix de si peu de travail. La propagande insistait constamment sur notre caractère unique et sur le fait que les lois qui s’appliquaient aux autres ne s’appliquaient pas à nous. Toute tentative pour mettre en question la justesse de certaines décisions du parti était sévèrement réprimée par celui-ci ; les sceptiques étaient désignés comme des ennemis et souvent dénoncés comme des destructeurs de la fraternité et de l’unité de la nation, notre héritage sacré. Ainsi, toute idée de démocratie était étouffée. Comme la démocratie est une société où les conflits sont toujours présents mais résolus par le dialogue, ce genre de pensée était exclue pour tout le groupe. Il ne restait à la majorité que l’alternative nationaliste.
Par conséquent, les événements de la dernière guerre, avec ses sanglantes luttes interethniques, étaient transmis dans la famille au moyen d’histoires racontées par les parents ou les grands-parents. Les horreurs dont elles parlaient suffisaient à créer des sentiments d’hostilité à l’égard des membres des autres nations. Ceci fut corroboré par le fait que ces événements étaient arrivés à des proches et que l’autorité de celui qui les rapportait ne permettait pas le doute quant à savoir si ces événements avaient bien eu lieu. Ainsi se créèrent des images de gens blancs ou noirs, favorisant l’idée que le bonheur d’un groupe consistait en l’existence d’une seule nation sur un territoire particulier. En bref, quand le gouvernement s’avérait incapable d’apporter des solutions satisfaisantes à des difficultés qui n’étaient pas dues à des ennemis externes, la situation psychologique d’un groupe était telle que seul le regroupement national pouvait représenter une issue, ainsi que l’incrimination des autres nations pour ses problèmes propres. L’oligarchie au pouvoir avait suivi l’évolution classique de toutes les sociétés communistes, passant du cosmopolitisme au nationalisme. Après la mort de Tito, les oligarchies national-communistes ont mal géré ces relations interethniques jamais résolues ; certains disent qu’elles en ont fait un mauvais usage ; pour ma part, j’ai tendance à croire qu’ils ne savaient pas penser autrement. Ainsi, par exemple, il était strictement interdit, sous le régime communiste, de parler des crimes interethniques qui avaient eu lieu. Le système de pensée d’un régime qui présente le monde en blanc ou noir était incapable de gérer une situation qui comportait, outre le blanc et le noir, diverses teintes de gris. Par ailleurs, parler de victimes attirerait immanquablement l’attention sur les victimes du régime lui-même. Ainsi, finalement, nous ne connaissions même pas le nombre de victimes de la dernière guerre. Ce fait procura aux différents chefs nationalistes un vaste champ d’action pour des manipulations nécrophiles. Les oligarchies au pouvoir ont, tout d’abord, commencé à soulever la question de savoir qui soutenait qui et qui volait qui ; ainsi a-t-on dit que l’on volait de l’énergie aux Serbes, mais que ceux-ci, en retour, vendaient très cher, à tout le monde, des voitures de qualité inférieure. Puis, plus tard, on se mit à compter les victimes, et, après cela, on passa à des incitations ouvertes aux conflits interethniques. Comme je l’ai déjà dit, le conflit se situait essentiellement entre les trois nations qui partageaient la même langue mais qui étaient de trois religions différentes.
La différence entre l’ex-Yougoslavie et les autres pays d’Europe de l’Est était importante. Le niveau de vie était plus proche de celui de l’Europe de l’Ouest, jusqu’au milieu des années quatre-vingt. Tous les citoyens yougoslaves pouvaient voyager à l’étranger, et, pour la plupart des pays, ils n’avaient pas besoin de visa. Les citoyens de l’ex-Yougoslavie avaient tendance à ironiser sur le régime, mais trouvaient, en même temps, qu’ils vivaient bien puisque leur niveau de vie n’était que légèrement inférieur a celui des pays développés, tandis qu’ils avaient la sécurité sociale et travaillaient beaucoup moins qu’à l’Ouest. La crise qui commença dans les années quatre-vingt, jointe à l’incapacité de l’oligarchie au pouvoir à modifier pacifiquement le système socialiste, a provoqué une accumulation de colère dans l’ensemble de la population. Une situation de crise économique où la classe dirigeante ne sait pas, ou n’ose pas, ou ne veut pas proposer des solutions entraîne des sentiments de peur et d’impuissance parmi les membres de tout groupe. Et ce qui se passe lorsqu’on commence à appliquer une solution à un groupe qui se trouve dans cet état, c’est que le groupe commence à présenter le symptôme du « rassemblement autour d’une tente » (Volcan). Comme le groupe est composé de plusieurs nations, chaque nation commence à se rassembler autour de sa tente nationale. Le second phénomène qui se produit dans un groupe en crise, c’est que le groupe se choisit le plus fou pour chef (Bion). Ce chef est le plus fou parce qu’il propose une solution simple et rapide pour résoudre la crise. Ce phénomène est apparu chez les deux plus grandes nations de l’ex-Yougoslavie, les Croates et les Serbes. Leurs chefs ont mis en avant la grandeur de leur nation et son caractère unique, et en même temps ont fait remarquer leur état d’oppression dans l’ex-Yougoslavie. La solution résidait donc dans la reconnaissance de la suprématie de ces deux nations. Dans l’histoire familiale du chef des Croates comme du chef des Serbes, on retrouve une pénible similitude, à savoir la mort violente des deux parents.
 
