Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 87 à 92
doi: 10.3917/cohe.170.0087

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Dossier

no 170 2002/3

2002 Le Coq-héron Dossier

Interface entre repli et réalité aemo à Belleville  [1]

Danièle Azoulay Aron Cajfinger
Nous sommes travailleurs sociaux en aemo dans un centre socio-éducatif situé au cœur de Belleville. Cette intervention, ces quelques questionnements, sont également le fruit de réflexions et expériences d’équipe. Ils sont représentatifs de notre pratique.
Belleville est un véritable microcosme planétaire où cohabitent, avec une relative réussite, « races » et religions. Ainsi, la petite rue Julien-Lacroix accueille une église, une synagogue et un temple dont la crypte avait été convertie en mosquée dans les années 1970.
Un noyau d’émigration juive s’y est implanté dès le début du xx e siècle, mais à l’instar du quartier qui a subi et subit d’importantes transformations, la communauté juive y a vécu de grandes mutations.
Si dès le Moyen Âge le quartier de Saint-Paul fut au centre de la vie juive parisienne avec ses écoles, ses synagogues et ses échoppes, il a été progressivement supplanté par Belleville.
Progressivement, avec les vagues d’émigrations d’Afrique du Nord des années 50 et les mutations démographiques, Belleville devint le dernier quartier juif de Paris. Celui où l’on habite : la communauté juive est courtisée à chaque élection. Celui où l’on se nourrit : le fameux marché comme les commerces sont pris d’assaut. Celui où l’on est scolarisé : les écoles religieuses se sont multipliées et s’ouvrent régulièrement. Celui où l’on prie : dans la synagogue de la rue Julien-Lacroix ou la Yechiva de la rue Ramponeau.
Belleville est un quadrilatère de quelques centaines de mètres carrés. Dans l’esprit des familles juives transplantées, ce village a ainsi remplacé artificiellement et symboliquement le lieu paradisiaque qu’ils ont quitté.
Avec ses terrasses, ses discussions sur le trottoir, ses rues où tout le monde se connaît, cette vie ponctuée par les mêmes fêtes, ses murs où sont affichés les avis de décès, Belleville est une enclave dont les signes extérieurs représentent et reproduisent les repères sécurisants de la vie d’avant. Ils permettent de vivre en France sans se sentir trop perdus dans la société française.
Ainsi Belleville est le dernier quartier à l’unisson d’une communauté juive dont la dernière décennie a vu apparaître les phénomènes massifs de pratiques plus rigoureuses de la religion. Dernier quartier donc, mais aussi dernier ghetto aux murs invisibles et dont toute sortie est synonyme d’incertitudes et de périls.
Les familles « bellevilloises » vivent souvent de petits boulots. Elles habitent dans le quartier ou à sa périphérie immédiate. À des degrés divers, elles ont vécu et vivent dans trois cultures :
  • juive, mais elles répètent les rites et en gardent les apparences séculaires tout en éprouvant des difficultés à en transmettre l’essence ;
  • française, mais elles n’en maîtrisent qu’imparfaitement la langue et contestent son influence ;
  • arabe, dont elles cherchent vigoureusement à se distancier, mais en parlent la langue entre elles.
Leurs intérieurs sont souvent identiques et représentatifs de cette triple appartenance. Sur les murs, la peinture d’un paysage maghrébin voisine avec les photos d’un rabbin vénéré tandis que la télévision diffuse les aventures de la blonde Hélène. Somme toute, la transplantation a été incomplète, la rupture d’avec le pays d’origine n’a pas été consommée ou assumée.
Le Centre est implanté au cœur même de ce quartier depuis plus d’un quart de siècle. En tant que travailleurs sociaux, voici comment nous avons été amenés à travailler auprès de familles. Quelques exemples pour illustrer notre travail, notre démarche. Nos réussites ou nos difficultés. Nos questionnements et notre positionnement. Mais ce qui sous-tend notre action, c’est le travail dans le respect des familles. De ce qu’elles sont, de ce qu’elles ont été, de ce qu’elles vivent. De ce qu’elles peuvent faire. C’est souvent un long cheminement qui nous force à nous interroger régulièrement sur notre pratique. Qui nous force à innover, à passer le relais, parfois. À avoir l’humilité de recourir à d’autres acteurs sociaux, scolaires ou spirituels. C’est un travail ardu qui ne peut être accompli sans ces familles. C’est un travail à double sens où l’écoute est des deux côtés.
