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AuteurEndre Petö[**] [**] Endre Petö, pédiatre et psychanalyste, analysant de M. ...
suitedu même auteur
Rosa Guimaraes nous propose la traduction suivante d’un article du psychanalyste d’origine hongroise, Endre Petö, dont elle souligne l’intérêt pour l’histoire de la psychanalyse de l’enfant. Il illustre la modernité de conception de la psychanalyse hongroise d’avant la Deuxième Guerre mondiale concernant le développement de l’enfant.
Présentation
2 En 1949, Michael Balint et John Rickman ont publié dans l’Int. J. of Psycho-analysis un dossier présentant l’œuvre de Sándor Ferenczi. Balint a traduit en anglais la première et la dernière des conférences de psychanalyse de Ferenczi, à savoir « Psychanalyse et éducation » (1908) et « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant » (1932), ainsi que dix lettres de Ferenczi à Freud, un échantillon qui va de 1908 à 1933, l’année de la mort de Ferenczi, et quelques notes ou fragments inédits datant de 1930-1932. M. Balint a joint au travail de Ferenczi un de ses propres articles, écrit à l’occasion du quinzième anniversaire de la mort de Ferenczi, un texte d’Alice Balint (1939), « Amour pour la mère et amour de la mère », et l’article d’un pédiatre, analysant de M. Balint, Endre Petö. Ces écrits visaient à éclairer la recherche novatrice de S. Ferenczi et de l’école hongroise pour l’étude de la relation mère-enfant, recherche effective dès le début des années 1930. Comme Balint le précise, ce numéro ne comprenait aucun article technique, car il s’agissait de faire connaître les questions et les idées importantes concernant l’enfant introduites par Ferenczi à l’intention de la communauté analytique. Questions toujours d’actualité :
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b) Comment se fait-il qu’ils restent actifs aussi longtemps après la période de l’éducation ?
c) Comment l’analyste peut-il remédier à leurs conséquences désastreuses (névrose, psychose, malformation du caractère) ? »
4 L’article « L’enfant et sa mère – observations sur les relations d’objet dans la petite enfance » traduit par M. Balint lui-même, nous apporte un témoignage précieux du travail conceptuel à l’œuvre dans l’école psychanalytique hongroise dans les années 1930. Ce texte se focalise sur l’impact de la relation mère-enfant dans le développement psychoaffectif de l’enfant. À côté des écoles psychanalytiques anglaise et viennoise, l’école hongroise a aussi initié un travail de recherche théorique sur le développement de l’enfant. Mais contrairement aux deux autres écoles, elle postulait dès cette période le lien existant entre le tout-petit et son environnement affectif, et elle s’interrogeait sur les processus d’attachement de l’enfant à la mère dès les premiers jours de la vie, comme le montre le travail d’E. Petö : « Sous l’angle de la théorie de la libido, les faits que j’ai observés suggèrent que, même au cinquième jour de la vie, l’existence de l’objet libidinal d’attachement peut être prouvée. »
5 L’article d’Endre Petö apporte des observations précises sur les perturbations de la relation mère-enfant. Ces perturbations peuvent provenir directement de la mère elle-même, comme dans le cas de Gabriel, où le pédiatre a pu constater une absence d’empathie de la mère à toute souffrance de l’enfant. La perturbation peut aussi être consécutive à une désorganisation familiale, le conflit étant lié soit au couple, comme dans le cas de Susy, soit à la famille plus élargie comme dans le cas de Hans où il y a une interférence de la relation grand-mère/mère. Lorsque la relation est perturbée, même à l’âge de 5 jours, le bien-être et le développement de l’enfant en sont perturbés. Dans les situations évoquées par l’auteur, le trouble se manifeste bruyamment dans le domaine alimentaire : l’enfant refuse le sein. Mais l’ensemble de son équilibre psycho-affectif est touché. La référence à l’article de Ferenczi sur l’enfant mal accueilli pouvait ouvrir, dès cette date, sur des implications théoriques telles que la carence éducative perçue cliniquement comme un trauma majeur qui agit sur les processus ultérieurs du développement de l’enfant. Ce que R. Spitz plus tard, puis plus récemment D.W. Winnicott et S. Fraiberg ont repéré dans la clinique.
