2006
Le Coq-héron
Éditorial
Eva Brabant
« Ce qu’au fond de ton cœur tu caches va s’étaler devant tes yeux ; et ce sur quoi tes yeux s’attachent en ton cœur va trouver son lieu »
Attila József Extrait du poème écrit pour le 80
e anniversaire de Freud
[1]
Dans la première partie de ce numéro, le
Coq-Héron publie un texte qui représente un intérêt particulier pour une revue de psychanalyse puisque c’est un manuscrit de Freud qui nous est parvenu par l’intermédiaire de Paul Roazen, le regretté ami de notre revue. Comme le lecteur l’apprendra dans l’article de celui-ci
[2], ce texte était destiné à l’ouvrage qu’il prépara avec William C. Bullitt sur le Président Wilson et devait en constituer le premier chapitre. Terminé en 1932, le livre ne paraîtra qu’en 1967
[3], peu de temps avant la mort de Bullitt, mais avec une contribution de Freud sérieusement réduite. En effet, celle-ci avait été amputée d’un quart et nombre de passages modifiés. C’est donc le texte intégral de ce manuscrit retrouvé dans les papiers de Bullitt, et dans une nouvelle traduction, que nous publions, ainsi que la correspondance entre les deux hommes.
Au début des années trente, au moment où ce projet de livre avait été conçu, Freud était déjà bien malade. Affaibli par plusieurs interventions, il souffrait également d’arythmie cardiaque. Mais, de son propre aveu, la maladie ne l’a jamais empêché de travailler. Pour se lancer dans l’écriture, il avait généralement besoin de souffrir un peu, et non seulement des affres de la création. Il semble que Bullitt lui a proposé d’écrire cet ouvrage sur Wilson lors d’un de ses séjours en clinique, à Berlin. Le contexte politique a dû jouer pour qu’il accepte cette proposition. À cette époque, certains signes avant-coureurs du désastre historique étaient bien perceptibles, l’ombre des événements à venir recouvrait déjà l’Allemagne. Le traité de paix ratifié à Versailles en 1919 était considéré comme la cause principale de la crise économique allemande, et à l’origine du démantèlement de l’Empire austro-hongrois. Un an auparavant déjà, l’intérêt de Freud s’est réorienté vers le social. Avec Malaise dans la civilisation, il reprend le fil de Totem et tabou, de « Psychologie des foules et analyse du Moi », de l’Avenir d’une illusion, série qui s’achève avec Moïse et la religion monothéiste, son dernier ouvrage. Ces livres continuent à éclairer maints problèmes de notre monde actuel. Il en va de même de cette « Introduction » inédite.
Dans son portrait analytique de Wilson, Freud évoque les pulsions homosexuelles sublimées à l’œuvre tant dans la société que dans la foi religieuse.
Comment ces idées peuvent-elles être reçues aujourd’hui ? Les adeptes du relativisme culturel n’y verront probablement qu’une sorte de curiosité historique. D’autres, enfermés dans leurs croyances et leurs opinions, risquent de les rejeter en bloc. Alors que certains les écarteront comme « réactionnaires », d’autres les taxeront de libertinage.
Aujourd’hui, les idées de Freud sur la foi religieuse peuvent paraître réductrices. Son analyse n’aborde jamais les liens de celle-ci avec les problèmes de l’identité, de la culture et des traditions, et reste donc partielle. Mais ce caractère réducteur n’est-il pas inhérent à toute analyse ?
Si les interprétations de l’analyste produisent un effet libérateur, c’est précisément parce qu’en les exposant, elles permettent d’affronter les contradictions ; en traçant des chemins dans le tourbillon intérieur, elles indiquent certaines issues. Freud, héritier des Lumières, se penche sur les bases œdipiennes de la foi chrétienne. Son analyse, même si elle n’épuise pas toute la psychologie de la foi, ouvre des voies à la réflexion pour le psychanalyste d’aujourd’hui.
Par ailleurs, il paraît évident que cette analyse s’inspire aussi de l’expérience propre de Freud. Le principe de fonctionnement des sociétés analytiques n’est-il pas analogue à celui de la société en général, fondé sur la sublimation des pulsions homosexuelles ? Et la foi est-elle entièrement absente de la démarche analytique ?
En 1930, l’année où Freud s’est engagé dans ce travail, ses conflits avec Ferenczi étaient à leur apogée. Après le départ de Rank en 1926 il assiste, à partir de 1927 à l’éloignement de son deuxième « fils » analytique, et se vit comme un père rejeté et abandonné. Il arrive sans doute à la conclusion que si la sublimation est à l’œuvre dans la société, son effet ne peut durer qu’un temps, et qu’il en va de même dans les sociétés de psychanalyse qui gravitent autour de lui. Ce n’est donc pas par hasard qu’il s’engage alors dans le projet d’écrire un livre avec quelqu’un d’extérieur à la communauté analytique. Ce texte sur le Président Wilson apparaît comme une suite au débat avec Ferenczi.
Alors que celui-ci plaide pour la diversité des causes du développement de l’humain soulignant, à côté des conflits, le poids des traumatismes, Freud insiste sur le rôle prépondérant du complexe d’Œdipe. Tandis que Ferenczi commence à modifier ses idées sur la féminité, Freud maintient sa vision : la femme est un être castré réduit à une totale passivité.
Au début de ce travail, Freud envisage lui-même que ses conceptions pourraient se modifier dans l’avenir. Dans la psychanalyse actuelle, il existe tout un spectre de points de vue plus ou moins proches des siens. Mais la plupart des analystes ne pourront qu’être impressionnés par la clairvoyance de Freud et ne manqueront pas de reconnaître l’intérêt de sa démonstration. Celle-ci reste certes cantonnée à l’Œdipe. Toutefois, en mettant en lumière les liens de la psyché avec la société, Freud présente ici le conflit œdipien dans son étonnante complexité.
Les nouvelles et les études figurant dans le deuxième dossier de ce numéro s’articulent autour des liens entre littérature et psychanalyse.
Cette partie littéraire est née de l’une de mes excursions au « pays de mes origines », la littérature hongroise. Comme tous ceux qui tiennent leur langue d’origine pour leur patrie véritable, ce petit voyage que j’entreprends périodiquement m’est indispensable. Ma langue maternelle constitue le sol que je dois « toucher » de temps à autre pour me sentir identique à moi-même, pour garder le lien avec l’enfant que j’étais et pour renouer avec les personnes qui m’habitent. C’est au cours d’une de ces visites que j’ai rencontré « Le bossu » de Frigyes Karinthy. Cette nouvelle m’a semblé faire partie de ces écrits tant admirés par Freud, qui révèlent la sensibilité de l’auteur, proche de celle de l’analyste. Quelques autres nouvelles, écrites également à cette période où certains écrivains hongrois étaient si réceptifs aux thèses freudiennes, ont fait naître l’idée d’un numéro du Coq-Héron autour du thème : « Ces écrivains, psychanalystes avant l’heure. » Trois des nouvelles contenues dans ce numéro ont donc été choisies dans cet esprit. S’y sont ajoutées d’autres, écrites par Ladislas Dormandi, auteur proche des milieux analytiques qui, après avoir émigré en France, est devenu un écrivain de langue française. Enfin, une nouvelle de Jacqueline Rousseau-Dujardin a aussi trouvé sa place dans ce numéro.
Lors d’une deuxième lecture, je me suis rendue compte que tous ces écrits semblaient traversés par un fil rouge : « Voir et être vu. » Tout écrivain est avant tout un voyeur. Cette position pulsionnelle est peut-être encore plus déterminante que le soulagement apporté par l’écriture qui, si on en croit Nietzsche, serait tout aussi involontaire que le vomissement ou l’expectoration. Comme nous le rappelle Freud, les rêves, les rêveries et les fantasmes de tout un chacun ont pour source le manque et la frustration. Ainsi non seulement les fantasmes de l’écrivain et de tout artiste ont les mêmes fondements, mais leur contenu aussi a quelque chose en commun avec ceux de tout humain. L’artiste ne diffère des autres que par sa capacité de jouer, de mettre ses rêves en forme. Cet acte de substitution devient peu à peu une source de jouissance, même si entretenir la flamme ne va pas sans peine. On s’aperçoit là que tout écrivain signe un pacte avec le diable. Pour quelques maigres avantages il engage tout son âme, perd sa tranquillité d’esprit et refuse de se plier à d’autres normes que celles de la création.
Depuis que Freud a mis en orbite la psychanalyse, celle-ci entretient des rapports étroits, constants et complexes avec l’écriture. Au début de sa carrière, Freud était presque honteux à l’idée que ses récits de cas pouvaient se lire comme des nouvelles. Mais il semblait fier d’être un lecteur attentif de Shakespeare, d’E.T.A. Hoffmann, ainsi que de ses contemporains, Ibsen, Mark Twain, Oscar Wilde. Des personnages littéraires tels que la Gradiva de Jensen lui permettaient de présenter ses constructions théoriques. Mark Twain ou Nestroy sont des auteurs qui l’ont marqué au point qu’il les cita sa vie durant. Des figures essentielles pour son élaboration théorique, le Président Schreber ou le peintre Christophe Haitzmann, il ne les a rencontrées que par écrits interposés.
Les analystes de notre époque partagent sa prédilection pour la littérature. Entre écriture et psychanalyse, il existe un rapport de réciprocité. Les psychanalystes écrivent beaucoup, parfois même bien et les écrivains font souvent preuve d’une sensibilité analytique. Ils ont en commun la curiosité pour les autres humains, l’envie irrésistible de les voir, de mieux les voir, tenter de pénétrer derrière les apparences, voir l’autre en train d’en observer un autre. Les deux tentent de dévoiler des secrets, créer des illusions, mais aussi d’en détruire. Et ils partagent le désir de voir leur propre image reflétée dans l’autre. Par ailleurs, écrivains et psychanalystes s’efforcent de capter le regard de l’autre, ce regard qui finit par élire domicile en nous. L’écrivain doit soumettre cet œil interne à un examen constant, sinon le projet de sa propre création risque d’en pâtir. Quant à l’analyste, le but de son activité, à savoir assister un autre humain dans la création de soi, ne peut être atteint qu’en éliminant les idées toute faites, les lieux communs. Bien entendu, la tâche, colossale, est condamnée à rester inachevée.
Voir et être vu sont autant de thèmes intimement liés à l’hystérie, névrose fondatrice de la psychanalyse. À Paris, Freud n’était que spectateur, même s’il était engagé, des représentations mises en scène par Charcot. Ce n’est qu’à son retour à Vienne qu’il a abandonné le spectaculaire pour l’enfoui, le caché. Peu à peu, son regard s’est détourné du manifeste, du physique, pour se diriger vers le latent, le psychique. Et du coup, voir tout simplement ne pouvait plus lui suffire, il fallait construire une théorie, développer un « troisième œil » et, comme l’a si bien dit Reik, un de ses élèves, une troisième oreille.
Le rapport entre l’acte d’écrire et la névrose obsessionnelle n’est pas à démontrer. Mais on oublie parfois que ni l’écriture ni la psychanalyse ne sont dépourvues d’une dimension psychotique. La plus manifeste est le lien avec la paranoïa. Tous les écrivains ne sont pas paranoïaques pour autant, encore que, souvent, les paranoïaques s’expriment par écrit et que certains ont le don de l’écriture. Quant aux psychanalystes, leur métier s’accommode plus aisément d’une petite folie bien tempérée que d’une normalité conforme à la règle.
J’en viens maintenant au contenu de la deuxième partie de ce dossier.
« Le bossu », nouvelle de Karinthy ouvrant la section de la fiction, parle de ce regard intériorisé dont il a déjà été question. Rien ne révèle mieux que la pratique analytique à quel point cet observateur interne peut marquer les conduites. Il peut inhiber, parfois détruire toute joie de vivre, toute créativité. Mais la nouvelle évoque une intrusion d’un autre genre… Dans « Soleils », l’autre nouvelle de Karinthy, la vision de l’astre représente une métaphore de la vérité du sujet qui s’ouvre au monde à la suite d’une déception amoureuse.
« Le fils du clown » de J. Rousseau-Dujardin aborde le secret et la scène primitive irreprésentable, thèmes sous-jacents encore soulignés par le personnage absent-présent du clown et le métier d’archéologue du narrateur.
Dans la nouvelle de Dormandi, « Bonne nuit les petits », notre époque est déjà bien présente. L’auteur nous en propose un cliché photographique montrant des gens bien intentionnés qui, à force de trop regarder, finissent par ne plus rien voir. Mélangeant « allègrement » fantasme et réalité, l’auteur plonge le lecteur dans une dimension d’inquiétante étrangeté. Dans « Le bourreau », Dormandi recourt au même procédé, et cette nouvelle m’a amenée à des commentaires plus amples que le lecteur pourra lire plus loin. Mais un mot sur « La poignée d’argent », de Molnár : à première vue, ce conte, de forme humoristique, a plus de rapports avec l’hypnose, l’ancêtre de la psychanalyse, qu’avec l’analyse elle-même. Mais les limites entre la psychanalyse et l’hypnose sont quelque peu floues. Transfert et contre-transfert ne portent-ils pas des gènes hérités de cette « grand-mère » tant décriée ? Certes, celui qui est « supposé savoir » ne doit pas prétendre savoir. Toutefois, si sa nudité venait à être dévoilée, ou si lui-même perdait la foi en sa « poignée d’argent », il serait forcé de changer de métier ! Comme le rappelle Michel de M’Uzan dans son récent ouvrage
[4], la séduction, en dépit de toute sa mauvaise presse, est indéniablement l’un des composants de la cure analytique. Quant à l’écriture, l’envie de séduction lui est aussi partie liée.
