2002
Le Coq-héron
Dossier
Psychanalyse et politique : « le carré raciste »
Francis Martens
La psychanalyse n’a probablement aucun message spécifique à délivrer au politique. Cela ne veut pas dire que, théoriquement, elle se place dans une position de neutralité. Bien au contraire. Par essence et pour des raisons strictement métapsychologiques (c’est-à-dire tenant au cœur de sa théorisation de l’inconscient, de la sexualité, de la créativité), elle ne peut être que farouchement antitotalitaire. Par ailleurs, l’anthropologie psychanalytique ne cesse d’interroger l’antique dramaturgie où, profitant de l’ordre ménagé par l’équilibre instable entre le pulsionnel et le civilisationnel, quelques-uns étayent le déchaînement de leur jouissance sur l’enchaînement psychique autant qu’économique du plus grand nombre (relire Reich et Sade). Enfin, au fil de sa pratique, le clinicien siège au chevet le plus intime de l’aliénation. Sans avoir à être grand clerc, le voilà riche d’échos à renvoyer au politique de ce qui, dans le malheur individuel, témoigne de la misère collective.
L’« enchaînement psychique collectif », dans la frange occidentale du monde, ne prend plus le visage de la tyrannie ou du despotisme. Plutôt celui de l’anesthésie collective. Ce n’est pas par hasard que les addictions sont devenues une figure majeure de notre psychopathologie. L’installation de cet état de fait résulte d’une longue histoire qui n’est pas sans rapport avec le talon d’Achille de la démocratie. Si, à la suite de 1789 (et d’autres courants de fond dans les pays anglo-saxons), l’organisation idéale de la cité s’est fondée sur une éthique de l’égalité entre les humains (hommes-femmes, parents-enfants, gouvernants-gouvernés, nationaux-étrangers…), celle-ci a du mal à ne pas glisser dans le totalitarisme soft de l’uniformité. Ne pas convertir les différences en hiérarchie, sans pour autant confondre égalité et mêmeté, est une entreprise qui demande quelque courage et quelque imagination. La déhiérarchisation progressive de la société – à laquelle réagit pathologiquement le libéralisme sauvage – va de pair avec cette désinscription psychique des liens collectifs où Marcel Gauchet voit le trait saillant de la personnalité contemporaine. Il en résulte une perte progressive du « mode d’emploi » de l’autre, un repli frileux entre soi, une fragilité de l’identité qu’atteste la profusion des états-limites – tout cela sous l’égide technocratique d’un État parentifié qui traite individuellement avec ses « enfants » par-dessus tout autre lien. La solidarité, dans ce cadre, est ordinairement confondue avec la sécurité sociale au bénéfice de ceux qui ont cotisé.
Il est frappant qu’un jeune juriste visionnaire, Alexis de Tocqueville (1805-1859), ait prévu l’essentiel de cet état de choses sur base d’un voyage de quelques mois aux États-Unis, dans le premier tiers du xix
e siècle. Il avait pu y voir à l’œuvre les conséquences logiques de l’application résolue du principe de l’égalité. En des pages d’une saisissante acuité, Tocqueville décrit le plus clair de nos périls : l’État dont les citoyens sont devenus des enfants. « Je pense donc, écrit-il, que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde […]. Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine. Quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrémédiablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leur succession, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même » (De la démocratie en Amérique, 1835-1840, tome II, Folio Histoire, 13, p. 434). La nébuleuse pudiquement qualifiée de « postmoderne » est typique de cet apaisement du « trouble de penser ». Ce qui s’y perd, c’est le goût de la controverse, de la différence significative, sous couleur de respect égalitaire des opinions.
Il est d’autant plus significatif que ce soit dans cet univers de tolérance uniforme que reflambent, par accès, les idéologies les plus xénophobes et les revendications les plus « identitaires » – et ce, assez souvent au cœur des poches les plus riches des pays riches (région anversoise, Alsace, etc.). Plus l’égalité fait norme, plus les différences (fortune - moindre fortune…) sont ressenties comme insupportables. Faute de pouvoir agir ailleurs, il est tentant de se défouler sur le dos de quelque bouc émissaire. Car jouer la solidarité contre la compétition, ne pas rabattre l’égalité sur la mêmeté, est un programme qu’il est difficile d’entreprendre à soi tout seul. Il y faut le secours de l’organisation symbolique de la société. Ne pas en bénéficier expose à de fortes rivalités spéculaires. Orphelins de code, privés d’un mode d’emploi cohérent de l’autre, celui-ci ne peut nous apparaître que sous son jour le plus persécutif. C’est dire que – traité désormais plus pour ce qu’inconsciemment il représente que pour ce qu’en réalité il fait – le voilà livré à l’arbitraire diabolisant d’une logique purement projective. Le lynchage et le génocide ne sont pas faits pour étonner la psychanalyse. Les mythes fondateurs, de leur côté, théâtralisent sans fard la rivalité spéculaire. Il est remarquable, dans la Genèse, que les premières relations fraternelles se soldent par un meurtre (Caïn et Abel). Il est plus remarquable encore que Dieu – qui semble assez au fait de la condition humaine – se montre dans cette histoire moins répressif qu’arbitre de la vie en société. Protégé par ses soins, Caïn est écarté des siens mais réussit fort bien dans ses affaires. Si l’« autre » n’est jamais rassurant, il est clair que ce qui fait problème c’est surtout l’autre du même – le « si ce n’est toi, c’est donc ton frère ». La survenue d’un autre radical, d’un extraterrestre brouillant nos repères essentiels, nous laisserait plus terrifiés que dévorés de jalousie.