Narcissisme de petites différences
 
 
Il est bien connu que la violence se développe généralement entre les individus qui se connaissent et que plus leurs liens sont étroits, plus la possibilité de violence est grande. Pareillement, pour la violence entre nations, plus elles sont proches, plus la possibilité de violence est grande. Dans Malaise dans la civilisation, Freud pensait que les rituels caractéristiques de certaines civilisations s’étaient développés à cause de la nécessité de garder sous contrôle les pulsions agressives et sexuelles. Ainsi, par l’intermédiaire d’un rituel, un groupe réalise symboliquement certains actes interdits. Il y mentionnait aussi les relations entre deux groupes différents, réciproquement intolérants à leurs traditions et coutumes opposées, qu’il qualifia de narcissisme des petites différences. Il ne poussa pas plus loin l’analyse de ce terme. Mais nous pouvons supposer que tout rituel imposé par une société (et je ne pense pas seulement aux rituels ordinaires mais aussi aux règles sociales) produit une résistance chez chaque individu. Les rituels heurtent notre narcissisme en nous proposant un symbole à la place de la chose réelle, offensant ainsi notre sentiment de toute-puissance, et produisent en nous un sentiment inconscient de frustration et d’impuissance. Quand nous voyageons en touristes dans d’autres pays, nous sommes tout disposés à mépriser ou à admirer leurs us et coutumes. Cette attitude est généralement très ambivalente, pleine d’éloges et de mépris. Les coutumes les plus fréquemment méprisées sont en rapport avec la nourriture et l’hygiène de la nation concernée. Leur cuisine ou bien sent mauvais ou bien est merveilleuse ; ils sont propres ou sales, ou bien sales et parfumés. Ils sont soit froids soit chaleureux.
Les rituels eux-mêmes, quelle que soit la civilisation à laquelle ils appartiennent, sont souvent en rapport avec la nourriture. Il y a des animaux interdits, et des jours ou des règles permettent ou interdisent de manger certaines choses. Ces règles provoquent de l’étonnement, et, dans des situations de tension, de la colère et du ressentiment. Quand deux nations vivent côte à côte, avec des rituels différents, ils vont habituellement se moquer des rituels l’un de l’autre. Ils vont les décrire comme des gens stupides, qui ne reconnaissent pas les bonnes choses quand ils les voient, et en même temps ne se rendent pas compte qu’eux-mêmes ont leurs propres rituels qui leur imposent des limites. L’observation des rituels des autres provoque en nous un sentiment d’impuissance, par rapport à nos propres rituels qui nous montrent que nous ne sommes pas tout-puissants. Les rituels des autres sont suffisamment proches pour donner à une majorité un sentiment d’impuissance, mais pas assez proches pour nous permettre de voir nos propres limitations. Ainsi, tous les mauvais sentiments sont transférés, projetés sur les autres ; ils sont stupides, et sentent mauvais à cause de la nourriture qu’ils doivent manger en raison de leurs étranges coutumes. Donc, ce sont des primitifs, stupides et mauvais. Dans nos régions, les musulmans sentent le suif et les chrétiens sentent le lard. Le clivage entre le bon et le mauvais sein devient évident quand il s’agit d’une autre nation voisine.
Le second ensemble de coutumes est en rapport avec les habitudes d’hygiène, plus particulièrement après la défécation. Dans ce domaine, il y a une évaluation très nettement positive des propres rituels, et une très nette répulsion vis-à-vis des rituels des autres. Rappelons-nous qu’une des pires humiliations que nous ayons à subir, c’est l’apprentissage de la propreté. C’est pourquoi toutes les habitudes des autres, peu différentes des nôtres, nous paraissent sales et font que ces gens nous paraissent insuffisamment propres ; toute cette humiliation que nous avions ressentie pendant la douloureuse acquisition des habitudes d’hygiène est projetée sur eux. Une des histoires sur la dureté de la vie à l’armée concernait le dégoût pour les bouteilles d’eau que les musulmans gardaient dans les toilettes de l’armée. J’imagine que les musulmans étaient tout aussi dégoûtés par le papier de toilette. Les histoires sur la mauvaise tenue des latrines et sur l’absence d’intimité dans celles-ci à l’armée ne venaient qu’en second. Jusqu’à un certain point, les dix dernières années de l’ex-Yougoslavie ressemblaient aux latrines de l’armée. Les nations se raillaient les unes les autres sans être conscientes du fait qu’elles vivaient dans un entourage contaminé qui devenait, chaque jour, de plus en plus sale.
Le troisième domaine où les coutumes des peuples font l’objet d’attention, c’est le comportement sexuel propre à chaque nation. Bien que nous sachions, par expérience personnelle, que le comportement sexuel des nations vivant dans un même lieu varie avant tout selon les individus, la manière dont on peut rendre compte de la morale sexuelle d’une nation particulière équivaut à décrire un groupe de clones. Ainsi les Croates sont impuissants, les musulmans sont à la fois puissants et impuissants. Je ne sais pas quel fantasme s’applique aux Serbes. Mon seul souvenir concerne le rôle de Bata Zivojinoviæ dans le film intitulé Stefica Cvek broyé par la vie, qui se résume à la formule : « Chien qui aboie ne mord pas ». Je considère que ce domaine des relations humaines est particulièrement illustratif du phénomène que l’on observe dans le nationalisme, à savoir l’absence totale de référence à l’expérience personnelle dans les contacts avec les autres nations quand on la pense en termes de groupe. Ce type de perception d’une autre race ou nation est très courant et se retrouve même chez des personnes très cultivées, et même dans la profession de psychothérapeute. Je me rappelle une réunion professionnelle dans ma clinique au cours de laquelle, je ne sais pourquoi, une discussion s’engagea pour savoir qui étaient les plus puissants sexuellement, les Noirs ou les Blancs, et finit par s’éterniser. Un membre de l’équipe soutint que les Noirs étaient certainement plus puissants et qu’ils avaient un plus grand pénis parce qu’ils étaient noirs et plus près de l’animalité. Ma collègue, une femme d’expérience, déclara : « J’ai essayé ; ça n’a rien à voir avec la couleur, cela dépend de la personne. » Cette voix de bon sens mit fin à la discussion (malheureusement, cette voix de bon sens ne s’est pas manifestée parmi les politiciens de l’ex-Yougoslavie). L’attitude des hommes vis-à-vis des femmes des autres nations est marquée par la perception de la femme comme étant une sorte de proie. Ce sont des femmes qui, ou bien aiment ouvertement le sexe, ou bien font semblant de ne pas l’aimer. Par conséquent, avoir un rapport avec une femme contre son gré n’est pas un si grand péché. Cette attitude est également observable chez les nations de même confession, sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. Selon toutes les indications, le viol d’un membre d’une autre nation était largement répandu pendant la guerre. Cela impliquait une malveillance supplémentaire : la femme violée donnerait naissance à un membre de la nation qui l’avait violée.
J’ai donc spécifié trois domaines impliquant un rituel : la nourriture, l’éducation à la propreté et la vie sexuelle. Dans tous ces domaines, nous subissons des frustrations, notre toute puissance y est mise en échec et nous nous sentons dévalorisés et impuissants. Observer les rituels d’une autre nation réveille en nous une vieille impuissance que nous projetons sur les membres des autres nations, les percevant comme un groupe uniforme et non comme un ensemble d’individus. L’impuissance nous empêche de faire appel à notre expérience personnelle de sorte que notre propre groupe nous apparaît comme puissant, et pas celui des autres. Ainsi, le mécanisme de pensée devient identique à celui de la perversion. Pour que nous puissions nous sentir puissants, quelqu’un d’autre doit être rabaissé (sadisme), ou sa valeur doit être anéantie (homosexualité, fétichisme).
 
Déshumanisation de l’autre – une forme de perversion de la pensée
 
 
Dans cet article, il a été parfois fait mention de la métamorphose de la pensée des gens submergés par l’extase nationaliste que nous avons comparée à la pensée modifiée des pervers. Les pervers, dans toutes les formes de la perversion, nient qu’il ait fallu un couple de parents pour qu’ils soient conçus. Dans l’extase nationaliste, l’attaque contre les membres des autres nations se fait dans un contexte où ils sont perçus comme inférieurs ou plus primitifs ou, s’ils sont à un niveau de civilisation supérieur, comme déshumanisées par leur propre indifférence. Ainsi, seul un membre de telle nation particulière est à la véritable mesure de l’humanité. Noble mais ayant des sentiments, agressif mais honorable. Un autre trait de l’extase nationaliste consiste à attribuer à telle nation une origine prestigieuse, ou, s’il lui est difficile de s’en inventer une, au moins l’origine la plus ancienne.
D’une façon caractéristique, deux tendances parallèles existent dans l’extase nationaliste : la première, c’est que les nations voisines sont issues de la nation en question, mais qu’avec le temps ils ont adopté une autre religion du fait de leur corruption et de leur « mauvaiseté », ou alors qu’ils ont renoncé à leur noble origine.
La seconde tendance consiste à revendiquer une origine mystérieuse, noble évidemment, et à accuser les autres nations d’avoir dissimulé cette origine à la nation en question. Ainsi, par exemple, il existe un livre serbe intitulé Les Serbes, la plus vieille nation, qui eut beaucoup d’admirateurs avant la guerre. Même des gens sérieux et cultivés ont élaboré toutes sortes d’absurdités dont la plus énorme consistait à prétendre que la langue serbe était à l’origine d’autres langues et avait des liens obscurs avec le sanscrit, sans qu’on puisse dire laquelle des deux était la plus ancienne. Les Croates, à leur tour, se sont attribué une obscure origine irano-aryenne. Je considère que toutes ces théories visent à assurer aux membres de telle ou telle nation une origine spéciale, noble certainement, atténuant ainsi la blessure provenant du savoir qu’ils sont nés d’un simple rapport sexuel entre leurs parents. De cette façon, chacun devient noble, sans égard pour la réalité de la vie quotidienne. Nous avons ainsi deux attributs exprimant la douleur d’être nés de la façon habituelle. Notre situation est très semblable à celle des adolescents lorsqu’ils commencent à admettre émotionnellement le fait qu’ils sont nés de leur père et de leur mère ; ils inventent alors toutes sortes de théories romantiques selon lesquelles leurs parents ne sont pas leurs parents mais qu’ils ont quelque autre origine. La nation en question est noble, étant issue de parents nobles, tandis que les autres ont une origine semi-animale.
Je considère que ce mécanisme est la cause de nombreuses atrocités durant la guerre. Un des exemples historiques est le fait que les Croisés mangeaient la chair rôtie des Arabes pour prouver que ceux-ci n’étaient pas des humains. La destructivité de cette vision de soi-même réside dans l’accroissement de sa propre omnipotence, à la fois par la grandeur attribuée à soi-même et l’abaissement des autres. Avoir une origine noble ou être la plus vieille nation établit un sentiment de proximité parmi ses membres. Comme nous sommes les plus anciens, la différence de temps entre nous et les ancêtres est effacée. Tous les membres d’une nation, les vivants et les morts, sont ainsi vivants. Ainsi nous pouvons facilement nous identifier avec les héros mythiques du passé, mais aussi avec les victimes du passé. Ce qui est arrivé il y a cinq cents ans est ressenti comme si cela arrivait maintenant, non à nos ancêtres, mais à nous. Il y a presque vingt ans, j’avais un patient, un intellectuel, né dans un endroit où d’horribles conflits interethniques avaient eu lieu durant la Seconde Guerre mondiale. Le patient était névrosé, fortement lié à sa mère, dont la famille a été massacrée au cours de ce conflit. Il rêvait souvent qu’il partait à la guerre avec ses amis pour venger ses ancêtres.
 
