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AuteurJay Frankel du même auteur
Les articulations des idées de Ferenczi sur les limites dans certains de ses articles originaux
Le concept de « limite » n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Il se réfère à une séparation entre entités. Mais si nous pensons aux limites entre nations, il apparaît qu’elles se réfèrent souvent à un marquage de séparation arbitraire et nous poussent à nous demander si ce qui se trouve d’un côté est vraiment si différent de ce qui se trouve de l’autre. Et qu’en est-il des limites entre peuples ? Quels sont nos liens mutuels et quelles sont nos différences avec d’autres peuples ?
2 Quand les analystes parlent de limites, nous pensons à notre attitude par rapport à l’état séparé du patient – comment nous comporter à son égard ? « Avoir de bonnes limites » veut dire respecter le patient en tant que personne séparée : ne pas peser sur lui avec nos problèmes, éviter un comportement séducteur, garder certaines choses pour nous-mêmes. Quand quelque chose est perméable, ou mal défini – ou quand quelqu’un est très vulnérable aux influences –, il peut être nécessaire de tracer une limite autour de cette entité et de la traiter comme étant séparée et distincte, précisément afin de protéger son intégrité. Comme de construire un mur de protection autour d’un avant-poste vulnérable, il peut être nécessaire de créer une limite afin de préserver et sustenter ce qui est à l’intérieur du mur.
3 Ferenczi semblait fasciné par l’ambiguïté des limites entre les gens – comment les limites peuvent exister et ne pas exister ? Plus que la plupart des analystes, il était conscient de l’interpénétrabilité entre psychés. Mais il a appris que cette vulnérabilité résulte souvent d’un trauma et conduit à une pathologie ; et vers la fin de sa vie, il exprimait clairement la nécessité, pour les parents et les analystes, de favoriser les limites pour protéger ce qu’il y a de plus fragile chez les gens vulnérables qu’ils avaient à soigner. Aujourd’hui, je vais explorer la pensée de Ferenczi à propos de l’interpénétrabilité effective entre les personnes ainsi qu’à propos de la manière dont les analystes devraient se comporter à cet égard. Et je vais montrer comment cette pensée concernant les limites a annoncé certaines des idées les plus importantes de la psychanalyse contemporaine.
4 On peut considérer le problème de la perméabilité et de la vulnérabilité profondes des personnes aux autres comme ayant donné forme au développement des idées cliniques de Ferenczi – même comme définissant son souci clinique le plus pressant et le plus difficile. Son intérêt pour la vulnérabilité d’un enfant face à un parent dangereux ne l’a jamais vraiment quitté. Il n’a jamais non plus perdu de vue la question de l’influence exercée par l’analyste sur ses patients, bien que son attitude ait évoluée à cet égard : il en est arrivé à l’appréciation du mal que les analystes, comme des parents, pouvaient infliger à leurs patients. Et il s’est préoccupé de la manière de protéger les patients de deux dangers opposés qui résultent de leur vulnérabilité face à leurs analystes : l’abandon affectif ou l’écrasement.
5 La pensée ultérieure de Ferenczi concernant la manière dont les individus affrontent le danger s’est essentiellement centrée sur trois mécanismes : dissociation, identification et introjection. Tandis que la dissociation est un gros effort pour empêcher d’être influencé par les autres – pour imaginer une limite quand nous sommes trop vulnérables –, l’identification et l’introjection sont les moyens par lesquels nous essayons de co-opter l’influence des autres sur nous : nous nous protégeons en nous soumettant à leur influence. Les ultimes efforts cliniques de Ferenczi visaient à trouver le moyen pour les analystes de poser des limites de sorte que les patients puissent renoncer aux dissociations automutilantes et aux identifications dont ils se servent pour faire face à leur propre vulnérabilité.
Notre perméabilité
6 L’intérêt que Ferenczi a porté tout au long de sa vie à la question des liens interpersonnels profonds entre personnes remonte au moins à son premier article préanalytique sur « Le spiritisme », écrit en 1899. Là, il admettait la possibilité d’une communication mystique. Vers 1911, dans sa correspondance avec Freud, les deux hommes ont discuté de leur intérêt mutuel pour la « transmission de pensée » – la perception extrasensorielle.