Un traitement projectif de l’« autre » – savamment organisé par la culture celui-là – est on ne peut plus caractéristique de l’antisémitisme. Il y a trop à en dire pour entrer dans les détails. Ayant statut à la fois d’étranger au groupe et de parent symbolique (pour l’identité chrétienne), le « juif » – qui s’obstine à rester autre sans pour autant cesser d’être proche et quelquefois concurrent – incarne l’altérité du même. Il est le lieu idéal de projection de l’« autre interne ». Véritable portemanteau à fantasmes, écran de projection rêvé pour représentants d’un inconscient aux abois, il prête le flanc au déversement de toutes les angoisses. L’antisémitisme ordinaire, on le sait, s’est constitué au sein d’un monde traditionnel, autoritaire et hiérarchisé. Il est frappant que son explosion génocidaire ait coïncidé avec l’affaiblissement des idéologies religieuses, l’essor général de la démocratie, le début de l’« assimilation » des juifs européens, et une crise économique exacerbant les rivalités. Autrement dit, avec un brouillage des repères identitaires et avec une mise en alerte du registre auto-conservatif. Que le racisme et l’antisémitisme aient affaire avec la projection de « l’autre interne » sur un bouc émissaire désigné est sensible dans le thème récurrent de l’intrusion par l’étranger du territoire propre. Cela s’explicite encore dans les modalités habituelles de l’insulte raciste. Prompte à l’évocation de tares sexuelles, elle a tôt fait d’expulser sa victime du monde humain (et de la protection de ses lois) en usant sans retenue du quolibet animalier. Ces ingrédients archaïques attestent la profondeur des processus et des angoisses mis en jeu. Un dernier exemple est particulièrement parlant : la rumeur récurrente, sur plusieurs siècles, du meurtre d’enfants chrétiens aux fins de mêler leur sang aux azymes de la Pâque juive (le dernier pogrom ayant pris prétexte de cette fiction date de 1947 en Pologne). Échappant par définition à toute introspection, l’« autre interne » ne peut atteindre partiellement la conscience qu’en se projetant sous la forme décalée de représentants imagés. Il arrive que ceux-ci, devenus production culturelle, traînent de façon paradigmatique dans quelque grimoire oublié. C’est le cas exemplaire du Liber Floridus. Composé vers 1117, à Saint-Omer (Flandres françaises) par Lambert fils d’Onulf, l’original de ce florilège maintes fois recopié se trouve à présent à l’université de Gand (Belgique). Il réunit dans un encyclopédique désordre nombre de textes relatifs à la théologie, l’Écriture sainte, la littérature, les sciences naturelles, les mathématiques et, principalement, l’histoire. Le Liber Floridus est fameux surtout pour ses miniatures. Les feuillets 231 (verso) et 232 (recto) du manuscrit de Gand représentent deux arbres aux troncs médians et perpendiculaires au plus large côté des pages (voir annexe 1), arbres dont les racines viennent se perdre – se rejoindre – dans la reliure centrale du livre. Ainsi, de taille et de structure identiques, se font-ils face en miroir. L’un et l’autre sont porteurs de treize médaillons ronds. Outre ses onze larges feuilles, l’arbre de gauche – « l’hysope » – qui correspond à une essence particulièrement bénéfique dans la Bible, se voit doté de rameaux fleuris, tandis qu’au pied de l’arbre de droite se trouvent deux cognées prêtes à l’emploi. Chacune des onze feuilles de ce dernier est une feuille de figuier – variété dont il est dit dans la Genèse qu’Adam et Ève, après la faute, en couvrirent leur « nudité ». Chacune de celles de l’hysope – bien que de forme identique, désigne une essence bénéfique : pin, térébinthe, rosier, buis, cèdre, olivier, cyprès, sapin, baumier, cannelier et platane. À chaque feuille vient s’adjoindre un des médaillons, de même qu’il vient s’en inscrire un aux racines et au sommet du tronc de chaque arbre. Les médaillons de l’arbre de gauche sont occupés par des bustes de femmes représentant des vertus : fides, longanimitas, continentia, mansuetudo, patientia, castitas, gaudium, sobrietas, modestia, bonitas, pax – qui renvoient aux essences citées – ainsi que espérance (spes) et charité (karitas), qui occupent respectivement le sommet du tronc et les racines de l’arbre. Vide de représentation mais riche de texte, chacun des médaillons de l’arbre de droite propose le commentaire d’un trait moral négatif : emulatio, fornicatio, homicidium, ira, immunditia, luxuria, inimicitia, dissentio, rixa, invidia, contentio, ainsi que désespoir (desesperatio) et cupidité (cupiditas). Des versets, tirés de l’Ancien et du Nouveau Testament, viennent glorifier les vertus de l’arbre de gauche. Des citations de même origine invitent à l’éradication de celui de droite. De part et d’autre de chacun des deux feuillets, en gros caractères, est donné à lire le thème de l’allégorie : arbor bona, Ecelesia fidelium, arbor mala, Synagoga. Là s’arrête, édifiante, la lecture du clerc. Mais la vérité n’éclate qu’une fois le livre verrouillé. Car, dans l’intimité spéculaire et close du Liber Floridus, inexorablement les huit lettres inversées du mot Ecclesia viennent se mêler à celles du terme Synagoga, tandis que sur chaque médaillon de vierge vient s’inscrire la légende d’un vice.
Le rapport en miroir à un double diabolisé, en tant qu’incarnation externe imaginaire de l’« autre interne » anxiogène, devrait pouvoir s’inverser sans difficulté lorsque la ressemblance concrète est suffisante – chacun offrant alors à son partenaire un excellent support pour devenir son « autre du même ». Bien qu’il ne s’agisse pas directement de rapport entre des personnes, il en va ainsi schématiquement du christianisme et du judaïsme. Issu de la même histoire et du même fond symbolique que ce dernier, le christianisme représente une version prosélytique et conquérante de la religion des juifs. Le judaïsme quant à lui, d’abord lié à l’appartenance ethnique, n’a pas cette prétention. Si les sarcasmes n’ont pas manqué en son sein à l’égard de la religion des chrétiens (« Marie n’était jamais qu’une coiffeuse pour dames à la vertu approximative »…), il n’a jamais produit, semble-t-il, d’équivalent du Liber Floridus. Bien plutôt des craintes et des haines tristement fondées en réalité. S’il devait exister néanmoins une version prosélytique du judaïsme, on devrait s’attendre – le miroir étant de meilleure qualité – à y trouver un rapport projectif plus net à la religion des chrétiens. Et c’est exactement ce qui se passe. Dans la mouvance des groupes religieux issus du hassidisme, il en est un, en effet, qui développe un prosélytisme systématique tant à l’intérieur du judaïsme qu’à l’égard des non-juifs. Les Lubavitcher, en utilisant les médias les plus contemporains, rappellent sans cesse à tous les juifs les exigences des rituels quotidiens (le judaïsme est une religion beaucoup plus « orthopraxique » – unie par une communauté de pratiques – que le christianisme). Côté non juif, les Lubavitcher se souviennent de ce que si Dieu, via Abraham et Moïse, a élu un peuple en particulier, il n’en avait pas moins déjà donné à Noé des règles de base pour l’humanité tout entière. Il importe de les lui rappeler ! De ce point de vue, en défendant à l’intention de tous des valeurs universelles découlant de l’héritage hébraïque, les Lubavitcher se trouvent en concurrence avec les chrétiens. Il n’est pas étonnant dès lors de trouver, sur un de leurs sites Internet, un tableau qui oppose en regard l’une de l’autre les valeurs du judaïsme et les dérives du christianisme. Par exemple, si pour le judaïsme, Dieu crée l’homme à son image, et que celui-ci en conséquence dispose d’une âme et d’un libre arbitre, pour le christianisme, l’homme crée Dieu à sa propre image, et Jésus consécutivement est considéré comme une divinité. Et ainsi de suite (annexe 2). Une autre page du site est consacrée aux turpitudes de Jésus…
L’assistance mytho-symbolique fait partie du kit de bienvenue offert par la société à chacun de ses membres lors de leur venue au monde. Le petit être humain autotraduisant, auto-interprétant, autothéorisant, selon l’expression de Jean Laplanche, bénéficie tout au long de sa vie d’une « assistance à la traduction » allant du schème le plus réducteur au modèle le plus chaotique. Charge pour lui d’élaborer sa meilleure ou sa moins mauvaise version de l’ordre des choses. De nos jours, la désinscription généralisée des liens collectifs va plutôt dans le sens d’un brouillage du mode d’emploi du congénère. L’« autre interne » a plutôt tendance à s’affoler lorsque son titulaire n’arrive plus à « assimiler » l’autre externe rencontré au coin de la rue. Quand les systèmes de valeur codant l’espace quotidien défaillent, c’est tout l’univers qui semble perdre sa cohérence. Il s’ensuit un repli-réflexe sur des valeurs-refuges dont les plus éprouvées sont le fondamentalisme et l’argent. Celui-ci parce qu’il constitue l’ersatz rêvé de toute valeur, celui-là car il prend le visage salvateur d’un retour imaginé au cœur des valeurs « authentiques ». Avec ce corollaire que le manque d’argent provoque dès lors une frustration et une violence qui ne peuvent être tempérées par aucune autre valeur, et que la présence de l’étranger non assimilé (c’est-à-dire non détruit en tant qu’« autre ») ne peut être perçue que comme corruption des valeurs « retrouvées ». Nationalisme identitaire et racisme vont forcément de pair. Tout système « intégriste » n’offre de protection qu’au prix d’une grande rigidité. Le monde qu’il tente de rétablir étant pure idéalisation, sa restauration ne peut être vouée qu’à l’échec. Pour en soutenir le rêve, il importe donc d’imputer ses difficultés de mise en œuvre à des éléments à la fois étrangers et proches, repérables et neutralisables. Rien de plus logique, dans ce cadre, que la chasse aux sorcières, l’antisémitisme, la xénophobie, la purification ethnique : pour leurs praticiens, ces comportements se justifient par l’autodéfense. Au sein de cet univers paranoïde, l’autre le plus persécuteur est évidemment l’« autre du même ». Tout particulièrement, le proche voisin soucieux de préserver malgré sa ressemblance une part d’altérité. Le petit commençant juif parfaitement assimilé représente ainsi pour l’identité de son voisin nationaliste, un facteur potentiellement plus perturbant que le chômeur turc illettré. S’il s’agit en outre d’un concurrent, la menace est portée à son comble : il importe de prendre des mesures.
On peut tenter de schématiser ce qui précède sous forme d’un carré traversé de deux diagonales et divisé en quatre sous-carrés et deux triangles. Ce montage permet de visualiser : 1. le degré d’altérité ou de mêmeté ressenti par un sujet (nord-européen) relativement à un étranger, selon deux modes combinés de proximité : la ressemblance ou la contiguïté ; 2. la tendance croissante, pour ce même sujet, aux passages à l’acte racistes (droite a. d.) ; 3. le maintien ou non de ces conduites dans les limites sociales du droit (ligne de transgression séparant la zone de « tolérance maximale », a. b. c., de la zone de « tolérance minimale », c. b. d.). Il est à noter que la progression matérialisée par la droite a. d. comporte un moment de bascule passant par la menace. À ce point, cette dernière peut être entendue aussi bien comme menace ressentie par le « menaçant » que comme menace proférée par lui. La menace raciste bascule volontiers, on l’a vu, dans l’insulte animalière. Celle-ci constitue un préliminaire symbolique commode pour toute espèce de sévice, puisqu’elle tend à dénier à l’autre la qualité même de semblable : « rat », « chien », « porc », « serpent », « vermine »…
Il est facile d’inscrire dans le schéma ci-dessus diverses situations concrètes. Il suffit de garder à l’esprit que le terme de contiguïté se rapporte ici à une proximité de territoires, et que cette situation de concurrence – imaginée ou réelle – n’est pas forcément en accord avec la géographie. De même, la similitude – ou la dissemblance – peut être aussi bien culturelle que physique.
En bref, d’un point de vue socioclinique, le passage à l’acte raciste semble souvent lié à une fragilisation tant pécuniaire qu’identitaire. L’angoisse dont il découle n’est donc pas sans rapport avec le vieux fond « autoconservatif » de chacun, lequel dans la genèse humaine est indissociable des pulsions sexuelles. Si le discours raciste s’appuie sur une rationalisation de type projectif (« Je le tue parce qu’il veut me tuer »), son expression spontanée a tout l’air d’une « protestation virile » (« Tu vas voir si je ne suis pas un homme ! »). Sur la scène sociale, le racisme apparaît surtout vêtu des atours masculins de l’angoisse de castration. Son occurrence renouvelée n’est pas sans rapport avec une défaillance générale du mode d’emploi de l’« autre ». En cas de brouillage persistant, il peut servir de fugitif ersatz à l’identité collective. Dans les cas les plus ordinaires, il est banal de projeter sur un autre diabolisé au dehors de nous ce qu’il y a d’« autre », de « diabolique », au-dedans de nous. En tout état de cause, le racisme a trait au plus archaïque de nous-mêmes. Ou encore, de nous autres. Comme disait Freud dans le Witz, en évoquant le passé trouble d’un antisémite viennois : « Monsieur le conseiller, je connaissais votre antisémitisme, pas votre anté-sémitisme. »
Annexe 1
Annexe 2