Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.2-7492-0592-1
168 pages

p. 7 à 9
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 184 2006/1

2006 Le Coq-héron

Éditorial

Nicole Frey
Le thème de la honte autour duquel s’est organisé ce numéro est souvent apparu dans mon travail auprès d’enfants et d’adolescents à l’hôpital général et en cmp. En effet l’importance du vécu de la honte, ses aspects dévastateurs au sein de la vie émotionnelle du sujet, ses conséquences violentes dépressives avec passages à l’acte ou encore les tentatives d’évitement pour s’en dégager, n’ont cessé de m’interroger. La honte, détresse muette à décrypter, peut parfois se révéler au travers de souffrances physiques, par des actes que fait le sujet à son encontre, tels des scarifications, des piercing sinon des actes plus directement dangereux. Actes qui doivent détourner le regard de ce qui fait honte ou faire disparaître celui-là même qui a honte. L’aspect trans-générationnel du traumatisme induisant les manifestations de honte, sa place au centre de secrets et de violences familiales soutient souvent la force de son emprise. Pour le thérapeute, la honte est toujours source d’alerte et elle reste bien différente de la culpabilité.
C’est ainsi que pour moi l’idée de ce numéro a germé. Une autre dimension au fil de rencontres avec des malades somatiques gravement atteints l’a renforcée. L’atteinte traumatique dans ses aspects régressifs, révélerait-elle une blessure narcissique ancienne dans laquelle là encore, la honte serait enfouie, à la fois signal d’alarme et affect à décrypter ?
Enfin la genèse de ce numéro doit aussi beaucoup à Jean-Claude Sempé entendu à l’occasion de son séminaire sur la honte et qui présente ici un texte où il met la psychanalyse et la Bible à l’épreuve l’une de l’autre. Nous trouverons dans son article de multiples liens avec l’ensemble du numéro.
Serge Tisseron rencontré lui aussi à l’occasion d’un séminaire, a de longue date (1992) porté sa réflexion et écrit à propos de la honte. Il a étudié son lien au social, au secret, et à son « bon usage ». Son texte précis se devait d’être présent ici.
Dans le premier dossier, introduit par Monique Selz, nous les trouverons donc tous les deux encadrant des réflexions menées plus particulièrement en 2003 et 2004. Elle a rassemblé et mis en perspective les points de vue de divers auteurs qu’elle a sollicités.
Dans un second dossier, nous évoquerons les effets qu’engendrent : secret, honte, et violences.
Tout d’abord avec l’article de Nicole Beauchamp, exposé initialement dans le cadre du groupe « Psychanalyse et littérature personnelle », à propos de J.M. Cœtzee prix Nobel de littérature 2003. Elle éclaire son destin et la force de son œuvre en suivant le fil conducteur tendu « entre honte et secret ». Pour ce faire, elle s’appuie sur deux de ses écrits révélateurs de sa jeunesse et de l’entrée dans l’âge d’homme.
Ensuite, l’article de Pierre Kammerer tente de cerner la « Place et fonction de la violence à l’adolescence ». La violence de la crise sociale actuelle pose de façon aujourd’hui encore plus urgente la question du passage à l’acte face à des affects de honte, de haine, et de rage narcissique. Du sujet « mis en acte dans ce scénario », de l’origine du scénario aux défaillances de l’environnement, aux humiliations comment négocier « le passage adolescent » ? De façon précise l’auteur pose la question des dispositifs à mettre en œuvre afin de soutenir le sujet à penser ses questions et impasses dont témoignent les passages à l’acte.
Avec la rubrique Psychanalyse et philosophie et le texte : « Après tout, la psychanalyse », Fabio Landa aborde l’indicible de la Shoah et tente de nous proposer des outils de pensée face à cette atteinte de « la figure humaine », terme emprunté au texte de Claude Barazer. À partir de textes bibliques, Fabio Landa fait lien avec la situation à laquelle ont dû faire face les déportés, à l’impossible tâche des survivants et à la rupture nécessaire du secret. Comment rompre le silence ? Primo Lévi et ses propos prudents quant au témoignage peuvent renvoyer à ceux de Derrida sur la vérité que celui-ci dit radicalement étrangère à celle du témoignage. F. Landa ici, illustre aussi comment par l’imaginaire ou le récit chacun tente de transcrire et d’approcher l’horreur du nazisme. Le livre de Zvi Kolitz « ... beau et vrai comme seule la fiction peut l’être » nous présente ce texte qui fut longtemps pris malgré l’auteur pour un témoignage et non pas une création ; il s’oppose ainsi au témoignage de Gradowski et au chemin déjà emprunté par Primo Lévi ou Jean Améry. F. Landa fait aussi état d’un risque, celui décrit par Karl Kraus, d’une langue qui serait déviée, « désarticulée » et ne pourrait remplir son devoir « de justice ». Il tente une chimère qui pourrait être une représentation nécessaire de l’indicible.
La rubrique Actualités n’abandonne en rien la violence :
  • celle faite à la psychanalyse : Daniel Lemler dans son article « La psychanalyse : y a-t-il proscription ? » traite des attaques qui, sans honte et sans créativité, semblent mener « à l’adaptation au détriment de la parole ». Soutenir la singularité et spécificité de la psychanalyse est ici simplement nécessaire.
  • celle faite à la démocratie avec l’article de Francis Martens « Saccages en démocratie ». Ce texte dense nous laisse à bout de souffle. La langue de la colère n’est pas langue de bois face à la violence faite à la démocratie. De l’abandon du progrès linéaire à l’interrogation sur comment promouvoir « l’équité tout en préservant la différence » l’auteur questionne le système institutionnel démocratique, le projet de société et l’éthique.
Les hommages à Paul Roazen et Edmond Ortigues viennent nous rappeler combien ils vont nous manquer mais aussi combien ils ont partagé avec nous leurs recherches et leurs apports ! Nous leurs en sommes reconnaissants.
Judith Dupont nous restitue pour Paul Roazen, la dimension de l’homme et de son travail « La psychanalyse, l’histoire et la sociologie lui doivent beaucoup, et son œuvre restera une source essentielle et irremplaçable pour les chercheurs à venir » nous dit-elle en conclusion.
Simone Gerber quant à elle, évoque l’histoire singulière d’Edmond Ortigues et sa capacité à discerner et comprendre, lui permettant un apport théorique à distance « de tout dogme ».
Viennent ensuite les notes de lectures :
« Archi-psychanalyse de la honte ou la honte selon Irme Hermann », Mireille Fognini reprend à l’occasion de ses lectures pour ce numéro celle de « L’instinct filial » d’Irme Hermann, l’exploration qu’il fait de l’affect de honte et de l’intimité profonde de ce sentiment avec le « syndrome du cramponnement ». Ses idées sur les aspects archaïques de la honte qui serait suscitée par un dressage où l’enfant affronte « les yeux luisants », relient magistralement le feu avec la honte brûlante.
« Le moine et la psychanalyste », par Marie Balmary, Albin Michel, 2005, Pierre Sabourin. Il nous incite vivement à lire Marie Balmary psychanalyste, chercheuse, historienne de traces signifiantes... En avant-propos, elle évoque dans ce dernier livre sa propre rencontre avec les deux Lacan et plus particulièrement ses rencontres avec « Le moine... ». Il apparaît clairement qu’elle n’a plus à faire la preuve de sa force et de son originalité.
« La pédofolie, de l’infantilisme des grandes personnes », éditions De Bœck, Bruxelles, 2004, Alex Raffy, Ariane Morris nous fait part de ses impressions de lectrice, parfois tout à fait critique, pour ce travail qu’elle suit depuis la publication de l’article « L’enfance maltraitée comme conséquence de l’enfant généralisé » (Le Coq Héron, nËš 161) jusqu’à la réflexion récente sur « la pédofolie ».
Et en dernière rubrique, les livres reçus.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis