Le Coq-héron
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I.S.B.N.2-7492-0409-7
168 pages

p. 7 à 12
doi: en cours

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no 183 2005/4

2005 Le Coq-héron

Éditorial

Jacques Letondal
Nous voulons, dans ce numéro, aborder la question d’un « Malaise dans la “Culture” Libérale », en somme la possibilité pour la psychanalyse de dire quelque chose sur le social et ses rapports avec le sujet psychanalytique dans notre monde que l’on qualifie de post-moderne.
Cela nous renvoie évidemment au Malaise dans la civilisation de Freud. Celui-ci y prend acte de l’impossibilité pour la civilisation et pour la « conscience » morale individuelle de dompter, de canaliser totalement les pulsions destructrices du psychisme humain. Freud invoquera l’existence d’une pulsion de mort pour étayer cette impossibilité.
La préoccupation des analystes qui aujourd’hui se penchent sur le malaise de notre « culture » néo-libérale pour mieux comprendre les nouveaux analysants, est quelque peu différente. Quels sont donc les ressorts inconscients qui font que certains individus se lancent dans la conquête sans limites du pouvoir économique et que les autres entrent dans le jeu de la consommation et du tout économique ?
Dressons sommairement le tableau de ce monde postmoderne qui, depuis une quinzaine d’années, s’installe et s’impose de plus en plus, non seulement au monde occidental mais à l’ensemble de l’univers humain (nous nous inspirons des réflexions et reprenons certaines énumérations de Dany-Robert Dufour dans L’art de réduire les têtes. Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total, Paris, Denoël, 2003).
Nous arrivons effectivement dans une époque qui a vu la dissolution, la disparition même des forces sur lesquelles la « modernité classique » s’appuyait. À ce premier trait de la fin des grandes idéologies dominantes et des grands récits sotériologiques, on a en parallèle ajouté, pour compléter le tableau, la disparition des avant-gardes, puis d’autres éléments significatifs tels que :
  • le progrès de la démocratie et, avec elle, le développement de l’individualisme ;
  • la diminution du rôle de l’État ;
  • la prééminence progressive de la marchandise sur toute autre considération – le règne de l’argent et de la finance ;
  • la transformation de la culture en modes successives ;
  • la massification des modes de vie allant de pair avec l’individualisation et l’exhibition des « paraître » ;
  • l’aplatissement de l’histoire en immédiateté événementielle et en instantanéité informationnelle ;
  • l’importante place prise par des technologies très puissantes et souvent incontrôlées ;
  • l’allongement de la durée de vie et la demande insatiable de pleine santé perpétuelle ;
  • la désinstitutionalisation de la famille ;
  • les interrogations multiples sur l’identité humaine (on parle par exemple aujourd’hui d’une « personnalité animale ») ;
  • l’évitement du conflit et la désaffection progressive pour le politique – la transformation du droit en un juridisme procédurier ;
  • la publicisation de l’espace privé (qu’on pense à la vogue des webcams) ;
  • la privatisation du domaine public…
Tous ces traits sont à prendre comme symptômes significatifs de cette mutation actuelle dans la modernité. Ils tendent à indiquer que l’avènement de la postmodernité n’est pas sans rapport avec l’avènement de ce que nous évoquons aujourd’hui sous le nom de néo-libéralisme !
Enfin, nous pourrons faire l’hypothèse que toutes ces difficultés sont fondamentalement liées à la transformation de la condition subjective qui est en train de s’accomplir. On ne peut pas compter pour rien dans la crise actuelle des sociétés le fait qu’être sujet se présente aujourd’hui sous une modalité assez sensiblement différente de ce que cela fut pour les générations précédentes. Je n’hésiterai pas à conjecturer que le sujet qui se présente à nous aujourd’hui n’est globalement plus le même que celui qui se présentait il y a encore une génération.
Ceci posé, comment le psychanalyste comprend-il ce nouveau sujet ? Avant de passer à l’abord psychanalytique, il nous faut repérer que ces phénomènes sont sous-tendus par de l’idéologie, en particulier l’idéologie du progrès, avec sa confiance illusoire dans la science et la technologie dont les possibilités seraient sans limites. Et le psychanalyste sera particulièrement alerté par l’idéologie de la famille égalitaire et désinstitutionnalisée dans laquelle la place du père (et du « Père ») est symboliquement en question. Il ne s’agit pas pour nous de nous placer sur un plan purement socio-économique ni de tomber dans une idéologie antilibérale ou antimondialisation, mais de repérer dans la clinique et la théorie ce qui a pu changer chez l’analysant, voire chez l’analyste.
