2002
Le Coq-héron
Éditorial
Jacques Letondal
Corinne Daubigny
Voici un troisième numéro du Coq-Héron (après les numéros 162 et 163) centré à travers son « dossier » sur les questions des identités et des appartenances, telles qu’elles se manifestent dans les phénomènes collectifs et individuels, à travers le nationalisme, la xénophobie et l’antisémitisme, comme dans les questions liées à la multiculturalité, à la clinique de l’exil, et dans les phénomènes de métissages.
Existe-t-il d’ailleurs des identités et des appartenances sans quelque métissage ? Mais cela n’empêche justement pas un sujet de tenter de se construire une identité propre à partir d’appartenances familiales, régionales, nationales, culturelles ou religieuses qu’il n’a pas lui-même d’abord construites, à travers une histoire individuelle unique.
Georges Devereux nous a appris et nous a montré à quel point la personnalité de l’individu est complexe, multidimensionnelle, faite de multiples composants. Mais il a souligné aussi combien cette personnalité complexe comporte une dimension tout de même unique, irreproductible dans sa singularité.
Hélas, l’être humain assume parfois difficilement cette unicité qui le sépare de l’autre ; il préfère souvent se fondre dans le groupe ou la nation pour échapper à ses insécurités profondes, à ses doutes narcissiques.
Or dans l’imaginaire aussi bien culturel qu’inconscient, le groupe ou la nation prend la forme d’un individu dont nous sommes les membres. Nous faisons corps avec les autres du même groupe. Et ce besoin paraît universel. Aux yeux des anthropologues, le groupe et sa culture seraient en quelque sorte antérieurs à l’individu qui n’aurait même pas de statut très clair (du moins aux yeux de l’Occidental) dans beaucoup de cultures, sauf sous la figure du héros mythique.
Ce groupe ne nous poserait pas tant de problèmes s’il ne recelait une logique d’exclusion et des dérives possibles aux conséquences les plus néfastes, comme les guerres telles qu’elles sont devenues. Reconnaissons enfin que la
Shoah, l’extermination des Juifs sous la forme de la Solution finale, représente désormais le prototype des potentialités destructrices du nationalisme
[1]. Le besoin d’appartenance à un groupe homogène idéalisé peut comporter comme corollaire l’exclusion voire la destruction du corps étranger qui menace le corps idéalisé de son propre groupe ou de sa nation. Le narcissisme humain, au-delà du roman familial, s’étend volontiers à la nation idéalisée, à une terre père-mère archaïque, qui peut nous procurer des sentiments de toute-puissance.
C’est dans cette optique que Werner Bohleber nous apporte deux études magistrales, l’une sur le nationalisme et la xénophobie dans l’Allemagne de l’après-guerre
[2], l’autre sur la construction de l’imaginaire de la nation allemande dans ses rapports avec l’antisémitisme raciste qui débouchera sur la
Shoah. Bohleber, respectueux de la pluridisciplinarité, dégage néanmoins l’abord et l’apport irremplaçables de la psychanalyse dans le repérage des puissantes forces inconscientes en jeu dans le nationalisme, la xénophobie et l’antisémitisme. Il utilise en particulier une approche bien spécifique à la psychanalyse en étudiant les fantasmes sous-jacents aux sentiments et aux comportements nationalistes destructeurs. Werner Bohleber repérera, aussi bien dans l’antisémitisme allemand traditionnel que dans le racisme antisémite national-socialiste ou, même, que dans la xénophobie actuelle, trois principaux types de fantasmes sous-jacents à cette logique d’exclusion :
- un fantasme de danger oral ; l’étranger nous prend notre bien (notre mère), il nous « bouffe », « bouffe » notre pain, abuse de la générosité nourricière de la mère patrie et de la nation (comme un frère rival « adopté ») ;
- un fantasme d’impureté, de mélange abâtardissant, qui attaque la toute-puissance de l’objet nation idéalisé ; l’étranger « salit » la nation ;
- l’étranger brise l’unité nationale, par référence au fantasme d’un « corps », d’une famille ; l’étranger n’est pas du dedans, il est du dehors. (Évidemment cette approche de Bohleber pourrait être complétée par une étude des mythes germaniques et de leur destin contemporain.)
Nous présentons ensuite les articles de deux psychanalystes de Belgrade qui nous font part de leur témoignage et de leurs réflexions sur les incidences du nationalisme serbe, en particulier depuis les quinze dernières années.
Tamara Stajner Popovic, dans son article « L’enfance dans le tunnel du temps », essaye de rendre compte du vécu des enfants serbes depuis 1980 et surtout depuis 1989. Elle évoque dans une perspective historique les incidences des régimes communiste puis nationaliste serbes sur l’éducation, sur les relations familiales et sur les perspectives d’avenir de la jeunesse. Elle nous décrit les effets psychopathologiques (traumas et troubles du développement, toxicomanie, alcoolisme et délinquance précoces, etc.) entraînés par les horreurs de la guerre, par les séparations familiales, par les mensonges et par les déchirements d’une communauté yougoslave devenue uniquement serbe et nationaliste, malgré l’importance des mariages mixtes.
De son côté, Aleksandar Vuco considère le nationalisme comme une forme « maligne » de l’identité nationale. L’identité étant faite de similitudes et de différences, l’intolérance vis-à-vis des membres des autres nations est en quelque sorte inéluctable – il montre comment la situation politique et sociale de l’ex-Yougoslavie était un terrain fertile pour l’émergence de mouvements nationalistes, avec ses six Républiques, ses six nations et ses minorités nationales, ceci étant compliqué par la diversité des religions (catholique, orthodoxe et musulmane). La dégradation économique contribua aussi à attiser les conflits. L’auteur étudie le rôle du « narcissisme des petites différences » dans ces événements. Il met en évidence les perversions de la pensée qui débouchent sur la « déshumanisation de l’autre » et sur la torture. L’auteur montre enfin comme il est facile de passer, collectivement, du communisme au nationalisme, l’idéologie fonctionnant comme une « maladie » de l’idéal du moi.
À l’issue de la première partie de ce numéro, nous pourrions peut-être poser une question : toutes ces analyses sur les méfaits du nationalisme ne font-elles pas oublier la prise en compte nécessaire du besoin d’appartenance de l’être humain et/ou de son nécessaire rapport à l’autre ? Ne faut-il pas concevoir un état d’appartenances multiples compatible avec un certain universalisme, avec une solidarité potentiellement universelle ?
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Presque partout dans le monde, la question de la place des appartenances culturelles dans la vie individuelle (construction de la personnalité) et collective (devenir de l’idée de nation du point de vue politique) a pris une extrême acuité.
Entre universalisme désincarné, grandes migrations, perte des liens sociaux, errance et retour aux sirènes des refuges ethniques, le monde, encore hanté d’images de la Shoah, installé sur la poudrière atomique – ces maux impansables – assiste à l’insupportable répétition des génocides s’armant de nouvelles formes de torture transgénérationnelle, comme à l’explosion de nouvelles formes de violences – lente asphyxie économique de continents entiers, anesthésie généralisée par la dépendance toxicomaniaque de masse, terrorisme aveugle (y compris le terrorisme d’État) et violence urbaine – violences dont les enfants et les adolescents sont partout les plus constantes victimes.
Les psychanalystes en consultations privées, mais plus encore par le biais des consultations publiques et de leur collaboration avec les travailleurs sociaux, connaissent de multiples retombées de ces formes nouvelles du « malaise » dans la civilisation. En France même.
