Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.274920271X
176 pages

p. 137 à 143
doi: 10.3917/cohe.176.0137

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Lectures

no 176 2004/1

Jean-Marie Jadin, Côté divan, côté fauteuil. Le psychanalyste à l’œuvre, Paris, Albin Michel, 2003.

Je ne saurais trouver de meilleure introduction pour présenter le livre de Jean-Marie Jadin que de reprendre à son propos la phrase qu’il a lui même prononcée lors de la présentation du livre de Charles Melman, L’homme sans gravité. Jouir à tout prix. Je la cite de mémoire : « Voici le livre que l’on attendait, sans le savoir. » Le livre de Jean-Marie Jadin met en effet les mots justes sur le travail du psychanalyste. Rares sont les psychanalystes – hormis bien sûr Freud, Lacan et quelques autres, notamment Théodore Reik et son livre Le psychologue surpris – à avoir articulé d’une manière aussi claire, aussi explicite et aussi simple, ce en quoi consiste le travail du psychanalyste : l’opération sur les processus inconscients au moyen de la parole. Son livre est, de ce point de vue, lumineux. Il y a eu L’interprétation des rêves, le récit des Cinq psychanalyses par Freud, puis le retour à Freud opéré par Lacan, et maintenant, il y a ce livre qui n’est rien de moins qu’une nouvelle Introduction à la psychanalyse et qui me donne envie de dire, sauf à faire rougir Jean-Marie Jadin, que grâce à lui, Freud est revenu parmi nous.
Dès la première page, il définit la visée de son livre : tenter de présenter, aussi simplement que possible, au non-spécialiste, le travail du psychanalyste. Certes, et on peut dire, à l’issue de la lecture, que cette tâche est entièrement remplie. Mais au-delà de cette visée déclarée, son livre s’adresse aussi au psychanalyste, auquel il rappelle, voire fournit, les repères fondamentaux et indispensables à son action. Bref, sa lecture est incontournable pour quiconque veut tisser quelques liens avec la chose freudienne.
Il part du fait, découvert par Freud, qu’il existe en chacun de nous un lieu qui recèle un savoir. Ce savoir, c’est l’inconscient, et l’inconscient est ce savoir. Ce savoir est en exil, en souffrance, et il attend d’être délivré, d’arriver à son destinataire, le sujet. Mais en attendant, il est cause de souffrance. C’est cette souffrance, le symptôme, qui conduit un sujet à s’adresser au psychanalyste dont la tâche consiste à soutenir, à assurer la transmutation de la souffrance en connaissance. Et cela à partir d’allusions, de sonorités, de lettres, de métaphores, qui sont à entendre dans le parler libre du sujet, et qui gravitent autour d’une ou plusieurs scènes, dont l’une est inconsciente, fondamentale, tout en n’ayant jamais été vécue comme telle. C’est le fantasme dit fondamental, lui-même organisé autour d’un objet corporel perdu depuis toujours, et qui régit toutes nos pensées, nos paroles et nos actes. À partir des exemples que Jean-Marie Jadin relate, il apparaît que ces scènes ne se rapportent pas forcément à la vie du sujet qui les raconte, mais elles peuvent se référer aux générations précédentes, celle des parents, des grands-parents, voire au-delà.
Tout l’art du psychanalyste consiste à extraire ces éléments du discours tenu par l’analysant selon la règle fondamentale. Et ces éléments (sonorités, objet corporel perdu et fantasme) constituent autant de figures d’un manque fondamental, ou de l’absence à soi du sujet, pour reprendre la formulation de Jean-Marie Jadin. C’est ce dont il nous apporte la preuve à l’aide de multiples exemples tirés de sa pratique, qui illustrent tout particulièrement l’instance de la lettre comme raison de l’inconscient, la psychanalyse comme pratique de la lettre, et le travail du psychanalyste comme un ciselage des sonorités. Il apprivoise en effet la masse langagière qui lui est offerte, afin d’y cueillir, d’y lire, les fantasmes fondamentaux de l’humain, concernant les origines, la procréation, sexuelle ou non, la filiation, l’identification sexuée, la vie, la mort.