Dans un premier dossier spécifiquement consacré au « Malaise dans la culture libérale », nous vous présentons donc des textes d’auteurs devant intervenir dans un colloque sur ce thème en décembre 2005. Ce dossier s’ouvre par un court monologue de Charles Melman qui évoque l’état d’esprit de ce sujet postmoderne. Puis, Jean-Claude Liaudet aborde la question de la fantasmatique sous-jacente à l’exercice du pouvoir en régime libéral et insiste sur le fonctionnement collectif qui précède le fonctionnement individuel, ce dernier étant une variation du modèle collectif. À l’âge libéral, il y a comme une illusion de l’absence de modèle collectif, comme si seul l’individu comptait ; les anciens modèles sont dévalorisés, y compris le modèle de l’État républicain. Des mécanismes inconscients sont mis en jeu : le narcissisme et la mégalomanie, le déni de la castration ; l’individu est dans l’autocréation, l’autoréférencement, au-dessus des lois, etc. Ici aussi, l’illusion de liberté est mise à jour, facilitant la manipulation par le pouvoir économique.
Puis, Miguel Benasayag, sous forme de dialogue avec Jean-Claude Liaudet, interroge la psychanalyse dans son illusion de faire accéder le moi à l’autonomie. Comme le dit Deleuze, la vie n’est pas quelque chose de personnel ; nous sommes bougés, déterminés ; nous vivons un destin qui n’est pas une fatalité ! C’est pourquoi il faudrait penser en termes de paysage ; nous sommes individus comme une question, comme un moment du devenir. Freud cite Léonard de Vinci qui dit que « chacun de nous est une tentative par laquelle la Nature accède à l’existence ». Alors, comment changer, comment trouver les voies de l’agir ? Miguel Benasayag n’a pas la réponse mais suggère une piste. « Nous ne pouvons plus nous adresser à cette figure de l’homme pour tenter de résoudre, avec encore plus de maîtrise, les dégâts que justement le désir de maîtrise a causés. Une pensée de la non-maîtrise, qui ne cède en rien à une tentation irrationnelle : voilà le début d’une piste ». En effet, la maîtrise anale du libéralisme s’en trouve relativisée et, entre autres, la maîtrise technocratique.
Quant à Eugène Enriquez, il oppose à l’individualisme narcissique et destructeur de la culture libérale, source d’une montée des pathologies dont l’analyste est témoin, le rôle central de l’amour non seulement comme signe de bonne santé psychique mais aussi comme capacité à reconnaître la différence de l’autre. Enriquez rappelle que, pour Freud, celui qui est incapable d’aimer tombe « malade ». D’autre part, il relève que la massification de l’identité contribue non seulement à un repli sur soi mais aussi à envisager l’autre dans une stratégie de domination utilitariste. Enfin, quand l’incommunicabilité est la règle, la performance une obligation et la jouissance un impératif, l’amour devient un problème et l’insatisfaction est la règle. Mais Enriquez pense qu’Eros n’a pas dit son dernier mot.
Dans ce dossier sur le « malaise dans la culture libérale », nous trouvons ensuite une importante réflexion de Jean-Pierre Lebrun, l’auteur d’Un monde sans limites. Dans cet ouvrage, l’auteur avait magnifiquement montré le rôle symbolique de la fonction paternelle dans l’ordre ancien et pris acte du retournement anthropologique qui s’opérait dans le monde moderne et postmoderne. Aujourd’hui, du fait d’une certaine prévalence du rapport à la mère, ce serait la perversion qui ferait modèle ; mais la question est de savoir s’il s’agit forcément et toujours de ce que l’on appelle structure perverse… Selon Jean-Pierre Lebrun, il ne s’agirait pas tant d’une perversion construite contre le régime paternel (en particulier chez le sujet « consommateur » et « salarié » du système libéral) mais plutôt d’une pseudo-perversion, résultant simplement de l’absence de confrontation au système paternel. On rejoindrait en ce cas quelque chose comme « l’état d’enfant généralisé » avec ses manques en matière de responsabilité et d’unicité. Jean-Pierre Lebrun ose ici une comparaison audacieuse avec les enfants des limbes, morts sans baptême, subissant une peine privative sans peine afflictive. Ils n’ont pas conscience de ce qui leur manque. La conduite et le discours de l’analyste en sont forcément modifiés. « Gageons, dit l’auteur, qu’ici neutralité bienveillante et silence apparaîtront comme les mamelles périmées de la technique psychanalytique. » L’analyste est renvoyé à son désir et à son invention.
Nous ajoutons à ce dossier un article d’Alain Deneault sur « L’argent comme préconscient culturel », ayant pour sous-titre « L’économie psychique selon Avenarius, Simmel et Freud ». En effet, pour les néokantiens tournés vers l’étude des phénomènes biologiques et psychiques, l’économie était déjà une pensée des stratégies culturelles et psychiques destinées à faire un usage optimal des forces limitées de la vie. Or Freud reprend ces considérations dans ses écrits métapsychologiques. Non seulement il montre comment l’appareil psychique parvient à économiser le coût des forces de refoulement des pulsions inadmissibles socialement (en mettant l’énergie des indésirables pulsions au service du refoulement), mais l’argent lui-même sert au sujet à économiser des efforts de refoulement et à alléger le travail psychique, selon des logiques économiques globales à la fois psychiques et matérielles ! Mais heureusement le fonctionnement psychique humain ne fonctionne pas seulement selon des principes économiques mais aussi selon la force du désir (principe dynamique) et dans la recherche d’une autovalorisation (point de vue topique).
Après cet ensemble d’articles traitant du malaise dans la culture libérale, nous vous proposons un second dossier : « Psychanalyse, société, anthropologie », qui présente quelques écrits – dont certains sont inédits en français – qui représentent des avancées de la psychanalyse pour mieux aborder les rapports entre le psychique et le socioanthropologique.
Vient d’abord un texte d’Erich Fromm (en traduction), texte qui date de 1974 et est intitulé : « L’homme est-il paresseux par nature ? ». Cet article peut paraître un peu désuet. Il est incontestablement marqué historiquement, comme le montrent les propos suivants de Fromm : « Si les institutions et les chefs veulent diriger l’homme, leur arme idéologique la plus efficace est de convaincre qu’on ne peut pas se fier à lui pour qu’il suive sa propre volonté et sa propre intuition, parce que les deux sont guidés par le diable… Si l’on réussit à inculquer à l’homme le sentiment permanent du péché et de la culpabilité, il sera incapable d’être libre, d’être lui-même, parce que son soi est corrompu et donc ne doit pas être autorisé à s’affirmer. » Cette argumentation prend évidemment sens dans un certain contexte historique (en n’oubliant pas que le capitalisme sait bien distiller les idéologies qui l’arrangent). De même, il faut voir que Fromm s’adresse à un public au-delà des cercles analytiques. On peut penser néanmoins qu’il y a dans tout cela une certaine réserve vis-à-vis de la théorie freudienne du principe d’économie et de l’affirmation que le plaisir réside dans l’absence d’excitation. Fromm conclut l’examen de l’axiome qui veut que l’homme soit paresseux par nature par un constat : il n’est pas étonnant que, sous l’impact de la crise sociale et culturelle, les vieilles doctrines soient mises en question et que les gens commencent à se demander si le plaisir intrinsèque d’une activité ne pourrait pas l’emporter sur le plaisir extrinsèque de l’argent et de la consommation. Puis suivent une trentaine de pages sur la réfutation de l’axiome. « Il existe », nous dit Fromm, « une abondance de preuves contre l’axiome de la paresse innée de l’homme, dont la majeure partie a été découverte au cours de ces dernières décennies, lorsqu’un nombre croissant de gens ont commencé à douter du vieux dogme servant à les maintenir dans la dépendance. Je présenterai dans ce chapitre les sources les plus importantes de ces preuves. On les trouve dans des domaines variés : les neurosciences, la psychologie animale, la psychologie sociale, le développement de l’enfant, le processus d’apprentissage et le phénomène du rêve. » Ainsi se trouve étayée la vision dynamique et créatrice de la santé psychique humaine pour Erich Fromm.
Carlos Alberto Castillo Mendoza nous parle ensuite des « Rapports entre le psychique et le social chez Sandor Ferenzi » (dont notre revue a fréquemment analysé la vie et l’œuvre). L’auteur nous rappelle comment Ferenczi a tenu à maintenir la double prise en considération des facteurs endogènes et des facteurs exogènes. Ferenczi a encore accentué l’idée, qui est déjà chez Freud, qu’il y a non seulement des interactions entre le social et l’individuel mais qu’aussi au niveau du savoir la sociologie et la psychologie ainsi que la psychanalyse sont des sciences complémentaires. L’auteur de l’article va donc développer les clés méthodologiques permettant de saisir les rapports du psychisme et de l’inconscient. Manifestement, Ferenczi connaissait l’œuvre de Marx, qu’il dissociait du léninisme. La première question est celle du positivisme qui ne laisse pas de place à l’irrationnel. La deuxième est celle de la complexité humaine ; Ferenczi critique la société capitaliste qui produit « la fragmentation et le vide anomique… » La troisième question est celle de l’application du concept « utraquiste » à la sociologie avec le maniement de l’analogie. Mendoza va développer les réflexions de Ferenczi sur l’éducation, ses effets positifs et négatifs ainsi que les effets du capitalisme sur l’éducation. L’auteur montre que Ferenczi a vraiment été un précurseur dans ce domaine. Il nous parle également de ce qu’il qualifie d’« utopie raisonnable » de Ferenczi avec son « individualisme socialiste » ! Pour celui-ci, la psychanalyse comporte un projet libérateur sur le plan social, que nos devons resituer dans le riche contexte culturel et politique du Budapest des débuts du xx e siècle.
Nous vous proposons ensuite un texte de Jean-Luc Vannier, qui a exercé la psychanalyse au Liban. Il se pose la question de la signification anthropologique et clinique de l’attirance qu’exercent sur les jeunes Libanais les pratiques occultistes, en se demandant s’il en va de même en Europe. L’auteur met en rapport ce phénomène avec la sorcellerie et les sorcières, ainsi qu’avec la figure du Diable. Après avoir évoqué l’histoire des relations de l’Église avec la sorcellerie, il aborde un point capital : la crainte de la femme sorcière qui rend l’homme impuissant ; d’où la nécessité d’une contre-sorcellerie dans laquelle l’argent joue un grand rôle.
Ensuite, Angélique Christaki, dans un article intitulé « Incidences éthiques des paradigmes politiques relatifs à l’autisme et au handicap », met en lumière les effets réducteurs de la législation et de l’abord neuro-cognitifs de l’autisme et du handicap mental. En effet, ces dispositions et ces démarches ont des effets d’exclusion bien au-delà d’une politique générale d’intégration. Elles enferment le handicapé dans une identité qui ne laisse plus de place à la dimension de sujet ; il devient comme une machine en panne sans référence à une clinique possible. L’auteur avance l’idée intéressante selon laquelle, pour les autistes, le dispositif médico-social reproduit le mécanisme même de leur pathologie.
Ces deux dossiers sont suivis d’un article, placé dans la rubrique « Varia ». Cet article, d’Odile Cazas, s’intitule « La régression dans les Unités mère-bébé ». L’auteur y évoque cette institution qui, dans un cadre hospitalier, accueille un nourrisson avec une mère présentant un important désordre psychique et un dysfonctionnement interactif précoce. Après avoir évoqué quelques exemples de régression chez certaines mères et la manière dont les soignants ont accueilli ces régressions, elle fait un récapitulatif du destin de la notion de régression dans l’histoire de la pensée psychanalytique, de Freud à nos jours. L’école anglaise y figure en bonne place avec Winnicott, Balint, Bion et d’autres, dans le prolongement de la pensée de Ferenczi. O. Cazas réfléchit, à partir de quelques exemples, aux difficultés rencontrées dans une Unité mère-bébé. Elle conclut qu’une régression bien accompagnée, permettant une dépendance archaïque aux soignants, fait que quelque chose des premiers temps se rejoue alors pour la mère et lui permet ensuite de nouer des premières relations de qualité avec son bébé.
Ce numéro de la revue se termine enfin par les rubriques : « Notes de lecture », « Le Coq international » et « Livres reçus ».
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