Après une interrogation sur le positionnement du psychanalyste face à la crise des repères identitaires dans l’« Erre du temps » – « ni magnification de l’Exil, ni magnification des Origines » (C. Daubigny), nous présentons la suite des réflexions engagées lors du Colloque organisé en mars 1999 à l’Œuvre de secours aux enfants sur le thème « Identité et appartenance, le lien à l’institution, le lien à l’autre
[3] ». Des acteurs des institutions sociales laïques de la communauté juive française réfléchissaient sur les moyens de répondre aux besoins d’intégration de leurs usagers juifs et non juifs : certains de leurs services étaient de plus en plus sollicités, en vertu de leur expérience de la migration, de la multiculturalité et des traumas collectifs, pour répondre aux difficultés des familles et des jeunes issus, dans la migration, de toutes origines et de toutes confessions. Le personnel de ces institutions est pour partie composé de personnel non juif : fallait-il davantage « métisser » culturellement le cadre d’accueil ? Fallait-il penser à utiliser davantage les ressources de l’ethnopsychanalyse, des médiateurs culturels, de travailleurs sociaux partageant les mêmes références culturelles que les usagers ? Autant de questions présentes dans bien d’autres institutions du secteur social qui prennent conscience de la multiculturalité de la société française. Mais quelque chose de singulier nous attachait à l’expérience de ces institutions juives : elles avaient en commun l’expérience de cette prise en charge « de proximité » dans un réel souci d’intégration à la démocratie française. Quelles leçons les travailleurs sociaux retiraient-ils de cette expérience communautaire laïque et ouverte sur la mixité culturelle ?
Dans le n° 163 (Après la Shoah, identités et appartenances), nous avions publié les contributions portant sur la nature même de l’identité : existe-t-elle, quelle forme peut-elle prendre dans la multi-appartenance et le métissage ? Nous poursuivons cette fois par des textes cliniques répondant à une question posée par Thierry Florentin et Hélène Trigano, que nous pouvons reformuler ainsi : « Et d’abord, quels sont les effets de la coappartenance culturelle entre thérapeutes et patients, travailleurs et usagers, quand ils sont juifs ? »
La question ne manquait pas de toupet, et les réponses ne manquèrent ni de courage ni de sincérité. Pour ces témoins et auteurs, Monique Selz, Alexandre Har, Gisèle Eskénazi, Aron Cajfinger, Danièle Azoulay, défenseurs de valeurs universelles, le courage consistait à reconnaître qu’ils avaient affaire dans leur pratique, malgré cela et pour cela, avec la part des attaches personnelles et transgénérationnelles de leur vie psychique comme avec leurs choix culturels et philosophiques. Ne s’étant pas dans l’ensemble concertés avant d’écrire, les points de convergences sont d’autant plus remarquables, à partir d’exemples très diversifiés. Ils prirent la parole singulièrement sans se fondre dans « le communautaire » et sans s’évanouir non plus dans une vague universalité.
Tous reconnurent la complexité de la question. Du fait de la complexité des effets de la coappartenance, effets positifs et négatifs qui pouvaient se présenter intriqués. Complexité de l’identité culturelle elle-même, d’autant plus grande qu’il s’agit de l’identité juive, une et plurielle, paradoxale : religieuse, laïque, nationale, exilique, métissée, multilingue, etc. Difficulté à parler publiquement d’un sentiment intime : la « judéité ». Singularité peut-être aussi de la parenté de la pensée analytique avec la pensée juive ; question classique, reprise ici par Monique Selz. Complexité de la notion même d’identité si liée au rapport à l’autre : séparation et responsabilité/solidarité.
Ils reconnurent que la coappartenance pouvait en de nombreux cas constituer un levier thérapeutique – en particulier dans les cas d’errance – et de multiples manières. Certains avaient choisi pour cela de travailler dans des institutions communautaires. Cependant cette coappartenance ne constituait qu’une dimension de leur travail. De plus elle pouvait avoir des effets nocifs : contre-transfert négatif, risque de renforcer une ethnocentricité symptomatique, voire une ghettoïsation, risque de perte de neutralité de l’analyste, etc.
Ils affirmèrent la particulière valeur, au plan du travail analytique comme du travail social, de certaines dimensions de la vie juive : expérience et valorisation de l’exil comme événement douloureux mais humanisante, avec pour corollaires la nécessaire tolérance à l’étranger, la solidarité, l’ouverture à l’altérité de l’autre comme composante du rapport à soi. De ce fait, certains pouvaient témoigner aussi de l’intérêt de ces valeurs – à dimension universalisante, en effet – dans le travail transculturel. Monique Selz compare ainsi le parcours analytique au mouvement de l’exil ; l’exil n’est pas toujours géographique et ne doit pas être confondu avec l’errance.
