2006
Le Coq-héron
Dossier I : La honte
Présentation
Monique Selz
Le comité de rédaction du Coq Héron a accepté de me confier la réalisation pour la revue d’un dossier sur la honte : je lui en suis très reconnaissante et je tiens à remercier ses membres, et tout spécialement Judith Dupont, de la confiance qu’ils m’ont ainsi accordée.
Pourquoi un dossier sur la honte ? La clinique analytique, l’évolution sociopolitique, l’histoire et les effets de celle-ci sur notre monde actuel, autant d’éléments ayant conduit certains d’entre nous à travailler de façon approfondie cette question. Dans cette interrogation, des compagnons de route séparés depuis longtemps se sont retrouvés ; d’autres rencontres se sont faites. Tout cela témoigne de l’actualité du thème et justifiait qu’une revue comme le Coq Héron, toujours à l’affût des nouvelles préoccupations, soit le lieu d’une publication abordant ce sujet sous différents angles. Car, nous allons le voir, ce dossier donne à lire des points de vue dont la diversité témoigne de la plurivocité d’abords de la honte d’une part, de la multiplicité de ses formes d’action et de présence, d’autre part.
Il y avait eu, en 1999, dans la revue
ptah
[1], la parution d’un dossier sur la honte auquel quelques uns d’entre nous avaient participé. En 2003, plusieurs colloques se sont tenus en France sur ce thème. C’est à leur suite que j’ai rédigé « Quelques réflexions actuelles sur la honte » qui ouvrent ce dossier, afin de solliciter la participation de personnes que je savais intéressées par la question. Leurs réponses constituent le corps du dossier. Tous ces textes, même ceux qui pourront sembler essentiellement théoriques, ont, à mon sens, une connotation clinique très forte, ce qui confirme la prégnance de ce sentiment dans les cures et l’importance de réfléchir sur ses manifestations et ses fonctions pour des praticiens de l’analyse.
Pour commencer Serge Tisseron, dont on a pu lire le livre paru en 1992
[2], fait une présentation didactique de la honte, insistant en particulier sur sa fonction socialisante en même temps que désocialisante, comme le signale d’entrée de jeu le titre de son article « De la honte qui tue à la honte qui sauve ». Après avoir caractérisé ce qui la distingue de la pudeur et de la culpabilité, il montre comment la honte mise en place dès les tout premiers moments de l’éducation va s’inscrire de façon indélébile dans la constitution psychique de l’enfant et va conditionner nombre de ses comportements relationnels et sociaux. Si « la blessure de honte une fois ouverte ne se referme jamais » et prédispose à des « aménagements catastrophiques de l’expérience de honte » (résignation, masochisme...), il est néanmoins possible d’en trouver des « aménagements structurants » (ambition, déplacements, indignation, humour), sans oublier son caractère de signal d’alarme utile, à condition de savoir le saisir.
Cathie Silvestre, avec « La honte, face obscure de l’idéal du moi » nous propose une réflexion sur les rapports du moi à l’idéal du moi, la honte venant trouver sa place dans l’entre-deux. Mais la honte n’est pas seulement une problématique singulière, elle vient aussi se situer à la jonction de l’idéal individuel et des idéaux collectifs. Affect révélant un trouble narcissique, la honte « c’est ne pas choisir l’autre », et si elle se manifeste socialement, « elle ne rassemble ni ne sépare : elle est séparation ». De nombreuses références freudiennes donnent des éléments pour penser la métapsychologie de la honte, ses origines pulsionnelles et ses liens avec la destructivité et la pulsion de mort.
Avec « Actuelles sur la cruauté et la honte », Ghyslain Lévy reprend la déception freudienne face à la destructivité de l’homme. Alors qu’il portait tous ses espoirs dans la progression de la vie de l’esprit grâce à la culture, Freud constate amèrement que la violence manifestée à l’occasion de la guerre fait voler en éclat l’idée que la culture aurait la capacité de transformer l’humanité : « L’humanité semble vraiment morte », écrit-il à Lou Andréas-Salomé. La honte de vivre et la haine de soi participent à ce qui va déclencher ce carnage de la guerre. Mais si la honte, avec sa forme extrême qui pousse à l’auto-anéantissement, « court en arrière de l’œuvre freudienne », c’est surtout « la haine de soi qui conduit sa pensée ». L’hypothèse alors proposée est que la honte de vivre serait une traduction de la haine de soi, qui apparaît dans le texte freudien, « comme la mise en valeur d’un texte palimpseste, occulté et silencieux, mais que le contexte de guerre et de destructivité sans frein va venir dévoiler ».
Viennent ensuite deux textes écrits dans le cadre d’un colloque intitulé « Clinique de la honte » organisé par la spf (Société de psychanalyse freudienne) en octobre 2004. L’un de moi-même, « Honte et pudeur, les deux bornes de l’intime » qui essaie de penser la honte et la pudeur comme les deux frontières, l’une côté narcissique, l’autre côté objectal, entre lesquelles viendrait se loger le sujet, toutes deux venant se situer à la rencontre de l’individuel et du collectif. L’autre est de Claude Barazer, « Quand le propre fait tache ». L’image, l’apparence, le regard bien sûr, tiennent une place essentielle dans la honte. Le récit de l’anecdote concernant Lacan, par lequel le texte débute, en est une bonne illustration. Ceci le conduit à évoquer une clinique du stigmate. Peut-on parler d’une « clinique de la honte » ? Plusieurs questions sont posées dont les réponses ne sont pas simples : comment détecter la honte dans la cure, est-elle interprétable et dans quelle mesure l’analyse a-t-elle la capacité de la traiter ?
Yolanda Gampel, s’appuyant sur des textes d’auteurs argentins (Amati, Bleger, Puget) et sur sa pratique clinique, présente plusieurs situations analytiques où la honte vient se signaler dans un contexte particulier : survivants de la Shoah, conflit israélo-palestinien... situations qui mettent particulièrement en lumière la question du travail de l’analyste dans ces circonstances où le contexte fait violemment irruption dans la scène analytique.
Haydée Popper, de son côté, analyse les effets psychiques des enlèvements d’enfants pratiqués pendant la dictature en Argentine et quels peuvent être les moyens pour sortir de la honte produite par la passivation imposée par la violence politique d’État.
Benjamin Kilborne, dans son texte intitulé « La honte et l’angoisse », en associant des exemples cliniques et des références littéraires (en particulier Sartre et Rilke), situe la honte comme un élément essentiel de la construction de l’identité, notamment par la place qu’elle occupe dans l’apparence et insistant donc ainsi sur l’importance du regard.
Deux professeurs de littérature française aux États-Unis ont bien voulu apporter leur contribution à ce dossier, tous deux ayant participé au Colloque « Lire et écrire la honte » qui s’est tenu à Cerisy, en juillet 2003. Bruno Chaouat, qui était à l’initiative de ce colloque, propose une analyse de l’œuvre de deux Français juifs d’Algérie qui, malgré ces points communs concernant leur « non-identité », ne se rencontrent pas dans leur écriture et leur démarche. Il s’agit d’Albert Memmi et de Jacques Derrida.
James Creech, quant à lui, fait le pari de montrer, principalement à partir de l’écriture d’Emmanuel Levinas, et en s’appuyant sur des études analytiques, mais aussi philosophiques et sociologiques, comment la honte peut venir infiltrer l’élaboration même de la théorie, notamment quand elle se veut élaboration d’une théorie de la honte.
Pour terminer, Jean-Claude Sempé offre une étude très approfondie portant sur les textes fondateurs de notre culture, la Bible, dans la recherche de ce que pourrait être une généalogie de la honte. Son originalité tient à la tentative qu’il fait de traiter ces textes comme des rêves, ce qui lui permet d’oser des constructions à distance des lectures traditionnelles qu’on peut en faire, tout en s’appuyant néanmoins sur elles.
Au total, ces onze articles apportent une variété d’approches de la honte qui témoignent des difficultés auxquelles elle nous confronte, mais aussi de la richesse du travail de recherche qu’elle initie.
[1]
ptah : Psychanalyse, traversées, anthropologie, histoire.
[2]
Serge Tisseron,
La honte, psychanalyse d’un lien social, Dunod, 1992.