Des études à propos d’auteurs et d’ouvrages sont regroupées dans la deuxième section. Dans celle de Judith Stora-Sándor, le thème du regard est là aussi sous-jacent. Le regard sur les autres est un des préalables de l’humour, ce fleuret moucheté, cette antichambre de la sagesse.
L’étude de Mireille Fognini, consacrée à un ouvrage de Georges Emmanuel Clancier, ouvre les perspectives d’une lecture analytique en créant une mise en abîme. La double, voire triple lecture de l’analyste fait écho à la narration double, la démarche propre de l’auteur.
L’article de Catherine Couanet apparaît comme la réflexion sur une image réfléchie. L’image est celle de Kornél Esti, héros et double de Dezso Kosztolányi auteur hongrois désormais abondamment traduit en français.
Dans son étude « Renaître avec la langue », Béatrice Fortin se penche sur Être sans destin d’Imre Kertész, écrivain hongrois et prix Nobel de littérature en 2002. Y apparaissent les analogies et les différences entre le narrateur et l’auteur. L’adolescent déporté à Auschwitz est à la fois le double de l’auteur et, en tant que création littéraire, à l’origine de sa « renaissance ».
Cette idée est aussi au cœur des réflexions de Lucette Nobs sur Coetze. Son analyse des deux ouvrages de cet auteur, prix Nobel en 2003, a le mérite d’expliciter les dessous de cette écriture, et rend ainsi plus claires les raisons de son effet particulièrement saisissant.
La troisième section consacrée à la littérature regroupe des écrits ayant pour objet l’écriture elle-même. En premier, la psychanalyste et poète Hélène Péras aborde la question du désir d’écrire, qu’elle met en rapport avec celui de laisser une trace, mais aussi de se montrer, de transmettre et de témoigner.
Ces thèmes réapparaissent également dans le dialogue entre Serge Bédère et Marie Borin, le premier étant psychanalyste, la seconde écrivain(e). Alors que l’auteur parle des aléas de la création, de la méthode toujours unique, propre à chacun de ses ouvrages, l’analyste évoque l’écart entre l’énoncé et l’intention de départ, lié à la langue, à son caractère omniprésent et aliénant.
Xavier Briand traite, sur le ton de la dérision, des problèmes liés à l’expression littéraire. Il analyse les motivations et les ambitions, aussi bien cachées que reconnues, derrière l’acte d’écrire.
Deux textes qui n’entrent pas dans les catégories précédentes doivent encore être mentionnés. Celui de l’auteur guatémaltèque Louis Edouardo Rivera aborde, sur un ton enjoué, les effets stérilisants d’un savoir excessif et pédant sur la littérature.
« De la terre à la lune » est un article qui a trouvé sa place dans ce numéro pour la démarche de l’auteur, psychanalyste américaine. En mettant en lumière le contre-transfert cette démarche a une indéniable affinité avec celle de l’écrivain. Par ailleurs, cet article, tiré d’un numéro de Contemporary Psychoanalysis, révèle clairement l’influence des idées de Ferenczi et d’Erich Fromm.
J’espère que nos lecteurs partageront le plaisir et la réflexion que les textes réunis dans ce numéro nous ont apportés. Je voudrais remercier ici Maria Pierrakos et Elena Adam pour avoir collaboré à la traduction de la partie littéraire et Emmanuel Danjoy pour la relecture et la mise en forme de ce numéro.
[1]
Texte français de Max Andréoli d’après Tivadar Gorilovics. Attila József, « Aimez-moi »,
Œuvre poétique, Georges Kassai éd., Paris, Phoebus, 2005.
[2]
Paru dans le
Times Literary Supplement.
[3]
Le Président Thomas Woodrow Wilson, Portrait psychologique, Paris, Albin Michel, 1967, réédité par Payot, 2005.
[4]
Aux confins de l’identité (2005) Voir plus loin la note de lecture de Maria Pierrakos.