Le Coq-héron
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I.S.B.N.2749204070
200 pages

p. 7 à 10
doi: en cours

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no 181 2005/2

2005 Le Coq-héron

Éditorial. Résilience et rémanence des traumatismes

Mireille Fognini
Les définitions encyclopédiques rappellent que le « traumatisme » correspond à l’ensemble des conséquences physiques, psychoaffectives, émotionnelles et autres troubles divers modifiant l’état d’un sujet dans son corps et/ou sa personnalité, effets provoqués par un « trauma », c’est-à-dire un choc lésionnel physique ou émotionnel violent provenant d’un agent extérieur.
La « résilience », terme utilisé depuis peu dans les sciences humaines [1], fait appel par extension de son champ d’origine à la capacité humaine à rebondir après des traumas, à résister aux chocs et aux déformations traumatiques. Son origine latine signifie « sauter en arrière, se rétracter ». En physique elle est le « rapport de l’énergie cinétique absorbée nécessaire pour provoquer la rupture d’un métal, à la surface de la section brisée [2] ». Autrement dit, utiliser ce terme implique d’en préserver sa pleine acception métaphorique, à savoir : un rebond de défense, de rétraction, de sauvegarde, de résistance, qui ne doit pas exclure en sa limite un état de rupture. En aucun cas il ne peut s’agir d’une résiliation du trauma, ou d’un processus psychique qui résilie le traumatisme [3].
J’ai introduit ici la notion de « rémanence » en contrepoint de la notion de « résilience » parce qu’elle me semble bien décrire ce qui peut advenir lorsque le rebond, la résistance, la rétraction au choc, n’ont pas atténué les effets traumatiques d’une brisure, d’une rupture, d’une faille dans l’être.
Qu’est-ce que la « rémanence » ? Sa définition commune aux sciences physiques (lumière, magnétisme) et humaines concerne un phénomène qui persiste, demeure, même après la disparition de sa cause. Ainsi peuvent subsister certaines sensations (corporelles et psychiques) après que la source d’incitation a disparu. Yves Hatchuel en illustre un exemple avec les effets persistants de la douleur chez l’enfant.
Le concept de « rémanence » ne doit pas être confondu avec celui de « réminiscence » ni de même avec celui plus proche de « résurgence » (de sons, d’images, de paroles, de faits, etc.). « On ne sait pas d’où ça vient. Tout d’un coup c’est là ; ça peut venir avec n’importe quoi », dit un témoin à Yolanda Gampel [4]. En se référant à ce qu’elle rappelle des études sur « la base de sécurité » et la « base d’inquiétante étrangeté » dans la personnalité, on peut penser que la résilience de l’humain se déploie à partir de la « base de sécurité ». Par contre la rémanence entretient une relation étroite avec la « base d’inquiétante étrangeté », car elle se situe dans une zone d’ambiguïté confuse où s’interpénètrent « l’arrière-plan de sécurité » et « l’arrière-plan d’étrangeté » ainsi que des sensations, des images, « les rêves, la somatisation, le malaise, l’incrédulité [5] ».
En décembre 2002, des équipes martiniquaises de psychiatrie infanto-juvénile ont organisé des journées d’étude sous la responsabilité efficace de Nancy Pascal-Clodion, en exposant leurs expériences thérapeutiques de « traumatismes précoces », avec leurs suivis souvent complexes tentant d’ouvrir des voies de résilience. Elles avaient alors souhaité associer à leurs explorations cliniques les apports de Boris Cyrulnik sur la résilience et ceux de mes propres travaux sur les traumatismes-gigognes transgénérationnels. Leurs interrogations tout à fait stimulantes ont contribué à décider la mise en œuvre d’un numéro de la revue du Coq Héron contenant la plupart des contributions de ces journées de Martinique et quelques autres documents, l’ensemble reflétant l’inouïe complexité du sujet. Ces observations insulaires présentent des aspects spécifiques compliquant souvent des situations traumatiques difficiles. Quels que soient le moment et la nature du traumatisme, son évolution au cours de suivis cliniques ou de la vie fonde que soit rassemblée la palette multiforme des sorties réussies, dites résilientes, de celles en impasse, et des signes divers de « rémanences », latentes, sournoises ou manifestes.
Les problèmes abordés dans le colloque sont ceux de beaucoup d’équipes de soins infanto-juvéniles ; par contre leur acuité se révèle être plus intense et spécifique en Martinique ; ainsi, des premiers traumatismes et souffrances peuvent être amplifiés et démultipliés, du seul fait que les équipements thérapeutiques de l’île exigent parfois des transferts de patients en métropole pour des investigations plus spécialisées. Ces transferts ajoutent alors à une situation de crise, un éloignement radical des racines et des familles, y compris pour des nouveau-nés prématurés. Cela ne représente donc pas un problème mineur pour l’évolution de ces bébés, des familles déjà en souffrance, et du travail des soignants. En effet, même si la décision d’investigation éloignée est prise dans l’intérêt du sujet, cette dépendance de soins à une lointaine métropole ne peut qu’ajouter une difficulté de plus au poids de traumas transgénérationnels silencieux, encore fortement inscrits dans l’histoire des Antilles et de sa population. Car en cette île des Tropiques idéalisée terre idyllique, demeurent à l’état à la fois vivace et latent, l’histoire traumatique de l’esclavage colonial avec toutes ses traces encore empreintes dans la langue et la catastrophe volcanique anéantissant l’ex-capitale portuaire [6]. Et ce même si la potentialité résiliente des habitants peut se déployer en la musique et les danses, en un certain style d’humour littéraire et bien sûr en l’art poétique militant et inspiré d’Aimé Césaire. Quelques participants aux journées ont questionné ces inscriptions psychiques latentes, voire rémanentes ; sont-ils « traumas-gigognes » transgénérationnels ? Un article de Guillaume Suréna explore certains effets psychiques de l’esclavage qui imprègnent et traversent les choix identitaires au sein même du langage caraïbéen. Il serait judicieux d’approfondir en un travail plus exhaustif les répercussions de cette question douloureuse de l’esclavage – en tant que fait social traumatique durable, vécu sur plusieurs générations – car elles peuvent rejoindre dans leurs effets psychiques à long terme celles de tout génocide passé et contemporain, par la violence avec laquelle toute l’espèce humaine s’est elle-même humiliée et se bafoue encore dans son essence, son existence et son devenir.
