Le Coq-héron
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I.S.B.N.2-7492-0409-7
168 pages

p. 147 à 157
doi: en cours

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Notes de lecture

no 183 2005/4

Wilfred R. Bion, Cogitations , Paris, In Press, juin 2005, 374 p., 26 euros. ISBN 2-84835-079-2

Voici enfin une traduction bienvenue de l’ouvrage posthume du même titre paru chez Karnac Books à Londres en 1992, à l’initiative de Francesca Bion.
Ce recueil de notes de Wilfrid R. Bion, écrites huit ans après l’arrêt de son analyse avec Melanie Klein, entre février 1958 (alors qu’il dirige la London Clinic of Psychoanalysis) jusqu’en avril 1979 (soit jusqu’à sept mois avant sa mort), et rassemblées par son épouse Francesca, témoigne de l’extraordinaire cheminement de pensées, d’élaborations, d’interrogations, de doutes, de débats intérieurs, d’hypothèses chez ce gigantesque explorateur, penseur et praticien de la psychanalyse.
On y découvre le terreau nourricier de ses nombreuses publications novatrices qui, pour la plupart, seront postérieures à 1958, l’approfondissement de ses recherches déjà publiées sur son expérience des groupes, sur la psychiatrie en crise, la schizophrénie et le jumeau imaginaire, mais aussi de précieuses voies de réflexion ouvrant le champ à des explorations cliniques et théoriques à venir pour le travail psychanalytique. Une grande liberté de pensée, une grande humilité, un immense respect du fait humain et une rare capacité émotionnelle de liaison et d’abstraction sont étroitement associés pour tisser ces Cogitations, « journal de bord » qui nous révèle à la fois la dimension peu ordinaire et originale de l’homme, et la qualité intense d’un travail de défrichement au plus près de la clinique de la souffrance humaine embusquée en ses retranchements et de la pensée en ses fondations émotionnelles.
À l’instar du chemin qu’il nous fait parcourir avec ses multiples personnages déployés dans Une mémoire du futur, nous plongeons dans la saga, l’aventure des pensées d’un quêteur du sens et du mystère humain.
Tous ceux qui se sont familiarisés déjà avec les outils théoriques qu’il a synthétisés dans ses ouvrages, pour soutenir la compréhension de son et de notre expérience clinique, trouveront dans ce recueil les éclairages cliniques et théoriques ayant guidé l’élaboration progressive de ses concepts ; ainsi par exemple viennent s’étayer ses réflexions autour du « travail-“alpha”-du-rêve », des effets sur la vie psychique des éléments sensoriels non transformés (éléments “béta”) – entre autres dans des hallucinations et actings – ainsi qu’autour de la bi-polarité narcissique et sociale de notre développement éclairant les cruautés meurtrières d’un Surmoi primitif dont la violence peut éclater quand viennent à prédominer les parties psychotiques de la personnalité.
Ceux qui n’ont pas encore exploré les apports de Bion, et ceux qui n’ont pas pu vraiment s’ajuster aux vertex de ses travaux, trouveront dans ces Cogitations un type d’écriture plus familier où ne cessent d’être confrontées les relations du transfert et du contre-transfert comme méthode créative d’élaboration et de transformation de processus psychiques non ou mal métabolisés.
Ce travail intime de pensée relate « l’Odyssée du psychanalyste » (intitulé d’un chapitre) dans son propre monde psychique et celui des patients vivant leurs propres odyssées.
En une telle épopée où chaque aventure peut être découverte par le lecteur au hasard d’une ou de quelques pages, Bion peut aussi faire surgir une fiction savoureuse sur des formations institutionnelles « de psychanalyse et de psychopathologies prophétiques » célébrées en l’an « -300 n years », ainsi que des questions existentielles sous forme de métaphore poétique : « Qu’est-ce qui est important ? La racine ? La fleur ? Le germe ? Le conflit ? La durabilité ? ».
Cogitations donc entre béta, alpha et oméga, de notre condition humaine dans l’évolution de la vie.
Mireille Fognini

Marie-Odile Godard, Rêves et traumatismes ou la longue nuit des rescapés , Préface de René Kaës, Toulouse, érès, 2003, coll. « Des travaux et des jours », 237 p., 25 euros. ISBN 2-7492-0202-7