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8 Dans l’article qui suit, je souhaiterais rendre compte des observations concernant – à une exception près – les perturbations de l’alimentation dans les trois premiers mois de la vie. J’ai observé tous ces enfants depuis leur naissance. De plus, après l’arrêt de ces troubles, j’ai pu continuer à les observer et à les suivre dans leur vie ultérieure. Je voudrais souligner que tous ces enfants étaient vigoureux, en bonne santé et que toutes les mères ont eu des poitrines généreuses et des seins normaux.
9 Dans la littérature pédiatrique, les problèmes d’alimentation ont été traités par l’intermédiaire du thème de la belle-mère (la marâtre) bien qu’elles soient fréquemment rencontrées dans la pratique. Par exemple, Peiper (1936) tient dans sa monographie sur la tétée les propos suivants : « Parmi les aperçus les plus sérieux sur les difficultés d’alimentation (non organiques) autres que celles décrites ici, l’article de Pfaundler est pris comme référence. Bien qu’il manifeste son désir de se nourrir et prend le sein avec avidité, l’enfant maladroit dans la prise de nourriture exécute mollement ses tentatives puis devient rétif, maussade, perd le sein ou le rejette de sa bouche, essaie de le retrouver, renouvelle son attaque mais sans résultat meilleur, etc. Ni la sensation de faim ni le pouvoir musculaire ne font défaut à l’enfant. Cet état est surmonté par l’apprentissage d’une méthode de tétée. L’“enfant dans l’évitement du sein” devient agité lorsqu’on le met au sein, tourne la tête d’un côté et de l’autre, se rejette en arrière, se débat et ne peut suffisamment se nourrir. L’alimentation au biberon se passe plutôt mieux. Forcer l’enfant en l’affamant ne sert à rien. Pfaundler a observé que les “enfants qui refusent le sein” se rencontrent souvent dans les familles névrotiques. L’alimentation de ces enfants est très pénible, toutefois le pronostic est assez favorable. Spontanément affamés au sein, ces enfants ne veulent pas se nourrir suffisamment, bien qu’ils ne soient ni faibles, ni timides, ni maladroits. La sensation de faim semble peu intense et l’enfant évalue mal la quantité de nourriture à prendre aux repas. »
10 D’après Pélin et Bertoyé, des chocs psychiques graves de la mère peuvent provoquer des vomissements chez l’enfant, bien que la composition chimique du lait ne soit pas modifiée. Ces mêmes auteurs soulignent, en s’excusant de l’audace de leur propos, que les troubles névrotiques de l’alimentation se rencontrent très fréquemment dans leur pratique quotidienne.
11 Degkwitz estime que « des facteurs psychiques ont une influence sur le processus de lactation » ; Jaschke considère qu’il n’y a aucune incapacité à la succion ; c’est la bonne volonté de la mère et l’habileté du médecin qui constituent les facteurs décisifs. J’ai aussi trouvé une référence aux facteurs psychiques chez Lust, qui conseille de bander les yeux de l’enfant névrotique pendant son alimentation ou de l’alimenter dans une chambre noire.
12 D’après Pfaundler, on ne connaît pas avec certitude les raisons qui déterminent une montée de lait facile chez certaines femmes et difficile chez d’autres. Les facteurs décisifs dans la prise de lait de l’enfant sont la coordination de tout l’appareil musculaire et « l’accessibilité des réflexes » (Peiper), c’est-à-dire des facteurs fonctionnels.
13 De nos jours, chacun s’accorde à dire qu’il n’y a pas de bon ou de mauvais lait au sens chimique du terme. La composition du lait change considérablement en fonction de la nutrition. La proportion d’un certain nombre de constituants reste toutefois relativement identique (Degwitz).
14 Maintenant, voyons les cas observés.
15 1. Paul : parents jeunes, mariage d’amour, père employé de bureau, mère professeur de danse possédant sa propre école. Ils vivaient avec les parents et le frère de la jeune femme. Le frère était très décontracté, sans vraie occupation ou profession et la jeune femme lui était très attachée.
16 Jusqu’à sa septième semaine, Paul a bien prospéré avec une alimentation au sein. C’est alors que la mère, désespérée, me demanda de venir car l’enfant ne voulait plus du tout se nourrir au sein. Pendant ma visite, j’observai qu’il prenait le sein, faisait quelques succions, puis le repoussait hors de sa bouche, rejetant la tête en arrière et raidissant le dos. Quand nous tentions d’introduire le sein dans sa bouche, il serrait les lèvres, criait et se débattait. Si l’on continuait à le forcer, il devenait terriblement excité et éventuellement vomissait. Il était comparativement plus facile de lui donner le lait de sa mère dans une cuillère. Entre les repas, il était actif et bien portant, son sommeil n’était pas perturbé. Cet état de choses dura trois jours sans qu’aucune maladie ne puisse être décelée.
17 Lors d’un entretien avec sa mère, j’ai obtenu l’histoire suivante : environ deux semaines auparavant, elle avait recommencé à travailler à plein temps et, comme les repas de l’enfant coïncidaient avec certains de ses cours, elle était agitée pendant l’allaitement et ne pouvait pas s’installer aussi tranquillement qu’avant : les quantités de lait prises par l’enfant n’étaient pas bien évaluées. Trois jours avant son appel, un accident était survenu ; elle avait eu une scène avec son frère où son mari aussi était impliqué. Toutes sortes de mots durs avaient été échangés et les deux hommes en étaient venus à se menacer avec des couteaux. Seuls les pleurs de désespoir de la jeune femme et de sa mère avaient séparé les deux hommes. Les trois nuits suivant l’incident – jusqu’à ma visite – la femme continua à pleurer à cause de cette dispute entre son mari et son frère. Il y avait donc deux raisons pour que la vie paisible de la jeune mère soit perturbée, perturbation immédiatement suivie des difficultés d’alimentation de son bébé.
18 Les quelques jours suivants, l’enfant ne put être nourri qu’avec du lait concentré. Puis, petit à petit, les émotions s’étant calmées, la mère ayant adapté son emploi du temps en fonction des heures d’allaitement, et faisant preuve de beaucoup de patience, elle put amener l’enfant à reprendre l’allaitement au sein. La perte de poids fut enrayée et, après une période stationnaire, le bébé recommença à prendre du poids. Toutefois, bien qu’il ait été jusqu’alors au-dessus du poids normal, après cet incident il est resté un peu en dessous. Il lui a fallu à peu près trois mois pour retrouver un appétit normal. Même maintenant, dans sa deuxième année, il passe par des phases d’inappétence.
19 2. Hans : quatre mois d’allaitement au sein, puis progressivement dix mois d’allaitement mixte alterné, conformément à son âge. Le père est employé de bureau, la mère est femme au foyer. Jusqu’au septième mois, Hans a eu un bon développement régulier, puis est apparue une perte d’appétit qui, en une quinzaine de jours, s’est transformée en un refus complet de nourriture (il est resté seize heures sans boire une gorgée de liquide tout en se montrant indépendant et de bonne humeur). Au début de la tétée, il prenait la nourriture dans sa bouche mais ne l’avalait pas ; puis une fois la bouche pleine, il rejetait tout. Petit à petit, il devenait coléreux ; même quand il apercevait la nourriture de loin, il se mettait en colère et en rage et se débattait. Entre les repas, il était le même enfant gentil qu’auparavant. Il perdait du poids. Seule la nourriture concentrée permettait de lui faire gagner un minimum de poids. Physiquement, l’enfant était en parfaite santé.
