2006
Le Coq-héron
Hommages
Hommages
Paul Roazen (14 août 1936 - 3 novembre 2005)
Paul Roazen vient de nous quitter. Pour la plupart d’entre nous son nom est bien connu depuis une quarantaine d’années, depuis qu’il a publié, en 1969, son livre consacré à Victor Tausk : Animal, mon frère, toi (Payot). L’ouvrage, qui étudie les relations difficiles entre Victor Tausk et Sigmund Freud, a suscité de vives controverses dans la communauté psychanalytique la plus orthodoxe.
Mon premier rapport épistolaire avec lui m’a immédiatement obligée à prendre position. Lors d’une demande d’information de la part de Paul Roazen il m’a été enjoint de ne pas répondre à cet historien considéré par ses adversaires comme peu sérieux. Injonction naturellement non suivie. J’ai toujours été convaincue que les gens dits « peu sérieux » le seraient beaucoup plus s’ils étaient correctement informés. Leur refuser l’information me paraissait une réaction absurde.
Historien, sociologue, diplômé de sciences politiques, nous devons à Paul Roazen les recherches les plus approfondies et les plus documentées sur de nombreux personnages et de nombreux événements majeurs de la psychanalyse. Il a mené des entretiens avec tous les psychanalystes des premiers temps qu’il a pu joindre, et avec tous les témoins de ces premiers temps, ainsi qu’avec les membres de la famille Freud.
Le Coq-Héron qui entretenait avec lui une relation privilégiée, a publié de nombreux articles de Roazen. En effet, Paul Roazen nous a autorisés à traduire et à faire paraître tout article de lui que nous souhaiterions publier, et nous avons largement profité de cette autorisation. Les deux derniers, « La place d’Erich Fromm aujourd’hui et sa Peur de la liberté » et L’exclusion d’Erich Fromm de l’Association Psychanalytique Internationale » viennent de sortir dans notre n° 182.
Pour moi, Paul Roazen était un ami fidèle depuis plusieurs dizaines d’années. J’ai eu le plaisir d’être reçue dans sa belle maison de Toronto, avant qu’il ne la quitte pour Cambridge, aux États-Unis, de discuter avec ses étudiants de l’université de Toronto, et de l’héberger pendant ses séjours à Paris. J’ai également participé à un ouvrage publié en son honneur.
Il serait vain de tenter ici de donner une bibliographie complète de ses ouvrages et de ses innombrables articles. Citons quelques-uns de ses livres les plus connus : La pensée politique et sociale de Freud (Ed. Complexe, 1976) La saga freudienne (puf 1986), Comment Freud analysait ses patients (Navarin, 1989), Hélène Deutsch (puf, 1992), Mes rencontres avec la famille de Freud (Seuil, 1996), etc. etc. Sans oublier ses études sur Edoardo Weiss, Sándor Radó, Erik H. Erikson, et bien d’autres. Le dernier ouvrage auquel il a collaboré, avec André Haynal et Ernst Falzeder, vient de paraître au puf (2005) : Dans les secrets de la psychanalyse et de son histoire.
Quelques jours avant sa mort, il nous a fait parvenir de précieux documents qu’il venait de retrouver dans les papiers de William C. Bullitt, qui seront publiés dans un des prochains numéros du Coq-Héron.
La psychanalyse, l’histoire et la sociologie lui doivent beaucoup, et son œuvre restera une source essentielle et irremplaçable pour les chercheurs à venir.
Judith Dupont
Edmond Ortigues (25 mai 1917 - 12 mai 2005)
Edmond Ortigues nous a quittés le 12 mai 2005. Il nous laisse une œuvre construite dans un cheminement constant avec son épouse Marie-Cécile Ortigues en ce qui concerne la psychanalyse.
C’est en 1989 que j’ai rencontré pour la première fois Edmond et Marie-Cécile Ortigues afin d’élaborer le projet de publier leur travail dans Le Coq Héron. Leurs publications se sont renouvelées trois fois par des numéros : « Raisonner sur la clinique », I, II, III, parus en 1990, 1995, puis en 2003.
C’est en 1986 que j’avais lu et étudié avec ferveur leur deuxième ouvrage Comment se décide une psychothérapie d’enfant ? ceci, longtemps après ma découverte, en 1970, de leur premier ouvrage, Œdipe africain. Par la grâce de ma participation au comité de rédaction du Coq Héron, je considérais ma rencontre et la mise en œuvre de notre collaboration comme un honneur et un privilège. En effet, après Dolto, Winnicott, Judith Dupont, les articles du Coq Héron, les traductions de Balint et de Ferenczi, la correspondance Freud Ferenczi… l’ouvrage des Ortigues est entré dans ma bibliothèque et y figure parmi les œuvres essentielles qui ont soutenu mon approche des enfants avec leurs parents. Cet ouvrage riche en enseignements me confirmait que je ne faisais pas fausse route dans ma pratique peu conventionnelle de la pédiatrie, avant que je ne me risque à devenir psychothérapeute d’enfant.
Nos rencontres n’ont plus cessé, autour des publications dans le Coq Héron, et à la faveur de leur groupe de travail qui se réunissait à Paris chaque trimestre et auquel j’ai eu le bonheur de participer jusqu’à récemment.
Ce groupe « Fantasme, histoire, famille », 20 à 30 personnes, travaillait sur la clinique de ceux qui soumettaient leurs questions à la discussion. Depuis 1976, Marie Cécile Ortigues avait mené un travail analogue avec de nombreux petits groupes.
Au sein de ce groupe, j’ai découvert un lieu et des personnes inspirées par la pensée de Edmond et de Marie Cécile sans y être asservis. Il était fréquenté par des praticiens de plus en plus nombreux venant de Paris et de multiples autres régions de France, désireux de réfléchir et travailler sur leur pratique. Dans nos échanges les doutes et hésitations étaient tout simplement accueillis. Les plus anciens du groupe, « la garde rapprochée », étaient présents. Edmond Ortigues en place de théoricien et Marie-Cécile en clinicienne, accueillaient et réinterrogeaient avec bienveillance nos questions et nos témoignages.
Étaient reprises et retravaillées là, à propos de notre travail avec les analysants, les familles et leurs enfants, les multiples notions théoriques qui ne cessent de se poser sur la quête des repères identificatoires, le concept de « donne familiale », le transfert, la souplesse du cadre…
Avec sa présence discrète, en dehors de toute école, et de toute chapelle, Edmond Ortigues ponctuait les séances de ses réflexions, ouvertures et commentaires.
Par sa biographie, et les récents « Entretiens de Courances » « sur la philosophie et la religion » recueillis par son ancien élève de Rennes, Pierre Le Quellec, associé à Marie Tafforeau, j’ai pu découvrir quelques fils conducteurs qui m’ont éclairée sur la perception que j’avais eue de sa présence forte et paisible, de son engagement humain et éthique à distance de toute forme de pensée orthodoxe et stéréotypée.
Edmond Ortigues au nom (ortigues = terrains défrichés) et à l’origine provençale est né pendant la Première Guerre mondiale, le 25 mai 1917 à Toulon. Camps-la Source fut le village de son enfance et de ses ancêtres, artisans tisseurs devenus au fil des siècles spécialistes en chapellerie. Entre vignes et champs, les ateliers répartis dans tout le village formaient dès la fin du Moyen Âge, la base d’une vie communautaire des plus conviviales. Progressivement au xixe siècle une industrie manufacturière se mit en place à l’initiative des ascendants d’Edmond Ortigues ; la convivialité en fut renforcée. À la mort de son père, il a commencé à écrire l’histoire de son village, édité en 1993, qui lui a valu la reconnaissance des personnes de son village : « Camps la Source, Pays des chapeliers ». De son enfance au village Edmond a gardé ce côté « paysan », aimant manier la terre, labourer, herser, soigner les chevaux et les moutons. Interne dans un collège religieux, Edmond Ortigues entre au séminaire et il est ordonné prêtre en 1942. À la faculté catholique de Lyon il poursuit ses études de philosophie et de théologie. Ses capacités intellectuelles font qu’on lui confie des cours de théologie bien avant qu’il ait terminé sa thèse. Quelques années plus tard, il se trouve en désaccord avec certaines positions de fond de l’église, il le fait savoir à Rome et il est alors « réduit à l’état laïque » au moment ou on lui offrait de créer puis de diriger un institut d’histoire des religions dans des conditions remarquables ; domaine où ses connaissances étaient déjà immenses. Il refuse donc. En 1950, il se retrouve seul à Paris sans travail ni ressource où il vit de petits boulots : une période très difficile à tous égards.
Soutenu par un réseau d’amis, il reprend ses études de philosophie. C’est à Paris qu’il rencontre Marie-Cécile, entre au cnrs en 1952, continue à donner des cours de philosophie, et fréquente les séminaires de psychanalyse. En 1954 Edmond et Marie-Cécile se marient. Ils ont deux enfants. Leur union durera cinquante et un ans. Le séjour à Dakar de cinq années, où le couple travaille à découvrir la société africaine sera essentiel dans l’évolution de la pensée théorique et anthropologique de Edmond, comme dans la pratique de la psychanalyse par Marie-Cécile. À son retour en France, Edmond poursuivra son enseignement et ses recherches pendant vingt années à la faculté de Rennes, loin des écoles et des modes parisiennes, avant de revenir après sa retraite à Paris. La pensée d’Edmond Ortigues tout au long de sa vie a été une quête de ce qui est essentiel aux humains, de ce qu’ils cherchent dans la religion et ailleurs. Il a travaillé le décours de la pensée philosophique depuis l’antiquité, l’anthropologie, l’histoire, la linguistique, la logique, les sciences physiques, la psychanalyse, les neuro-sciences… dégageant ce qui était essentiel pour lui.
Jusqu’au dernier moment Edmond Ortigues a mis à disposition d’autrui ses connaissances et son immense curiosité intellectuelle dont j’ai eu le grand privilège de tirer bénéfice.
Simone Gerber