Torture – les relations familiales
 
 
Malheureusement les événements qui se sont produits durant la dernière guerre confirment cette thèse. Il semble notamment que les trois parties ont fait état de pas mal de cas où des prisonniers ont été forcés à des rapports homosexuels, homosexuels incestueux et hétérosexuels incestueux. Comme si les membres de la nation en question voyaient en les autres la personnification de leurs propres fantasmes pervers et incestueux, et, pour cette raison, prenaient plaisir à la fois à leur humiliation et à leur horreur, et à la transformation des fantasmes en réalité. Comme si les membres des nations en question avaient mis en acte, par l’intermédiaire d’autres, non humains, leurs propres fantasmes concernant leurs relations avec les personnes aimées, père, mère, sœurs et frères. Ce comportement montre une similitude avec des relations familiales perturbées ou des fantasmes liés à la vie de famille. Des interdits concernant l’inceste, qui représentent une humiliation, ont toujours tendance à être transgressés. Forcer d’autres à faire ce que nous fantasmons les humilie, eux, et nous grandit, nous. Le fait que la même langue les liait tous et que tous souhaitaient se tenir à distance les uns des autres invite à penser aux histoires selon lesquelles dans toutes les familles il y a des parents pauvres, qui sont misérables, méchants, sales, et ont entre eux des relations suspectes.
Des tortures atroces qui se sont produites durant la guerre étaient répandues bien au-delà des institutions habituelles (police), comme il est de coutume dans les guerres. Ces tortures étaient similaires à la façon dont les enfants dépeçaient leurs poupées ou tourmentaient les animaux domestiques, leur seul but étant la satisfaction d’éprouver leur propre toute-puissance par le moyen de la torture. Ces événements évoquaient les romans du marquis de Sade qui contiennent les éléments de la brutalité infantile ; mais contrairement aux ouvrages du divin Marquis où les torturés revivaient pour être encore torturés, les chanceux parvenant même à échapper, rien de tel ne se passait ici. Ces événements faisaient aussi penser aux tortures auxquelles étaient exposés les petits enfants de la part de parents pas tout à fait normaux. Tout cela se pratiquait entre voisins ou amis d’autrefois. Ainsi les événements acquéraient les caractères d’une violence familiale où les meurtres sont souvent brutaux.
On a observé que les gardes permettaient souvent à leurs amis d’entrer dans les camps de prisonniers pour participer aux atrocités. C’est un fait connu qu’à Srebrenica des soldats qui exécutaient des prisonniers obligeaient des conducteurs de camions ou de bus à participer personnellement aux exécutions sous la menace d’être exécutés eux-mêmes. La honte d’un acte commis s’annule parfois par des voies étranges. Je ne veux pas défendre les gens qui ont fait cela, mais j’ai l’impression qu’ils voulaient partager avec d’autres le mal qu’ils ont fait, pour souiller les quelques normaux parmi eux qui n’ont pas participé au crime. Quoi qu’il en soit, dans ce cas non plus la présence simultanée de toute-puissance et de culpabilité n’a rien apporté de bon.
 
Histoire de feu de camp
 
 
Après la Deuxième Guerre mondiale, les institutions yougoslaves ont été incapables de démarrer le processus d’un débat public sur les événements interethniques qui se sont produits durant la guerre. L’histoire était essentiellement représentée par le combat contre les Allemands et les traîtres locaux. La propagande elle-même ne s’occupait que de la résistance des partisans contre les Allemands, tandis que les opposants locaux des partisans étaient occasionnellement mentionnés, sans aucune explication approfondie. Cette politique des autorités yougoslaves peut se comprendre dans une certaine mesure, puisqu’en même temps se déroulait en parallèle une guerre idéologique qui avait aussi ses victimes. Les partisans étaient présentés comme absolument bons, nobles envers l’ennemi et justement cruels envers eux-mêmes. Chaque tentative de meurtre entre autochtones mettait aussi au jour des meurtres à fondement idéologique. Cette situation n’a pas reçu de solution jusqu’à ce jour, de sorte que le nombre des victimes sur le territoire de la Yougoslavie durant la Deuxième Guerre mondiale reste inconnu. Durant la Deuxième Guerre mondiale, sur le territoire de la Yougoslavie, des heurts interethniques sanglants se sont produits entre Serbes, Croates et musulmans. Les parties ont occupé différentes positions. Les Croates avaient un État qui a institutionnalisé la terreur envers les membres des autres nations ; cependant les deux autres parties, bien que sans État propre et sans terreur institutionnalisée, n’ont pas été en reste.
La politique officielle a essayé de garder secret tout le problème des traumas de guerre au moyen de la propagande vantant les liens solides entre les nations, leur fraternité sans faille. Tout cela ressemblait à un déni complet des événements cruels qui avaient eu lieu. D’un autre côté, le pouvoir lui-même était divisé, pas seulement sur les principes idéologiques, mais aussi nationaux. Les cadres qui avaient combattu pendant la guerre étant venus au pouvoir, ceux-ci étaient naturellement originaires des territoires où les événements interethniques les plus horribles s’étaient produits. Selon une tradition que certains appellent « le réseau des anciens » et d’autres « le style mafieux », les cadres qui leur ont succédé provenaient pour la plupart des mêmes territoires. Cela signifie que ces derniers ont entendu parler des événements de la guerre, mais n’en ont pas éprouvé la souffrance qui leur aurait permis de considérer les gens autour d’eux comme des individus et non comme des membres d’un troupeau national.
Le processus traumatique a eu lieu aux endroits mêmes où le trauma s’est produit ; ce sont les parents ou autres ascendants qui ont raconté les événements. Les enfants passaient ensemble par les clairières et collines romantiques sur le chemin de l’école, et savaient par les histoires racontées par leurs parents que dans ces mêmes lieux des membres de leur nation ont été brutalement massacrés. Le plus souvent, les enfants allant à l’école appartenaient à des nationalités différentes, et chacun d’eux avait ses tombes secrètes. À l’école, on leur apprenait la fraternité et le soir, au coin du feu, ils écoutaient des histoires chargées d’émotion dans lesquelles étaient impliqués leurs voisins. Les enfants entendaient raconter des histoires de massacres avec le message sous-jacent de l’impuissance des parents face au mal persécuteur. L’impuissance des parents avait un effet destructeur sur le respect de soi des enfants et ils restaient démunis devant le mal venant de l’extérieur dont parlaient les histoires, mais surtout démunis face à leurs impulsions agressives. Le second message du conteur d’histoires était : ne faites jamais confiance à un voisin et soyez préparés à n’importe quoi. Pour les enfants (du moins pour la majorité d’entre eux, car c’est un fait connu que les membres d’une même nation au service de l’autre étaient des exécuteurs passionnés), c’est une tentative de venger l’impuissance des parents. Un enfant s’efforce de conserver une image de toute-puissance de son parent, dont à la fois il adore et redoute sa force et sa puissance. C’est ainsi que se réalisent identification et vengeance quand un enfant essaie de surmonter son trauma en empruntant la force de son père et la colère de l’agresseur. Il s’approprie le coup d’éclat de l’agresseur et l’agression est alors dirigée vers les membres des autres nations. Le monde sécurisé d’autrefois, qui protège de tout mal, externe ou interne, se décomposait lors des histoires entendues le soir au coin du feu, qui racontait ce qui est vraiment arrivé aux ancêtres. Tant que le régime parvenait à maintenir avec succès une harmonie tolérable, il avait suffisamment d’adeptes. Au moment où le citoyen ordinaire percevait un antagonisme national chez les dirigeants, la force protectrice du régime est partie en morceaux comme éclate une bulle de savon. Tout ce qui restait à faire, c’était de prendre les armes pour se protéger d’abord, pour se venger ensuite.
 
Combattre les amis d’hier
 
 
Une personne qui affronte un membre d’une autre nation est dans une position complexe. Ces membres d’une autre nation sont généralement des voisins, des copains de classe, des collègues de travail, des gens en compagnie desquels on a grandi. Les histoires de notre guerre ressemblent à toutes les histoires antérieures de nettoyage ethnique qui sont arrivées en d’autres lieux et en d’autres temps. Le génocide lui-même était le plus souvent entrepris par des gens venant de l’extérieur, généralement des gens au passé suspect qui avaient rendu des services aux trois belligérants. J’aimerais souligner que les forces de police de chacune des parties en guerre a conservé le personnel et le mode opératoire habituel de la police yougoslave. La police yougoslave avait une solide tradition héritée du kgb, qui a naturellement accepté la remarque de Staline concernant les criminels : « Ces gens sont socialement proches de nous. » Ces gens-là commencent un bain de sang, et sont peu à peu rejoints par les habitants du lieu. Les traumas de guerre jamais surmontés des ancêtres, provoquant une identification dans la vengeance, facilitaient ce processus. Je dis « facilitaient », car les conflits multiethniques ont une dimension partagée par toute guerre : la peur pour sa vie propre facilite le fait de prendre les armes et d’attaquer. Cela pèse lourdement sur notre conscience de combattre ceux que nous connaissons et, pour cette raison, l’ennemi doit être de plus déshumanisé pour que notre agression soit justifiable et supportable.
Là encore, c’est un comportement similaire au comportement dans les conflits de famille. Les parties qui se disputent se dépossèdent l’une l’autre, exigent un changement du nom de famille, et se déshéritent l’une l’autre. De plus, paradoxalement, il est nécessaire de déshumaniser les membres d’une autre nation, justement parce qu’ils sont trop proches. Il faut les taxer de méchanceté et d’inhumanité pour qu’il soit possible de mener une guerre contre eux. Un détachement total par rapport aux sentiments positifs à l’égard des amis d’hier était nécessaire pour pouvoir tirer sur eux. Ainsi commença une terrible guerre où toute reddition était impossible, car la reddition impliquait généralement la torture et une mort horrible.
Immédiatement après la guerre entre les Serbes et les Croates, il était impossible d’écouter la musique de l’autre. Maintenant, au bout de presque dix ans, en Croatie comme en Serbie on peut entendre la musique de l’autre. En Serbie, la musique diffusée à la radio provient essentiellement de la période d’avant la guerre et est d’origine croate ou bosniaque. Les autorités des deux pays permettent, à contrecœur, que des musiciens de l’autre camp viennent se produire chez eux. Lors de ces rares concerts, l’affluence est considérable, et souvent les auditeurs chantent avec les artistes. Le phénomène de « yougo-nostalgie » est de plus en plus manifeste et fait penser à la peine ressentie une fois qu’un temps suffisant a passé après une querelle dans la famille.
 