Ce travail devrait aider la réflexion des praticiens des sciences humaines et accompagner le travail des psychanalystes et des psychothérapeutes. Il expose sur le plan clinique et théorique comment l’activité onirique de rescapés de génocide et de quelques acteurs obligés de « torture de guerre » est imbibée de leurs combats inconscients latents ou manifestes, et comment leurs répétitions mortifères appellent contenance et liaison. Ces traumatisés ayant conservé en eux un « fond d’horreur collectivement partagé », impliquent qu’il y ait de la part des praticiens un abord différent de celui d’autres types de traumatismes, parce que les ruptures catastrophiques des topiques et des économies affectent simultanément la société et le sujet.
M.-O. Godard explore comment la différence s’impose entre ces combats psychiques et ceux plus familiers à la construction psychique humaine. Ces luttes intimes-là se rattachent à la « survivance » de l’être par-delà une situation traumatique de « non-sens » et d’étayages identitaires individuels et groupaux, car ces étayages identitaires se sont effondrés avec l’impact d’actes collectifs ayant dénaturé et démantelé toute filiation à la vie de l’espèce humaine.
Au préalable, l’auteure établit un historique précieux des travaux sur le traumatisme, les névroses traumatiques ainsi que l’évolution des théories autour du rêve et du cauchemar, en s’attachant à repérer l’expression des retombées des expériences traumatiques individuelles et collectives.
Elle analyse ensuite trois situations fort différentes de cette « clinique de l’horreur » : l’expérience des rêves et des témoignages dans la Shoah, celle de la traversée du génocide récent au Rwanda, et enfin rêves et témoignages d’appelés de la guerre d’Algérie.
Une troisième partie développe ses questionnements sur le rêve traumatique : comment la psyché peut-elle intégrer, « incorporer » la représentation de l’image traumatique ? Y a-t-il refoulement, forclusion, défaut de métabolisation ?
Son investigation des différents témoignages sur l’ensemble de ces vies oniriques révèle comment un fond d’horreur partagé se constitue dans le psychisme en voilant le fond infantile du traumatisé, au point même que – si quelques traces de désir peuvent parfois se repérer dans certains des plus horribles rêves –, le rêve en tant qu’hallucination du désir semble avoir radicalement disparu.
« La réviviscence de l’infantile peut être refoulée, celle de l’horreur semble ne jamais devoir l’être. » Est-il suffisant alors de raconter ces rêves traumatiques pour s’extraire de ces gangues d’horreur ayant dévasté le rapport symbolique interne au social ? Le rêve traumatique se place alors pour M.-O. Godard comme une tentative de transformation d’un vécu suspendu entre la vie et la mort, car ce vécu baignant dans un « fonds d’horreur partagé » masque et se substitue même au fonds psychique infantile. Dans sa préface élogieuse à ce travail, René Kaës souligne l’audace de cette hypothèse où le retour perpétuel du traumatisme prendrait statut d’un constituant de l’inconscient.
L’évolution de l’impact des chocs traumatiques semblerait en fait varier selon l’âge des traumatisés, et le moment de leur évolution individuelle et groupale. De sorte que M.-O. Godard abandonne son projet initial de tenter d’établir la gamme des productions oniriques des traumatisés, s’échelonnant entre cauchemar traumatique et rêve de désir (« contaminé par le malheur ») car toutes ces productions nocturnes-là correspondent en fait à des tentatives de liaison de la psyché.
« Pour survivre, tous les traumatisés mènent un combat souvent inconscient pour reprendre pied dans la vie. Les rêves répétitifs, rêves traumatiques et rêves infiltrés par le traumatisme sont les témoins de ce combat. […] Même la répétition mortifère est un mouvement qui tente une nouvelle fois la liaison. […] La compulsion de répétition est une tentative de réécriture dont le but est de rendre incorporable l’extériorité que représente le traumatisme. »
La dernière question cruciale posée par M.-O. Godard reste encore à explorer : qu’en est-il des effets de leur propre violence sur l’état des psychés des bourreaux, des génocidaires et des tortionnaires ?
Personnellement, je suggère qu’il serait bien possible que l’étude tout à fait souhaitable de leurs rêves, images de rêves, ou leurs succédanés – quand leur existence peut être repérée, manifestée et relatée – deviennent peu à peu accessibles à notre réflexion, à partir des travaux approfondis de Bion sur les avatars de la fonction du rêve et les troubles de la pensée tels qu’il tente de les explorer dans Transformations et dans Cogitations (v. note de lecture).
Dans sa préface, René Kaës souligne combien l’ouvrage de M.-O. Godard éclaire l’inscription de ces catastrophes humaines comme expériences d’horreur « partagée » individuelles et groupales, dans lesquelles la « survivance » et la survivance psychique impliquent de rétablir du sens par une pluriréférentialité. Car « le sujet ne peut accomplir seul [cette tâche]. Il faut que plus-d’un-autre puisse attester de la légitimité du discours sur la catastrophe et, dans le même mouvement, qu’une re-fondation de la filiation humaine redevienne possible pour que le destin ne soit pas un tombeau de l’esprit ».
Mireille Fognini

Hélène Cixous, Rêve je te dis , Paris, Gallilée, coll. « Ligne fictive », 2003, 158 p., 22 euros. ISBN 2-7186-0623-1

