Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749200350
168 pages

p. 99 à 105
doi: 10.3917/cohe.170.0099

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Dossier

no 170 2002/3

2002 Le Coq-héron Dossier

Judéité commune et relation transférentielle  [1]

Gisèle Eskénazi  [*]
Ainsi qu’Alexandre Har, je travaille à l’Association maavar, en qualité de psychologue, dans un autre service, nommé Eranne. En hébreu, ce terme recouvre un sigle de trois lettres, qui signifie Ezra rishona nafshit : « Première aide à l’âme. »
Nous sommes quatre intervenants chargés d’accueillir, en chambre d’hôtel, pour une durée de trois mois non renouvelables, des personnes souffrant de troubles mentaux graves et qui, de surcroît, se trouvent en situation de grande précarité : sans domicile ni ressource, sur la « voie rapide » de la désocialisation, en rupture de lien familial.
Ces gens sortent, pour la plupart, d’une hospitalisation en psychiatrie. Ce sont, le plus souvent, des centres médico-psychologiques qui nous les adressent. Nous sommes censés travailler en étroite collaboration, afin qu’Eranne constitue un pont, « une transition », un abri dans l’attente d’une solution d’accueil plus stable, à plus long terme. Et parmi ces personnes, il y a des Juifs !
Avant d’aborder un aspect plus clinique, je voudrais à mon tour rendre compte rapidement du cheminement des pensées et sentiments qui ont émergé peu à peu à partir des rencontres préalables à l’organisation de cette journée, jusqu’à l’écriture de cette intervention.
En ce qui me concerne, j’ai d’abord été très perplexe quant aux objectifs. Hélène Trigano et Thierry Florentin nous amenaient à nous réinterroger sur ce thème éminemment récurrent qu’est notre « judéité ». Autrement dit, selon la définition d’Albert Memmi, sur ce « sentiment subjectif d’appartenance ». Ce « quelque chose » qui nous traverse en permanence, au point « qu’on l’en oublie ».
Ils nous invitaient donc à convoquer ici une partie intime et privée de nous-mêmes, sur la scène professionnelle, c’est-à-dire à la rendre « publique » et à la partager. Pourquoi pas ? Mais autant dire que cela a suscité en moi une gamme étendue d’émotions : de l’excitation jusqu’à la plus prudente réserve.
J’ai, ainsi, choisi de réfléchir sur l’influence de cette coappartenance entre l’intervenant et la personne accueillie (dans l’intimité de la rencontre thérapeutique) au sein d’une institution juive. Je me suis surtout demandé de quelle manière subtile cette coappartenance pouvait intervenir sur la dynamique d’un processus thérapeutique de changement : le freiner ? le favoriser ? ou un peu les deux.
Si l’on reprend la question proposée dans la plaquette d’invitation à cette journée, je cite : « La dimension identitaire peut-elle influencer de manière positive la démarche thérapeutique ? » Certes, elle l’influence. Et ce, très tôt, bien avant un premier entretien, car elle peut agir dès la source de la demande. Mais il me semble surtout que cette influence est de nature complexe, car liée à la singularité de l’histoire de chaque patient et à la singularité de la rencontre thérapeutique qui s’instaure. La coappartenance pourra ainsi éveiller toute une série de réactions, allant de la confiance qui réassure, renarcissise, jusqu’à l’ambivalence, ou à la méfiance ouverte.
Plusieurs mots-clés surgissaient au fil de ma réflexion. Nos patronymes. L’origine de la demande d’accueil. La notion de limite, un cadre à instaurer rapidement, qui se révélera contenant et protecteur pour les deux protagonistes de la « rencontre ». Il s’agit de faire au mieux afin trouver la bonne « distance bienveillante » qui aidera la personne, si c’est possible, à affronter le « changement » afin qu’il ne se révèle pas « catastrophique », et l’accompagner autant que possible sur la chemin de la croissance psychique, douloureusement mise à mal depuis fort longtemps.
Pour avancer dans cette réflexion, je vais évoquer une situation clinique pour laquelle ma judéité allait être convoquée à partir du cadre institutionnel et ce, dès avant le premier entretien.