C’est là que le travail du psychanalyste confine au travail de l’artiste. Freud n’a-t-il pas parlé, à propos de l’interprétation, de la Deutungskunst, de l’art d’interpréter ?
Pour bien nous faire saisir au départ en quoi consiste cet art, Jean-Marie Jadin nous introduit à sa pratique à l’aide d’une fiction : « La scène de la cour et sa suite ». Il se réfère également aux scènes de la vie de Freud, soit à ce que Freud a bien voulu lui-même nous livrer de son inconscient. Et en cours de route, il convoque l’œuvre de Gustave Flaubert, d’André Gide et de Franz Kafka. Il construit la fiction de René Descartes venant le consulter, et il nous montre comment un fantasme sous-tend toute sa construction philosophique. Comment ne pas évoquer à ce propos l’étude de Freud sur « Un souvenir de Léonard de Vinci » ?
Mais au-delà de cette introduction à une pratique, bien mystérieuse pour beaucoup, recouverte de préjugés non négligeables qu’il s’évertue à réfuter d’entrée de jeu dans un chapitre intitulé « Ce que le psychanalyste n’est pas », au-delà de tout cela, son livre est aussi un livre de théorie psychanalytique, qui a la particularité d’user au strict minimum de concepts psychanalytiques, hormis les incontournables : l’inconscient, la notion d’objet perdu, le fantasme inconscient, le transfert et quelques autres encore. De plus, il se lit comme un roman policier, où l’on peut suivre tous les méandres d’une enquête à la recherche d’une vérité toujours singulière qui a déterminé la destinée d’un sujet, d’où sans doute le conseil au départ de procéder à une lecture selon l’ordre proposé.
Livre d’introduction à la pratique et à la théorie, est-il pour autant un traité de technique psychanalytique, terme discutable et discuté, à manier avec beaucoup de réserves ? Il énumère les grands principes qui guident l’action du psychanalyste : l’écoute de la parole en trois dimensions – autant dans son étendue en réseau que dans son épaisseur –, le fait de supporter le transfert en tant qu’il est métaphore du fantasme fondamental, l’interprétation comme don d’une parole qui libère ce qui du sujet était en souffrance. Mais à aucun moment, Jean-Marie Jadin ne fonde son action sur un savoir préétabli, rappelant avec justesse que le seul savoir du psychanalyste concerne la méthode de déchiffrement de l’inconscient. Donc pas d’interprétation valable pour tous, mais toujours la soumission au singulier.
Ainsi, le terme « technique psychanalytique » ne saurait avoir qu’un seul sens : la soumission de celui qui écoute aux jeux de la lettre dans le discours de celui qui parle, jeux qui ne sauraient évidemment être prévus à l’avance, et encore moins la réponse à y apporter. À ce propos, je relève au passage la pertinence de cette formule : « Le psychanalyste se laisse travailler par la parole de l’analysant », à quoi j’ajouterais : « […] et se laisse à l’occasion surprendre au même titre que celui qui parle ». Mais encore faut-il qu’il soit dans la disposition adéquate.
Par ailleurs, il me semble que ce livre est aussi un livre de clinique psychanalytique, au sens où celle-ci se définit comme une clinique du discours. En effet, à partir des discours recueillis dans sa pratique, Jean-Marie Jadin donne les repères structuraux des grandes organisations psychiques nommées névroses, perversions et psychoses, avec des dénominations tout à fait originales, respectivement névroses symbolisantes, névroses agissantes et névroses réélisantes. C’est dans cette tentative de refonder la nosographie psychiatrique en trois structures, chacune logiquement articulée, à la lumière de son expérience de psychanalyste, que transparaît sa formation initiale de psychiatre, mais revue, corrigée et surtout éclairée, à partir du choix d’une position sans équivoque et sans concession : l’écoute de la parole singulière d’un sujet.
Marcel Ritter (psychanalyste, Strasbourg).

Guy Lavallée, L’enveloppe visuelle du moi. Perception et hallucinatoire , Paris, Dunod, 1999.

« Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens. »
Paul Valéry
En parcourant la dernière page de ce livre, dans lequel chapitre après chapitre, Guy Lavallée a explicité, détaillé, illustré, les fonctions de l’enveloppe visuelle et la nature de l’écran psychique qui gouverne nos perceptions, cette phrase de Paul Valéry a resurgi en ma mémoire. Entre poésie et psychanalyse, en effet, telle une tunique légère et transparente, cet ouvrage m’a revêtue de son enveloppe conceptuelle, a capté ma perception, a éclairé mon regard. J’ai éprouvé cette « hésitation prolongée » entre la perception de l’objet écrit qui se construit au fil des pages, ma vision du monde, et l’enveloppe psychique « hallucinatoire » qui constitue mon être singulier.
Se repérer en de nouveaux concepts, c’est un peu revivre les apprentissages de son enfance. Au fil de ma lecture, au rythme de ses chapitres, attentive à mon souffle et à celui de l’ouvrage, je n’ai cessé de « trouver-créer » mon chemin comme Guy Lavallée dès la première page m’a invitée à le faire.
En partant de « l’enveloppe psychique » élaborée par Didier Anzieu, de « l’objet transitionnel » de Winnicott, de « l’hallucination du désir » selon André Green, Guy Lavallée nous propose son concept d’enveloppe visuelle. Celle-ci se construit à partir du nouage de la perception visuelle qui arrive à l’appareil optique avec les affects qui, tout au long de sa vie, transforment et tissent la vie d’une personne. En cet écran subjectif constitué comme un objet transitionnel entre le moi conscient, inconscient et le monde extérieur, se projettent l’hallucination positive et négative.
À l’aube de sa vie psychique, en effet, à partir de ses premières relations avec le monde extérieur, en fonction des alternances de la présence et de l’absence de sa mère, chaque enfant élabore ses hallucinations positives ou négatives : « Le bébé qui bouge ses lèvres comme s’il tétait sa mère, alors même que celle-ci est absente, nous montre qu’il hallucine le sein : c’est l’hallucination positive de la mère comme aube de la pensée… Mais on doit supposer qu’en la présence de sa mère, le bébé va se saisir de cette présence pour l’effacer de façon à pallier l’éblouissement qu’il ressent ; ce sera l’hallucination négative de la mère comme modalité de son intériorisation. »
À l’aide du schéma de la double boucle, Guy Lavallée nous montre comment le stimulus visuel entre le psychisme conscient et inconscient, entre le corps et les apparences du monde, transforme la perception, la psychise, introduit une symbolique, des signifiants, pour la mise en mots et la construction de la pensée. Tout au long des chapitres, une théorie prend forme, et par des illustrations, des exemples cliniques, des métaphores, maintient l’indispensable écart entre pratique et théorie.
Un chapitre entier, par exemple, est consacré aux expériences de traumatismes qui créent une psychopathologie de l’hallucinatoire. Un autre chapitre, « La mort dans les yeux », retrace l’histoire d’un amblyope qui, grâce à une opération chirurgicale, recouvre la vue. Cet homme n’accède pas au paradis rêvé, mais bien à l’enfer. Guy Lavallée interprète, analyse les processus à l’œuvre pour cet homme qui, de la jubilation éphémère lorsqu’il retrouve la vision, passe à la dépression mélancolique.
L’enveloppe visuelle constitue un modèle pour penser les traumatismes mais tout autant pour la démarche psychanalytique et les processus soignants. En face à face, comme sur le divan, cette enveloppe soutient le processus analytique. « Il y a toujours un certain quantum d’indistinction patient-analyste, toujours variable, qui est de nature hallucinatoire. » Le concept d’hallucination négative et positive, qui éclaire de façon intéressante le contact perceptif entre analysant et analyste, est extrêmement fécond dans le travail avec des adolescents qui souffrent de très graves troubles psychotiques. Guy Lavallée nous en donne des illustrations, et témoigne de son travail en atelier vidéo avec les jeunes Ahmed, Câlin, Tahar, Marelle…
Cet ouvrage est riche de développements théoriques, et ce qui rend son propos tout à fait novateur, c’est qu’à une pratique de psychanalyste, Guy Lavallée adjoint un travail de vidéaste. Au centre Étienne Marcel, le 7e art se meut en dispositif transitionnel. Photo, écran vidéo comme « dispositifs objectivants produisant des quasi-hallucinations », instaurent des processus créatifs dans une relation thérapeutique. Guy Lavallée décrit comment des adolescents en grande difficulté, par la prise de vue et la projection sur l’écran, construisent et visionnent les images produites. Grâce au travail avec le psychanalyste vidéaste et thérapeute, ils peuvent ainsi se désintriquer de leurs pulsions psychotisantes, et par les échanges parlés autour des images produites, ils peuvent reconstruire et renouveler leurs propres solutions psychiques.
Dans son travail, Guy Lavallée s’inscrit dans une double filiation, il se réfère tant aux psychanalystes André Green, Didier Anzieu, Winnicott, qu’aux artistes : Méliès, les frères Lumière, François Truffaut… Cet ouvrage peut ainsi constituer une référence pour des psychologues, psychanalystes, mais aussi pour des artistes et des amateurs d’art. À partir de ces concepts, de ces filiations, chacun peut construire ses propres représentations, ses propres outils de pensée, de perception.
Pendant que je travaillais à cette note, mon regard oscillant entre les propos du livre et deux tableaux qui me faisaient face, j’ai vécu une intéressante expérience. En ma perception de ces œuvres, il m’a semblé discerner ce que représente le « quantum hallucinatoire » décrit par Guy Lavallée.
Un des tableaux, celui de Magritte, représente une vitre cassée dont les brisures emportent avec elles des fragments de paysage. Malgré la vitre fracturée avec les morceaux d’arbres et de pré qui gisent au sol, le paysage, lui, n’est pas amputé. Il demeure présent dans sa totalité.
L’autre tableau, intitulé « Jardins », est celui d’un artiste basque Pugarte. En quatre couleurs, en quatre lumières : grise, noire, blonde, verte…, une vallée profonde et encaissée est représentée sur la toile. Ce paysage semble irréel, tant il est précis et « surréel », avec ses blocs de bétons posés là sans fonction apparente, ses arbres, sa rivière entre les flans montagneux abrupts, voilés par les reflets ambrés d’un soleil couchant.
En ces deux tableaux, j’ai décelé une forme de représentation de « l’enveloppe l’hallucinatoire » décrite par Guy Lavallée. Je vois le tableau de Magritte comme représentation ironique de la vision « opératoire » de la vie analysée par Guy Lavallée, vision adhésive de certains adultes qui n’ont pu se détacher de leurs premières relations aux objets maternels. Le paysage colle à la vitre, et pourtant, il ne disparaît pas avec sa cassure. Il est toujours présent, comme la mère est toujours présente même lorsqu’elle disparaît du regard de son bébé, comme le psychanalyste est toujours présent pour la personne en souffrance qui tenterait de le « briser » en l’attaquant. Guy Lavallée nous dit que la perception, – avec sa part de pensée « névrosée », « opératoire » ou « psychotique » –, en fonction des individus, est toujours hallucinatoire. Un travail de psychanalyse peut la mobiliser mais pas la détruire. L’hallucination, positive ou négative, qui se construit comme dispositif transitionnel entre mère et bébé au début de la vie, évolue par la suite et « doit se comprendre comme le surgissement ou l’effacement d’une représentation que le sujet prend pour une perception ». « Ceci n’est pas une pipe », c’est ce qu’inscrit Magritte sur la représentation d’une pipe. Ceci n’est pas un paysage qui se casse… Magritte nous dit à sa façon que la perception n’est pas ce que nous croyons voir de ce qui est représenté.
Le deuxième paysage, « hyperréaliste » par son trop-plein de détails, par sa lumière qui illumine en même temps qu’elle embrume les objets, nous offre, quant à lui, une vision proche de l’hallucination, une sensation d’inquiétante étrangeté. Cette représentation peut illustrer l’unheimlichkeit décrite par Freud telle que peut la vivre toute personne dans sa vie quotidienne, mais aussi le basculement dans la psychose d’une personne qui, inconsciemment, croit « tout » voir. Un artiste sensible et créatif, apte à représenter ses propres hallucinations, peut ainsi donner à percevoir la dimension de l’écran hallucinatoire de ses semblables névrosés ou psychotiques.
En tant que pédiatre, je pense que les créations conceptuelles, les jalons théoriques mis à l’épreuve de sa pratique par Guy Lavallée pourraient se poursuivre par une réflexion sur les autres enveloppes : auditive, olfactive, cénesthésique…, qui constituent l’image consciente et inconsciente du corps, et ainsi aborder les problématiques de la perception par lui-même et par son entourage, d’un enfant atteint de handicap.
Simone Gerber.

Charles Melman, entretien avec Jean-Pierre Lebrun, L’homme sans gravité Jouir à tout prix. Paris, Denoël, 2002.

L’homme sans gravité est un ouvrage traitant d’un sujet grave : rien moins que le devenir de l’homme soumis aux progrès scientifiques dans un monde capitaliste poussant les individus à « jouir à tout prix » et par tous les trous.
Dans sa forme, il s’agit d’une longue interview (227 pages), dont les propos associatifs n’en font pas un travail très construit. Les chapitres sont des découpes sans unité, d’où leur numérotage sans titre. La célébrité de l’interviewé – très proche compagnon de Lacan – et la solidité théorique de son interlocuteur ne font qu’ajouter au malaise, voire à l’agacement du lecteur. Mon agacement, donc, de voir un maître délivrer une parole apocalyptique à un intervieweur oscillant entre une position de disciple et celle de candide. Or, Jean-Pierre Lebrun n’est pas n’importe qui. Dans Un monde sans limite (érès, 1997), il a développé sur le même sujet une analyse théorique et clinique remarquablement élaborée, et autrement plus nuancée que L’homme sans gravité. Son livre novateur fera date, et tout lacanien ne se cantonnant pas à la lecture des travaux de sa chapelle devrait lire Lebrun (les non-lacaniens devant fournir un effort !).
L’autre défaut de L’homme sans gravité tient à sa cible lectorale : bien qu’explicitement désireux de s’adresser à tout « honnête homme », il s’agit plutôt d’une réflexion de spécialiste pour des spécialistes. L’ajout d’un glossaire des termes techniques utilisés ne suffit pas à réduire ce grand écart, voire le révèle. Je défie un non-lacanien de comprendre l’explication relative à la distinction entre la jouissance Autre et la jouissance phallique. À condition de ne pas s’acharner à tout comprendre, le néophyte devrait néanmoins pouvoir saisir les enjeux majeurs de ces changements sociétaux avec l’aide des nombreux exemples fournis ; ce qui, somme toute, constituerait une réussite. Malgré ces défauts, il ne s’agit donc pas d’un livre sans qualité, à la fois par le thème qu’il traite et par le niveau de réflexion des intervenants. La vision d’ensemble et les enjeux radicaux soulevés sont parfois jubilatoires : « Le fait que le signifié soit sexuel est-il un effet de notre culture, et en particulier de notre religion, ou un effet de structure ? », se demande ainsi Melman (je laisse le futur lecteur découvrir la réponse). Certaines formules sont belles et sonnent juste ; le titre d’abord, le « fascisme volontaire », etc.
Venons-en à la thèse de Melman : les progrès techniques générés par la science, alliés à la montée en puissance des médias, introduisent une « nouvelle économie psychique ». Cette nep ne nécessite plus aucun mécanisme de refoulement, notamment dans le domaine sexuel, puisque tout est désormais permis et exhibé. Exit donc, les névroses freudiennes, puisqu’il n’y a plus de sujet divisé dans un tel contexte. Le père comme tiers symbolique étant pour l’auteur entièrement tributaire du patriarcat, si ce dernier disparaît, il n’y a plus de castration symbolique pour porter une limite structurante à l’individu. Il y a carrément une « disparition du tiers » (p. 195). Du coup, le sexe n’a plus rien de phallique et « peut être traité comme une jouissance orificielle comme les autres » (p. 35), et par conséquent, l’inconscient n’a plus aucune raison d’être sexuel. Pire, cet inconscient asexuel deviendrait indéchiffrable et pourrait en arriver à se taire. Et dans un « ciel désormais vide » (p. 19), sans plus d’autorité ni de référence, la notion même de transfert comme supposition de savoir perd son sens ; il s’opère une « liquidation collective du transfert » (p. 20). En toute logique, les analystes – derniers sujets divisés faisant à leur tour de la résistance ? – sont en voie de disparition faute de client, d’inconscient déchiffrable, voire de relève. Après Melman le déluge ? En 1974, Lacan était moins pessimiste, ne croyant pas que le mirage des objets de jouissance de la société de consommation n’assouvisse jamais notre satisfaction, c’est-à-dire notre quête libidinale d’une rencontre toujours ratée.
En dehors des réserves que l’on pourrait exprimer à l’égard des positions radicales de Melman – affolant parfois Lebrun lui-même –, les auteurs soulignent avec raison que l’expression psychopathologique change avec les profonds remaniements de notre société. Ils rejoignent en cela tous les analystes qui se sont penchés sur ces questions (R. Gori et C. Hoffmann, P. Julien, S. Lesourd, G. Pommier, E. Porge, J.-J. Rassial, M. Schneider). Cliniquement, les névroses paraissent moins structurées et tendent à se rapprocher des perversions, ou virent à des moments psychotiques avec passage à l’acte (« psychose sociale » dit Melman). Tout semble permis dans un monde où la spécificité du paternel et de la lignée s’estompe. Nous paraissons en effet voués à ce que Lacan nomme « l’enfant généralisé », et nous nous trouvons encouragés dans la réalisation de nos fantasmes de toute-puissance par une société qui nous offre des moyens de réalisation : transsexualisme, mariage et famille homosexuée, clonage, etc. La revendication d’un égalitarisme strict va aussi dans le sens d’un déni pervers de la différence, les modifications législatives épaulant les possibilités permises par les progrès scientifiques.
Enfin, évoquant une « dépression généralisée » renvoyant à la « fatigue d’être soi » (ouvrage d’A. Ehrenberg), Melman nous fait l’aveu d’être un fils de Lacan fatigué : « Le pépé, en l’occurrence l’analyste, est fatigué […], il roupille […], ça l’ennuie » (p. 186). À cet égard, les cas cliniques désespérants qu’il nous livre me paraissent témoigner d’un transfert sans qualité, voire d’une absence de désir de l’analyste, plutôt que d’un réel désarrimage subjectif de ses consultants. Même l’identification de sa personne au grand-père de sa patiente ne prend pas pour lui valeur de transfert. On peut craindre qu’une telle appréhension morbide des jeunes consultants par leur psy les fige pour longtemps, voire les réduise réellement à n’être que des déchets du système (« dans l’inconscient de cette jeune fille, je pense d’ailleurs qu’il n’y a rien », p. 184). Curieuse analyse de la part d’un lacanien ordinairement apte à se laisser mettre à cette place de déchet… Et Melman de parier que sa patiente ne reviendra pas ! Il y aurait, à cet égard, une réflexion à mener sur l’ennui des analystes et la possibilité qu’ils passent à autre chose, n’en déplaise à l’auteur qui déplore que l’on puisse désormais mener plusieurs vies en une (p. 117). Je pense au film Un divan à New York, dans lequel Juliette Binoche se trouve dans un quiproquo humoristique, amenée à prendre la place d’un analyste parti en vacances. Et comme par hasard, les vieux habitués venus malgré tout se portent infiniment mieux avec Binoche au fauteuil ! Outre son charme indéniable, c’est sa présence désirante, contrastant avec le caractère obsessionnel et mortifiant du précédent, qui améliore « ses » patients. Au-delà de la leçon de cette fable, sans doute de nombreux cas pathologiques relèvent-ils plus qu’avant d’une réponse psychosociale ou d’autres approches thérapeutiques. Mais l’analyse n’a jamais été la réponse universelle au malêtre dans la civilisation. Ce serait même une chance que l’analyste se fasse un peu oublier, perde son aura de toute-puissance, et que la psychanalyse passe de mode, voire qu’elle cesse un jour d’être médicalisée par des remboursements psychiatriques indus. Évoquant une possible éclipse des analystes s’ils arrivaient un jour, improbable, à venir à bout du réel des symptômes, Lacan suggérait l’envoi d’un télégramme : « Psychanalystes pas morts, lettre suit. »
Alex Raffy.
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