« There’s need no ghost, my lord, come out from the grave, to tell us this… » (Point n’est besoin d’un spectre, monseigneur, tout droit sorti de sa tombe, pour ne nous dire que cela…). Le rêve fait entendre alors bien plus qu’on ne croit ? Freud, retenant l’intuition de Shakespeare, se refusa à faire du songe une redondance de la réalité, en continuité d’avec les pensées du jour. Le rêve reste un événement, cet avènement remaniant aussitôt qui s’en trouve le lieu. Sommes-nous d’ailleurs au réveil les mêmes que quelques heures plus tôt, avant que nous ayions été, de la sorte, visités ? Certaines traditions orientales émirent des doutes à ce sujet. Plus près de nous, un ouvrage fameux, et à ce jour inégalé, rendit compte de la voie royale que ce jardin de nuit ouvrait…
Un siècle plus tard, c’est au tour d’une amoureuse de la lettre et de la littérature de faire, à sa façon, l’étrange voyage au parc. D’en livrer les clairs-obscurs, entre bosquets et ruines, compositions plus proches des jardins à l’anglaise que de la tradition de Lenôtre, appréciée par Freud… Rêve je te dis constitue l’herbier, glané par Hélène Cixous, au cours de ses conversations régulières avec sa vie onirique : récits de cinquante rêves, tirés au hasard d’un coffre qui engrangeait leur moisson depuis quinze ans au moins. Livre de rêves, livraison de rêves, livre raison de rêves… Sans glose, sans gnose. Retour au surréalisme, à l’écriture automatique ?
Mauvaise pioche. Cixous se révèle une fois encore plus proche de Freud que de Breton ou Dali. La narration, en ses enjeux ou embuscades, constitue le dispositif sur lequel elle revient, pour le subvertir, le dépasser, le soulager d’un sujet qui ici se fera narrateur ; mais en un sens inhabituel à la critique littéraire : « Ils se narrent à moi dans leur langue, entre chat et loup, entre mêmes ou presque, entre douceur et cruauté, avant tout jour, avant toute heure. Je ne me réveille pas, le rêve me réveille d’une main, la main de rêve ouvre le tiroir à gauche de mon lit qui sert de coffre à rêves, saisit sans bruit le bloc de papier et le feutre pilot V signpen celui qui écrit si gros qu’il n’est pas besoin d’appuyer, il écrit tout seul, et l’on note dans le noir à toute allure, en marges, dedans par-dessus bords, le récit remplit l’esquif à ras. Docile je ne dis mot le rêve dicte j’obéis les yeux fermés. J’ai appris cette docilité. Le rêve veut. Je fais. Je suis sans pensée sans réponse. » Rêve, tu me dis ? Rêve, je me dit ? Non, non, Rêve je te dis… Il faudra aller plus loin qu’une contemporaine mais facile oniromancie…
Car l’ouvrage, en la trompeuse facilité de sa construction, soulève bien des questions touchant à ces deux pratiques de la parole ou de la langue qui s’appellent la psychanalyse et la littérature. Qu’est-ce donc finalement qu’écrire un rêve ? Est-ce le restituer ? Ou l’instituer, plutôt ? L’interpréter, en tout cas ? S’en faire le destinataire ? le sujet ? On le remarque, le questionnement s’est maintenant déplacé de la narration vers l’écriture, laquelle constitue l’enjeu crucial de ce recueil composite. À ces difficiles questions, que n’abordait pas toujours frontalement la Traumdeutung, Hélène Cixous apporte un matériau précieux et la réflexion vive des Avertissements qui ouvrent son livre. On va dès lors cheminer pensivement, sur le fil multicolore de ces cent cinquante-huit pages qui n’ouvrent pas qu’un seul débat technique aux analystes. L’éthique n’oriente-t-elle pas, étoile du berger, l’auteur qui, évoquant l’intensité « des émissions physiques de l’âme en rêvance, du taux de jouissance presque toujours tragique », ne manque jamais de souligner le caractère troublant de la satisfaction de rêver, ce « goût nu mordant de la lie », ou encore « ce plaisir déchirant du pouvoir sentir » ? Lacan ou Freud ne sont pas loin de celle qui se laisse chaque nuit interroger par ces étranges visiteurs du soir.
On la suit bien volontiers, au gré de ses productions qui jouent à chat perché avec les dates, papillonnent sur la chronologie. Nous sommes en 1990, puis dix ans plus tard la page suivante, avant de marauder, l’espace de quelques rêves, en 1994. Les rêves disent encore, toujours et davantage… Certes, certes, insiste le lecteur ; mais, chère rêveuse, pourquoi ce titre qui vient surprendre le bel agencement de votre ouvrage de rêve ? Pourquoi, pour qui ce Rêve je te dis, dont tout laisse croire que c’est l’inverse qui chaque nuit se produit ? L’on prend patience, en se laissant emporter par l’énoncé de chaque rêve, ces sonates ou cette intime musique de chambre que l’on est amené, au bout de quelques pages, à écouter, presque les yeux fermés… Car Hélène Cixous entreprend à rebours le chemin qui mène du récit du rêve à sa plus hypothétique expérience première. Peut-on sans difficulté – c’est-à-dire sans acte discursif – passer de l’un à l’autre, tel un saumon qui remonterait le cours de la rivière ? L’interrogation concerne les écrivains autant que les analystes. Précisons donc : les rêves dictent-ils ? Disent-ils ce que l’on entreprend, non sans travail, d’écrire, de transcrire ? De re-transcrire ? Se révèlent-ils pleinement lorsqu’on les écrit ? Se prêtent-ils à la lecture publique ? Ou à l’écoute immédiate du seul intéressé ? Au fil des pages, certaines productions semblent étonnamment fluides, d’autres résistent davantage, floculant malgré la finesse de plume. On les relit, cherchant la provenance d’importuns acouphènes. Et l’on découvre l’écharde, qui, si menue soit-elle, troublait la bonne marche d’un récit : certains rêves apparaissent trop écrits, donnant à leur temporalité d’ordinaire nomade, le pli de vêtements amidonnés. Des songes en habits de dimanche… Un exemple ? « Tu es de l’autre côté de la rue, dans la voiture. Je fais des gestes manqués – quelques pas, je reviens, je remets le peignoir-manteau. À ce moment-là, tu agitas vivement un journal avec fureur ou énervement. Tu me le montras. Ça y est, c’était dans les journaux »… Tu agitas ? Tu le montras ? Ce passé simple, des plus châtié, n’opère-t-il pas un coup d’État dans la syntaxe usuelle du rêve, entre présent de narration et passé composé ? On pourrait le croire. À moins que cette conjugaison, inhabituelle, ne se révèle finalement au service du désir de la rêveuse, toute à la question des liens entre passé et présent, mort ou mémoire, présence sur fond d’absence, reviviscence ou bien transposition… Ce qui amène à lire Rêve je te dis dans une autre perspective. À partir d’une série d’interrogations plus resserrées : qu’est-ce qui pousse un écrivain à relater ses rêves ? Quel lien existe-t-il entre sa création littéraire et ses productions inconscientes (question qui n’a de modernité qu’à être posée dans ce sens) ? Qu’est-ce qui apparaît, chez la praticienne de l’écriture, de son rapport à la lettre comme au désir inconscient ? Comment le travail du rêve pousse-t-il un auteur, dans son rapport à la temporalité ?
Cet élargissement de perspectives n’apparaît pas exorbitant. En ses Avertissements, Hélène Cixous ne souligne-t-elle pas que « tous les rêves ont le même âge, il n’y a pas d’heure, ils sont tous enfants de la Nuit. Aussi n’ai-je pu faire que laisser s’échapper des gorges de cartons remplis par les ans les jumeaux qui sortaient les premiers » ? Gageons que Freud, par l’attention qu’il portait aux restes diurnes, n’aurait sans doute pas établi les choses ainsi. Mais justement ; l’auteur estime aussi important de préciser avec les dates d’émergence de ses rêves, leur lieu de production et souvent le titre d’un écrit contemporain avec lequel ils entrent en résonance. Comme si, au fond, Osnabrück, Beethoven, Rêves de la Bien-Aimée, Or ou Le jour où je n’étais pas là, se révélaient plus pertinents, quant à la genèse d’un rêve, qu’un millésime ou une date. Faisaient davantage actualité. C’est là un parti-pris, une interprétation qui chez un écrivain peuvent se révéler fondés…
Le contenu des rêves ne se montre pas d’un moindre enseignement : s’y découvrent jeux d’identité, fragments amoureux, fulgurances de langue, escarbilles d’horreur, essaimage pulsionnel, désir à jour rasant, chantournement de ces objets subtils que sont voix, vérité, et foi quand la rêveuse s’en révèle altérée… C’est à cette rigueur d’expérience que nous convie l’ouvrage : si sa composition aléatoire produit à l’occasion des effets de récit – à la manière de Spoon River Anthology [1] où des épitaphes dans le cimetière d’une petite ville américaine, se croisant et se répondant au fil de la promenade d’un visiteur, tissaient une narration de ces vies passées –, le livre d’Hélène Cixous fait preuve d’une plus grande ambition. Il nous mène dans l’existence intime du parlêtre, à son rapport sensuel et ressourçant où langue et désir chevillent la parole, constituant la clé de voûte du sentiment d’exister. Démonstration ?
Une nuit de novembre 1997, dans le sillage – ou l’appel – d’Osnabrück : « Mon père disait, je l’entendais […], il disait que j’avais une forme de statue, cette forme classique, qui alors n’était pas reconnue, et qui depuis l’a été, et tandis que sa voix me dessinait, j’allais droite harmonieuse grande sous ses mots avec ma forme belle et différente. […] Mon père est là, dis-je, il est revenu. Déjà la promesse de la fin du retour entrait en moi, la joie extrême égorgée, il était venu pour une bouchée de temps, quinze jours, il allait repartir. […] Il avait juste le temps de me dessiner, d’adouber sous son regard ma forme élégante et rare. Un sanglot briserait ma poitrine »… Pas un mot de trop, tous et chacun concourent à la vérité qui s’énonce, rebondissant en s’affinant de l’un à l’autre. Wortbrücken, disait Freud ; mots-ponts… Ce n’est pas ce songe qui en contredira l’architecture. Mais de l’eau a coulé depuis le célèbre « fraises, flan, bouillie » qui, en son temps, livra les coordonnées brutes du rêve. Ici la poiesis de la langue articule pleins et déliés du corps, de l’identité, du chagrin comme de l’appel…
Alors, quid du titre ? Il faut attendre le cinquantième et dernier songe pour saisir une bribe de réponse : rêve polythéiste et œcuménique, s’il en est, convoquant avec un jésus adolescent, figures aimées, générations de vie, alliances et langues de passage… En ce tressage baroque, une phrase surgit : « aucun service n’est jamais rendu ». Se produit alors cette éclipse de lune qui s’imposera, comme une prise de position désirante. Un acte de foi d’un sujet : « La phrase en rayonnant me réveille. À qui s’adressait-elle ? Alors elle dit (la phrase) : « Rêve je te dis »… Une femme, un écrivain fait face à ce qui la fait écrire… Message à un autre en soi, aussi inconnu que clairement situé. Si l’éthique éclaire le sens de l’action, c’est peut-être en ce rêve qu’elle trouve son élan décisif, son pari le plus définitif. Autre façon de développer l’intuition douloureuse d’un Apollinaire : « Et je me deux / d’être seul ». Le livre d’Hélène Cixous lui apporte ici, dans une grande économie de jeux sur la lettre, un prolongement éclairant. À compte d’auteur…
Philippe Porret

Marie-Cécile et Edmond Ortigues, Comment se décide une psychothérapie d’enfant ? , 3e éd. rev. Et augm., Paris, Heures de France, coll. « Guides professionnels de santé mentale », 2005, 184 p. ISBN 2-85385-258-X

Cette troisième édition était attendue, elle répond à une demande et, comme pour la deuxième édition, il s’agit de bien autre chose qu’une simple redite. Cette réédition est enrichie de deux textes : l’un est un complément théorique sous le titre « La métapsychologie revisitée » et l’autre un texte explicitant l’influence que le travail clinique en Afrique a eu sur l’évolution de la pratique en France de M.-C. Ortigues. Ces textes, restés confidentiels à ce jour, sont-ils de simples ajouts ? Ce serait mal connaître M.-C. et E. Ortigues.
L’éclairage qu’ils apportent occupe une fonction essentielle : une fonction de transmission, non pas de transmission d’un vécu clinique qui mettrait en valeur la fulgurance de leur pensée ou une « liberté » qui leur seraient personnelles, mais de transmission de la construction d’une pensée clinique.
Transmission plus que nécessaire aujourd’hui pour que la psychanalyse (re)trouve la place qui lui revient dans la manière d’aborder la souffrance psychique.
Dans la première et la deuxième édition, M.-C. et E. Ortigues nous présentaient une clinique énoncée à partir de valeurs humaines : respect absolu des consultants, désir de rencontrer les consultants au lieu de leur souffrance, sensibilité à toutes les ouvertures possibles pour eux, ouverture aussi aux objections, aux précisions qui peuvent et doivent être apportées. Dans cette troisième édition, M.-C. et E. Ortigues vont bien au-delà ; nous avons à faire à l’énonciation d’une clinique, certes appuyée sur ces mêmes valeurs humaines et sur l’héritage freudien, mais l’éclairage apporté par la pratique africaine contribue à en faire le noyau d’une élaboration théorique aussi originale que féconde.
À partir des qualités humaines énoncées, quelle « méthode », quelle liberté, dictée par la réalité a permis la construction d’une clinique transmissible, transposable d’Afrique en France et des enfants aux adultes ?
M.-C. Ortigues nous livre ici un peu d’elle-même, juste ce qu’il faut pour que cet éclairage, nécessaire, permette une transmission de ses acquis, non pas en adhésion à sa personne, mais par la compréhension de la genèse de sa pensée clinique. Clinique qui a eu comme privilège d’être confrontée à une culture très différente et a dû, en partant des acquis freudiens et tout en les conservant, se réélaborer. N’a-t-elle pas, du même coup, touché à ce qui est le plus profondément humain, dépassant une culture propre à notre vielle Europe ?
Déjà la clarté des deux premières éditions manifestait la volonté de transmettre, à partir de notations cliniques, des hypothèses qui se sont révélées fécondes, répondant ainsi aux nombreuses insatisfactions face au peu d’efficacité des cures d’enfants (cures interrompues, interminables ou déstabilisation de la famille…). Le même constat a été fait aux États-Unis et a produit le développement des psychothérapies familiales.
En France, durant trente années, des psychanalystes se sont réunis autour de M.-C. Ortigues pour étudier de très près la clinique des uns et des autres. De là sont nées des hypothèses qui ont été discutées des années durant dans de nombreux groupes de travail. Trois numéros du Coq-Héron en rendent partiellement compte sous le titre « Raisonner sur la clinique » : numéros 115 (1990), 137 (1995) et 170 (2003).
La première édition énonçait une orientation originale majeure : de l’expérience acquise dans ces groupes il ressort que le plus souvent la stagnation des psychothérapies est liée à une « mise en place inadéquate », une mise en place qui n’aurait pas tenu compte de toutes les mobilisations familiales qui opèrent dès qu’un des membres de la constellation familiale souhaite bouger.
L’enfant ne peut être uniquement considéré dans sa dimension intrapsychique.
L’hypothèse primordiale de travail a donc été de réfléchir aux conditions de mises en place des premiers entretiens thérapeutiques, au regard de la « demande formulée », de son évolution possible et de « l’interdépendance des positions chez les membres d’une famille ».
Qu’en est-il de la demande ? Qu’en sera-t-il de l’envers de la demande ? Et comment préserver son évolution ?
Comment prendre en compte les réactions des membres de la famille concernés par l’évolution ?
« Nous avons suggéré une orientation du travail clinique, dans la période des “entretiens préliminaires”, selon laquelle il conviendrait de laisser aux consultants la liberté de se déterminer et tout le temps nécessaire pour y parvenir. »
Si de nombreuses annotations cliniques explicitées attestaient de la fécondité d’une telle orientation, elle méritait d’être plus précisément étayée en amont pour être transmissible. Pas plus que le seul discours théorique, le seul récit de cas cliniques ne peut suffire à la transmission.