Voici l’histoire de M.D., 47 ans. Un jour, nous recevons un appel d’un rabbin qui a « entendu parler de notre association ». Il nous demande de venir en aide à une personne « de la communauté », qui se trouve en grande difficulté : « Sa femme l’a mis dehors. Il est donc sans domicile et sans ressource. » (M.D. fait partie de ce pourcentage de gens qui nous sont envoyés directement par un membre de la « Communauté » hors du champ médico-social.) Si, pour ce monsieur, l’orientation s’est révélée être tout à fait adéquate, nous recevons parfois des « candidatures communautaires » qui ne correspondent pas vraiment à nos critères habituels d’accueil (bien que ceux-ci soient déjà très souples), mais on ne peut nier que « ce petit plus identitaire » se révèle être un « passeport », parfois… On peut donc bien voir que cette « influence » est centrale pour ce qui nous concerne.
Revenons à M.D. Le rabbin nous expose par téléphone la situation de ce monsieur. Très vite, nous nous sentons promus au rang de « mère-institution toute-puissante » capable de produire du « miracle ». Notre « cojudéité » était donc à l’œuvre. Au nom de notre identité commune, nous serions à même de réduire les difficultés de M.D. Le rabbin nous dit : « À nous deux, nous pourrons assurément l’aider. » Cependant, nous n’entendrons quasiment plus parler de ce rabbin par la suite.
Tout cela a pour conséquence que lorsque M.D. se présente la première fois, dès les premières minutes, nous nous trouvons sous le feu de projections, probablement bien distillées par le rabbin, et sans aucun doute alimentées-contaminées par l’organisation psychique de Monsieur D. : « Monsieur le rabbin m’a assuré que vous pourriez me loger, nous dit-il, on est entre nous, Mme aschkénazi, vous avez un nom qui inspire le respect… je suis sûr que vous allez me comprendre… » Nous allons héberger ce monsieur et le recevoir une à deux fois (parfois trois !) par semaine.
Sa logorrhée et sa théâtralité nous immergeaient immédiatement dans un système clos qui faisait appel au familier, sinon au « familial » ; « on est de la même famille », me dira-t-il un jour. On assiste à un abrasement des différences au nom d’une identité mutuelle, de notre « interjudéité » et à une recherche du « même ».
Nous prenions très vite conscience que ses attitudes, qui le rendaient fort sympathique, devraient aller de pair avec la nécessité pour nous de resituer le cadre de nos activités institutionnelles, et que, quoi qu’il en soit, il ne pourrait se soustraire à leurs impératifs. Ce qu’il accepte volontiers. « Recherche limites désespérément », c’est ainsi que nous pourrions intituler son histoire, limites contenantes, limites bienveillantes, faisant fonction de holding.
C’est le récit d’une identité « déchirée » que nous allons entendre, identité dans son sens le plus plein et le plus archaïque. On peut faire l’hypothèse que sa position hystérique avait pour fonction de masquer-écraser « un noyau traumatique » massivement enkysté, et son corollaire, « la douleur d’exister ».
Dès les premiers instants de notre première rencontre, nous sommes surpris par son air « enjoué », malgré la difficulté de sa situation. Après des conflits à répétition, sa femme « l’a mis dehors ». Il a deux fils de 20 et 16 ans. Selon lui, la raison principale de l’attitude de sa femme est qu’elle en a assez qu’il ne travaille pas. Elle-même est assistante de direction. Son projet consiste donc à trouver un emploi, afin qu’elle accepte « de le reprendre ». Son discours sera en permanence émaillé par ce statut d’objet, plus que de sujet. Il se présente comme extrêmement coupable de cette situation et veut réparer.
Puis, progressivement et de manière sporadique, il va s’autoriser à être « lui-même », c’est-à-dire à montrer sa souffrance. Il va pouvoir pleurer. Après une période d’excitation consécutive à son accueil à maavar, au cours de laquelle il se dit « heureux, comme il ne l’a jamais été, qu’on l’ait accepté »…, il prend conscience de son désarroi actuel : renvoyé de chez lui par sa femme, déconsidéré par ses fils, seul et sans aucune ressource.
Voici quelques éléments centraux de ses antécédents familiaux, susceptibles de rendre compte de sa position d’homme-enfant en perdition, coupé de ses racines.
Monsieur D. est né en Tunisie. Sa mère décède lorsqu’il a 8 ans (ne sait pas de quelle maladie). « Dès que j’ai ouvert les yeux, nous dira-t-il, elle était malade. » Son dernier souvenir : il est allé la voir à l’hôpital, il s’est approché du lit et elle l’a repoussé en le frappant. Il n’a su que beaucoup plus tard qu’elle était décédée. Sa grand-mère maternelle lui disait qu’elle était partie en voyage…
Au décès de la mère, cette grand-mère le recueille ainsi que sa sœur, sa cadette de trois ans. Elle aurait interdit au père de revoir ses enfants : il avait une maîtresse, n’était jamais à la maison. À cette occasion, Monsieur D. nous renseigne sur les dégâts opérés dans son organisation psychique actuelle par son histoire infantile trouée de mensonges, de secrets, de non-dits : de son père, il nous dit dans le même élan « il nous a abandonnés », puis que la grand-mère l’a écarté à l’aide de la Justice ; il est parti en Israël et… plus de nouvelles.