Car voici les questions fondamentales : Comment atteindre ces familles ? Comment se faire entendre ? Comment les faire bouger un tant soit peu ? Comment faire ? Comment se situer ?
Nous nous trouvons dans un service d’aemo, mais ce n’est pas l’objet de ce colloque. Ce dont nous voulons parler, c’est d’une forme de travail à la fois originale et modeste. Reprendre la tradition des tailleurs ashkénazes, pour chacune des familles, des parents ou des enfants. Essayer de faire du sur-mesure pour chacune d’elles.
C’est parfois de la bonne couture, parfois du raccommodage. Il nous semble important de commencer par aborder la complexité culturelle des familles. De décrire l’acculturation et les contradictions de chacun. De dire ce que nous entendons, et comment, avec nos bagages culturels ou professionnels, nous poursuivons notre travail.
Alors voici deux exemples récents, survenus dans le dernier trimestre. Ils ne sont pas présentés dans un souci de polémique, mais celui de réfléchir, voire de débattre :
  • des enfants de 8-10 ans, suivis par notre service, passent devant une église dont les cloches sonnent. Ils se bouchent les oreilles. Nous leur posons la question : « Pourquoi ? » Ils nous répondent qu’ils craignent de devenir goys. La première réaction du professionnel est la colère rentrée, mais après ?
  • une nouvelle famille arrive au Centre. L’un de ses enfants est suivi dans un cmp de secteur. Les parents expriment leur méfiance en disant : « Mon fils est suivi dans une structure française, par des médecins goys. » Comment les rassurer et travailler l’adhésion nécessaire à une thérapie ?
Le Centre, au service des enfants juifs, appartient à une association à vocation communautaire. Pour nombre de familles, ce simple énoncé permet une prise de contact plus facilitante, sans pour cela que la complexité en soit allégée.
Notre positionnement est, paradoxalement, à la fois simple et complexe. Nous restons des professionnels, tout en faisant partie de leur paysage, ce qui sous-entend d’obtenir un rapport de confiance, préalable à tout travail. Nous mangeons à leur table le boulou et le thé. Nous pouvons les rencontrer au marché et ils viennent au Centre avec leur cabas. Nous parlons des fêtes ou partageons ces moments importants. C’est avec nous qu’ils peuvent aborder leur histoire ou leur deuil. Nous représentons alors l’intérieur, mais aussi l’extérieur, au sens d’une ouverture vers une cité et une société qu’ils méconnaissent, donc qui les effrayent par tant d’inconnues.
Voici un autre exemple, sans doute extrême, mais représentatif de ces familles bellevilloises pour lesquelles la sortie hors du périmètre bellevillois est rarissime et toujours effrayante. Nous avons accompagné une mère, en France depuis trente ans, avec ses deux filles au quartier de la Bastille. Pendant que celles-ci sont occupées, nous conseillons à la maman d’acheter deux sandwiches dans une boulangerie toute proche. Elle revient très vite, car cette femme n’a pu accomplir cette simple démarche : plongée dans un monde inconnu, elle a paniqué. Hors de son univers familier, extrêmement réduit, elle était complètement perdue et sollicitait notre aide.
L’exemple est extrême, cependant il n’est pas limité à cette seule femme. Et il sert à souligner le trait. Mais ne quittons pas cette famille. Elle est intéressante et attachante. Pour cette mère, juive d’origine maghrébine, la vie ne peut se concevoir qu’avec ses deux filles collées à elle. Et pour celles-ci, une vie quotidienne avec le même trajet : maison-école/école-maison, avec maman, et pour distraction « courses avec maman » ou « casse-croûte avec maman ». Un cas classique de relation fusionnelle. Rajoutons-y un monde extérieur vécu comme nécessairement menaçant… Et pourtant, aujourd’hui, ces deux gamines qui entrent dans l’adolescence reviennent d’un voyage en Angleterre. Elles partent trois ou quatre fois par an, soit par l’intermédiaire de l’ose ou dans des colonies communautaires.
Pourquoi, ou plutôt comment ? Parce qu’il y a un juge pour enfants dont la présence est nécessaire pour rappeler la loi en matière de protection de l’enfance. Parce que les intervenants sont multiples et qu’il a fallu coordonner les interventions, etc. Rien que « du classique ». Mais aussi parce que notre choix a été d’accéder au plus près possible à cette mère, tout en étant perpétuellement vigilants et soucieux des besoins des enfants. D’où ce rôle d’interface, où le recours et l’utilisation de services de santé publique sont nécessaires à la fois d’un point de vue thérapeutique mais aussi au sens d’une consultation dans une structure « comme les autres ». Mais un rôle d’interface également pour maintenir l’appartenance à un réseau d’aide communautaire, parce que ce type d’affiliation demeure nécessaire et vital pour que ce couple y retrouve des réminiscences du pays d’origine. Parce que, paradoxalement, ce lien permet un ancrage a minima dans la société française. Alors la palette de notre intervention a pu aller de séances hebdomadaires d’épouillage au peigne fin, du décryptage de la fête des filles dans la tradition religieuse juive au regard de la problématique familiale, à la conduite d’entretiens ponctués d’expressions fortes en judéo-arabe par le travailleur social ashkénaze.
Bien sûr, cette mère demeure méfiante et réticente. Bien sûr, la relation reste fusionnelle. Bien sûr l’environnement familial demeure carencé et démuni. Et il reste encore fort à faire. Mais ce travail d’accompagnement, long, nous a amenés à faire partie de leur monde sans en être. Ce, pour les sortir du vase clos dans lequel parents et enfants étaient enfermés. Pour être l’interface entre le repli et la réalité.
Un des éléments de cette réalité que nous avons voulu et dû introduire a été le recours au juge pour enfants. Introduire une loi et une autorité qui soient suivies d’effet et permettent ainsi à notre travail de s’effectuer en s’appuyant sur elles.
Le recours à la loi était nécessaire pour que la santé, l’éducation et le bien-être des enfants soient sauvegardés. Pour ces parents, le juge des enfants, dans son cabinet du Palais de justice, représentait et représente toujours l’autorité. Aux yeux de ces parents, il symbolise présentement la loi. Cela n’a pu se faire qu’après plusieurs années d’aemo, et parce que alors les parents avaient acquis un niveau de représentations, fût-il minime, de la société française.
Prenons l’exemple d’une autre famille. Le couple parental a trois enfants, trois petites filles. Le père, juif d’origine maghrébine, vit en France depuis 1960. Ancien combattant de la guerre d’Algérie, il y aurait exercé la fonction d’interprète franco-arabe puis il a travaillé à la ratp. Il a interrompu son emploi pour des raisons de maladie. Sa femme, également d’origine maghrébine, est arrivée en France dans les années 70. Elle s’est occupée de ses parents jusqu’à son mariage. Ce mariage entre ces deux personnes, qu’une vingtaine d’années séparent, a été arrangé. Ils habitent un premier logement insalubre et grouillant de rats. Une première orientation vers l’ose ne peut aboutir. Ils sont ensuite relogés à Belleville dans un logement récent. Les trois enfants sont scolarisés dans une école juive du quartier. C’est alors que, par l’intermédiaire du casip, cette famille nous est adressée.
L’état des lieux est catastrophique. En effet, commençons par les enfants : la benjamine, âgée de cinq ans, porte des couches. Elle est habillée et coiffée comme un garçon et fait pipi comme un garçon. Elle pousse des grognements, au départ inintelligibles, et entre en contact en frappant. Elle n’a pas de dents, mais des chicots. La cadette, âgée de 7 ans, est délibérément mutique à l’extérieur du domicile. Dans sa classe, la maîtresse, qui la sollicite, ne connaît pas le son de sa voix. Sa démarche est désarticulée. Elle s’inflige parfois des maux physiques. Elle s’autoblesse.
L’aînée, huit ans, parle a minima. Elle adopte une attitude de grande méfiance à l’égard des adultes et des enfants. Sachant un peu lire et écrire, elle joue parfois le rôle de substitut maternel et paternel. Elle accompagne parfois son père quand celui-ci mendie à la synagogue. Malgré ses états de service, monsieur ne parle qu’imparfaitement le français. Il a de grandes difficultés à se faire comprendre. C’est un homme âgé qui met en avant sa maladie.
Sa femme a vécu jusqu’au mariage recluse chez ses parents. Elle ne sait ni lire ni écrire. Sa relation à ses trois filles est « tripale ». Les trois enfants, visiblement, ne bénéficient pas des soins élémentaires et de l’attention nécessaire. Que peut-on faire ? Par quoi commence-t-on ? Vers où va-t-on ?
Cette famille, faut-il le préciser, est hostile à toute intervention du travailleur social. La porte nous reste fermée. Les rendez-vous ne sont pas respectés. Le numéro de téléphone ne nous est pas communiqué. L’école est notre premier partenaire. Par son intermédiaire, les enfants commencent à venir au Centre. Très vite, leurs grandes difficultés nous alarment. Mais par quels biais peut-on atteindre ces parents ?
