Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2749204070
200 pages

p. 189 à 194
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

no 181 2005/2

 
Deux notes de lecture de Mireille Fognini
 
 
La résilience, Se (re)construire après le traumatisme de Joëlle Lighezzolo et Claude de Tychey, Édition La Presse (Psy-Pocket), 2004
Ce petit ouvrage, dense et très bien documenté, est rédigé avec clarté. Il donne une excellente synthèse des références historiques et des évolutions théoriques diverses du concept de « résilience », concept dont l’utilisation devient depuis peu une sorte de panacée sans nuance. Les auteurs explorent la plupart des modèles déjà repérés autour des possibles ressources humaines après le vécu de traumatismes, ainsi que les réussites et les échecs de « résiliences ».
Cet ouvrage tente avec bon sens de placer la « résilience » à son juste niveau, ni dans la réification, ni dans la dénégation de ce processus qui exige en lui-même une approche multifactorielle. Il conclut finalement que la dimension psychanalytique éclaire ce processus de la façon la plus élaborée, même si pour les auteurs celle-ci ne clarifie pas encore assez la mise en jeu d’un certain nombre de déterminants à l’étude, celui de l’identification dynamique à un « tuteur de résilience », celui des « ressources personnelles intrapsychiques du sujet » et celui du « lien d’attachement sécurisant ». Les auteurs insistent aussi sur l’exigence d’une utilisation à bon escient du concept de « résilience », tant pour le champ thérapeutique que pour celui de la prévention, en constatant que la notion de traumatisme doit pouvoir être élargie au-delà du concept freudien.
On remarquera, en effet, que si la bibliographie sur la « résilience » est utilement étoffée, celle sur les traumatismes demeure ici plutôt assez restreinte, bien que ceux-ci soient, de fait, à l’origine de tout éventuel développement de quelque « résilience ». Bien qu’estimant l’ensemble de ce livre fort utile, je reste toutefois très réservée sur les modalités de justifications cliniques, où il est opposé des cas d’évolution dits comparables entre enfants « résilients » et enfants « non résilients ». Le présupposé de « cas comparables » est loin d’être convaincant car, paradoxalement, de nombreux facteurs en jeu ne sont ni évoqués ni comparés dans les effets de leur différence. De plus, dans l’exemple d’évolution des jumeaux monozygotes, les caractéristiques telles que l’activité de l’un et la dépendance passive de l’autre ne sont même pas évoquées comme une observation générale fréquente dans la gémellité. D’autre part, avec sa collecte de preuves dont la visée latente pourrait bien être une démonstration « scientifique », l’exposé comparatif très (trop) technique du test de Rorschach change de registre ; il s’adresse à des psychologues avertis et des praticiens du test, alors que ce chapitre méritait plutôt une synthèse clinique plus globale en cet ouvrage par ailleurs réussi. Bref, malgré cette réserve, ce petit condensé clarifie l’usage, les mésusages et le fondement du concept de « résilience », dont on devrait pouvoir encore beaucoup apprendre dans ses espoirs et ses limites.
Témoignage et trauma. Implications psychanalytiques de J.-F. Chiantaretto et coll., C. Trévisan, J. Altounian, J. Waintreter, P. Réfabert Paris, Dunod, 2004
L’objet de cette publication se préoccupe, selon l’avant-propos et le prologue de J.-F. Chiantaretto, de « penser le témoignage » en tant que lien social et construction du sujet en y repérant « la composition relationnelle de l’être humain » comme base de notre « appartenance humaine ». En son prologue, cet auteur rappelle son travail autour de « l’Homme aux loups » dont le témoignage a été utilisé par Freud dans l’histoire du mouvement psychanalytique, et il nous montre comment la question entre cure et témoignage se révèle avoir ainsi été « faussée dès l’origine ».
Chaque auteur en une contribution très personnelle éclaire des versants particuliers des relations spécifiques qu’entretiennent témoignage et trauma.
Carine Trévisan s’appuie sur les bouleversants témoignages de la « catastrophe inaugurale du siècle », extraits directement des lettres de combattants à leurs proches. Décrivant les affres de ces hommes qui observent leurs transformations intimes et relatent leurs défaillances, qui font le deuil d’eux-mêmes et se font chacun le lecteur de soi, elle éclaire le poids terrible de « la double contrainte qui s’exerce sur l’écriture : lutter contre la destruction de la pensée et le danger de continuer à penser ». En un tel parcours-témoin de ces combattants rescapés (ou non), peut-on avancer que leurs écritures ainsi témoignant de ce « désastre matriciel » du début du xxe siècle seraient à considérer comme une modalité humaine de « résilience », une voie, une tentative de rebond possible, ou la trace cicatricielle repérable et fragile d’une plaie colmatée sur des chairs intimes à jamais disloquées et dénaturées ? En tout cas, le lecteur ne peut pas traverser indemne le parcours de ces extraits d’écrits inscrivant l’expérience de cette Première Guerre mondiale ; écrits laissés par des soldats inconnus et quelques autres devenus plus célèbres, tels W. Bion, R. Dorgelès, E. Faure, M. Genevoix, Masson, Pézard. C’est ainsi qu’il découvre de terribles états psychiques où « je fais comme eux. Je suis fou », « je me regarde agir », « je ne veux penser à rien ; je ne veux pas reprendre conscience », « je ne me rappelle plus qui j’étais il y a seulement une heure ; je ne sais pas qui je serai dans une heure », « ce que j’ai été, après ce que je suis, tombe au morne puits sans fond », « ce n’est pas un être humain que tu vas épouser, […] je suis tantôt une bête, tantôt une plante, tantôt un minéral, jamais un être humain », et où « vous n’êtes qu’une poussière d’homme […] une poussière a du mal à redevenir un homme. Il fallut de longs mois avant que “je revienne à moi” en prenant cette expression dans sa plénitude. Ce “moi” avait été saccagé. Pour toujours ».
Car enfin en de tels vécus pathétiques, « comment faire […] pour ne pas disparaître – avant la mort – dans les transformations internes amenées par la violence traumatique de la destructivité humaine ? » interroge J.-F. Chiantaretto.
Janine Altounian, avec son habituelle émouvante authenticité et son remarquable souci de la précision, inscrit sa recherche dans les trames de son histoire personnelle, liées au génocide arménien et à celles de l’histoire, mais aussi dans les trames de l’histoire de la langue et de son écriture. Elle peut ainsi éclairer comment l’écriture naissant d’un ordre du temps disloqué permet dans le travail des mots d’explorer cette dislocation pour en métaboliser l’héritage.
Son cheminement questionne ces témoignages sans parole que portent les mains des survivants, dans leurs gestes, leurs tâches, leurs ouvrages, leurs offrandes et leurs dons, mais aussi dans leurs scripts de mémoires (les « manu-scripts »). Seraient-ils donc ainsi cette transmission silencieuse et discrète d’une résistance qui anticipe et prépare la résistance ouverte et déclarée de l’écrit et de la parole, cette autre résistance un jour transmissible et partageable explicitement entre des communautés humaines ?
Régine Waintrater explore comment « les conditions d’émergence du témoignage […] cocréation narrative » impliquent « la rencontre de deux psychés [capable de créer] un lieu d’élaboration du traumatisme » par le pacte testimonial entre « témoin » et « témoignaire », où peut « se desceller l’emprise de la mort ». Pacte bien plus complexe que le pacte autobiographique.
Ayant contribué à recueillir des récits de rescapés de la Shoah, elle développe avec une grande finesse d’analyse et d’étayages théoriques, les écueils, méandres et enchevêtrements relationnels du processus de témoignage des traumas, en situant l’acte témoignant comme le seul travail de culture capable « d’empêcher la société de succomber entièrement au meurtre ». Quand le témoin-rescapé est la proie d’un état de « trouée de mémoire », flash traumatique se substituant au souvenir organisé, quand il vit une fragmentation défensive destinée à permettre une adaptation ultime aux situations traumatiques le conduisant à fonctionner en « pilotage automatique » et qu’il peine à mettre des mots sur des faits vécus, comment « le témoignaire », ce « tiers-témoin », peut-il « délivrer le témoin de son récit […], l’accoucher d’une parole qui demande tout autant à se dire qu’à être tue » ? « Comment peut-il à la fois faire parler le témoin et respecter les intermittences d’une souvenance […] parfois plus traumatique que le souvenir lui-même en ce qu’elle ramène la régression d’alors ? » Si « celui qui a vu la Gorgone n’a que faire d’un autre pétrifié, qui ne peut que lui rappeler la déshumanisation qui a été la sienne », la déprise du « témoignaire » exige de ne pas s’engouffrer dans un fantasme de réparation illusoire. Toutefois, dans cette rencontre-là peuvent réussir à se désintriquer deux affects souvent confondus, la honte sans parole et la culpabilité dicible. Le pacte réussi entre témoin et « témoignaire » serait alors celui d’une délégation testimoniale où le « témoignaire » aura pu être le témoin vif du témoignage des traumas d’un autre vivant, qui de ce fait retrouverait une possible appartenance à un groupe humain ayant émergé lui-même de « l’emprise du silence ».
