2005
Le Coq-héron
Le Coq international
Filigrane vol. 13, no 2, automne 2004
Proposé par
Judith Dupont
Ce numéro particulièrement passionnant de la revue Filigrane, correspondant montréalais du Coq-Héron, comprend un dossier très fourni sur le contre-transfert, ainsi qu’une série d’articles dont certains sujets, tel « la honte », ont également retenu l’attention de notre rédaction et feront l’objet de numéros futurs.
Dossier : Les voies du contre-transfert II
– Introduction, par Hélène Richard
– Inter-transfert et analyse inter-transférentielle dans le travail psychanalytique conduit par plusieurs psychanalystes, par René Kaës. Les notions d’inter-transfert et d’analyse inter-transférentielle ont été élaborées pour tenter de traiter une difficulté dans le travail psychanalytique lorsque celui-ci est conduit par deux ou plusieurs psychanalystes, comme c’est le cas en situation de groupe. L’inter-transfert est l’état de la réalité psychique produite par les psychanalystes dans leurs transferts mutuels et induite par les différentes modalités du champ transféro-contretransférentiel dans la situation de groupe. L’analyse inter-transférentielle est une pratique originale et spécifique qui a pour objet l’analyse et l’élaboration de la résistance au travail de la fonction psychanalytique par un couple ou une équipe de psychanalystes oeuvrant ensemble dans un dispositif de groupe. Cette résistance s’exprime notamment dans les alliances inconscientes et les formations narcissiques et idéales communes.
– La formation du psychanalyste et le contre-transfert, par François Duparc. La plupart des analyses ne commencent qu’après un temps psychothérapique, grâce au travail de l’analyste pour aider la représentation de l’histoire du sujet, de ses conflits et traumas. L’enjeu consiste à sortir l’analysant de la compulsion de répétition par déplacement du symptôme au transfert, puis au contre-transfert. L’élaboration du contre-transfert sert, au début, à évaluer les buts du patient sans trop de complicité ou d’opposition de l’analyste avec ces idéaux (thérapie, connaissance de soi, libération du désir, capacité de deuil, créativité) ; pendant la cure, à amener les noyaux traumatiques et à les modifier par l’engagement interprétatif ; à la terminaison, au deuil du contre-transfert. Sont nécessaires : une bonne qualité de formation, la diversité des références théoriques, l’accueil de tous les types sociaux et psychologiques de patients, et un équilibre de l’institution analytique entre enseignement, communications libres, recherche, respect de la vie privée et convivialité.
– Le contre-transfert, la symbolisation et le don d’absence, par Wilfrid Reid. Pour Paula Heimann (1950), avec le concept de résonance contre-transférentielle, le contre-transfert devient un levier pour le processus analytique, en particulier dans les transferts en mal de symbolisation. Dans ce contexte, la théorie de la symbolisation de Winnicott permet de penser le rapport transféro-contre-transférentiel comme une remise en jeu de la transitionnalité, pouvant ouvrir la voie à une symbolisation du transfert. Avec le travail du négatif, Green prolonge cette théorie de la symbolisation en présentant la situation analytique comme un don d’absence.
– Le contre-transfert et son cortège. Examen d’inconscience, par Andrée Larivière. L’auteur écrit : Quel beau sujet, ai-je pensé, quand on m’a proposé d’écrire sur le contre-transfert. J’ai laissé mon attention flotter, j’ai réfléchi, j’ai lu, et quand il s’est agi d’écrire sur le pain quotidien de ma vie de psychanalyste, je me suis trouvée paralysée, bouche cousue, mains palmées. Comment parler du contre-transfert sans se référer à soi en tant qu’analyste. C’est un examen d’inconscience, une mise à nu de ses carences auto-analysantes, de ses points aveugles. Si mon narcissisme en est écorché, j’espère que mon travail sur le contre-transfert en profitera.
– Sarah et les camps : autoanalyse, contre-transfert et désir de l’analyste, par L.E. Prado de Oliveira. La violence faite aux femmes et aux hommes, au-delà du mal actualisé, retentit sur les générations suivantes. La souffrance des uns, à défaut d’être racontée et partagée, peut devenir masochisme et destruction. Les parcours des signifiants, ici ceux liés à la violence, au mal et à la douleur, leurs transformations, les mouvements qui les animent, lorsqu’ils apparaissent au cours d’une analyse, exigent de l’analyste le courage d’aborder son contre-transfert. Freud n’est pas prolixe sur cette notion. Il oscille entre ce que le patient peut induire chez l’analyste et « la personne même de l’analyste », ce qui est une tout autre chose. Alors que la première thèse amène à celles de Paula Heimann et à une approche somme toute impressionniste et défensive du contre-transfert, la deuxième thèse amène à la notion de « désir de l’analyste », proposée par Lacan et développée souvent de manière autoritaire, voire totalitaire, par les analystes de toute tendance. Ce désir est essentiellement inconscient et exige de l’analyste sa capacité d’auto-analyse, plutôt que des « acting » de toutes sortes auprès du patient.
– Les lieux de la rencontre et ses enjeux, par Danielle Doiron. À travers une vignette clinique, l’auteure tente d’illustrer l’expérience qu’elle a vécue du contre-transfert. Dans un moment précis de la cure, le contre-transfert a été vécu et décrit comme une atteinte dans un lieu intrapsychique qu’il faut différencier de la réalité objective afin de diminuer les agirs contre-transférentiels. Pour y arriver, il est impératif d’identifier les mouvements transféro-contre-transférentiels et de donner sens à ceux-ci. L’auteure propose des pistes qui peuvent aider dans ce travail. Elle nous fait parcourir ses réflexions théoriques tout en partageant son vécu de clinicienne. Différentes voies d’expression du contre-transfert sont décrites et mises en lien avec des moments du processus psychothérapique. Une lecture des mouvements contre-transférentiels permet d’identifier une modification de leur niveau de symbolisation et nous rapproche de leurs sens inconscients. Cette analyse qui départage le matériel intrapsychique qui appartient à la clinicienne de celui qui appartient à la patiente, permet de dénouer des impasses transféro-contre-transférentielles inscrites comme une répétition sur la scène interne de la patiente.
– Le corps du thérapeute : lieu d’actualisation transféro-contre-transférentielle, par Nathalie Dumet. De nombreux travaux contemporains soulignent l’importance et le rôle du corps dans l’économie psychique et le travail de symbolisation. Qu’en est-il cependant de l’expression somatique survenant chez le clinicien en séance ? Quelle est la genèse de cette expression somatique ? S’agit-il simplement et systématiquement d’un contre-transfert mal géré ? Quels autres sens cela peut-il revêtir ? Enfin, quels effets cette manifestation somatique peut-elle avoir sur la relation thérapeutique ? À partir d’une situation clinique, l’auteur montre comment le corps du thérapeute constitue une possible voie d’actualisation transférentielle et contre-transférentielle, propice à l’évolution psychologique du patient.
Outre ce dossier sur le contre-transfert, ce numéro de Filigrane comprend :
– Camille Laurin, l’universitaire, le pédagogue, le psychiatre-psychanalyste, le politicien, par Arthur Amyot. L’auteur présente, sous l’éclairage qui lui est personnel, la vie, la personnalité, les activités multiples et l’œuvre de Camille Laurin. L’article est suivi d’une bibliographie très complète de ce psychanalyste fécond, aux intérêts divers.
– Le pacte dénégatif, la honte et le groupe, par Alain Ferrant. La « honte originaire » peut être envisagée comme l’un des organisateurs du groupement. Elle forme un lien silencieux entre les membres d’un groupe, sur le modèle du pacte dénégatif. Elle constitue une césure et un pont. En s’appuyant sur le récit des Évangiles, l’auteur propose l’hypothèse d’une honte originaire représentée par Judas et dialectisée avec une honte organisatrice du lien, représentée par Pierre.
– Camouflage, par Hélène David. Ce témoignage illustre un état de fait, soit la remontée du positivisme dans le monde universitaire occidental. L’auteur traite de la présence de la psychanalyse à l’université, et des aléas de sa transmission au sein des courants positivistes actuels. Elle aborde l’enseignement des concepts, mais aussi la pratique, et surtout la recherche dans les milieux universitaires. Elle retient l’expression de « camouflage » pour décrire ce qu’elle estime être la tactique la plus employée pour réussir à garder quelque chose de la psychanalyse à l’université, tout en acceptant le compromis d’une édulcoration épistémologique dangereuse pour la crédibilité même de ses fondements les plus révolutionnaires. Si tel est le prix à payer, est-ce possible ou même souhaitable de conserver la psychanalyse dans les enseignements de base à l’université ?
– De la terreur de dormir à l’amour de la mort. Le complexe de Samson, par Karim Richard Jbeili. Imaginons qu’une mère censée prendre soin de son enfant, lève sur lui le couteau du sacrifice. Imaginons qu’un père, au lieu de voler au secours de son enfant menacé, le laisse entre les mains de la terreur. Imaginons que l’enfant, objet de la jouissance maternelle mortifère, se déclare sujet en marchant vers la mort pour tuer le plus d’ennemis possible. Telle est l’histoire de Samson au pays des Philistins. Tel est le scénario du traumatisme qui va se déployer dans le texte qui va suivre. Scénario qui a pour théâtre le corps beaucoup plus que l’esprit.