20 La mère, qui pendant longtemps m’avait paru très névrosée, m’a dit, dans un état de grande tension, qu’il y a peu elle a eu une grave dispute avec sa mère. (Les grands-parents maternels vivaient avec le jeune couple.) La grand-mère avait des crises d’asthme et reprochait à sa fille de ne pas s’occuper d’elle convenablement. La fille se défendit de cette accusation, rappelant qu’elle avait passé des nuits avec sa mère pendant les premiers mois de son mariage. Lors d’une visite ultérieure, elle me parla d’un rêve qui revenait chaque nuit : son fils est couché dans leur lit double, entre elle et son mari, et celui-ci étouffe l’enfant. Sur quoi elle se réveillait avec angoisse. Ce rêve est revenu pendant des semaines, et ne s’est arrêté que lorsque son mari est allé dormir dans une autre pièce. Tout cela faisait fortement penser à une frigidité et il s’avéra effectivement qu’elle ne trouvait aucun plaisir à leurs relations, ce qu’elle reprochait à son mari, trop indifférent à son avis. Elle avait espéré que sa frigidité disparaîtrait après son accouchement mais après six mois, aucun changement n’était survenu. Elle ne voulait pas continuer à vivre ainsi.
21 C’est dans une telle atmosphère qu’est apparu le trouble alimentaire. La mère s’est peu à peu calmée, par étapes naturellement, et avec elle, l’enfant. Toutefois le comportement névrotique et perturbé de la mère a eu une influence défavorable sur le développement ultérieur du garçon. Treize mois plus tard est apparue une sorte de phobie, lors de l’apprentissage à la propreté, sur un mode harcelant.
22 3. Gabriel : un enfant que j’ai vu au sixième jour de sa vie. Jeunes parents, père ébéniste, mère au foyer. La mère gardait encore la chambre ; j’ai été appelé par la vieille sage-femme, qui avait vingt ans d’expérience, parce qu’elle ne savait que faire avec le petit garçon qui refusait de téter. En effet, j’ai pu observer que l’enfant, quand il était mis en contact avec le sein, serrait les lèvres ; si quelqu’un essayait de forcer le sein dans sa bouche, il rejetait la tête en arrière, raidissait le dos et s’énervait tellement qu’il en devenait bleu. Je remarquai avec surprise l’indifférence de la mère face à cet état de choses. Elle me demanda très calmement si l’enfant n’allait pas mourir d’une jaunisse – elle avait perdu un enfant, deux ans auparavant, de cette maladie. Lors de ma visite suivante, elle me reposa la même question avec le même ton de voix indifférent.
23 Elle avait de bons seins qui donnaient facilement du lait, mais elle allaitait l’enfant dans les positions les plus impossibles. L’enfant s’alimentait au biberon sans problème mais refusait le sein. Pendant les mois suivants, j’ai vu à plusieurs reprises que l’enfant était mal surveillé bien que la mère n’ait rien d’autre à faire que prendre soin de l’enfant et tenir la maison ; des accidents auraient pu survenir par manque de soin ou par négligence. Une absence d’empathie caractérisait le comportement général de cette jeune femme. Ainsi, une hernie inguinale étranglée, une pneumonie, un choc anaphylactique causé par le lait de vache entamèrent à peine son indifférence. Bien que toujours de bonne humeur, l’enfant n’a montré que de faibles signes de développement pendant les mois suivants et n’a pu être nourri qu’avec le lait de la mère donné au biberon.
24 4. Susy : la mère, une universitaire diplômée, s’est mariée avec un commerçant pour des raisons financières. Elle avait été passionnément amoureuse d’un autre homme qui, six mois après son mariage, lors d’une visite chez elle, s’était suicidé.
25 Cinq ans après, elle décida d’avoir un enfant. Dans les derniers mois de sa grossesse, elle a beaucoup grossi, ce qui constituait pour elle une grave blessure d’amour-propre. Trois semaines avant le terme, quand on lui demandait si elle voulait une fille ou un garçon, elle répliquait qu’en fait elle aurait préféré un fox-terrier. Au tout début, l’enfant, robuste et belle, tétait très mal, bien que sa mère ait des seins accessibles et généreux. La mère suggéra d’hospitaliser sa fille, âgée de 2 semaines. C’était vraiment une suggestion surprenante et c’est la seule fois que j’ai entendu cela d’une mère deux semaines après avoir mis son enfant au monde. Même les mères les plus pauvres n’acceptent d’envoyer leur bébé à l’hôpital que dans la plus extrême urgence. Cette petite fille, si on la laissait tranquille, était gaie et paisible, elle ne pleurait pas et ne suçait pas ses doigts. La mère perdit très vite son lait et une nourrice fut engagée. La petite fille, âgée alors de six semaines, après quelques gorgées refusait de s’alimenter tant au sein qu’au biberon, tout en étant très calme. Naturellement, elle ne prenait pas de poids et après la perte de poids physiologique, n’a pas regagné son poids de naissance. Ce ne fut qu’au troisième mois qu’un gain de poids normal fut atteint, lequel, toutefois était interrompu par des périodes de vomissement.
26 5. Paul : le père exerce une profession libérale et la mère est professeur de gymnastique. C’est un mariage d’amour. Les deux parents travaillent. C’est surtout la mère qui désirait un enfant. C’est un enfant vigoureux qui a bien grandi pendant ses dix premières semaines. À ce moment-là, la mère a remarqué que ses cheveux commençaient à tomber. Son obstétricien comme moi-même pensions que l’allaitement du bébé pouvait en être la cause, mais comme nous n’en étions pas tout à fait sûrs, nous lui suggérâmes de continuer à le nourrir. Elle devint de plus en plus perturbée et consulta un esthéticien. Il incrimina l’allaitement au sein et conseilla de l’interrompre, sinon elle en subirait des conséquences pénibles. Aussitôt, elle se précipita chez moi mais ne put s’apaiser pour autant. Cela se passa le matin ; dans l’après-midi, elle m’appela pour me rapporter que l’enfant ne voulait plus s’alimenter. Il serrait les lèvres et plus on le forçait, plus il hurlait. Une observation directe me convainquit qu’il en était bien ainsi. L’enfant acceptait la nourriture au biberon et bien que par ailleurs calme et de bonne humeur, il s’énervait beaucoup quand on tentait l’allaitement au sein. Les conflits au moment de l’allaitement devenaient de plus en plus aigus, la montée de lait s’arrêta et – à la grande joie de la jeune femme – ses cheveux recommencèrent à pousser. Plus tard, l’enfant autorisa la nourrice à le nourrir, mais seulement elle. Si sa mère le nourrissait, il se montrait généralement agité et avait peu d’appétit.
27 6. Georges : père clerc, mère pianiste, qui toutefois abandonna son travail pendant les premiers mois suivant la naissance de l’enfant, pour être libre et pouvoir prendre soin de lui. Au début, elle n’avait que peu de lait, mais à force de persuasion, nous parvînmes à une forte amélioration. Au cours de la onzième semaine, la mère commença à se plaindre de grossir, se déclarant presque handicapée parce que l’éternel allaitement ne lui laissait ni le temps ni le désir d’aller nager ou de pratiquer un sport. Aucune de ses amies n’avait autant grossi au cours de l’allaitement. Elle manquait de temps, même pour sa musique ; quand l’enfant dormait, elle était contente et ne voulait pas le réveiller en jouant du piano, etc. Deux jours plus tard, elle m’appela, désespérée : l’enfant refusait de prendre le sein. S’il y était forcé, il commençait à pleurer et à hurler et se rejetait en arrière. Il était par ailleurs bien portant et de bonne humeur. Une observation directe me confirma ces dires ; l’enfant était en pleine santé physique. Plusieurs jours plus tard, la grand-mère m’informa que la jeune femme mangeait beaucoup moins car elle voulait retrouver sa minceur. Plus tard, je réussis à la rassurer, le changement de son état d’esprit apaisa l’enfant et l’ancien régime paisible fut rétabli.
28 7. Andrew : né après dix années de mariage. Le père, homme d’affaires, la mère occupée uniquement de la maison. Trois semaines après la naissance de l’enfant, la mère commença à se plaindre de douleurs intenses lors de la marche, causées par une forte subluxation de la symphyse pubienne : elle dut rester allongée pendant plusieurs mois. Dans l’intervalle, l’enfant était gardé par une nourrice diplômée. La mère acceptait relativement bien son sort, alors qu’on observa que depuis le deuxième mois l’enfant ne pouvait être nourri que par force. Les premières minutes de la tétée se passaient habituellement bien, mais ensuite la nourrice devait diriger la tête de l’enfant vers le sein de la mère et le garder dans cette position car dès qu’on le lâchait, il cessait de téter. Au quatrième mois, la nourrice dut quitter la famille subitement, et dès lors, l’enfant voulut à peine téter. La mère était incapable de diriger la tête de l’enfant comme le faisait la nourrice : elle devenait nerveuse, agitée, perdit l’appétit et bientôt son lait se tarit. L’enfant prenait volontiers la nourriture au biberon. Une certaine négligence et un laisser-aller manifestes s’installèrent durant les mois suivants. Souvent (alors que je n’étais pas payé à la visite mais par une somme annuelle fixe), la mère ne voulait pas m’appeler même quand l’enfant avait de la température : « Elle oubliait de m’appeler, ou elle n’avait pas de temps de le faire. » Si, toutefois, son chien urinait par terre elle trouvait toujours le temps de l’emmener à la clinique vétérinaire.
29 8. Hans est né après huit ans de mariage, avec une fente palatine complète et un bec-de-lièvre. Au troisième jour, le bec-de-lièvre et la partie antérieure de la fente palatine ont été opérés et la plaie a cicatrisé sans aucune complication. L’enfant perdit plus d’une livre de poids, mais après deux semaines, il alla bien et resta stable ; il se nourrissait correctement au sein. Le bon développement se poursuivit pendant six semaines puis, soudain il refusa de prendre le sein. Si on essayait de le contraindre, il rejetait le sein, détournait la tête, raidissait le dos, et entrait dans un état d’excitation au point d’être en nage.
30 Pendant les deux semaines suivantes, on put le nourrir au biberon mais ensuite il refusa complètement de téter. Les repas devinrent alors une vraie corvée non seulement pour la mère et l’enfant mais aussi pour tout l’entourage. Seul le recours à la nourriture très concentrée permit un léger gain de poids, toutefois irrégulier. Entre les repas, l’enfant était relativement tranquille, amical et de bonne humeur. Cet état de choses perdura pendant quelques mois et ce n’est qu’au dixième mois qu’un appétit normal s’installa, ce qui correspondait à un moment où l’enfant se trouvait à la campagne avec sa mère, loin du père. C’est seulement par des moyens détournés que j’ai appris que le mariage était tout sauf heureux. Le mari souffrait de troubles de la puissance, avait des douleurs violentes au pénis pendant le coït, provoquées par une vieille cicatrice. Il redoutait ces douleurs, et il avait rarement des relations sexuelles ; jalouse, la femme le soupçonna d’avoir une maîtresse et engagea à plusieurs reprises des détectives privés pour le suivre – toujours sans résultat. C’est dans une telle ambiance que les troubles alimentaires sont apparus. Ils ne pouvaient pas être causés par les malformations car le garçon s’était bien développé avec l’alimentation au sein pendant les six semaines qui avaient suivi l’opération.
31 Sur la base de ces observations, qui se rapportent toutes – à l’exception d’un garçon de 7 mois – à des enfants dans les trois premiers mois de vie, les faits suivants ont été établis : même à l’âge de 5 jours (l’âge d’observation du plus jeune enfant), l’existence des relations d’objet a été prouvée. Si ces relations d’objet sont perturbées, soit par un comportement inadéquat, soit par l’absence de soins maternels consciencieux, des troubles de l’alimentation apparaissent qui conduisent à un refus de nourriture partiel ou complet. En cas de troubles partiels, seul le sein est refusé ; dans les cas plus graves, le lait maternel extrait l’est également, et dans les cas extrêmes, toute nourriture. On peut remarquer qu’en dehors des temps de repas où ils sont très agités, ces enfants sont calmes, indépendants et de bonne humeur malgré la privation de nourriture. Les enfants plus âgés sont volontiers rieurs et font preuve de bonne volonté dès qu’ils notent la présence de gens connus autour d’eux. Les observations relatives aux réactions au manque de nourriture ne peuvent naturellement pas se poursuivre plus de vingt-quatre heures, car l’absence d’alimentation forcée mettrait l’enfant en danger. Un de ces enfants, âgé de 8 semaines, suçait sa tétine presque continuellement. Malheureusement mes observations ne s’étendent pas aux activités auto-érotiques.
32 Dès que la mère se calme et que les conflits dans les relations familiales sont résolus au mieux, et que la tendresse initiale de la mère est rétablie et les soins donnés avec plus de compréhension, l’enfant recommence à se nourrir et accepte même de prendre le sein : bien évidemment les anciennes relations à l’objet peuvent alors se rétablir.
33 Ferenczi, dans un article, parle de patients accueillis au moment de leur naissance en quelque sorte comme des invités non désirés dans la famille. Tout indique que ces enfants reconnaissent parfaitement l’aversion et l’impatience de leur mère à leur égard, ce qui atteint leur désir de vivre. Ce rejet de la vie s’exprime à maintes occasions dans leur existence ultérieure. Ferenczi pense que l’enfant ne peut s’empêcher de retomber dans la non-existence dont il est encore proche que grâce à une grande tendresse. Si l’amour et le soin lui manquent, ces impulsions destructrices entrent aussitôt en action et d’autant plus facilement que l’enfant est plus jeune.
34 Vus sous l’angle de la théorie de la libido, les faits observés suggèrent que, même au cinquième jour de la vie, l’existence de l’objet d’attachement libidinal peut être prouvée. Les composants de cette libido sont régulièrement interpénétrés par les composants de la libido liés à la prise de nourriture, à l’autoconservation, et ne peuvent, par conséquent, être expliqués séparément. Des complications ultérieures surgissent du fait que les deux composants de la libido agissent dans la même zone, à savoir la zone orale. Si l’objet d’attachement libidinal est perturbé, cela provoque une perturbation de la libido narcissique, si l’on présume que la prise de nourriture est – en fin de compte – une expression du narcissisme. Ainsi il semblerait que le destin de la libido narcissique est dépendant des vicissitudes de l’objet libidinal qui, apparemment, crée le comportement caractéristique d’autosuffisance et d’enfermement de l’enfant malade. Notre matériel observé semble suggérer que l’objet d’attachement libidinal est absolument nécessaire à la préservation de la vie.
Notes
[ **] Endre Petö, pédiatre et psychanalyste, analysant de M. Balint. Sa femme a été assassinée par les Croix fléchées en 1944. En 1949, il émigre en Australie puis ultérieurement aux États-Unis (New York) où il travaille comme psychanalyste. Notice biographique d’E. Brabant, « Brèves biographies de quelques psychanalystes hongrois connus et moins connus », Le Coq Héron, 1992, n° 123, p. 57-84.
Traduit de la version anglaise de Michael Balint par Rosa Guimaraes.
[ *] Traduction anglaise par Michael Balint, version raccourcie d’une contribution au IIIe symposium « États de développement précoces du Moi – Amour primaire d’objet » à la deuxième Conférence des Quatre Nations, Budapest, 15-17 mai 1937.
Première publication : Z. f. psychoanalyt. Päd., 2, 244-52, 1937.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Endre Petö « L'enfant et sa mère : observations sur les relations d'objet dans la petite enfance », Le Coq-héron 3/2004 (no 178), p. 160-168.
URL : www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2004-3-page-160.htm.
DOI : 10.3917/cohe.178.0160.