Cette famille vit dans un logement dont le loyer élevé est payé par un membre aisé de la communauté. La scolarité et la cantine sont intégralement prises en charge par la communauté. En effet, le père de Monsieur était un rabbin respecté dans son pays. Mort à un âge avancé, son renom restait entier. Il était considéré comme Mitzvah [2] d’aider son fils et celui-ci exigeait et réclamait ce qu’il considérait comme étant son dû. Ce mode de fonctionnement ancestral se reproduisait à Paris.
Pour accéder à cette famille et faire notre travail, comme pour la précédente, le recours à la loi et à l’autorité est nécessaire. Mais ces parents ne sont pas en mesure d’intégrer la loi française. Ils ne la reconnaissent pas. Ils vivent dans la société française sans y être intégrés. Leur univers est circonscrit à Belleville, la synagogue, l’appartement, l’école et le marché. Un monde de quelques centaines de mètres carrés. Même le Centre, situé en face de l’école et à cinquante mètres du domicile, est vécu comme menaçant. Ils ne peuvent y venir. Ils refusent d’y venir.
Le juge pour enfants ne représentant rien pour cette famille, la double nécessité de veiller aux soins des enfants mais également de trouver des partenaires reconnus par les parents s’impose. Le directeur de l’école a également le rôle de guide spirituel, connaissant personnellement les deux parents et leur famille.
Dans la communauté de Belleville, il perpétue ainsi un rôle bien connu en Tunisie. Celui du Cadi, cette « autorité » qui remplit des fonctions civiles, judiciaires et religieuses. C’est donc par son intermédiaire, « sa bénédiction » comme il le dit, et avec son aide que le travail s’effectue. Sans doute, cet homme a été sincèrement ému par la détresse de ces enfants. Sans doute, il a senti que son pouvoir et ses valeurs n’ont pas été remis en cause par notre service. Sans doute, il a été sensible au fait que nous le sollicitions comme partenaire. À l’inverse, à aucun moment, nous n’avons eu le sentiment de nous compromettre professionnellement ou de perdre de vue nos objectifs ou les missions de l’association.
Ce travail en partenariat a demandé du temps, de la patience et de l’énergie, pour affronter une problématique familiale si lourde et douloureuse et se confronter aux résistances parentales. Il serait également long et fastidieux de décrire, par le menu, tout ce qui a été entrepris. Pour cette famille, comme pour d’autres, nous avons été amenés délibérément à prendre ce chemin peu conventionnel. Ce choix prenait alors en compte la famille, sa culture d’origine, le poids des traditions et son refus de tout ; et le profond amour de cette mère pour ses filles.
Depuis un an et demi, les trois enfants sont placés dans une famille d’accueil. Ce projet était certes le nôtre depuis longtemps mais il n’a pu se réaliser qu’ainsi, sans avoir recours au juge pour enfants. Ce placement a pu permettre que cette famille continue à s’inscrire dans la communauté bellevilloise. Qu’au sein de cette famille, les liens ne soient pas rompus entre les enfants et leurs parents. Que cette famille ait pu être respectée dans ses convictions religieuses, partagées par la famille d’accueil. Que cette famille conserve avec nous des liens de proximité. Elle nous rejette moins, et cette mère vient nous faire partager sa fierté devant les progrès de ses filles.
Notre travail a pour objectif, entre autres, d’aider les familles à se reconstruire tout en favorisant leur intégration. Cette ouverture sur l’extérieur ne peut se réaliser qu’avec l’aide de passeurs. Notre contribution est modeste. Nous ne nous situons qu’à l’interface. Ce sont ces familles, souvent en rupture de lien social, qui, parfois, peuvent faire ce chemin.
Comme nous l’avons dit précédemment, notre positionnement à l’égard des familles est à la fois simple et complexe. Nous restons professionnels tout en faisant partie de leur paysage. Le respect qu’elles nous inspirent sous-entend aussi de prendre en compte leurs douloureux cheminements, leurs ruptures, le poids des traditions culturelles et, aussi, leur folklore. Bref, ce qui constitue leur histoire et leur identité.
 
NOTES
 
[1] Intervention à la Journée du 23 mars 1999 : « Entre identité et appartenance, le lien à l’institution, le lien à l’autre ».
[2] Bonne action (ndlr).
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Intervention à la Journée du 23 mars 1999 : « Entre identit...
[suite] Suite de la note...
[2]
Bonne action (ndlr). Suite de la note...