Communisme et nationalisme
 
 
La force du nationalisme réside dans le groupe. Je n’ajouterai rien de nouveau en disant qu’une personne au sein d’un groupe se sent protégée, quoi qu’elle fasse. La protection se fonde sur une identité de groupe qui est ressentie comme puissante et immense, indestructible et forte, incarnée par le chef du groupe qui représente la force condensée du groupe. Le chef est un self-object tout-puissant (Kohut), avec tous les traits d’un « parrain de la mafia » (Rosenfeld). Le chef et le groupe sont interdépendants car le groupe projette ses désirs sur le chef, qui doit les réaliser de façon à obtenir l’admiration et la soumission du groupe. Le chef reçoit force et adoration de la part du groupe s’il va dans le sens de ses désirs, et les membres du groupe partagent la force et l’admiration dévolues à leur chef s’ils le suivent. Indubitablement, cette relation ne laisse pas beaucoup de place pour penser ses propres actions. La langue, l’idéologie, l’origine, la culture sont de puissants facteurs de cohésion d’un grand groupe. Le parti communiste était le groupe le plus fort dans l’ex-Yougoslavie. Quand le communisme en tant qu’idéologie est entré en crise, il a subi le destin de tous les grands systèmes incapables de résoudre la crise qu’ils subissent. Cela se passe comme pour le courtisan dans le conte « Le nouveau costume de l’Empereur » : toute idée qui pourrait apporter une solution à la crise est supprimée.
Le système a réagi avec nervosité à toute organisation alternative. Une des caractéristiques du communisme était de détruire toute espèce de professionnalisme en soumettant les professionnels à l’idéologie. Un des directeurs de la clinique où je travaillais, qui était en même temps colonel dans la police, avait pris la défense de la psychanalyse, notamment lors d’une séance de l’Association médicale serbe, dans les termes suivants : « Peu m’importe que l’idéologie de Freud diffère de l’idéologie marxiste. Cela guérit des gens et si je guéris des gens, je développe le socialisme. » Le Parti et le gouvernement contrôlaient rigoureusement les professions intellectuelles. L’enseignement universitaire a été alternativement un purgatoire pour les mal adaptés, une sorte de tour d’ivoire, ou bien un champ de bataille idéologique où la partie vaincue abandonnait l’université pour chercher un emploi dans les instituts qui n’exerçaient pas d’influence sur la société. Aussi était-il impossible de développer un sentiment d’appartenance à un groupe professionnel. La seule chose possible était d’être membre d’un groupe idéologique, puisque c’était le seul groupe autorisé à exister. Le système d’éducation ne développait pas la capacité de pensée critique. La façon prévalente, et seule possible, d’acquérir du savoir, c’était de le recevoir ex cathedra. La qualité du savoir des diplômés était faible, ce qui représentait de nouvelles limitations au développement d’un intellectuel en tant qu’individu capable de mener une vie indépendante. Comme le communisme allait en s’affaiblissant, le nationalisme devenait de plus en plus fort. Le sentiment d’appartenance à un peuple, à une langue et une culture particuliers était quelque chose que le communisme n’a pas été capable de détruire. De plus, les communistes et les nationalistes se comprenaient bien. Les deux systèmes fonctionnent sur le principe du blanc ou noir ; les deux systèmes ne peuvent survivre qu’en se découvrant sans cesse des ennemis extérieurs ; et s’il n’y en a pas, ce qui est souvent le cas, il faut en inventer. Les deux systèmes interdisent que l’on soulève des questions relatives au dogme, un dogme qui est le même pour le communisme et le nationalisme, mais porte des noms différents. L’un affirme que le système est le meilleur et le plus humain au monde, et l’autre soutient que ce peuple est le plus intelligent, le plus hospitalier et le plus honorable au monde. Danilo Kis, notre écrivain bien connu, a dit qu’il a cessé de croire aux différences nationales car il a suivi l’école primaire aussi bien en Hongrie qu’en Yougoslavie. Dans les deux écoles, il a appris que les Hongrois, tout comme les Serbes, sont le peuple le plus intelligent, le plus hospitalier et le plus honorable au monde.
Les deux systèmes inventent volontiers des ennemis, morts de jalousie à notre égard, nous qui possédons les caractéristiques et les richesses les plus merveilleuses ; et pour cette raison, ils souhaitent nous dépouiller de ces trésors. À présent, la propagande du régime dit que la Yougoslavie est le seul pays en Europe qui lutte contre la nouvelle colonisation. Certes, nos alliés dans le monde sont l’Iraq, l’Inde et la Chine. Auparavant, la Biélorussie aussi était notre alliée, mais entre-temps elle s’est évaporée dans la nature. Cela n’est pas étonnant que les communistes les plus obsédés tournent si aisément leur veste et abandonnent le cosmopolitisme pour le nationalisme. Je vais citer un personnage parfaitement détestable : « Donnez-moi un communiste et j’en ferai très facilement un national-socialiste. Je ne réussirai jamais avec un citoyen » – Joseph Goebbels. Un mélange de crise et de manque de démocratie a conduit à l’élection d’un chef décrit par Bion : « Un groupe en crise élit toujours pour chef le plus fou de tous. » Il semble qu’il était nécessaire d’élire des chefs capables de déclarer que d’autres nations étaient responsables de la crise où nous sommes et qui, par conséquent, offrent la voie la plus courte et la plus violente pour en sortir. Les solutions simples et rapides sont toujours les solutions les plus cruelles, d’abord à l’égard du groupe opposé, et plus tard, quand on en est venu à bout, contre le groupe dans lequel ces idées se sont développées.
Au début, les autres avaient le droit de changer de nationalité, certes dans des conditions humiliantes (dans l’ex-Yougoslavie, cela concernait la langue, la culture et le type d’écriture – cyrillique ou latine). Cette solution a un effet double. « L’autre peuple » résiste à l’assimilation, tandis que le « premier peuple » devient paranoïaque – redoutant les traîtres en son sein et méprisant l’« autre peuple » qui a adopté ses conditions de vie. « Le premier peuple » éprouve de la colère contre « l’autre peuple » parce qu’il a rejeté ses conditions généreuses. Il est intéressant de mentionner que dans l’ex-Yougoslavie tous les chefs ont proposé ce genre de conditions aux autres. Ce que ces offres ont déclenché, c’était l’appel aux armes pour défendre sa propre vie et son territoire. Un territoire partagé par ces peuples est devenu d’un jour à l’autre le territoire d’une seule nation, et ensuite s’est mis à croître de jour en jour. Finalement, il y eut un dicton en Serbie, moitié plaisanterie, moitié slogan : « Serbie, jusqu’à Tokyo. » La conséquence, non mentionnée bien sûr par la propagande, était la destruction ou le déplacement des « autres ». Grâce à la propagande, le temps et l’espace ont rétréci et ainsi chaque groupe a reçu l’assurance d’être au seuil de l’âge d’or selon Platon, une ère où les peuples descendaient des dieux, ce qui a fait des Serbes une nation céleste ; une ère où nous nous aimerons tous les uns les autres et où nous vivrons comme des frères et où il n’y aura plus de différences, car nous serons tous bons, intelligents et honorables. Il n’y aura pas d’envie dans cette nouvelle société et tout le monde sera heureux.
Le message inconscient de la propagande était qu’il n’y aura plus de tensions, ni de haine parmi les membres du groupe en question. Il suffit de déplacer et de détruire ceux qui ne nous aiment pas, qui envient nos valeurs, valeurs que nous avons perdues mais que nous retrouverons à présent. Ainsi, certains dignitaires de l’Église et des politiciens ont calculé combien de victimes il faudra sacrifier pour réaliser ce but d’une vie dans le bonheur éternel. Pour la majorité de ses membres la nation est ainsi devenue un symbole d’un temps, d’un espace et d’une vie divins, dont consciemment nous n’avons aucune expérience. La seule épreuve de réalité était un fantasme plaisant, qui, aussi plaisant qu’il puisse être, n’est pas le meilleur moyen pour l’épreuve de réalité. Pour dire la vérité, la vie dans une société sans tensions ni envie est en partie un rêve de chacun d’entre nous car elle ressemble au fantasme de la vie intra-utérine, ou de la vie au Paradis avant d’avoir cueilli le fruit de l’arbre de la connaissance. Cette situation idyllique représente une défense puissante contre les fantasmes agressifs du sein maternel d’où provient la menace d’autres bébés. Comme tous les bébés sont mono-ethniques, il n’y a pas à se faire du souci pour savoir qui sera le plus aimé. Tous les bébés reçoivent la même quantité d’amour, de chaleur et de nourriture. Ainsi chacun a la même quantité de tout et il n’y a pas besoin d’envie. Le communisme tout comme le nationalisme réalisent leur but de cette façon.
 
Sanctions, Kosovo et bombardement
 
 
Je répète que l’ex-Yougoslavie a été, depuis le milieu des années soixante, un pays ouvert où aucun visa n’était nécessaire et les citoyens de la Yougoslavie n’avaient pas besoin de visa pour voyager vers l’Ouest. Les marchandises de l’Ouest étaient très présentes sur les marchés yougoslaves, avec tous les produits culte, tels le Coca-Cola et les chewing gums. La culture occidentale affluait librement dans l’ex-Yougoslavie. Aussi, les sanctions imposées en 1992 ont exercé un impact des plus douloureux sur la couche de population qui était la plus proche de l’Occident par son éducation et sa culture. Un phénomène de groupe bien connu fit son apparition : quand un groupe souffre d’une privation, il se tourne contre le groupe qu’il considère comme responsable de cette privation. Les gens se sont plus encore rassemblés autour du régime parce que tout le monde se sentait menacé et cette nouvelle situation convenait parfaitement au régime. Par sa propagande, il présentait l’Occident comme le coupable unique et principal de la guerre et des autres malheurs de la vie. Au lieu d’affaiblir le régime de Milosevic, les sanctions l’ont renforcé. Des centaines et des milliers de jeunes quittaient le pays à la recherche d’une vie meilleure. La plupart d’entre eux étaient des opposants au régime. Ceux qui conservaient leurs contacts avec l’Ouest maudissaient les lignes téléphoniques défectueuses et les voyages de huit heures en minibus vers Budapest, l’aéroport le plus proche. Je ne sais pas ce qu’on maudissait le plus : le régime ou ceux qui ont imposé les sanctions.
Malheureusement, au cours des dernières années, beaucoup de choses ont été dites sur le Kosovo. Durant la dernière décennie, le Kosovo a été un territoire où les relations entre les populations albanaise et non albanaise étaient organisées selon les principes de l’apartheid, même si le système ne portait pas ce nom, bien sûr.
Au lieu de donner une présentation historique de la situation au Kosovo aboutissant finalement à un conflit armé entre les Serbes et les Albanais, j’essaierai de présenter une histoire de la situation par le moyen d’une expérience de groupe. Il y a sept ans, dans le cadre d’un projet d’assistance aux personnes traumatisées, la fondation Soros a financé, à l’intention des personnes souffrant de traumatismes psychiques, un programme d’aide établi à Pristina. Dans le cadre de ce projet, j’ai dirigé un groupe multiethnique expérimental sur des problèmes d’éducation, comprenant des psychiatres et des psychologues. Il advint qu’à la fin d’un travail de trois mois certains membres du groupe ont commencé à discuter des relations interethniques. Des Serbes comme des Albanais participaient aux discussions, dans une atmosphère qui m’a paru constructive. Presque au moment où le groupe allait se dissoudre, une femme turque a pris la parole pour dire qu’au Kosovo, quand les Serbes ont le pouvoir ils maltraitent les Albanais, et quand les Albanais sont au pouvoir ils maltraitent les Serbes, mais les deux nations maltraitent les Turcs. Avec des sourires gênés, les Serbes comme les Albanais acquiescèrent à ce qu’elle venait de dire. J’ai alors considéré son propos comme un point de départ à partir duquel les Serbes et les Albanais avaient une possibilité de prendre conscience de leur propre comportement. Un groupe de gens qui n’était pas pris dans l’idéologie nationaliste a été capable de faire usage des paroles de cette femme. Malheureusement, ceux qui vivaient au Kosovo n’en ont pas été capables. Le désir de vengeance était trop fort.
Durant les bombardements, le sujet du Kosovo est également apparu dans le traitement d’un de mes patients. Malheureusement je n’ai pas été en mesure de prendre des notes sur mes patients pendant les bombardements, aussi le matériel que je vous présente montrera des insuffisances tant à cause des bombardements qu’à cause de la discrétion que je dois à mes patients. Le patient est un Albanais, qui est né et qui a grandi à Belgrade, et qui est complètement adapté à la vie des gens de son âge. Dans le milieu où il vivait, il n’a jamais eu aucun problème en rapport avec son origine. Inutile de dire que le groupe social auquel il appartenait n’était pas vraiment typique de ceux qu’on rencontrait sur le territoire yougoslave. Il est intéressant de noter que son meilleur ami est un ardent nationaliste serbe, mais jusqu’ici leur relation a tenu bon, avec des discussions féroces, bien sûr. Comme ce patient est une personne présentant des problèmes de séparation, il supportait difficilement, non les bombardements, mais le fait qu’une fois la séance terminée, il n’était plus sous ma protection ; et il était très fâché que mes enfants bénéficient de ma protection