2006
Le Coq-héron
Lectures
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J.-C. Polack, Épreuves de la folie, Toulouse, érès, 2006
J.-C. Polack nous livre sa riche expérience de travail avec des patients psychotiques. Il insiste sur « les conditions, les circonstances et les contextes » du travail : les relations du thérapeute (avec son environnement, sa famille, l’établissement, les collègues, les auxiliaires) et les modes d’être du patient (avec ses proches, les autres pensionnaires et les médecins, les voisins et les gens du quartier), ainsi que l’importance de l’environnement non humain, autant de données indispensables pour interpréter ce qui se joue sur la scène du transfert. C’est dire l’importance de l’analyse institutionnelle (interne et externe : conditions sociales et politiques).
« Langages, paroles, signifiants » sont envisagés de manière critique en montrant avec Françoise Davoine « les circonstances que les jeux du langage explorent quand l’analyste veut bien s’inclure dans une quête où les signifiants du malade ne suffisent pas ». Un chapitre est consacré au corps et aux images du corps. L’offre et la demande de soins sont étudiées en prenant aussi en considération l’ensemble des expériences de vie du thérapeute. La question du diagnostic est discutée en redoutant les effets d’une nosographie hâtive sur les conduites thérapeutiques. De fines descriptions montrent qu’en matière de psychoses, il convient de préférer la construction du cadre à l’affirmation de sa forme canonique. Le cadre s’étend aux dimensions écologiques d’un environnement naturel et social où l’institution, quelle que soit sa taille, pèse de tout son poids. « Médicaments et mots » plaident pour l’absence de dogmatisme et la compréhension entre artisans du verbe et psychopharmacologues, ainsi que pour la qualité des relations entre psychothérapeute et médecin traitant. « Familles, groupes et réseaux » montrent que les familles sont coupées de coupures qui ne sont pas familiales. Le point de vue systémique est pris en considération pour envisager la multiplicité des personnes et des groupes passés et présents dans la vie du patient. Il y a un agencement collectif qui se détache sur le fond d’un environnement large : l’Histoire, le monde… Dans le cadre de sa pratique libérale, Polack a introduit un élément institutionnel en mettant des patients en relation pour des activités diverses.
Un chapitre consacré aux théories met au centre la théorie sexuelle et fait la critique d’une psychanalyse hostile aux homosexuels et aux femmes. Polack oppose à la bisexualité délimitée de Freud, la bisexualité comme une multiplicité proliférante. Il décrit deux manières de travailler avec les psychoses : la sémiologie punctiforme de Sherlock Holmes, scientifique, du côté de Pankow, Rosenfeld, Resnik… ; l’implication du Marlowe de Chandler dans le milieu criminel, du côté de Ferenczi, Rosen, Searles, Benedetti… La psychose requiert une sémiologie plus complexe que les catégories saussuriennes. On rencontre des signes (je dirais aussi des indices) irréductibles aux seules concaténations signifiantes. Il rend justice aux systémiciens qui ont codifié différentes méthodes de travail : structurelle (mais considérée comme un arrêt momentané sur image au cours de la rencontre) ; pragmatique (centrée sur les productions psychiques du thérapeute par rapport à son patient ; narrative, où le thérapeute est également engagé mais en faisant confiance aux jeux de la communication et de la signification ; écologique enfin, qui analyse la situation en faisant la critique d’une double aliénation mentale et sociale.
Connaissance et expérience sont mises en opposition comme Don Quichotte et Sancho Pança. Plusieurs fragments cliniques sont argumentés. In fine, Polack revient à la théorie du signe de Peirce, explicitée par P. Delion ; les signes ne sont jamais donnés une fois pour toutes ; le signe est triadique, impliquant l’objet du signe et sa destination (celui que ça intéresse) et il ne prend sa valeur que par un travail – l’interprétance ; l’attribution d’un sens dépend d’un contexte et sans sa connaissance, l’interprète est en panne ; enfin, lire un signe, lui donner du sens, sont des opérations collectives dans une situation de soins ou d’éducation ; les éléments du contexte sont en perpétuel remaniement ; la théorie du thérapeute, sa grille d’interprétance ne vaut que rapportée aux trois termes de la sémiose (le signe, l’objet du signe, sa destination).
Un chapitre consacré aux délires fait place aux côtés de la conception psychanalytique à celle d’Henri Grivois visant à faire avorter la psychose naissante. « Transferts et fictions », « répétition et résistances » mêlent des pensées rêvantes à des propos plus précis comme la place de l’analyse institutionnelle. « Agir, intervenir, interpréter » fait intervenir dans la rencontre un effet de contagion, de capture, un tout-contre du thérapeute par rapport à son patient. Les pensées de l’analyste s’anastomosent aux propos du patient et sa parole réalise un tissage. La théorie de la psychose reste à construire au-delà des auteurs. Un cas de Ginette Michaud montre l’ouverture d’une crypte au sens de N. Abraham et M. Torok, nécessitant disponibilité, vigilance et ingéniosité du thérapeute. « Des influences et de la suggestion » mettent à l’épreuve ces notions dans les relations entre analystes de psychotiques et avec leurs patients. « Guérisons » ferme ce livre magnifique. Des cas exemplaires sont évoqués. On ne regrette que l’absence d’index et d’une bibliographie rassemblée (elle est riche, mais en notes de bas de page). À lire absolument !
Claude Nachin
Jacqueline Rousseau-Dujardin, « Orror di femmina », La peur qu’inspirent les femmes, Édition Presses Universitaires de Vincennes, juin 2006
Le but déclaré ici de J. Rousseau-Dujardin n’est pas de défendre une « utopie sur une entente idyllique des sexes », mais modestement de « décaler, ne serait-ce que d’un iota, les positions traditionnelles du masculin et du féminin ». Pour cela s’imposait l’exploration du féminin dès son origine, tout au cours de l’histoire et des mythes entretenus. L’originalité de cette exploration-là (dédiée à Nicole Loraux) tient au mode d’investigation utilisé.
La première grande moitié est en effet le journal de bord de la recherche que l’auteure a tenu en détail de juillet 2003 à janvier 2004. Il s’en dégage un sentiment de liberté de réflexion autour d’associations personnelles diverses traversant autant le quotidien, l’actualité du thème, que l’expérience du psychanalyste, et les mythologies transmises par les écrivains et philosophes de la Grèce antique, ravivées par l’apport de travaux récents comme ceux de Nicole Loraux, Georges Duby et autres penseurs contemporains.
Le post-scriptum de janvier 2006 ajouté au reste du journal va insister avec pertinence (et un certain pessimisme) sur l’importance des changements dans notre civilisation. Ainsi, « le réel intervient pour modifier ce qui paraissait jusqu’à maintenant une donne irrévocable ». En effet les « progrès » technologiques d’une part dévalorisent « la dynamique de la transmission intriquée avec l’espérance d’immortalité qui repose (ou s’agite) au fond du psychisme humain », et d’autre part « dans le domaine de la reproduction, modifie[nt] radicalement le rapport des sexes devant la perspective de l’enfant à venir » avec l’imminence d’objectifs tels que le clonage et l’utérus artificiel.
L’autre partie rassemble ses analyses détaillées de quatre illustrations de la conception littéraire et mythique de la femme, de celle de Balzac au sujet de jeunes femmes mariées, en passant par celle de H. Von Kleist pour Penthésilée, puis de celle de Mérimée pour Carmen, à celles fort différentes d’Euripide et Christa Wolf pour Médée.
Son approche psychanalytique et personnelle essaie d’éclairer ainsi, en des contextes historiques et littéraires, cette durable grande peur qu’inspirent les femmes, depuis tant de temps dans nos civilisations. Mais lucide, J. Rousseau-Dujardin remarque aussi qu’en dépit de notables et évidentes modifications sociales, il faut bien observer le suivisme des successeurs de Freud sur le mythe originel d’un « second » sexe et son destin, ainsi que la discrétion voire le presque-silence maintenu autour des quelques audacieux qui se sont risqués à en souligner l’aspect paradoxal. Remarquons justement à ce sujet l’absence regrettable, pour cette édition universitaire, d’une bibliographie étoffée des travaux psychanalytiques déjà publiés sur la question.
Mais il est surtout dommage à mon avis, que l’ouvrage de Françoise Gange Les dieux menteurs (découvert fort récemment pour ma part…) ait échappé aux diverses références bibliographiques sur lesquelles l’auteure a étayé son travail.
En effet cet important ouvrage, avec une documentation fort détaillée, démontre avec maints exemples comment l’ordre patriarcal guerrier a pu réussir à occulter l’origine déifiée du mythe sacralisé et terrifiant du féminin mystérieux, sans que les civilisations n’aient encore jamais pu réconcilier la complémentarité de leurs deux parties créatrices, en reconnaissant la nécessaire association du féminin et du masculin dans l’évolution de l’humanité. Une pierre de plus donc à rassembler avec bien d’autres, dont celles repérées dans l’ouvrage original de J. Rousseau-Dujardin, qui marque le chemin de l’histoire du féminin, et pourrait aider à mieux comprendre encore les excès de la toute-puissance psychique au sein des technologies.
Mireille Fognini