À la deuxième édition s’ajoutait un excellent post-scriptum qui mettait en lumière un certain style de travail, une remise en chantier constante et ouverte de ce qui, à partir de la clinique, faisait obstacle ou pouvait nuire à une élaboration théorique rigoureuse (par exemple la question clinique de l’absence du père aux entretiens, reconsidérée dans la 2e édition).
Dans un monde où abondent des styles plus fleuris les uns que les autres, l’apparence de simplicité ne doit pas nous tromper : nous avons à faire là à une méthode autant qu’à un style. Une méthode est transmissible alors qu’un style ne l’est pas.
Dans cette troisième édition, par l’évocation de son enfance et de son travail clinique à l’hôpital de Fann à Dakar, M.-C. Ortigues nous fait partager la genèse d’une pensée clinique en action, en lien avec le travail théorique de son mari, de manière à ce que nous puissions nous l’approprier. Elle nous aide à répondre à la question : qu’est-ce que la construction d’une pensée clinique ? C’est une démarche qui est peu fréquente sinon exceptionnelle dans un monde où, somme toute, les élaborations théoriques et cliniques semblent souvent relever de l’inspiration surnaturelle. Pour être féconde, encore faut-il qu’une pensée clinique puisse se transmettre au-delà d’un petit cercle d’initiés.
Une fois affirmée la vocation thérapeutique fondatrice de la psychanalyse, M.-C. Ortigues nous explique à la fois les difficultés rencontrées au début de son travail en Afrique, l’exigence concrète qui fut la sienne et celle de E. Ortigues de dépasser les obstacles, et les apports considérables dus à l’immersion dans une culture complètement différente de celle qui a donné naissance aux acquis freudiens. Déjà, en 1966, avec Œdipe africain, M.-C. et E. Ortigues nous faisaient part de la richesse de leur expérience.
Comment, en Afrique, à Dakar, à l’hôpital de Fann, comment « la transposition » de la psychanalyse classique allait-elle opérer, trouver son style. À l’évidence, les obstacles, les difficultés ne pouvaient manquer de se présenter de manière inattendue. Comment comprendre les malentendus, les angoisses suscitées par la pratique habituelle ? Comment y réagir ? Abdiquer et se dire que la psychanalyse ne valait que pour notre monde et laisser chacun à sa souffrance en baissant les bras ? Partir de son propre savoir psychanalytique, tenter de l’« appliquer » et pester si « ça ne marche pas » ?
Pour M.-C. Ortigues et E. Ortigues, comme pour Freud, la vocation thérapeutique de la psychanalyse n’est pas « de surcroît ».
Il va lui falloir, en Afrique, à partir des acquis freudiens, essayer d’être présente à ceux qui viennent demander de l’aide : que faire pour éviter malentendus et faux pas qui ne conduisent qu’à l’augmentation de l’angoisse ?
Comment élaborer une pratique clinique qui tienne compte du fait que nos questions classiques directes : « Et toi, que penses-tu de ce que dit ton père ? » s’inscrivent en total porte-à-faux et exigent de si graves transgressions par rapport aux lois coutumières qu’elles ne peuvent que générer angoisse et total repli sur soi de la part de l’enfant ?
Que faire dans un milieu où les relations sociales sont si sensibles aux positions persécutives que tout compliment risque de provoquer des jalousies et parfois des maraboutages de la part des envieux ?
Que faire, que dire lorsque, selon les lois coutumières, l’enfant ou le jeune homme n’est pas autorisé à parler pour lui-même, et que seuls s’expriment ses aînés ? Imposer un dialogue seul à seul et ne plus revoir le consultant, comme cela peut se produire encore chez nous aujourd’hui ? Comment ne pas se laisser enfermer et ne pas enfermer non plus les consultants dans leurs codes sociaux traditionnels et saisir leur position singulière par rapport aux traditions ? Que deviennent les acquis théoriques dans de telles situations ? Quelle est leur fonction ?
Face à tant d’interrogations et faute de pouvoir y trouver d’emblée une réponse dans la panoplie des acquis classiques de la psychanalyse, M-C. Ortigues s’est donné la liberté d’observer, de se tenir à disposition, d’écouter, de « se laisser instruire, ayant même renoncé à vouloir faire une anamnèse ». Premier objectif : ne rien aggraver. Observation attentiste, certes, mais observation active, animée d’un vif désir thérapeutique, à différencier d’un mutisme élégant uniquement observateur.
C’est là que, à l’écoute de la vie, M.-C. et E. Ortigues ont fait de nécessité, liberté, et dégagé des résultats fructueux sur le long terme.
La lecture de ces résultats, dans un style accessible, est très dynamisante. Ils constituent le cœur de cet ajout à la troisième édition. Qu’a donné au fil du temps ce refus de domination, de maîtrise, cette attention à l’autre, avec tout le respect qui lui est dû, à lui et à sa culture ? Il est émouvant de voir se dégager petit à petit, à travers les exemples donnés, une pratique issue d’une position éthique claire associée aux acquis freudiens et à une volonté thérapeutique constante (ils nous donnent dans l’ouvrage un exemple de méthode de travail peu commune).
Le contact avec la société africaine a tenu lieu de révélateur : les réactions sensibles apparaissent avec plus d’acuité. « Parler seul, en tête à tête avec une personne à qui l’on prête autorité et compétence était une situation insolite, angoissante ». Dans notre société plus déliée et ouverte n’en est-il pas souvent de même, surtout lorsqu’il s’agit de personnes demandant de l’aide ? Nombreux sont les exemples similaires.
Cette volonté intelligente de se déprendre de toute maîtrise va permettre à M.-C. Ortigues de dégager des lignes de force essentielles qui révéleront leur pertinence dans le temps et à leur retour en France.
C’est l’expérience africaine qui exigera de M.-C. et E. Ortigues la prise en compte de l’interaction des liens familiaux lors des psychothérapies d’enfants et son intégration dans ses hypothèses cliniques. Le travail alors ne se présente plus uniquement sous l’angle de l’intrapsychique.
C’est l’expérience africaine qui exigera aussi le respect du rythme des consultants et son élaboration théorique comme orientation clinique.
C’est le travail au Sénégal qui l’alertera sur la fiction de la cure type et sur la fonction positive, du point de vue du patient, de ce qui est pris communément comme acting out ou manipulations (interruptions, demandes de suspensions).
– C’est la pratique clinique à l’hôpital de Fann qui lui permettra de penser et de répondre à des questions comme :
– Comment faire toute sa place à la demande et à ses possibilités d’évolution ?
– Comment et grâce à quoi une personne change-t-elle ?
– Est-ce qu’une interprétation en causalité directe a quelque chance de porter ses fruits ?
– Quelle est la place de l’actuel dans la clinique ?
– Quelle place et quelle fonction accorder aux acquis théoriques du psychanalyste ?
Le projecteur est alors porté autant sur la pratique du psychanalyste que sur la pathologie. « La nécessité pour le thérapeute de se prémunir contre les dangers de séduction et d’érotisation impose-t-elle un cadre rigide ? ». S’agit-il pour autant de se contenter de la « souplesse du cadre » comme référent théorique ? La lecture de cette troisième édition, éclairée par la construction, au jour le jour, de sa pratique, met au contraire, en évidence, à quel point la rigueur et la prudence du psychanalyste sont convoquées pour l’évolution positive de l’enfant et de ses parents.
À la lumière de cette expérience africaine, les réponses et objections qui n’ont pas manqué d’être posées à la clinique ortiguienne acquièrent plus de lisibilité. Leur genèse, leur cheminement, ancrés dans une réalité humaine respectée, inscrivent les apports de la pensée de M.-C. et E. Ortigues comme essentiels dans la chaîne des acquis psychanalytiques.
L’expérience africaine précise l’approche et les réponses déjà apportées dans les éditions précédentes par M.-C. Ortigues aux objections et questions telles que :
– N’êtes-vous pas en train de faire de la thérapie familiale ?
– Quelle est la place de l’enfant dans cette clinique ?
– Le psychanalyste ne se laisse-t-il pas manipuler ?
– Comment éviter le risque du primaire comme registre des rencontres ?
Dans cette troisième édition, E. Ortigues assure, lui aussi, un « saut épistémologique » à cette clinique grâce à une argumentation serrée, mettant en regard deux théories freudiennes jugées incompatibles : celle d’un fonctionnement psychique réflexe, passé-présent (L’Interprétation des rêves, ch. vii) et la prescience qu’a eue Freud de la nécessité d’un travail prenant en compte une plus grande complexité de l’appareil psychique, incluant la force des impressions de l’enfance « qui ont agi le plus fortement sur nous », « presque jamais conscientes » et dans cette mémoire des impressions, distincte des souvenirs conscients, qui « ne montrent aucune qualité sensible ou du moins très faible » (L’Interprétation des rêves, ch. vii), E. Ortigues reconnaît la fonction essentielle d’une mémoire affective, complexe, constamment réactivée et exprimée dans le social et le présent.
Conforté par les connaissances actuelles en neurobiologie, E. Ortigues affirme une théorie de la complexité psychique organisatrice, supposant des choix et incluant à la fois excitation d’un neurone et « inhibition d’autres circuits nerveux ». « La soi-disant causalité psychique n’est plus un rapport mécanique allant du passé au présent, mais l’ensemble des voies multiples par lesquelles s’effectue la reprise du passé dans le présent en vue de l’avenir. »
Cela nous invite à revisiter la clinique.
Ainsi, l’éclairage de l’expérience clinique africaine, en cohérence avec « la métapsychologie revisitée » apportent-elles une lisibilité et une intelligibilité qui permettent une transmission d’acquis théoriques, au-delà de l’adhésion à des valeurs personnelles, au-delà de l’adhésion transférentielle au maître. N’est-ce pas ce dont la clinique psychanalytique, en ces temps de turbulences, a le plus grand besoin aujourd’hui ?
Marie-Lyse Raoul-Morin

Pierre Benoit, Le corps et la peine des hommes , Présentation de Jean Perroy Paris, L’Harmattan, coll. Psychanalyse et civilisations, 2004, 479 p., 38 euros. ISBN 2-7475-6904-7

Pierre Benoit a été médecin puis psychanalyste. Il ne s’est jamais résolu à quitter l’un pour l’autre comme cela se fait habituellement, une pratique rendant l’autre caduque. Ce qui est remarquable chez lui, c’est cette persévérance tranquille – non pas sous la forme d’une question intellectuelle : le biologique l’emportera-t-il sur le psychique ou l’inverse – à tenir ensemble les éléments incompatibles d’un réel non réductible à la seule réalité physique.
Il semblait buter tout le temps sur ceci : il y a le langage des hommes et il y a un flux sémantique primaire, sans mots, l’un côtoyant l’autre comme fleuve et mascaret, sans jamais se mêler. Il ne s’agit nullement d’en référer à de quelconques forces mystérieuses – il y aurait au-delà des mots une zone mystérieuse où s’entend l’intelligible – mais bien au contraire l’advenue de lalangue aux humains qui va contaminer l’univers en son entier, animaux, plantes, molécules, hormones, jusqu’aux objets produits par l’homme, transitionnels et thérapeutiques.
Prenons une hypothèse qui nous permettra de mieux mesurer le chemin parcouru. Imaginons que l’homme ne soit pas là où on a l’habitude de le placer, à savoir dernier objet du vivant, c’est-à-dire dans le sens d’une hiérarchie du complexe. L’amibe, le lichen, les plantes, animaux, puis l’Homme… et puis rien d’autre, toutes les lois du Vivant n’ayant pour finalité que d’assurer l’advenue de l’homme en ses effets sur le monde. Maîtrise, production, conservation, transformation de l’énergie. Supposons maintenant que l’homme, loin d’être l’objet ultime du vivant, soit, non pas un parmi les autres, mais une des formes sous laquelle se donne à voir de façon peut-être plus visible et repérable qu’ailleurs la modalité de l’organique, à savoir : un corps et un objet (a).
Tous les effets que le médecin rencontre dans sa pratique, dont il ne peut rendre compte, ne viennent pas tous « s’éclairer » de l’oreille du psychanalyste, loin s’en faut. Prenons l’effet Placebo comme paradigme de tous ces effets dont aucun organe ni molécule ou fonction connue ne saurait être « cause » et appelons-les effets (a). Ces effets en tant que (a) échappent au sujet de la science dans la mesure où l’objet scientifique ne se mesure que de les avoir réduits à rien du Réel. Ils existent mais sans trace observable dans l’expérimentation, et puisque nous assimilons existence et observation… ils n’existent donc pas. Ou, comme tout effet qui semble excéder un cadre scientifique, on les imputera à du subjectif. L’analyste expliquera alors ces effets comme des équivalents de l’effet du transfert – purs effets de sens. Le médecin expliquera l’effet placebo par l’action d’un objet placebo… ce qui, chacun le sait, est de peu d’aide puisque l’objet placebo est rien.
Ce que nous disons, c’est que cette circularité – l’effet placebo, c’est l’effet de l’objet placebo ; l’effet du transfert, c’est l’effet du transfert – est un de ces effets (a) sans lesquels rien dans le monde ne saurait avoir sens : que ce soit fondé sur rien n’empêche pas l’existence. Il nous faut tout simplement admettre que ces effets (a) sont réels et sont donc à ce titre susceptibles d’une appréhension qui justifie le refus de réduire le sujet à sa seule dimension épistémique.
C’est donc cela que tente Pierre Benoît : persévérer à tenir les deux parties du corps dans un certain écart, laisser parler les deux modalités dans leur façon de différer : transfert sur l’analyste, transfert sur l’objet thérapeutique. La plupart du temps nous voyons cet écart comme perte de temps, indécision problématique, voire manque de rigueur, mais nous nous retrouvons alors face à des patients qui après 10-15 ans d’analyse vont bien – sauf le corps ! Car la coupure aujourd’hui n’est plus à situer entre somatique et psychique, mais entre un caractère strictement déterminé du somatique et des déterminations imprévisibles (ex. le photon est un phénomène indéterminé avec transfert d’énergie, tandis que dans l’effet placebo un agent inerte entraîne des modifications considérables sans transfert d’énergie). Le monde physique n’obéit en aucune façon à la re-présentation que nous en avons, mais nous ne pouvons le percevoir que comme toujours déjà intelligible (catégories kantiennes). Ne pas remettre le monde en ordre, c’est un sacré courage, ou alors une capacité inouïe de résistance au plaisir qu’il y a à expliquer, comprendre, cette espèce de jouissance du logique.
Pour Pierre Benoît, le dit analytique ne recouvrait en aucune manière l’objet médical, et puisqu’il entendait cela comme ça, comme en musique deux lignes mélodiques singulières, il a pensé que le sujet, son corps et son impossible lien au (a), que tout cela ne tenait pas ensemble. Et il a porté tant qu’il a pu cet écart. Qu’il en soit ici remercié.
Commentaire : Voici, mes commentaires. À mon avis, le « rien », ce n’est pas rien… C’est quelque chose… Si on dit par exemple : c’est moins que « rien », c’est que le rien c’est un peu « quelque chose », même si cette « chose » ne se voit pas, ne se mesure pas. Pierre Benoit a inventé le concept de « flux sémantique primaire » ; j’avais au moment de sa parution, lu avec passion son ouvrage.
D’autres personnes le nomment effet placebo, ce qui est beaucoup plus terre à terre. D’autres le nomment Dieu (or Dieu pour les juifs par exemple – mais pas pour tous ! – ne se nomme pas, n’a pas d’existence, il se définit par son absence-présence : le « tsim-tsoum »), pour les croyants c’est la foi, pour les psychanalystes c’est le transfert…
Ce que j’apprécie dans le « flux sémantique », c’est sa poétique, qui m’évoque l’idée d’un mouvement associé à une parole. Le « flux » est une métaphore qui évoque le fleuve, les rivières, le torrent, la puissance des chutes d’eau, la mer avec ses flux et ses reflux.
À un récent colloque dirigé par Jean-Luc Nancy à Strasbourg, ce « rien » a été souvent évoqué.
Notre tâche est de penser un « sens-de-monde » dans un monde divisé de son propre être-monde, dans un monde acosmique et athéologique, et pourtant toujours « monde » en quelque façon, toujours le nôtre et celui de la totalité des étants, donc toujours totalité de sens possible – étant entendu que cette possibilité-là est toujours aussi, de soi, exposée à l’impossible.
Yolande Finkelsztajn
Les éditions L’Harmattan ont publié en 2004, dans la collection Psychanalyse et civilisation, un important recueil de conférences, interventions diverses, lettres, etc., témoignant de l’engagement passionné de Pierre Benoit dans le champ de la médecine, croisé bientôt par celui de la psychanalyse.
Jean Perroy, médecin et psychanalyste comme Pierre Benoit, est le concepteur de cet ouvrage. La présentation très soignée du parcours de Pierre Benoit est un précieux témoignage qui montre comment les interrogations d’une personnalité toujours en recherche se sont développées dans l’actualité des avancées théoriques de Freud, de Jacques Lacan, de Françoise Dolto et de bien d’autres, et dans la création d’institutions comme le Centre Étienne Marcel et la Maison Verte.
Ce livre est un précieux document sur un moment de l’histoire de la psychanalyse. Il intéressera autant le médecin que le psychanalyste, car ce qui apparaît avec évidence c’est que ce qui importe à Pierre Benoit c’est ce que lui apprend la clinique. Une clinique qui prend en compte l’homme, sujet de sa souffrance et de ses idéaux. Il interroge aussi les perspectives du devenir des relations humaines dans un contexte où la science veut imposer de plus en plus ses dictats et réduire l’homme aux évaluations des technocrates.
Tout en reconnaissant les bienfaits des avancées scientifiques de la médecine, ce livre met au premier plan ce que le discours de la science semble vouloir éradiquer : le corps et la peine des Hommes.
Claude This, mai 2005
 
NOTES
 
[1] Edgar Lee Masters, Des voix sous les pierres : les épitaphes de Spoon River. Traduits de l’anglais et présentés par Patrick Reumaux. Rouen, Brunet ; Paris, Phébus, coll. « D’aujourd’hui. Étranger », 1997, 523 p.
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