Les traumas précoces, tels qu’une prématuration, un trouble fonctionnel organique à la naissance, impliquant des méthodes médicales de soins invasives, intrusives, voire expatriantes du milieu de vie, ou bien les problèmes relationnels tels qu’un rejet global ou partiel, maternel, paternel, familial ou social, ou encore tout autre trauma relationnel ne sont pas à traiter en banales anecdotes. Ainsi, la plupart des exemples cliniques explorés dans ce colloque par M. Herrouin, C. Laisné, I. Heymann, B. Lavaysse, M. J. Vialette et son équipe comportent souvent plusieurs de ces aspects combinés. C’est pourquoi dans ces circonstances, rebondir de façon résiliente exige une multiplicité d’accompagnements thérapeutiques, y compris celui d’un éventuel cheminement par le conte avec A. Boulé-Croison et son équipe.
S’exprimant en des modes divers, individuels et collectifs, à différents moments de la vie, ces traumatismes-là devraient rester une préoccupation prioritaire des spécialistes de la petite enfance, de la santé publique et des sciences humaines. En effet, de profondes rémanences des traumas précoces peuvent surgir, en dépit d’efforts thérapeutiques soutenus, et malgré certaines capacités latentes de développement de résilience valorisées avec clarté par Boris Cyrulnik, et le plus souvent favorisées par d’heureux hasards d’environnement ou la création d’un contexte relationnel adéquat [7]. Cette insistance d’une brisure dans l’être témoigne qu’une voie de réparation ou de rebond n’a pas toujours pu être stabilisée ou découverte. Ainsi en est-il pour les difficultés exposées d’un bébé opéré d’un bec-de-lièvre et de sa mère.
Le traumatisme, cet ensemble de réactions intimes et collectives résultant d’un trauma unique ou de traumas divers (répétés, enchâssés, emboîtés ou cloisonnés), anténatals, « précoces » ou plus tardifs, se manifeste sous bien des formes. Plusieurs autres recherches soulignent ici l’extrême diversité de leurs niveaux et de leurs effets, de leurs modes de rémanence et de leurs éventuelles possibilités de résilience dans le champ thérapeutique. Notre traumatisme inaugural d’entrée dans le milieu aérien des humains, « traumatisme de la naissance », est illustré par Michel Herrouin avec Alek. Jacques Letondal pointe ce traumatisme universel comme « la première cruauté humaine » subie par chacun de nous. Ne sommes-nous pas soudain déporté d’un territoire clos, nourricier et enveloppant vers un espace ouvert illimité exigeant pour survivre une transformation radicale de notre corps immature ainsi qu’une relation d’étroite dépendance aux mutations de plus en plus complexes ?
Dans une situation traumatique d’abandon, à la naissance ou après, avec occultation des origines, comment (pour la société, le père, la mère et l’enfant) réussir le décryptage du secret traumatique d’adoption permettant de découvrir sa pierre de rosette symbolique, sans « forclusion du nom de la mère » nous demande Corinne Daubigny ?
Quant aux traumas de secrète séduction qui sécrètent le poison de l’identification à l’agresseur exposée par Pierre Sabourin, ils démultiplient les manifestations, les crises comitiales et des états critiques dont Lucien Mélèze nous déploie les désarrois de transfert/contre-transfert « critique » dans un travail qui nous en fait vivre les effets désemparés.
Il existe aussi des deuils traumatiques dont on parle peu, lorsqu’un analysant est confronté à la disparition soudaine de son analyste jusqu’à en ressentir encore certains effets rémanents.
Autant universel que le trauma de la naissance, le deuil des parents inscrit ses traces en chacun. Dans son épitaphe poétique d’une grande beauté, Guillaume Suréna nous offre l’accès magnifié au deuil douloureux d’un père. La douleur de la perte soudaine d’un être cher peut ainsi engendrer l’élan poétique, la sève d’une écriture vibrante et créatrice transcendant la stupeur de l’inexorable. Outre l’épais et chaud tissu d’un lien filial de gratitude, son hommage à un père raciné profondément en son île offre une traversée émouvante de la vie en cette terre tropicale de la Martinique. Ce numéro se devait d’en refléter l’émotion généreuse, puisqu’il est né du thème de ce colloque en Martinique dont Guillaume Suréna fut l’un des animateurs.
On peut supposer qu’un traumatisme trouve probablement plus aisément des voies de résilience et de transformations créatrices lorsque notre espèce humaine parvient à respecter sa propre condition en préservant les qualités des émotions, du langage et des complexités relationnelles qui la caractérisent. De douloureux contre-exemples, issus de témoignages des traumas d’une ampleur collective plus ou moins proche tels ceux du récent génocide rwandais, en intensifient encore l’exigence.
À l’instar des volcanologues explorant et analysant les mouvements des terrains, pour prévenir et comprendre les imperceptibles transformations, les chamboulements et les catastrophes, les psychanalystes n’ont pas fini d’avoir à explorer la survenue, les effets et les modes de résorption, de rémanence, de résilience, de sublimation, d’enkystement ou de transmission fantôme, de tout traumatisme psychique. Leur tâche reste immense, peut-être inachevable car elle concerne différentes dimensions du fait traumatique : trauma individuel et universel de la naissance, des pertes et des deuils ; trauma plus particulier d’une maladie, d’un handicap ou de l’agression d’adulte sur l’enfant ou d’humain à humain, ou tous ces autres traumas imbriqués, traumas collectifs, transgénérationnels et enfin traumas génocidaires sinistrement trop actuels.
 
NOTES
 
[1]Cf. note de lecture sur la résilience.
[2]Grand Robert.
[3]Cf. la trilogie autobiographique de Dave Pelzer en trad. fr. Le moins que rien et L’ado perdu (1997) aux éditions J.C. Lattès, 2002.
[4]Ouvrage collectif, L’ange exterminateur, Éd. de l’université de Bruxelles-Cerisy, 1993, p. 178.
[5]Ibid., p. 179.
[6]L’éruption de la montagne Pelée sur le port de Saint-Pierre fit trente mille morts en une minute et demie, en 1902, soit cinquante ans après l’abolition de l’esclavage, remontant aujourd’hui à presque trois générations.
[7]L’autobiographie précitée de Dave Pelzer donne d’exemplaires illustrations des facteurs complexes favorisant la résilience et des phénomènes soudains d’incontrôlables rémanences.
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[1]
Cf. note de lecture sur la résilience. Suite de la note...
[2]
Grand Robert. Suite de la note...
[3]
Cf. la trilogie autobiographique de Dave Pelzer en trad. fr...
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[4]
Ouvrage collectif, L’ange exterminateur, Éd. de l’universit...
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[5]
Ibid., p. 179. Suite de la note...
[6]
L’éruption de la montagne Pelée sur le port de Saint-Pierre...
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[7]
L’autobiographie précitée de Dave Pelzer donne d’exemplaire...
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