alors que lui en était privé. Après environ un mois de bombardements, il est arrivé à sa séance très bouleversé, car en appelant la maison de sa famille à Pec (une ville au sud-ouest du Kosovo), au lieu d’entendre la voix des siens il entendit une voix inconnue disant que tout le monde était parti. Dans cette situation, j’admets qu’il était très difficile de faire quoi que ce soit relevant de la froide objectivité d’un travail psychanalytique, de sorte que les séances sont devenues un espace où il pouvait parler de ses angoisses de persécution, de sa peur de ce qui pourrait se passer à son travail, ainsi que de sa peur pour ses parents et sa sœur. Une semaine plus tard, il m’appela au téléphone pour me dire que quelque chose de terrible venait de se passer et qu’il ne savait pas s’il serait en mesure de venir à sa séance, et qu’il ne pouvait pas en dire plus par téléphone. Je lui ai répondu que je l’attendais. Il est venu et m’a appris que son beau-frère avait disparu sur le chemin menant de l’appartement des parents du patient jusqu’à son propre logement. Il avait très peur. Il m’a dit qu’il ne comprenait pas où son beau-frère pouvait être car il est sorti avec très peu d’argent. Ma réaction a été tout à fait non analytique. Je lui ai dit que son beau-frère, journaliste, avait probablement été enlevé par la police secrète et que le patient ne pourrait pas entrer en rapport avec lui jusqu’à ce qu’on le relâche, après qu’il se serait expliqué. Je l’ai adressé à l’un de mes amis qui dirigeait le Centre pour les droits de l’homme et qui était courageusement resté à son poste pendant la guerre. Je lui ai aussi dit qu’il fallait faire beaucoup de bruit autour de la disparition de son beau-frère, qui serait ainsi en plus grande sécurité. Trois jours plus tard, le beau-frère est revenu, sa famille l’appela du Monténégro, le tumulte de la guerre continua et le traitement reprit son cours où il put parler de ses angoisses et recevoir quelque soutien. Il y eut un changement dans l’attitude de ses parents à mon égard. Après avoir été la personne la plus haïe au monde, je devins la personne la plus aimée au monde. À vrai dire, quand la guerre fut finie, et que le travail psychanalytique habituel put se poursuivre, je suis redevenu celui qui ne faisait qu’écouter combien ses parents étaient des gens horribles.
Mon origine est multiethnique et je pense que mon article vous a permis de percevoir que les idées nationalistes ne tenaient pas une très bonne place dans mon échelle de valeurs. Cependant, au cours des séances avec ce jeune homme, j’ai éprouvé de la honte pour tout ce qui lui arrivait et je m’examinais sans cesse pour voir si je pouvais, dans le cadre de mes modestes possibilités, faire quelque chose de plus pour qu’un tel conflit sanglant ne se reproduise jamais.
Périodiquement, toute cette situation d’être assis là en train de parler avec mes patients sur leurs problèmes tandis qu’à côté ou à quelque trois cents kilomètres d’ici des gens disparaissaient ou étaient tués seulement parce qu’ils appartenaient à une autre nation, me frappait par son inutilité et sa folie totales. De temps en temps, je me sentais totalement démuni, non face au bombardement de l’onu, mais face à la folie bouillonnante parmi les membres des nations belligérantes. Cependant, le fait que les patients ont supporté les bombardements et les autres maux mieux que les gens « normaux » m’a aidé à poursuivre mon travail. Les mois et les années à venir montreront si oui ou non je me suis trompé en gardant l’espoir que je serai capable de protéger ceux que j’aime.
Le nouveau site Internet du Coq-Héron
www. lecoqheron. asso. fr
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BIBLIOGRAPHIE
 
·   Bion, W.R. 1965. Recherches sur les petits groupes, trad. E.L. Herbert, Paris, puf.
·   Brown, J.A.C. 1975. Techniques of Persuasion, Penguin Books.
·   Chasseguet-Smirgel, J. 1990. « Reflecions of a psychoanalyst upon the nazi biocracy and genocide », Int. Journ. of PsA.
·   Freud, S. 1991. « Psychologie des masses et analyse du moi », trad. J. Altounian, B. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, Œuvres complètes, tome XVI, Paris, PUF, p. 1-83.
·   Freud, S. 1971. Malaise dans la civilisation, trad. J. et C. Odier, Paris, PUF.
·   Kohut, H. 1972. « Thoughts on narcissism and narcissistic stage », Psychoanalytic Study of the Child.
·   Rosenfeld, H. 1988. Impasse and Interpretation, New Library of Psychoanalysis, Routledge.
·   Rustin, M. 1991. The good Society and the inner World, Verso, London.
·   Volkan, V. 1997. Blood Ties : from Ethnic Pride to Ethnic Terrorism, West Wiew Press.
 
NOTES
 
[*] Traduction de Jacques Letondal et Judith Dupont.
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