7 Les deux hommes ont cité des exemples frappants de « lecture mentale » avec des patients et d’autres. Le 3 mai (lettre 215), Ferenczi décrivait à Freud son expérience dans un omnibus de Budapest. Il se laissait associer librement à propos des passagers afin de deviner leurs pensées. Il s’est concentré sur un passager et raconte : « Je pense à Konrad, Konopist – pour finir, si cela se trouve, il s’appelle Kohn. Pourtant, il n’a pas l’air très juif. Je vais lui demander. En descendant, je lui demande : “N’êtes-vous pas Monsieur Kohn ?”, “Oui”, répond-il, étonné. “Johann Kohn. D’où me connaissez-vous ?” – Je suis descendu [Le nom de Kohn est désormais très rare ici]. » Freud est intéressé. Il dit à Ferenczi, sur le ton de la plaisanterie : « Je vois venir le destin qui s’approche inéluctablement et je constate que c’est à vous qu’il a imparti la charge d’éclairer la mystique et autres choses de ce genre » (lettre 185).
8 Actuellement, l’intérêt de la psychanalyse pour ces phénomènes est en train de resurgir ; c’est un article d’Élisabeth Mayer (1996) écrit il y a quelques années et publié dans l’International Journal qui le reflète le mieux, article où elle rend compte d’une recherche empirique contrôlée qui démontre l’existence d’effets ténus mais significatifs appuyant deux hypothèses : les pensées elles-mêmes peuvent avoir une influence directe sur le monde physique ; les gens peuvent communiquer entre eux par des moyens qui semblent inexplicables et indépendants des modalités sensorielles, et ce même sur de longues distances. (Voir aussi Rupert Sheldrake [2000], « Chiens qui savent quand leurs maîtres vont rentrer à la maison ».) Ce dernier phénomène va au-delà de ce qui peut s’expliquer par l’hypothèse de formes subtiles de communication dans un domaine intersubjectif. Mary Tennes, dans un article à paraître dans Psychoanalytic Dialogues, discute de la survenue de ces deux phénomènes dans la clinique.
9 Sur un plan plus intersubjectif, dans un article de 1915 intitulé « Anomalies psychogènes de la phonation », Ferenczi a introduit le concept de « dialogue des inconscients » (Psychanalyse II, p. 170) – un phénomène « nullement exceptionnel », écrit-il, et qui se produit « lorsque les inconscients de deux personnes se comprennent parfaitement sans que la conscience d’aucun des deux en ait le moindre soupçon » (p. 170). Des années plus tard, dans son article de 1928 sur l’« Élasticité de la technique psychanalytique », Ferenczi a insisté sur la compréhension intuitive du patient par l’analyste – l’empathie – comme étant un instrument technique important.
10 Dans son article de 1929, « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », Ferenczi a décrit une autre forme de contact profond entre personnes : les enfants ont besoin d’amour, disait-il, et ceux qui n’en reçoivent pas souffrent de « tendances d’autodestruction inconscientes » (Psychanalyse IV, p. 77). Notre besoin d’amour nous lie inextricablement à d’autres. Cela annonçait le travail ultérieur de Spitz (1946) sur le besoin absolu qu’ont les nourrissons d’un lien affectif, et sur les relations d’objet et les théories de fixation qui suggèrent le besoin de liens de proximité intime comme étant notre besoin émotionnel le plus fondamental.
11 Les articles de Ferenczi sur la « technique de relaxation » ont ajouté un élément crucial concernant la vulnérabilité des individus à l’influence ; en particulier son article de 1930, « Principe de relaxation et néocatharsis », et celui de l’année suivante, « Analyse d’enfant avec des adultes », rendent compte de l’extrême sensibilité interpersonnelle développée par des patients du fait qu’ils ont été victimes de traumas. Est-il possible que nous partagions tous une sensibilité profonde potentielle envers les autres, qui souvent n’est révélée que par un trauma ?
12 En 1932, dans son Journal clinique, et dans une moindre proportion dans « Confusion de langue », Ferenczi témoigne de son exploration du dialogue inconscient entre les personnes et des sensibilités interpersonnelles extrêmes, y compris la clairvoyance, qui peuvent surgir à la suite d’un trauma. C’est cette compréhension qui l’amènera, à la fin de sa vie, à formuler ses recommandations cliniques concernant les limites.
Les mécanismes de l’influence
13 Ensuite, Ferenczi s’est intéressé aux mécanismes de l’influence. En 1909, dans son article « Introjection et transfert », il a élaboré des idées qui allaient guider sa compréhension des mécanismes de l’influence interpersonnelle pour le reste de sa carrière. Il a suggéré l’existence de deux types d’hypnose, l’hypnose « paternelle » et l’hypnose « maternelle », la première fondée sur la peur, la seconde sur l’amour. Nous renonçons à notre autonomie pour chacune de ces raisons parce que nous voyons l’autre comme un parent. Ainsi, Ferenczi voyait le transfert à la base de toutes les formes d’influence.
14 Quatre ans plus tard, dans « Dressage d’un cheval sauvage » (1913), Ferenczi apporte un témoignage plein de charme de la manière dont un dresseur talentueux recourt systématiquement aux deux principes – intimidation et tendresse – pour apprivoiser rapidement un animal qu’on considérait comme ingérable. Jusqu’en 1928, dans « L’adaptation de la famille à l’enfant », Ferenczi réaffirmait encore sa formule d’intimidation-et-amour. L’enfant est ainsi amené à s’identifier à ses parents et à s’adapter à leur code de comportement autodéformant.
15 Dans « Transfert et introjection », Ferenczi a également introduit le concept d’introjection : « Inclure dans sa sphère d’intérêts une part aussi grande que possible du monde extérieur, pour faire l’objet de fantasmes conscients ou inconscients » (Psychanalyse I, p. 100). Le désir d’introjecter reflète, dit-il, une « faim sexuelle[1] [1] Erreur de traduction de la version anglaise, qui traduit...
suite » (en français « libido », p. 99) névrotique de frustration ; autrement dit, le degré du besoin d’un individu détermine sa disposition à introjecter le monde qui l’entoure pour reconfigurer son monde intérieur fondé sur son entourage.
L’attitude de Ferenczi à l’égard des limites
16 Quelle était l’attitude de Ferenczi à l’égard des limites dans la situation clinique ? Au début de sa carrière analytique il semblait moins attentif à la sensibilité des patients à cet égard. Jusqu’au début des années 1920, dans ses articles portant sur la « technique active » (1919a, 1919b, 1919c, 1920, 1925a, 1925b), il expérimentait les effets d’une opposition directe au sens de confort des patients. Au-delà même de ce qui se faisait à l’époque, il a retiré au patient et repris à son compte le rôle d’autorité dans la cure – « influence paternelle ». Il a essayé de ranimer des traitements enlisés en interdisant aux patients certaines activités défensives, à l’intérieur ou même en dehors des séances, ou en leur donnant l’ordre d’exécuter d’autres tâches qu’ils évitaient.
17 Au cours de cette période, dans un article de 1920[2] [2] En réalité, 1921, Psychanalyse III, p. 117-133. ...
suite intitulé « Prolongements de la technique active en psychanalyse », Ferenczi a également introduit l’idée d’une « “température optima” des relations entre médecin et patient » (Psychanalyse III, p. 129), ajoutant qu’un analyste peut être amené à « refroidir un transfert un peu trop impétueux par une certaine réserve, ou à montrer aux plus farouches un peu de bienveillance » (p. 129). Là encore, un usage intentionnel de l’influence.
18 Vers 1925, Ferenczi s’est rendu compte de certains inconvénients de la « technique active » dont l’excès potentiel crée des relations sadomasochiques et chez les patients les résistances qui en découlent. Cette année-là, dans un article intitulé « Contre-indications de la technique active », les interdits et les ordres sont à modifier selon des suggestions acceptées par les deux protagonistes. Ferenczi allait s’éloigner encore du rôle du père autoritaire et montrer de plus en plus d’attention aux sensibilités du patient.
19 Dans son article de 1928 sur « L’élasticité », il a introduit l’idée du « tact psychologique » : « Quand et comment on communique quelque chose à l’analysé […], dans quelle forme […], comment on peut réagir à une réaction inattendue ou déconcertante du patient ; quand on doit se taire […] » et ainsi de suite ([--!!majuscule!!--]PSYCHANALYSE IV[--!!/majuscule!!--], p. 55). Désormais Ferenczi tenait plus grand compte de la sensibilité du patient. Le tact consiste essentiellement à apprécier le sens du patient de ses propres limites ; à présent le tact est considéré comme ayant une valeur thérapeutique propre.
20 Ferenczi a commencé à considérer l’analyste comme une mère compatissante et affectueuse. Il n’a cependant pas renoncé à l’idée que l’analyste devait parfois « s’opposer » au patient : « Il faut, comme un ruban élastique, céder aux tendances du patient, mais sans abandonner la traction dans la direction de ses propres opinions » (p. 60). « L’élasticité n’équivaut nullement à céder sans résistance. Nous cherchons certes à nous mettre au diapason du malade, sentir avec lui tous ses caprices, toutes ses humeurs, mais nous nous tenons aussi, fermement, jusqu’au bout, à notre position dictée par l’expérience analytique » (p. 64).
21 La technique de relaxation de Ferenczi (1929, 1930, 1931) à la fin des années 1920 reflétait son éloignement progressif de l’influence paternelle et son rapprochement de l’analyste vu comme une mère. Mais au début il semble qu’il n’ait pas bien apprécié toute l’influence de l’analyste dans le rôle maternel – comme s’il avait oublié sa propre leçon dans « Introjection et transfert » : la tendresse, tout autant que l’intimidation, peut amener quelqu’un à renoncer à sa propre volonté. Le virage de Ferenczi vers l’analyste-en-tant-que-mère a fait suite à sa nouvelle évaluation du rôle pathogène du trauma précoce, en particulier de la manière dont le trauma a laissé ses patients avec un soi infantile dissocié et vulnérable. Cette structure post-traumatique a suggéré à Ferenczi l’idée que l’analyste doit être une « mère » aimante – chaleureuse, soignante, protectrice, enjouée, adaptée à la sensibilité du patient. C’est alors seulement que cet enfant caché peut revenir à la vie, ou même venir à la vie pour la première fois. L’analyste fournit un environnement sûr où les patients peuvent commencer à se libérer de leurs dissociations – des limites auto-mutilantes qu’ils ont posées à l’intérieur de leur propre esprit afin de se sentir en sécurité.
22 Mais vers 1932, Ferenczi s’est rendu compte que le rôle maternel pouvait constituer une forme d’influence destructrice. Il a vu comment les patients étaient hypervigilants à son égard, s’identifiant à lui et cherchant à lui complaire même quand il essayait de se montrer chaleureux et attentif. C’est par le terme d’« identification à l’agresseur » que Ferenczi avait l’habitude de décrire ce phénomène (1933, Psychanalyse IV, p. 127). Cette réaction était une preuve que l’inconscient de l’analyste exerce une influence décisive sur le patient, quelle que soit la position parentale qu’il prend. Il semble que c’est justement le pouvoir parental de l’analyste – de quelque type que ce soit – qui représente une agression contre les limites du patient.
23 La réponse de Ferenczi au problème de l’identification des patients avec leur analyste en tant qu’agresseur a été la sincérité de l’analyste : au minimum, de l’honnêteté ; au maximum, une analyse mutuelle où l’analyste lui-même associe d’une façon relativement libre d’inhibitions. Ce mode d’abord réduit de diverses façons le pouvoir potentiellement destructif de l’analyste sur le patient. Tout d’abord, la sincérité de l’analyste est par elle-même un refus de l’anonymat qui est le privilège du pouvoir. De même, ses confidences personnelles tendent à le démystifier et à le désidéaliser. Et comme les patients se conforment souvent aux besoins de leurs analystes, la décision d’un analyste de révéler ses besoins réduit leur qualité impérative et autorise le patient à arrêter de s’y conformer. Finalement, la sincérité défait le sentiment d’abandon affectif que Ferenczi considérait comme profondément préjudiciable et la première raison de s’identifier et se conformer.
24 Dans les termes de la théorie du trauma selon Ferenczi, une position de sincérité et d’honnêteté évite le crime analytique cardinal de recréer l’« hypocrisie parentale » qui demande à l’enfant de renoncer à ses propres perceptions et reprendre ce que le parent a besoin que l’enfant croie le concernant. Ferenczi a considéré cette hypocrisie comme l’élément le plus préjudiciable de l’abus d’enfant, car elle exige de celui-ci de ne pas se défendre contre l’influence parentale malfaisante, ce qu’il pourrait faire en s’en tenant à sa propre vision de ses parents, de lui-même et de la situation, même s’il peut se conformer extérieurement, pour survivre. La méthode de sincérité et d’honnêteté renvoie au patient le droit de définir ses propres perceptions – quelque chose dont le trauma l’a privé, le laissant à la merci de sa sensibilité à l’égard d’autrui.
25 Je note brièvement que le titre « Confusion de langue » et le sous-titre de cet article « Le langage de la tendresse et de la passion » se réfèrent aux adultes qui « confondent les jeux des enfants avec les désirs d’une personne ayant atteint la maturité sexuelle » (p. 130) et violent les enfants. Ce titre reflète la façon dont Ferenczi évaluait les dangers de la perméabilité des individus à autrui et l’importance des limites pour protéger de ces dangers les gens vulnérables.
Incarnations contemporaines du travail de Ferenczi
26 Où pouvons-nous trouver des incarnations contemporaines des idées de Ferenczi concernant les limites ? L’idée de « technique active » de l’analyste en tant que père autoritaire qui exerce librement son influence apparaît dans de nombreux éléments de la technique analytique ; comme Ferenczi lui-même le reconnaissait, des techniques « actives » font partie inhérente de la pratique analytique de base. L’exigence d’associer librement pousse elle-même le patient à des révélations inconfortables sur lui-même. Les interprétations font irruption dans le cours de la pensée du patient. La pose des limites nécessaires, la demande de présence aux séances et d’y rester jusqu’à leur fin, de payer, de rester sur le divan ou sur un siège, sont des mesures actives, puisqu’elles peuvent aller à l’encontre des impulsions du patient. Toute confrontation du patient à la subjectivité propre de l’analyste ou toute expression de celle-ci – ce que nous savons à présent être inévitable – est une mesure active puisqu’elle heurte l’expression de la propre subjectivité du patient.
27 L’école interpersonnelle pourrait être l’héritière la plus directe de la technique active de Ferenczi. Cette école donne, dans sa théorie de l’action thérapeutique, une place centrale à l’analyste qui introduit une réalité autre, contraire à la réalité psychique du patient, notamment la confrontation directe entre patient et analyste (voir Singer, 1965 et Frankel, 1998) et l’expression authentique de la subjectivité propre de l’analyste (voir Wolstein, 1988 et Frankel, 1998).
28 La focalisation de cette école sur l’expression de sa subjectivité par l’analyste peut aussi être l’héritière la plus manifeste de l’idée plus tardive de Ferenczi concernant l’importance de la sincérité et de l’honnêteté de l’analyste à l’égard des patients. Fromm a reconnu l’influence de Ferenczi sur les recommandations énoncées par lui-même d’être sincère et à égalité avec les patients (Bacciagaluppi, 1993).
29 La technique de relaxation de Ferenczi, qui insiste sur le besoin de régression du patient, et l’exigence qui en découle pour l’analyste de prendre un rôle maternel se sont incarnées plus tard dans le travail de l’école britannique de relation d’objet. Elle a directement influencé le travail de Michael Balint et a aussi trouvé une résonance frappante dans les idées de Winnicott et de Guntrip sur la manière dont une relation mère-enfant suffisamment bonne est le prototype du rôle de l’analyste. Kohut, le fondateur de la psychologie du self, a également fondé ses recommandations techniques sur une théorie concernant ce que les enfants ont besoin de recevoir de leur mère.