Jean-François Chiantaretto conclut son prologue en ces termes : « Il reste à penser le besoin d’un témoin chez l’analysant en tant qu’il renvoie au besoin de la psyché de l’autre dans la construction du Je. » Appuyant son argument sur le « témoin interne », où l’intrapsychique et l’intersubjectif ne peuvent être dissociés, il envisage donc ce témoin en tant que « figure dialoguale interne », figure active en cette construction du Je, et il développe sa réflexion à partir des travaux de témoins-écrivains de la Shoah, R. Anthelme, G. Semprun et principalement Primo Levi. Il décrit cette hypothèse du « témoin interne » comme étant « née d’une réflexion sur la fonction de la psyché de l’autre dans la représentation de soi, à partir […] de l’écriture de soi et […] de l’interlocution interne dans la cure ». Remarquons au passage qu’il rejoint en ce sens les multiples témoignants internes, personnages qui animent le triptyque Une mémoire du futur du psychanalyste W. Bion.
Soulignant la différence entre écriture témoignante et écriture autobiographique, où l’espace de l’écrit maintient la vie du témoin interne dans une activité de pensée partageable, il insiste sur la nécessité qu’un être se soit déjà inscrit dans le langage grâce à la psyché de l’autre, qu’il ait pu l’habiter grâce à son expérience de convergence des affects, afin que son langage puisse se faire témoin des sens, des émotions, des percepts et des affects, autrement dit qu’il puisse être un langage-témoin de « l’appartenance à l’espèce humaine ». Cependant si « la résistance à la déshumanisation met en jeu des possibilités de s’identifier à “l’espèce humaine” et de s’identifier pour soi-même à la mère donneuse de vie », « comment penser avec la psychanalyse la question ici posée d’une sorte de narcissisme de l’espèce dont chaque individu serait le dépositaire et le garant ? ».
Philippe Refabert s’attelle avec courage « au meurtre d’âme » au sein de la théorie et de la pratique psychanalytiques. Pour cela il s’attache à décrire les relations de Freud, Fliess et la patiente Emma, qui sont à l’origine du désaveu freudien de la théorie du traumatisme de la séduction plus tard reprise par Ferenczi. Dans une démonstration imprégnée de leurs relations passionnelles il nous expose « la mise à mal du témoin » Emma par Freud et Fliess, mise à mal d’où surgira la théorie freudienne de l’hystérie qu’il désigne être la « résolution catastrophique du lien de Freud avec Fliess » ; une théorie dont à ses yeux Fliess est le coauteur du fait d’être lui-même « un meurtri », « un homme sans ombre », « qui se donne la vie à travers Freud […] en s’en faisant le protecteur irremplaçable », car il est avec lui « comme ce parent qui pour survivre à sa mort éthique, ne lâche pas l’enfant dont il fait sa créature ».
Le dommage pour la psychanalyse et pour la question du traumatisme que Ferenczi va pourtant ensuite explorer, conduira ainsi à ce que soit fondée une explication théorique à partir du travestissement d’un rêve traumatique ; car ce rêve aura été, pour ce faire, déguisé en rêve princeps « normalisé », afin de couvrir celui qui s’était récusé, à savoir le témoin-acteur du traumatisme. Il nous alerte en conséquence sur le fait qu’au cours d’une analyse, tout « analysant qui, enfant a dû composer avec un témoin qui se récusait, qui a subi un meurtre d’âme, se trouve toujours conduit vers la petite porte du placard où l’analyste serre les parties de lui-même laissées pour mortes ».
De telles observations entraînent évidemment une révision de la conduite de la cure pour mieux différencier les souffrances d’une réminiscence (voire selon moi d’une rémanence) d’un trauma et celles d’une fantasmatisation.
Au total, les explorations et les questions développées par les auteurs de cet ouvrage constituent une contribution enrichissant l’abord clinique des traumas individuels et collectifs, et la compréhension des documents-témoins des catastrophes ravageant nos civilisations humaines. Leur pertinence reste donc d’une extrême actualité, étant donné les toutes récentes catastrophes humaines inaugurant avec cruauté l’orée de notre xxie siècle.
 
Note de lecture de Marcelle Woerth
 
 
Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg de Jean-Jacques Moscovitz Paris, Bayard, 2004
Cet ouvrage, bien qu’en même temps un peu froid et « à vif », tel que je l’ai ressenti au point de me demander s’il était possible d’en dire quelque chose sans blesser son auteur, m’a bien intéressée. Le dernier film de Spielberg, Le terminal, illustre encore tout ce qu’analyse J-.J. Moscovitz à propos notamment de la relation fils-père et de la transmission.
Cependant, je vois pour ma part, dans les films de Spielberg, une prise de position philosophique et humaniste plus étendue, plus universelle, plus « interplanétaire »… que celle que semble y voir J.-J. Moscovitz à propos du génocide du peuple juif. J’y vois, pour ma part, l’évocation de tout génocide, du génocide de tout peuple ou groupe humain tel qu’il a existé et existe encore, en ex-Yougoslavie et ailleurs, chez les peuples nomades ou voyageurs comme les Gitans qu’on tue encore actuellement psychiquement en les poussant à la sédentarisation. J’y ai vu aussi une lueur d’espoir au milieu des atrocités, avec La liste de Schindler et ses autres films comme E.T., dans lesquels l’étranger, l’autre (l’autre que nous avons en nous-même) n’est pas toujours un ennemi, n’est pas toujours destructeur.
Cette lueur d’espoir que, contrairement à quelques personnes, j’ai retrouvée aussi dans le film de Benigni La vie est belle.
Si j’ai bien compris, l’auteur met en garde le cinéaste de ne pas se laisser récupérer sans s’en rendre compte par les tentatives de « n’en rien savoir » ; il semble dire que Spielberg se fait piéger lui aussi à certains moments dans ce que sa caméra nous montre.
Je n’ai pas vu cet aspect dans La liste de Schindler. Au contraire, j’ai vu et entendu de nombreux adolescents et adultes qui après ce film comme d’ailleurs après le film La vie est belle ont pris conscience des horreurs de la Shoah, plus même qu’après des documentaires dans lesquels l’horreur à nu était telle qu’elle n’était plus supportable et que la réaction provoquée était celle de se cacher sous son oreiller, comme la fille dans le lit devant la jouissance de Goeth, dans La liste de Schindler.
La mémoire est à respecter. Mais la mémoire, si elle se referme sur elle-même, peut être elle aussi destructrice et devenir l’ennemie de la vie. La mémoire respectée n’interdit pas l’espoir dans l’humanité. « La compulsion de répétition », ça existe, malheureusement. Il ne suffit pas de dire : « Plus jamais ça », car « ça » se répète, même dans l’horreur.
Il s’agit donc, pour ma part, de ne pas taire, de ne pas tomber dans le non-dit, mais de transformer la compulsion de répétition en création, en ouverture à d’autres liens, et c’est cela que je vois dans les films de Spielberg, de E.T. et toute sa tendresse d’étranger, d’autre, à Duel et au Terminal, où le petit homme moyen, peureux, même un peu lâche parfois, parvient à ne pas se laisser écraser, se bat pour continuer de vivre et d’aimer malgré tout, dans le respect de la mémoire, malgré le « poids lourd » qui le poursuit et le menace (est-ce d’ailleurs seulement le père castrateur ou aussi la mère dévoratrice ? N’oublions pas Les dents de la mer…). Tout comme le médiocre petit opportuniste allemand, dans La liste de Schindler, qui va sauver la vie.
Pour moi, les films de Spielberg ont une portée humaniste universelle. C’est la victoire de la vie et de l’amour « vrai » sur les pulsions de destruction présentes dans tout être humain, qui comme on l’a vu encore malheureusement dernièrement peut transformer le ou la petit(e) soldat(e) moyen(ne) en être vil, capable des pires atrocités.
Mais Spielberg, à chaque fois, nous rappelle qu’Il faut sauver le soldat Ryan, et que ce n’est pas une utopie, que c’est même « ça » la vie.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis