Le Coq-héron
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I.S.B.N.2-7492-0592-1
168 pages

p. 158 à 164
doi: en cours

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Lectures

no 184 2006/1

Archi-psychanalyse de la honte ou la honte selon Irme Hermann

Notules à partir de l’ouvrage L’instinct filial écrit par Irme Hermann en 1943, complété en 1945, 1946 et 1971, publié en France en 1972 dans une traduction de Georges Kassai par les éditions Denoël, avec une préface de Nicolas Abraham.
Dans son texte d’introduction à l’ouvrage, Nicolas Abraham nous prévenait de « la passion » que peut déclencher en nous l’itinéraire de recherche et de pensée d’Hermann. Il s’avère pour ma part, que lors de sa parution dans l’édition française, j’ai effectivement découvert avec cette passion-là, le gisement incroyablement actif des minerais de notre évolution psychique en ses travaux.
Or parmi les nombreux affects qu’il y explorait, dans leurs liens avec nos racines phylogénétiques et groupales, j’avais en souvenir qu’Hermann traitait de la honte comme émotion directement issue de l’instinct de cramponnement. Après mes lectures des divers écrits proposés pour ce numéro sur la honte je n’ai pas résisté à rechercher les traces pérennes que son travail avait laissées en moi, pour les confronter à ses descriptions et à l’évolution éventuelle de la pensée psychanalytique contemporaine sur ce sujet. En fait ses développements m’ont semblé avoir gardé leur actualité et leur grande pertinence clinique, même s’il est fort probable que des recherches et des observations plus récentes sur les Primates pourraient utilement compléter le tableau qu’il s’attache à décrire de notre évolution humaine à partir de ce qu’il en connaissait.
Nicolas Abraham a résumé en 1972 avec une belle clarté clinique et théorique comment dans « L’Instinct filial » Irme Hermann explore l’apparition de l’affect de honte et ses effets :
– La honte est un affect directement lié à l’inconscient-mère.
– C’est, contrairement à l’angoisse, un affect « de commande » qui est imposé de l’extérieur ; il vise à produire un clivage dans le psychisme, en signifiant à un tiers extra-psychique que l’on a rompu avec la mère, et que l’on récuse son propre désir de cramponnement. « La honte va de pair avec le secret et la division du moi […] elle ne peut être que niée ou dissimulée » à la différence de la culpabilité.
– Il existerait donc chez un enfant dont la topique est en construction, un honnisseur extérieur, virtuel ou non.
– Pour réussir à induire un tel affect, hors du champ de la dynamique intra-psychique installée avec la topique « ça-moi-surmoi » (qui une fois en place développe des situations de culpabilité et non des affects de honte), le honnisseur remplit trois conditions :
  • il a décelé dans la conduite à honnir le désir caché du cramponnement,
  • il a refoulé en lui ce même désir,
  • il flétrit ce désir tout en s’offrant lui-même comme objet de cramponnement.
La mise en œuvre des techniques de honnissement fait appel aux effets d’archi-perceptions, rappelant le traumatisme phylogénétique où se déclenche la douleur de la perte du cramponnement. L’enfant honni revit l’angoisse originaire ; s’il peut incorporer une mère sans cramponnement, il parvient à instaurer en lui la naissance d’un surmoi, exigence inévitable de la maturation.
« On comprend devant quel conflit insoluble se trouve placé le sujet lorsqu’il est doté d’un honnisseur honteux ou honni lui-même. Incapable d’installer en lui le surmoi, garant de la topique, un tel sujet subira une division à l’intérieur même du moi, division donnant lieu à une grande variété de topiques impraticables, généralement létales, allant de la phobie, de la perversité morale à la psychose ou à la mélancolie suicidaire. Celui qui n’a pas réussi à installer un surmoi vivable, est soit un honteux soit un éhonté. Dans les deux cas il dissimule sa honte […] pour ne pas alimenter l’instinct chercheur de l’autre, en lui signifiant que le détachement d’avec l’objet a bien eu lieu. Car nul n’ignore que la société est basée sur la répression du cramponnement. Ainsi la crainte que l’objet de la honte, fût-ce un simple désir de non-conformisme, ne soit éventé donne lieu à une véritable angoisse “sociale”. Cela est valable même pour une topique bien constituée. Rien en effet n’est plus redoutable que la perspective d’être exclu du groupe pour avoir enfreint, soi-même ou un représentant du surmoi, les lois non écrites de la société. […] La honte de se trouver exclu de la communauté pour une raison inconnue est à même d’ébranler une topique solidement constituée et de donner lieu à une désagrégation de type psychotique. »
Cette analyse permet de pointer ici encore au passage, comment les effets de la honte sur les victimes survivantes de génocides, atteignent en ce sens, l’espèce humaine à la racine même de la spécificité de son évolution. (cf. la rubrique Violences du Coq-Héron n° 181).
Examinons comment dans son ouvrage, Irme Hermann a exploré et différencié l’affect de honte, des affects de jalousie, de remords, puisque selon lui tous trois sont des dérivés intimes des angoisses originaires associées au syndrome de cramponnement. Il analyse dans deux parties distinctes de son travail, des exemples et les symptomatologies de la honte dans lesquelles phylogenèse, ethnologie, socialisation et hominisation lui servent d’outils exemplaires pour étayer les divers jalons de sa pensée. « Une angoisse ou une honte excessive s’opposent aux exigences de la réalité au même titre qu’une instinctualité effrénée : elles peuvent empêcher l’individu de s’adapter à la réalité et de s’insérer dans la société » (p. 351).
Ces trois dérivés essentiels de l’angoisse, jalousie, remords et affect de honte, s’originent de leur intimité profonde avec le syndrome de cramponnement, base conflictuelle du développement des Primates et de l’humain. Le syndrome de cramponnement recouvre en effet l’ensemble des perturbations régressives de la synergie de nos doubles instincts opposés : l’instinct de cramponnement-recherche, et la tendance au détachement, qui est une défense réactionnelle et la répétition du traumatisme passif de séparation.
Pour Hermann, la source de l’angoisse originelle est à la fois éclairée par le caractère tourbillonnaire des instincts et par le syndrome de cramponnement associé à l’unité duelle du bébé avec la mère.
La jalousie s’articule à la perte imaginaire de l’être aimé, et reflète la douleur de la séparation.
La honte est une angoisse sociale, celle d’être exclu de la communauté et un état de soumission commandée qui comporte des phénomènes d’immobilisation empêchant la recherche de protection par cramponnement.
Le remords est un sentiment de culpabilité où l’angoisse du moi s’exprime face au surmoi en tant que dépositaire des ordres parentaux ; il « concerne l’individu et non pas le groupe, il est dû au processus psychique qui aboutit à la création du surmoi ».
Pour Hermann, là où le sentiment de culpabilité possède une « voix », le sentiment de honte éprouve « une température », ce qui tend à souligner son inscription plus archaïque ; et là où l’angoisse est plutôt à la recherche d’un blottissement, la honte se réfugie dans l’inhibition (je ne veux rien, je ne peux rien). Un des effets de la honte est d’être réduit à n’être qu’une « chose », du fait de la soumission, de l’esclavage à un commandement interne et/ou externe. « Le sujet humilié par la honte est séparé non pas d’avec un individu, mais d’avec un groupe » car il se sent membre d’une communauté, mais exclu de cette communauté ou en voie de l’être s’il se dévoile. « L’objet de la honte peut être un acte qui est commis non par celui qui éprouve de la honte, mais par un membre du groupe social ou familial auquel il appartient, ou un acte auquel il a simplement assisté. » « La honte ne peut jamais être réparée. »
La honte est un affect d’angoisse quasiment spécifique à l’homme, à peu près inconnu chez les autres Primates, excepté chez ceux qui ont été domestiqués par l’homme car il leur en a inculqué l’apprentissage. Hermann cite à ce sujet comment les méthodes de dressage de chiens ont pu conduire à en faire un symbole des cyniques du fait de leur caractère impudique et servile. Car la honte est d’abord suscitée par un dressage obligeant l’enfant à affronter des regards furieux ou méprisants qui font ressurgir le traumatisme originel des « yeux luisants » dans lequel l’enfant vit une menace de total anéantissement, d’être dévoré vivant.
Hermann va démontrer avec talent les racines reliant le feu avec la honte. « C’est au seuil de l’hominisation que naquit le sentiment de la honte, et son évolution bifurqua aussitôt pour aboutir d’une part à la peur des yeux-luisants et d’autre part à la perception de la chaleur du feu sur le visage et sur le corps. Auprès de ses premiers feux, l’Homme a appris non seulement l’identification masochique avec l’imago de la mère consumée par les flammes, et l’amertume, le sentiment de manque ressentis devant sa propre nudité, mais aussi son appartenance à une communauté et l’effrayante éventualité d’en être exclu. » S’attachant ensuite à développer les différents effets de la croissance individuelle, groupale et sociale au cours de l’hominisation, il conclut qu’il « semblerait que la naissance de la spiritualité coïncide avec le double avènement du langage humain et du sentiment de la honte » (p. 377).
J’ai résumé ainsi brièvement en ces quelques lignes l’origine de cette émotion douloureuse, spécifique à l’humain, explorée par Irme Hermann dans le cadre de sa recherche beaucoup plus globale sur l’évolution de notre psyché. Cette recherche semble d’ailleurs avoir nourri dans une filiation plus ou moins latente ou déclarée, certains concepts développés plus récemment dans des écrits particulièrement originaux (citons par exemple Balint, Bion, Torok et Abraham).
Il faut reconnaître que soixante ans après sa première publication, l’intelligence, la richesse et l’humilité de ce considérable travail, semblent encore à ce jour, précieux à rappeler à notre communauté analytique pour étayer notre expérience clinique de la honte dans la cure, et aussi certains faits de la honte nés dans nos sociétés (par exemple les effets d’actes génocidaires).
Mireille Fognini

De Marie Balmary, Le moine et la psychanalyste Albin Michel, 2005

Tout le monde psy connaît L’homme aux statues, surtout depuis sa sortie en livre de poche (1979, 94) et le travail de lectrice acharnée de son auteur en quête des incohérences et des moments inouïs des textes eux-mêmes, sous titré Freud et la faute cachée du père.
Avec cette thèse devenue livre de référence pour tous ceux qui s’intéressent à « l’histoire de notre science », cette psychanalyste originale par sa curiosité peu commune, a su dégager dans l’histoire de cet homme et de sa famille des traces signifiantes encore plus compliquées que le discours officiel ou le sien propre, ne voudraient le faire croire.
Il y est question des fautes non reconnues d’une génération à l’autre, des prénoms des uns en référence à leurs modèles Bibliques, de science sans conscience, de la fameuse Bible bilingue Hébreu/Allemand brisée par Jakob, le père de Sigmund, qui en modifia l’ordre des chapitres avant de l’offrir à son fils ; Comment ? Pourquoi ? Et Rebecca la femme cachée du père, et le tombeau du Pape Julius avec la statue de Moïse, (dont les cinq lettres moshe composent les initiales des prénoms des six enfants de Freud, sans qu’il en ait parlé), et l’auto-analyse que commencerait Freud au moment de s’occuper de la pierre tombale de son père, et Mina, et Signorelli… Le fond de l’affaire est encore et toujours, pendant l’été 1897, ce renversement d’éclairage par rapport à la théorie des influences des séductions précoces sur l’enfant, la névrose de transfert de Sigmund sur son ami Wilhelm, et le transfert de la faute sur lui. Tout ceci est étayé par des précisions venues du travail de J.M. Masson, et son « réel escamoté », par Roazen, par Marianne Krühl, et beaucoup de recherches sur les caviardages négationnistes de ses lettres à Fliess par les descendants de Freud, comme sur les contresens de lecture dans ses textes mêmes.
Avec « Le moine… », en 2005, et ces rencontres tout à fait spécifiques mises en place entre cet homme de prière et cette femme de psychanalyse, suivant aussi leurs échanges épistoliers, le lecteur est entraîné par une écriture de la qualité d’un grand roman classique, avec la finesse d’introspection et d’attention aux mouvements de l’inconscient chez l’un comme chez l’autre. Et ce n’est pas seulement comme dans la mythologie athée de Sade dans son « Dialogue entre un prêtre et un moribond », mais deux présences mutuelles sous tendues de respect réciproque, d’expérience et de questionnement sur les croyances et « les portes invisibles par lesquelles » ces deux protagonistes sont passés. (Chez Sade, le dernier mot revient au moribond : « Rendre les autres aussi heureux que l’on désire de l’être soi même… » Puis à la fin « Les femmes entrèrent ; et le prédicant devint dans leurs bras un homme corrompu par la nature, pour n’avoir pas su expliquer ce que c’était que la nature corrompue. »
Le moine et la psychanalyste, Simon et Ruth, sont tous deux des chercheurs sur textes, des fouineurs de traductions et d’allégories, découvreurs dans une lettre du désir chez Rimbaud en train de mourir près de sa sœur Isabelle, ou d’une petite musique de Mozart qui s’insinue inconsciemment chez elle à la place d’une phrase introuvable, musique de la femme ou musique du diable, ou les deux, enfin un vrai bonheur pour la lecture, tant leurs visages sont expressifs derrière des retenues et des fulgurances de mots. Montaigne au chevet de La Boétie ; on pourrait en faire un film.
Il y est question de cette relation en train de se nouer entre eux deux, Ruth-France et Simon, les deux anciens étudiants en médecine ayant pour des raisons parallèles renoncé à cette voie professionnelle. Voilà qu’ils se retrouvent, trente ans plus tard, pour un temps compté, dans une théâtralité classique, de l’unité du temps de leurs réflexions, du lieu unique de cette terrasse sur les Alpes, et de la méditation comme médiation à haute voix.
Simon serait rentré chez les Bénédictins en raison de la mort de sa femme dans un accident de voiture. Ruth-France aurait fui la médecine à l’occasion d’un premier stage dans un service de chirurgie et de sa dépression créatrice, un effondrement, dit-elle aussi.
Cet énigmatique Simon n’est pas n’importe qui. L’auteur nous annonce dans son avant-propos que ce moine Simon, mis en scène ici, n’est autre que le frère de Jacques Lacan. Ce Bénédictin, Marc François, qu’elle a bien connu, avec qui elle a eu de nombreuses conversations quand ils étaient étudiants et plus tard, comme elle se met en scène avec lui, pour ce livre. Pour cette écriture Marie Balmary a choisi de s’inscrire comme Ruth, une femme divorcée, juive agnostique, ce qui expliquerait peut être qu’elle connaisse aussi bien l’hébreu, les traductions de Chouraqui, la saga freudienne et tout ce qui s’ensuit. Mais là-dessus elle laisse la fiction fonctionner, sans en dire d’avantage, pour le plaisir de son écriture et la rêverie du lecteur.
Il s’agit donc des opinions respectives d’un théologien déjà touché par la psychanalyse sur un plan personnel et pas seulement par la connaissance des œuvres de son frère, mais aussi de la relation entre homme et femme comme sens profond, comme place, dans ces moments ultimes de la dépression ou de la maladie de la mort, comme disait Marguerite Duras.
« L’image de Dieu dans la Genèse, c’est l’homme et la femme en relation. Non pas l’homme. »
Comme une grave maladie de cœur chez la psychanalyste en question expliquerait sa convalescence actuelle, une réflexion sur les nuances entre guérir et sauver va s’installer entre ces deux penseurs-chercheurs, relation d’une mutualité d’exception, ni amitié, ni sexualité, ni amour de transfert, ni tentative de convertir l’autre ou de l’analyser, un peu tout cela aussi… C’est un chemin d’amitié respectif protégé par un cadre d’exception, transitoire et occasionnel proposé par un couple de leurs amis (Noëmie et Dan), intercesseurs de cette rencontre improbable pour l’un comme pour l’autre. Pour que leurs échanges fonctionnent ils se donnent rendez-vous, ni séance ni confession, à peine une tasse de thé… sur leur terrasse devant la vue sublime des hauteurs enneigées.
Il y est question du « vrai-nous » et des « faux dieux », du « Gott mit uns », et du « Heil Jésus ! »
« À vrai dire je suis embarrassée. Le verbe sauver passe encore ; nous avons joué avec l’autre jour ; on l’emploie couramment, même si c’est dans un sens affadi et restreint. Mais le mot « salut », qu’en faire ? Il paraît à la fois désuet et dangereux. Ça été si important durant des siècles chez les chrétiens et ceux qui ont vécu sous leur domination. Faire son salut… Le nom de jésus lui-même ne vient-il pas du verbe « sauver » ?
Si Yeshua : « Dieu sauve », Dieu, ou plus exactement en hébreu, comme vous savez, le nom divin en quatre lettres, yhwh sauve, répondit Simon ».
Pour apprécier, il vaut mieux ne pas avoir peur de toucher aux idoles de la culture, pour mieux saisir des notions comme celles de père Noël et de Père Néant, du « sacrifice interdit » (un autre de ses livres, paru en 86), par exemple entre père et fils, notion si riche dans notre clinique d’aujourd’hui, quand on s’occupe des maltraitances précoces intra-familiales, quand séduction veut dire détournement.
Le moine comme la psychanalyste, chacun à sa façon, développent ces notions fondatrices entre Abraham et Isaac, face à la soumission à l’ordre comme au contre-ordre, soumission à l’injonction divine comme à l’injonction de sa femme. Mais voilà qu’à regarder les textes de près on s’aperçoit que la voix surnaturelle n’est pas de la même provenance. Ce serait d’abord le tétragramme, l’ineffable, l’imprononçable, qui demande impérativement au père « Prends ton fils… et fais-le monter en montée (ou élève le en élévation). Abraham comme la plupart des traducteurs entend d’abord ceci : « Prends ton fils… et offre-le en sacrifice, ou : en holocauste »… Il s’agirait donc de sacrifier Isaac comme un agneau et de l’égorger pour le brûler et que les fumées de ce sacrifice humain montent et s’élèvent jusqu’au Très Haut ! Et puis voilà qu’un autre dieu s’impose ! Cette deuxième voix est-elle seulement messagère du premier, voix contraire, ou bien un nouveau dieu intériorisé qui arrête le bras infanticide et son couteau ! : « Ne fais aucun mal à l’adolescent ! » Cette lecture change tout en effet.
« Sous ce deuxième nom, hywh, un deuxième dieu arrive qui n’est ni meurtrier ni incestueux, tandis que partout dans l’Antiquité, les dieux ont commerce de sexe et de mort avec les hommes. Cela Abraham n’a aucun moyen de le savoir, venant lui-même d’un clan au bord de l’inceste (la femme d’Abraham est sa demi-sœur, son frère épouse une nièce…) sinon l’écoute de son propre cœur… »
Et plus loin… « Une fois qu’on considère l’Ogre comme la figure de tout ce qui dévore l’être vivant et parlant, le champ d’application d’un tel texte est immense… »… « Ceux qui croient en l’Ogre, croient également qu’il a voulu la mort de son fils… »
À lire, en urgence, l’avant-propos que Marie Balmary distille pour le lecteur, quand elle évoque sa propre rencontre historique avec les deux Lacan : Jacques pour sa thèse et les trouvailles qui étaient les siennes, Marc comme un chercheur en rencontre un autre. L’opposition entre leurs attitudes respectives est un grand moment pour les psychanalystes de cette génération, surtout s’ils ont eu l’occasion de croiser le même type de proposition, où dit-elle : « Là où il m’avait permis de m’inscrire, il n’y avait de place pour moi que s’il avait pris en moi la place de ma propre pensée. »
Une question à l’éditeur et au maquettiste du livre, à propos de la première majuscule du titre qui est imprimée en rouge, alors que tout le titre est noir sur fond blanc… La lettre par excellence, un signifiant-Maître, serait-il venu ici se manifester ?
En guise de ponctuation, trois formules de Jaques Lacan datant de 74, à Rome, à l’occasion d’une Conférence de presse, devant des journalistes Italiens, à lire dans Le triomphe de la religion (Le Seuil, 2005)
« … L’analyste en reste là. Il est là comme un symptôme. Mais vous verrez qu’on guérira l’humanité de la psychanalyse. À force de le noyer dans le sens, le sens religieux bien entendu, on arrivera à refouler ce symptôme. »
« … La foi c’est la foire. Il y a tellement de fois, de fois qui se nichent dans les coins, que malgré tout, ça ne se dit bien que sur le forum, c’est-à-dire la foire. »…
« … La religion est faite pour ça, pour guérir les hommes, c’est-à-dire pour qu’ils ne s’aperçoivent pas de ce qui ne va pas… »
Pierre Sabourin

Alex Raffy, La pédofolie, de l’infantilisme des grandes personnes Éditions De Bœck, Bruxelles, 2004. 224 pages.

Dans cet ouvrage, Alex Raffy dresse un constat sans concession de notre société postmoderne et stigmatise ce qui, pour lui, est la cause de bien de nos soucis actuels à savoir l’« indistinction croissante entre les générations ». Pour reprendre ses termes, l’enfant s’adultise… et l’adulte s’infantilise. Pour mettre au jour ce « chassé-croisé » entre adultes et enfants, autrement défini comme le processus par lequel l’adulte s’identifie à l’enfant, l’auteur se sert d’un néologisme – la pédofolie – qu’il essaie de rendre opératoire tout au long de sa démonstration. Ce terme volontairement ambigu est là pour nous choquer et nous faire réagir. Serait-ce de la pédophilie à l’excès conduisant à la folie, une sorte de maladie moderne contractée depuis l’affaire Dutroux ? Non, qu’on ne s’y méprenne pas, la pédofolie n’est pas à confondre avec la pédophilie, dont elle serait l’antidote ! Le pédofou n’est donc pas un avatar du pédophile mais son ennemi juré. Le premier, (qui voit des pédophiles partout !), est la sentinelle qui veille jour et nuit sur les enfants et les protègent des tendances perverses du second. « L’enfant du pédofou ou de l’anti-pédophile militant, c’est l’enfant victime en puissance entouré de tous ses abuseurs potentiels » écrit l’auteur. La pédofolie des adultes serait comme la bonne image qu’ils auraient gardée d’eux enfants et dont ils ne pourraient se déprendre. Elle leur colle à la peau. Liée à la défaillance de la fonction paternelle et à l’envahissement du maternel, elle se montre à l’envi dans la vie quotidienne : déclin de l’autorité en famille et dans la société (qui fait l’objet du premier chapitre), fixation archaïque au maternel (notons parmi les nombreux exemples cités le téléphone portable, ce cordon jamais coupé !), refus des frustrations (le tout tout de suite), hypersexualisation précoce, exigence de parité entre l’enfant et l’adulte (les enfants constituent une communauté avec ses droits propres, regroupés dans la Convention internationale des droits de l’enfant, ils se constituent en citoyens dans les conseils municipaux des enfants), etc. Dans un souci d’exhaustivité, Alex Raffy revisite pour nous les codes et les lois qui encadrent notre vie sociale et familiale, pointant, la plupart du temps avec pertinence, les signes de cette pédofolie généralisée (évolution du code pénal et du code de la famille notamment). Accumulant des preuves un peu disparates, pour apporter de l’eau à son moulin, l’auteur, emporté par sa volonté de convaincre, se laisse parfois aller à des excès. En effet, en quoi la bande dessinée pour adultes serait-elle un signe de l’infantilisme des adultes ? En quoi le concept de formation continue transformerait les professionnels en éternels étudiants ? La cide qui sert de cible à l’auteur, au chapitre 3, est un arsenal juridique qui a le mérite d’exister et de permettre aux enfants, de par ce vaste monde, d’échapper à des trafics honteux ou à une exploitation outrancière, comme le reconnaît d’ailleurs l’auteur. Le fait que ces textes ne soient pas appliqués ne les invalide pas pour autant ; le respect de la loi est une autre affaire. Est-il bien utile de brocarder la cide ? Tout au plus pouvons-nous pointer ses dérives possibles. De même, l’auteur s’amuse de certaines pratiques cliniques avec les bébés, au nom du précepte vulgarisé par Françoise Dolto selon lequel le bébé/l’enfant est « un sujet à part entière ». Épargnant le maître (F. Dolto), dont les propos auraient souffert d’une mauvaise médiatisation, Alex Raffy n’est pas tendre avec ses élèves… et la description qui est donnée ici (à partir d’un article de presse !) de l’écoute des bébés est absolument caricaturale.
On peut en conclure que quitter sa position de clinicien « pour se transformer en chroniqueurs, sociologues, psychologues ou médecins-conseils, moralistes ou harangueurs politiques » n’est pas sans danger et, sentant qu’il pourrait tomber dans le piège qu’il dénonce, Alex Raffy, en revient, en fin d’ouvrage, à un programme plus modeste mais, ô combien plus convaincant aussi, quand il écrit : « Reconnaître la part d’infantile en nous et la façon propre à chacun de l’exercer dans la vie constituerait déjà un progrès éthique témoignant d’une subjectivité qui tente de s’assumer. » À ce propos, les vignettes cliniques, que l’on peut lire indépendamment du texte courant et qui ponctuent certains développements, nous ramènent à notre bienheureuse condition de sujet, elles servent de contrepoint salvateur à l’analyse de phénomènes sociétaux qui nous dépassent parfois. Enfin ramenés au cadre de la cure, nous y pouvons quelque chose ! À l’instar de l’auteur, le lecteur est alors invité à questionner sa propre pédofolie, pour « se désengluer d’une situation en miroir douloureuse ».
Ariane Morris
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