Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.274920271X
176 pages

p. 7 à 10
doi: 10.3917/cohe.176.0007

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no 176 2004/1

2004 Le Coq-héron

Éditorial

Alex Raffy
« Entre pratique et théorie », dossier de ce numéro, entend interroger la boussole du clinicien, et sa façon de faire avec cette double exigence du cadre et du terrain. Une pratique clinique en psychothérapie ou en psychanalyse s’étaye sur un corpus théorique ayant une cohérence interne. À cette exigence éthique, paraît s’opposer la légitime prétention de cliniciens à pouvoir flâner dans les théories et les approches diverses, pour en piocher de-ci de-là les instruments paraissant à leur convenance. Surgissent ici trois séries de questions : les premières touchant à la légitimité d’un choix théorique censé être le plus adapté à son exercice, les secondes concernant l’exigence d’une cohérence du corpus constitué, les troisièmes enfin, ayant trait à la nécessité d’un espace de liberté ne transformant pas le cadre épistémologique en carcan.
Chaque auteur aborde ici ces questions à sa façon, non seulement parce Simone Gerber et moi le leur avons demandé, mais aussi parce que celles-ci paraissent fondamentales au point d’être éthiquement incontournables. Que ce soit à partir d’un abord synthétique de type anthropologique, d’une interrogation métapsychologique ou de l’étude d’un cas, revient la question du « pourquoi ? » : pourquoi le choix de telle approche clinique et quels en sont les présupposés ? Pourquoi soutenir telle position ou interprétation dans la cure ? Au nom de quoi défendons-nous telle position de travail, alors même que les tendances économiques, politiques et médiatiques, nous poussent vers une autre voie ? Comment s’opère enfin la transmission ? La réponse toujours provisoire et le bricolage de chacun d’entre nous varieront évidemment en fonction de la question posée et de son contexte, mais aussi selon une subjectivité assumée au mieux de notre fonction de jugement. Un trait nous unit pourtant dans notre démarche : le souci de la préservation d’un espace pour le désir ; non pas celui du caprice libertin prônant la liberté de désirer, fût-ce au détriment de l’autre, non pas l’exigence terroriste d’une éthique du désir pouvant mener à l’abjection, mais la double promotion pour le praticien d’un désir d’éthique (pour reprendre l’expression de Patrick Guyomard), et pour tout sujet le droit de désirer en vain.
Notre dossier « Entre pratique et théorie » débute par une mise en garde éthique de Charlotte Herfray concernant ce qu’elle nomme des « salades de pertinence » dans les références théoriques des cliniciens. « De même que l’on ne peut servir deux maîtres à la fois, on ne peut habiter deux “maisons” [épistémologiques] à la fois », mais sans pour autant faire l’économie d’une confrontation avec les discours autres. Dans La psychanalyse hors les murs, l’auteur avait déjà opéré ce balisage des praxis, en distinguant les champs du pédagogique, de l’éducatif et du thérapeutique. Mais nous n’en avons jamais terminé avec le questionnement épistémologique, puisque le réel auquel on est confronté excède toujours un signifiant inadéquat à le traduire exhaustivement.
« Le choix de la théorie en psychanalyse » (Alex Raffy) amène des hypothèses sur les motivations inconscientes qui y présideraient. En amont, la théorie se construirait différemment selon que le vécu de son auteur est celui d’un « enfant trouvé » (Lacan, Klein) ou d’un « enfant bâtard » (Anna Freud). En aval, le praticien lacanien ou anglo-saxon aurait choisi la théorie la plus « goûteuse », à partir des expériences archaïques de son moi-plaisir. À côté de cette confrontation à des œuvres, la rencontre avec des maîtres ou passeurs (analystes ou enseignants) ferait du transfert l’autre moteur du choix de la théorie que le disciple met en œuvre dans sa pratique.
Saverio Tomasella relate le cheminement d’une cure avec les mouvements transférentiels dans lesquels son patient l’a engagé. L’auteur développe, sur un mode poétique et associatif, les références théoriques vers lesquelles chaque temps de la cure l’a mené. Il développe l’idée d’un « essaim d’affects » (sans référence lacanienne à l’essaim (S1) de signifiants), auquel il veut donner un statut de concept métapsychologique. Au-delà du débat théorique qu’amènent ces développements dont la trame est référée à Nicolas Abraham et Maria Torok, il est indubitable que la difficile cure de ce patient à tendances suicidaires avance, pour lui donner à la fois le goût de vivre et celui des mots.
Angélique Hirsch-Pellissier ne craint pas de se raconter dans les débuts toujours difficiles de sa carrière professionnelle de psychanalyste privée et publique. Elle témoigne, à partir d’une pratique avec les enfants, de sa détresse initiale et de sa dette à l’égard de Marie-Cécile et Edmond Ortigues. Ces maîtres – terme qu’ils récuseraient très probablement – lui ont permis, par le biais de supervisions, de dépasser une position phobique défensive et une « noyade » dans les concepts (« freudo-dolto-lacano-winnocotto-ferenczo, etc. »), pour s’approprier les outils théoriques et leur maniement sur le terrain. Outre sa participation aux travaux des Ortigues, elle assure à son tour une transmission aux plus jeunes.
Mais cette problématique « entre pratique et théorie » se pose au-delà de la psychanalyse, notamment dans le champ de la pédagogie et dans celui, plus vaste, de l’anthropologie ; elle met le praticien à la question, sur le grill éthique. En effet, comme le remarque Robert Steichen, nos modèles renvoient toujours à une anthropologie clinique « fondamentalement relativiste », « les représentations de la santé et de la maladie, de l’ordre et du désordre, de la normalité et de la pathologie étant déterminées par les contextes socioculturels et les valeurs qui s’y promulguent ». Il propose une étude pluridisciplinaire des représentations et des pratiques cliniques montrant au passage que la clinique n’est pas réservée au domaine médical : d’une part, à côté de la clinique savante existe une clinique profane populaire ; d’autre part, la psychanalyse est positionnée comme clinique anthropologique du sujet par rapport à une clinique fonctionnelle centrée sur un symptôme que la technologie veut réduire. Avec des accents lacaniens sur le manque à être, l’auteur défend la fiction comme objet de l’anthropologie clinique.
Marie-Cécile et Edmond Ortigues sont bien connus pour leurs ouvrages et les numéros du Coq-Héron consacrés aux prolongements cliniques de leurs travaux. La veine de Œdipe africain et de Comment se décide une psychothérapie d’enfant est toutefois loin d’être tarie et méritait de les questionner à nouveau sur leur pratique et leurs positions théoriques. Outre d’intéressantes remarques sur les variations culturelles de la perception du mal-être psychique dans l’espace (Occident-Afrique noire) et le temps (changements en quelques décennies), ils ont été amenés à se positionner par rapport aux théoriciens qu’ils ont côtoyés, notamment Lévi-Strauss et Lacan. L’originalité de leur approche de la théorie de la clinique freudienne n’en ressort que mieux.
Claude Bursztejn nous amène une touche de fraîcheur avec de la psychiatrie fiction, où nous verrons comment le professeur B. (toute ressemblance avec, etc.) traite un patient atteint de « dyszapie » en 2021. À cette date, par un singulier renversement des valeurs, ne pas savoir zapper devient un symptôme inquiétant. Cette fable humoristique est une savoureuse satire sur les effets, dans le champ de la « santé mentale », d’une idéologie dominante issue du discours de la science dans le système capitaliste. Rappelons que l’auteur fut co-signataire d’un manifeste contre l’abus de l’usage de la Ritaline (« Ne bourrez pas les enfants de psychotropes ! », Le Monde du 27 mai 2000).
Dans « Esquisse d’un entre-deux », Mireille Cifali relate son cheminement théorique et professionnel, marqué notamment par sa rencontre avec Michel de Certeau qui l’a accompagnée dans ses débuts. Elle promeut l’idée d’une clinique en sciences de l’éducation, visant à mobiliser l’intelligence et à aider le sujet en formation à opérer un « passage » dont le franchissement ne serait pas destructeur. Cette pratique se réfère à la psychanalyse, son Freud pédagogue ? s’étant déjà employé à y déceler l’espace d’un champ pédagogique. Sans vouloir se référer à une métapsychologie freudienne perçue comme carcan et répondant par avance au reproche de vouloir manier un couteau sans manche ni lame, l’auteur soutient la subjectivité pour défendre un questionnement éthique défini comme « une manière de penser la théorie et son usage dans l’agir humain ».
Carmen Strauss-Raffy conforte la position de Mireille Cifali en défendant la « Pertinence de l’éclairage de la psychanalyse dans le champ pédagogique ». Dans son travail psychopédagogique en cmpp, elle est amenée à prendre l’inconscient en compte face aux enfants en échec scolaire. C’est seulement lorsque ses tentatives pédagogiques échouent malgré de bons moyens intellectuels, qu’elle y reconnaît une dimension symptomatique et amène l’enfant à subjectiver ses difficultés. Transposant le concept lacanien de transfert, elle avance être en position de « sujet supposé savoir y faire » avec la pédagogie, et réoriente son travail à partir d’un constat explicite de sa mise en échec, reconnaissant sa propre division.
Suivent deux textes relatifs à la cure avec les adolescents et ce qui en fait actuellement la spécificité.
Dans « Analyste et adolescence, une tuché de structure », Serge Lesourd traduit la spécificité de ce travail à partir d’un cas, soit ce qui en fait la difficulté, singulièrement dans la postmodernité. Comme il l’a avancé dans Adolescence, rencontre du féminin, ce temps constitue un important remaniement psychique où la question du féminin confronte l’adolescent(e) à l’impossible du rapport sexuel. Il établit un parallèle entre la passe en analyse et ce qu’il nomme, avec J.-J. Rassial, le « passage adolescent ». Pour laisser une chance à l’analyse et à un engagement ultérieur, Lesourd suggère de préserver le manque dans le réel de la rencontre avec l’analyste, pour ne pas escamoter la confrontation au manque à être et à l’objet a.
Dans « Nouvelle donne, nouvelles pratiques », Eva-Marie Golder décrit chez l’adolescent la prédominance d’un agir ou d’une toute-puissance susceptibles d’empêcher le travail analytique. Cette attitude est stoppée net par l’auteur qui impose ses limites narcissiques à l’adolescent, comme condition de la cure. Le procédé venant comme limite symboligène offre un moment pacifiant autorisant une accroche. L’exigence éducative (paternelle ?) de règles de courtoisie – qu’elle reconnaît extra-analytique – lui paraît l’exemple des procédés souvent nécessaires dans le travail avec les adolescents déconstruits de la société contemporaine. De même, elle peut brusquer des parents collés à leur grand enfant en rappelant d’emblée l’interdit de l’inceste, voire en « faisant l’assistante sociale » pour dégager préalablement une voie bouchée par la « désymbolisation », la forclusion ou le déni de la castration maternelle. Sa position originale ne laissera personne indifférent.
Notre rubrique Actualités se compose de deux textes issus respectivement du champ médical et psychiatrique, relatifs aux risques d’une technicité galopante sous l’égide d’un scientisme gestionnaire.
Simone Gerber, par ailleurs coresponsable de la constitution du présent numéro, prend la plume pour décrire les effets d’une sensibilité psychanalytique sur sa position de pédiatre. Reconnaissant l’impact du signifiant sur le corps, elle décrit les effets de la parole du médecin qui transmet son diagnostic à la famille. Elle doit assumer le paradoxe d’une exigence éthique bipolaire : asséner une suggestion diagnostique risquant de cristalliser, voire d’induire la maladie évoquée, tandis que ne rien en dire peut à l’inverse perturber, car un signifiant posé sur une souffrance physique ou psychique soulage l’angoisse de l’incertitude. L’auteur défend l’idée d’une humanisation de l’enseignement de la médecine et d’une sensibilisation des médecins au sujet et à sa parole. Ceux-ci devraient aussi être formés à soutenir l’absence de certitude. Ce faisant, elle prône une position médicale qui ne tiendrait pas le discours du maître.
Claude Bursztejn revient pour enfoncer le sillon qu’il avait précédemment commencé de creuser. Il quitte le mode humoristique pour décrire de façon vivante les effets de la modernité des techniques de communication et de jeux (vidéo) sur le développement psychique et sur le système de valeurs des nouvelles générations.
Ces textes sont suivis des rubriques habituelles de la revue.
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