30 Il y a souvent un conflit entre la recommandation pour l’analyste d’être une mère tendre et protectrice – un point de vue auquel Ferenczi n’a jamais entièrement renoncé – et l’importance majeure qu’il a donnée plus tard à la sincérité et l’honnêteté. Le conflit résulte à la fois du fait que l’honnêteté peut être parfois blessante ou écrasante et peut ainsi saper l’effort de l’analyste de protéger et de mettre à l’abri le patient, et de la différence entre la tranquille autorité du rôle maternel et la tendance antiautoritaire d’être sincère. Ces poussées contradictoires définissent le paradoxe essentiel avec lequel se bat actuellement l’école relationnelle. Certes, cette école est un rejeton de la psychanalyse interpersonnelle et de l’approche de l’école britannique de relation d’objet fondée sur la notion d’arrêt du développement. Selon les relationnalistes, les patients ont souvent besoin du soutien de l’analyste ainsi que de la protection qu’il offre contre les empiétements, mais aussi d’un contact affectif authentique avec lui, et ils sont sensibles au véritable état d’esprit de celui-ci, ses croyances, ses attitudes, ses humeurs et sentiments, même non déclarés. Alors comment est-il possible de mettre le patient à l’abri des états d’esprit de l’analyste susceptibles de le bouleverser ?
31 Un des principes de base des relationnalistes est que l’analyste exerce toujours une influence sur le patient ; l’analyste participe inévitablement à la formation de l’expérience du patient dans le cadre de la relation analytique. C’est ce que semblait croire aussi Ferenczi à la fin. La réponse de Ferenczi a été que l’analyste doit essayer de minimiser l’influence destructive, celle que le patient se sent incapable d’affronter et à laquelle il doit donc simplement s’identifier. L’analyste, en étant sincère, reconnaît sa propre influence et autorise le patient à s’opposer à cette influence. Comme Ferenczi, les relationnalistes cherchent à déconstruire leur propre autorité et influence au moyen d’une sorte de mutualité.
32 Une grande partie de ce qui préoccupe les relationnalistes peut être formulée par ce dilemme : comment à la fois mettre le patient à l’abri et être sincère et honnête ? Slochower (1996) propose par exemple l’idée que l’analyste mette sa subjectivité entre parenthèses, préservant son propre vécu même s’il choisit de ne pas l’exprimer. Hoffman (1998) étudie le besoin qu’a le patient de l’autorité analytique, mais aussi de spontanéité et de mutualité. Les idées de Benjamin (1988, etc.) sur l’intersubjectivité insistent sur le fait que dans toute relation constructive chaque personne doit pouvoir s’affirmer tout en reconnaissant l’autre, et étudient la façon dont cet équilibre fragile peut facilement dégénérer en lutte pour la domination. Comme Ferenczi, Benjamin comprend que les sensibilités du patient tout comme les demandes de l’analyste doivent trouver place dans leur relation si l’on veut satisfaire les besoins thérapeutiques du patient : une nouvelle version de l’élasticité ! Mitchell (1999) aussi a lutté avec le problème de savoir comment nous pouvons être authentiquement présents émotionnellement et répondre aussi au besoin du patient d’être protégé de certains de nos aspects. Sa réponse explicite : comment « l’authenticité peut surgir non seulement de la spontanéité, mais aussi de la retenue [et] comment la discipline peut être compatible avec l’expression affective » (Aron, 2002) ?
33 (Traduit de l’anglais par Judith Dupont)
Notes
[ 1] Erreur de traduction de la version anglaise, qui traduit « libido » par « faim sexuelle ».
[ 2] En réalité, 1921, Psychanalyse III, p. 117-133.
PLAN DE L'ARTICLE
- Les articulations des idées de Ferenczi sur les limites dans certains de ses articles originaux
- Notre perméabilité
- Les mécanismes de l’influence
- L’attitude de Ferenczi à l’égard des limites
- Incarnations contemporaines du travail de Ferenczi
POUR CITER CET ARTICLE
Jay Frankel « Nos liens interpersonnels », Le Coq-héron 3/2004 (no 178), p. 38-45.
URL : www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2004-3-page-38.htm.
DOI : 10.3917/cohe.178.0038.