Lorsque M.D. a 10 ans, sa sœur cadette meurt de la typhoïde. Il me montre la photo de cette petite fille, qu’il garde « toute la vie sur son cœur ». « Elle était la lumière de ma vie. » « Et, pourtant, c’était moi le plus dangereux » (le plus malade). À l’évocation de ce souvenir, il se met à sangloter. Il se sent terriblement coupable de cette mort, car c’est lui qui a eu l’idée de boire l’eau du puits qui était contaminée… Il se sent également coupable d’avoir survécu. Une tante maternelle vient renforcer cette culpabilité. Lorsque nous lui disons que, peut-être, il ne savait pas que cette eau était mortelle, et que, peut-être, il ne l’a pas fait exprès, que lui aussi aurait pu en mourir, ses larmes cessent instantanément et il esquisse un petit sourire triste et un hochement de tête, comme s’il n’y avait « jamais pensé ».
À noter, pour avancer dans ce « voyage au bout de l’enfer » (loin d’être terminé), que les tombes de la mère et de la sœur, en Tunisie, ont été rasées, car la famille n’a plus eu les moyens de payer le cimetière. M. D. reste donc ainsi privé d’un lieu de recueillement, ses racines effacées. Ne lui reste qu’un « lieu psychique » hypertraumatique, chargé de culpabilité, et qui a contribué à sécréter une potentialité mélancolique.
À l’âge de 13 ans, il fait sa Bar Mitzvah : sa grand-mère meurt le soir de la fête : « Elle s’est battue pour rester en vie jusqu’à ce jour », nous dira-t-il.
Il est ensuite recueilli par sa tante maternelle. Les relations semblent très conflictuelles. Elle lui parle, un jour, de ce père qui serait parti en Israël (ce serait pour se débarrasser de lui). Il y part, lui-même, seul, à l’âge de 14 ans. Il va à la rencontre de cet homme qu’il avait si peu connu. Il se retrouve « dans un coin perdu près du Golan ». Ces retrouvailles se passent très mal. Le couple est alcoolique, la femme du père veut qu’il l’appelle « maman », il refuse : ce sont des coups, des insultes.
Je peux mesurer l’effet qu’a sur lui l’énoncé de sa propre histoire : il y a des moments de silence, d’émotion, d’excitation, les affects sont liés aux représentations. Il pourra se dire, comme à lui-même : « En fin de compte, j’ai été ballotté comme un sac par toute ma famille ! »
On peut émettre l’hypothèse qu’une des fonctions de cette position d’objet à laquelle il s’accroche, aussi destructrice et coûteuse soit-elle, consiste à le préserver d’une perte totale d’identité.
Il passe donc quatre années auprès du couple, dans une violence constante, une incompréhension, et un manque d’amour manifestes. Lorsque je souligne la détresse dans laquelle il a dû être plongé, il me répondra : « Qu’est-ce que vous voulez, on s’habitue, il n’y a pas le choix ! » Face à ce désastre infini, il n’avait, effectivement, pas d’autre issue, pour survivre, que de mettre sa pensée en « léthargie ». À 18 ans, il part à l’armée, s’isole, refuse la compagnie des autres, les invitations dans les familles des copains pour les fêtes. Il ne peut éviter, désormais, de voir qu’il existe, ailleurs, un autre type de relations entre les gens. Sa stratégie défensive, anti-effondrement, est menacée : il « craque ». Parallèlement, il nous dit que les relations s’aggravent avec le couple père-« marâtre », au point que l’armée intervient dans la famille, menaçant le couple de sanctions : « On n’a pas le droit d’insulter un soldat de Tsahal » (?).
Après l’armée, il y aura de multiples allers et retours entre une France lointaine et inconnue et Israël, où il avait connu « le pire et le meilleur » – Tsahal – sa famille !, celle qui a reconnu son désastre interne, qui l’a, selon lui, « défendu » (seul bon objet de son adolescence), mais qui lui a aussi « révélé » ce désastre en lui montrant d’autres modes relationnels. Il a évité de justesse un effondrement massif.
J’en termine avec cette longue anamnèse pour préciser que M. a évoqué son histoire au cours d’un seul entretien qui a duré très longtemps. Je suis peu intervenue. (Je ne l’ai fait que lorsqu’il semblait avoir besoin « d’encouragements » pour continuer : lorsqu’il me sollicitait à propos de ma connaissance d’Israël, des lieux qu’il évoquait, des conditions de vie là-bas, des pratiques religieuses et culturelles (notre appartenance commune faisait fonction d’alliance thérapeutique – sous forme de béquille narcissique). J’ai répondu à ses questions de manière succincte, mais directe. Ce que je n’ai pas pour habitude de faire. Cette situation n’est sans doute pas spécifique, mais je peux penser que c’est grâce à ce « plus identitaire » que j’ai pu y répondre. Son discours était un flot verbal hémorragique. J’ai évalué, plus tard, combien ce moment avait pu être structurant en reliant les parties éparpillées de son monde interne et ce, dans une continuité temporelle. À la fin de cet entretien, il paraissait épuisé (moi aussi !), le visage creusé. De manière authentiquement sidérée, il dira : « C’est la première fois que je parle comme ça… ou alors [réfléchissant] qu’on m’écoute comme ça !… je vous en remercie infiniment. »
On avait le sentiment que jusqu’à présent, il n’avait pu aller à la rencontre de son cataclysme interne, pressentant probablement l’effraction psychique qui le menaçait du fait de sa carence grave de contenant.
Coupé de ses racines-émotions par l’attaque active et répétitive de traumatismes cumulatifs jamais élaborés, il restait l’enfant orphelin, en perdition, qui se débattait dans un monde d’adultes auquel il comprenait peu de choses et dans lequel il devait jouer un rôle. Pour autant, on peut aussi penser que cette déconnexion de ses racines-émotions œuvrait comme une défense de survie face à la « violence du désespoir ».
Malheureusement, par la suite, il va mettre un frein à toute élaboration de la situation actuelle. Il restera, le plus souvent, dans le registre factuel, du constat, de l’état de fait. Nous serons frappés par des oscillations presque simultanées, au cours d’un même entretien, entre une « jovialité maniaque » et un « effondrement mélancolique », entre revendication et culpabilité persécutives, entre Sujet et Objet.
Au moment de l’hébergement, nous sommes en septembre, à l’approche des fêtes. M. D. est très angoissé à l’idée de les passer seul, pour la première fois depuis longtemps. Il faut savoir que depuis la séparation, il se poste chaque matin au pied de son domicile dans l’espoir d’apercevoir sa femme et de lui dire quelques mots. Elle le repousse violemment. Il l’appelle au téléphone plus de dix fois par jour, au point que ses enfants l’invitent à prendre de la distance, lui disent qu’il doit laisser leur mère tranquille. Plus il est déprimé par un fort sentiment d’abandon, plus il émet de revendications.
Bouleversée par ses parties infantiles-orphelines en détresse, j’étais tentée d’accéder à ses demandes, mais, peu à peu, cela devenait inopérant et c’est lui qui a su me montrer le chemin des limites à lui poser. Il m’a demandé à changer d’hôtel pour des raisons « pratiques ». J’ai accepté, avec toutes les complications que cela peut supposer. Dans le nouvel hôtel, il découvre d’autres inconvénients « pratiques » et souhaite retourner dans le premier. Face au rappel du contrat passé avec l’Association, il évoquera la nécessité pour lui de se trouver près de la synagogue pour passer les fêtes, comme c’était le cas pour le premier hôtel. Pressentant mon erreur, toutefois, j’accepte… Je vais comprendre que plus je réponds favorablement à ses demandes, plus je favorise sa résistance au changement.
Il parvient à passer une partie des fêtes au sein de sa famille, mais, psychiquement, il en est tenu à l’écart par le climat qui y règne : sa femme l’ignore, ses fils, adolescents, sortent après le repas familial, et il se ressent exclu. Il lui est très difficile de réfléchir sur sa passivité masochiste.
Pendant cette période, M.D. commence chaque entretien en me souhaitant de bonnes fêtes en hébreu, utilisant notre interjudéité, sur le mode de la séduction. Parallèlement, il m’exprime de plus en plus de demandes concrètes, financières. Je n’ai de cesse de le renvoyer aux instances qualifiées, mais il m’opposera le fait que les organismes goy ne le comprendraient pas… ils sont froids… ils ne sont pas comme nous
Il cherche du travail comme serveur, uniquement dans des restaurants « beth-din ». Ces démarches alimentent son désespoir : on lui promet « monts et merveilles » pour finir par un résultat plus que décevant : les juifs nantis deviennent ses persécuteurs, on ne peut pas compter sur eux, ils l’exploitent, n’ont aucune compassion pour leurs coreligionnaires en difficulté. Pour autant, il ne peut se résoudre à prendre le chemin de filières plus classiques, type anpe. M.D. est « addicté » à ce familier-familial, générateur de désespoir. Il reste emmuré dans ce passé traumatique et reproduit le cercle infernal : « Le bon garçon (c’est ainsi qu’il se définit) rejeté – méconnu dans ses qualités (comme avec sa mère et sa femme, plus tard) ; il sait qu’il devrait aller voir ailleurs (ce sont ses mots), mais il se sent trop lâche, sans courage (tels les reproches qu’il se fait de n’avoir pu protéger sa sœur de la mort). » À nouveau, on retrouve cette oscillation maniaco-mélancolique.
Pour lui, imaginer sortir du groupe-famille, pour aller vers l’autre, le différent, menaçait cruellement son sentiment d’existence : lorsque j’évoquais la possibilité de se tourner vers les organismes non juifs, il montrait des signes de panique.
M.D. nous expose sa version de ce qui l’a conduit aujourd’hui à cette situation si précaire. Lorsqu’il a épousé sa femme, celle-ci travaillait régulièrement. Elle a préféré que lui ne travaille pas : elle gagnait assez d’argent pour deux. Il a « obéi » et s’est accommodé, semble-t-il avec facilité, de cette curieuse situation ; il s’occupera de la maison et des enfants. Tout s’est bien passé jusqu’à la naissance de leur premier enfant. Il dira que son fils lui a volé sa femme : elle était devenue plus mère que femme. M.D., quant à lui, désirait une fille qui serait venue remplacer sa sœur et à laquelle il aurait donné son prénom.
Il se trouvait donc dans une totale dépendance vis-à-vis de son épouse. Elle était tout pour lui et, maintenant, elle l’a abandonné. Lui qui pensait retrouver une famille en se mariant…
Dans sa souffrance psychique massive, sous l’emprise de ce qu’il dit avoir vécu comme un diktat de sa femme, il nous dira qu’il n’avait pas d’identité car il ne recevait jamais de courrier. En effet, sur un plan administratif, et dans la mesure où il n’avait pas de vie professionnelle, il était dépendant de la Sécurité sociale de sa femme, qui avait également l’appartement à son nom.
Peut-être pour faire face à cette position passive-masochiste, aura-t-il une vie extra-conjugale dans une quête effrénée d’amour, de reconnaissance. Mais, là aussi, sa grande immaturité provoquera le rejet.
Voyant le temps passer à l’Association, M.D. s’active pour trouver du travail. Il parvient, avec nos encouragements, à aller au-devant des agences d’Interim, autrement dit à faire quelques pas « hors communauté ». Pour s’y inscrire, on lui demande, entre autres, une attestation de domicile. Il se retourne vers sa femme qui refuse de lui donner ce document.
Il commence à se heurter de front à la réalité. Nous nous saisissons de ce fait nouveau pour l’inciter à « se séparer », à commencer les démarches pour obtenir une domiciliation administrative, un rmi, etc., autrement dit à devenir Sujet, à avoir son identité propre. Sa réaction sera violente, quasi paranoïaque : je veux donc le faire aller dans un endroit pour sdf, dans ces endroits, il y a la police. Il se sent en danger.
Il me faudra adopter une attitude très intervenante-contenante pour l’amener à penser que le passage obligé pour devenir sujet, c’est de se séparer et d’aller vers l’autre différent.
Certes, il n’est pas épargné par les multiples écueils du fonctionnement administratif. Il vient, maintenant, me rendre compte des résultats de ce cheminement chaotique.
Lui et moi avons pu entrevoir ensemble que le familier pouvait être tout aussi frustrant. Il me semble que c’est, en partie, grâce à notre appartenance commune déployée dans le transfert qu’il peut commencer un travail de restauration de son identité déchiquetée. Mais la route à parcourir reste longue.
L’exposé de cette « histoire clinique » tente de montrer la manière singulière dont l’appartenance commune du thérapeute et du patient à la judéité agit sur l’instauration du transfert et sur le tissage de la figure complexe du trajet thérapeutique : de quelle manière cette relation transférentielle peut se révéler « source narcissique » ou obstacle au changement, selon les situations.
 
NOTES
 
[*] Gisèle Eskénazi, psychologue et psychothérapeute.
[1] Intervention à la journée du 23 marts 1999 : « Entre identité et appartenance, le lien à l’institution, le lien à l’autre ».
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