Henri Cohen-Solal, psychanalyste et directeur de l’institut de formation d’éducateurs de Baït Ham à Jérusalem, témoigne, du cœur du conflit israélo-palestinien, du fait que ces valeurs sont d’autant plus nécessaires qu’elles sont chaque jour bafouées dans un conflit (que le souvenir de la
Shoah obscurcit et embrase à la fois) entre deux peuples victimes d’histoires intriquées et pourtant si différentes : valeurs qu’il fait partager dans ses « villages de la tolérance » où jeunes Israéliens et Palestiniens travaillent, dialoguent et témoignent ensemble
[4].
Guy Dana, quant à lui, se souvient d’une Alexandrie de tolérance multiculturelle, et, filant la métaphore, conçoit comme la topologie d’un
lieu dynamique pour le traitement des psychoses, un lieu délocalisé, décentralisé, induisant un parcours entre des lieux diversifiés qui rendrait possible le refoulement originaire, mettant comme hors jeu le Père de la Horde primitive, donnant
lieu à la subjectivité : un cadre nommé « psychothérapie institutionnelle de secteur »… et l’on se prend à rêver
[5].
Ces textes furent écrits avant le nouvel et tragique embrasement du conflit du Proche-Orient, et ses retombées en France. Poursuivre ces échanges est de notre devoir. Notre dessein était et reste bien d’interroger d’autres professionnels, témoignant de leurs attaches à d’autres champs culturels, sur de semblables questions. Rendez-vous donc à notre Journée-Colloque du 26 octobre 2002, à l’hôpital Sainte-Anne, où seront aussi abordées des questions liées aux rencontres avec l’aire africaine et celle du Maghreb – le temps d’un dialogue entre « clinique de l’Exil » et une tendance de l’ethnopsychanalyse marquée par son ouverture au métissage culturel
[6].
Témoigner encore et toujours de nos histoires, de leurs rencontres et croisements, de nos points de vues singuliers, différents et complémentaires sur l’universel, de nos conflits passés pour les dépasser, de nos solidarités pour les retrouver. Engagements ?
Entre le militantisme pour le déracinement général dans un cosmopolitisme mercantile babélien et le renvoi à des mosaïques de pieuses traditions ethnocentrées (des ethnocentrismes hypertrophiés par les nationalismes modernes dévastateurs), il y a probablement place pour une pensée plus dialectique et une pratique plus fine, où la condition exilique et singulière de l’homme se conjugue au respect de la vie sociale, des différences, de l’histoire et des mémoires des individus et des groupes, et se conjugue aussi à la solidarité, à la reconnaissance des métissages comme aux aspirations à la démocratie tant au plan national qu’international.
Nos lecteurs découvriront, avec la formule du « Dossier », nos nouvelles rubriques. Le thème de notre « dossier » était particulièrement propice à la création d’une rubrique « Actualité » sans rompre l’unité du numéro (unité que notre « Éditorial » recompose). La préparation de notre Journée-Colloque nous a incités à regrouper nos « Annonces ». Et puis, le « Coq joue » est de retour…
Sur le nouveau site web, collégial et interactif, vous pourrez retrouver nos annonces, nous écrire, jouer avec nous, vous inscrire à notre première Journée-Colloque ou adresser vos contributions aux prochains numéros.
[1]
Le nationalisme est-il seul en cause, sous quelle forme, dans quel contexte ?… Ce sont des débats plus subtils, d’ailleurs abordés dans les différents numéros du
Coq-Héron.
[2]
Cf. notre rubrique « Actualité, p. 126.
[3]
Colloque organisé par Thierry Florentin et Hélène Trigano. Textes réunis par Corinne Daubigny et Thierry Florentin. Voir la présentation de Thierry Florentin, n° 163, p. 55.
[4]
Cf. rubrique « Actualité », p. 139.
[5]
Cf. rubrique « Actualité », p. 143.
[6]
L’Association internationale d’ethnopsychiatrie est dirigée par Marie-Rose Moro, professeur en pédopsychiatrie à l’hôpital Avicenne à Bobigny.
L’Autre est la revue de l’
aiep. La contribution de Marie-Rose Moro au colloque de l’OSE, « Éloge du métissage », est parue dans
Le Coq-Héron, n° 163, 64 et suiv..