2006
Le Coq-héron
Éditorial
Jacques Letondal
Pourquoi un dossier sur Otto Rank ? Qui le connaît ? Qui ose en parler ? Il nous semble que nous sommes en face d’une forme de refoulement collectif.
Important parallèle avec Ferenczi ! Rank et Ferenczi furent de très proches amis jusqu’en 1925. Ils écrivirent ensemble un ouvrage fondateur sur la pratique analytique, Perspectives de la psychanalyse, en 1924, qui ne fut traduit en français qu’en 1995 ! (Et avec une erreur dans le sous-titre : « Indépendance » au lieu d’« Interdépendance de la théorie et de la pratique » !) Rank n’eut pas d’aussi bons défenseurs que Ferenczi (dont Le journal clinique ne parut tout de même que vingt ans après sa mort…).
Rank fut sans doute, après Ferenczi, le plus brillant disciple de Freud. Il ne fait peut-être pas bon être brillant ! Freud le parraine, paye ses études. Rank réussit, très travailleur, prodigieusement érudit. Il obtient un doctorat. Il est aussi bon organisateur, esprit pratique. Toute l’institution psychanalytique viennoise et sa maison d’édition reposent sur ses épaules. Avec l’encouragement de Freud il étudie les mythes en rapport avec la psychanalyse (1909 : Le mythe de la naissance du héros ; déjà la naissance…).
Alors pourquoi la rupture de 1926, deux ans après la parution du Traumatisme de la naissance de Rank ? Nous espérons que ce dossier contribuera à une meilleure compréhension du sens et des enjeux de cet « éloignement ».
Car Freud est resté longtemps hésitant, ne sachant si ce que disait Rank était vrai ou faux. Lui ne le trouve pas dans sa clinique (il fait une démarche naïve auprès de certains patients en leur faisant lire le texte de Rank).
Précisons en passant que le traumatisme de la naissance n’est pas le traumatisme de l’accouchement.
Il s’agit plutôt d’une perte, d’une séparation, et de l’« ouverture » d’une tragédie, d’une « plongée » dans un vécu conflictuel, dans le corps, dans la vie perceptive, dans la vie psychique naissante du nouveau-né ; il s’agit de la naissance d’une ambivalence fondamentale dans la relation à la mère, de l’alternance plus ou moins chaotique des moments de fusion et des moments de séparation générateurs d’angoisses de chute ou de morcellement (mais aussi, dans les premiers jours, voire les premières semaines, d’une mise en route parfois « désagréable » du système digestif, liée, pour l’enfant, à la séparation d’avec la mère toute-puissante).
Mais Freud est centré sur l’œdipe ; il trouve que le « traumatisme de la naissance » affadit l’œdipe, qui ne serait plus que transposition. Freud ne semble pas comprendre que la mère soit un véritable objet de relations ambivalentes, conflictuelles… Le « traumatisme de la naissance » agresse son objet d’amour à lui (voir l’article de Robert Kramer).
Il est très difficile d’aborder sereinement, sans trop de passion et avec suffisamment de nuances, le conflit de pensée entre Freud et Rank. Encore aujourd’hui, la communauté psychanalytique est divisée. Ceux qui ont poursuivi l’exploration des phases précoces de la vie psychique du nourrisson et du très jeune enfant, et qui ont fini par trouver une certaine reconnaissance, sont en général désignés comme des « kleiniens », ce qui n’est pas sans fondement ; mais c’est aussi comme une manière de se rassurer. Melanie Klein fut bien sûr une pionnière dans l’étude du psychisme précoce. Mais elle fut plus diplomate que Rank. Elle parlait des premiers stades du complexe d’Œdipe qui restait au centre de la pensée de Freud, alors que Rank fut accusé d’« hérésie » en parlant de développement et de relations pré-œdipiennes (1924-1926). Freud y viendra en 1932, mais pour parler d’un narcissisme primaire dont seul le corps propre de l’enfant était l’objet, sans relation avec la mère.
La recherche psychanalytique se poursuivra après Melanie Klein sur la « naissance à la vie psychique » du nourrisson et de l’enfant « pré-œdipien ». Un ouvrage relativement récent en témoigne, qui tente de faire un bilan, presque une synthèse sur la question
[1]. On y retrouve surtout des psychanalystes anglais ou anglo-saxons : Winnicott, Bion, Balint, Esther Bick, Brazelton, Meltzer, etc., et aussi des Français comme Anzieu, Pierra Aulagnier, Geneviève Haag, etc. Mais Otto Rank reste totalement ignoré dans ce bilan.
En ce moment, une certaine redécouverte de Rank se poursuit, surtout aux États-Unis. En 1985, paraît un ouvrage historique très fouillé de cinq cent trente-cinq pages du Dr James Lieberman de New York, basé sur témoignages, documents et correspondances, préfacé par Estelle Rank. L’Association internationale pour l’histoire de la psychanalyse et Alain de Mijolla ont eu l’excellente idée d’en publier une traduction française
[2]. Cet ouvrage, très documenté, s’appuie sur des inédits, en particulier sur la correspondance Freud-Rank. Plus récemment, Robert Kramer de l’université de Princeton fait paraître un choix de vingt-deux conférences américaines de Rank, données entre 1924 et 1938. L’ouvrage
[3] comporte une introduction de quarante-cinq pages dont nous publions une traduction en ouverture du dossier sur Otto Rank. Robert Kramer y retrace toute la carrière de Rank et en particulier l’histoire de ses relations avec Freud, mais aussi les étapes de l’évolution de sa pensée. Rank s’est toujours situé dans la lignée freudienne. Il reconnaît le complexe d’Œdipe, mais pour lui, encore une fois, il y a eu, d’abord, la relation originaire et ambivalente avec la mère.
Puis nous vous proposons la traduction de deux des conférences éditées par Kramer : « Les fondements d’une psychologie génétique » (conférence n° 5, de 1926) et « La genèse du sentiment de culpabilité » (conférence n° 9, de 1926). Évidemment, « génétique » renvoie ici à genèse et à développement. Dans ces deux articles, Rank s’attache à évoquer la naissance et le développement de la relation mère-nourrisson et la mise en place d’un surmoi maternel.
Enfin, nous vous proposons un deuxième texte de Robert Kramer intitulé : « Pourquoi Freud et Rank sont-ils arrivés à la conclusion que Freud n’avait pas plus d’intelligence émotionnelle qu’un enfant pré-œdipien ? » Ce titre choquera peut-être certains ; mais il faut bien le comprendre et le situer. Ferenczi et Rank se placent dans le prolongement de la découverte géniale de Freud mais ils pensent qu’elle mérite ce prolongement et que Freud a été empêché émotionnellement d’y accéder. Ferenczi en était particulièrement conscient et, après la déclaration du cancer de Freud, lui proposa de le prendre en analyse. Kramer essaie de comprendre le sens du refus de Freud.
Ajoutons que dans notre présentation de ce cahier, nous n’avons peut-être pas assez souligné l’interdépendance de la clinique et de la théorie chez Rank, comme le souligne le sous-titre de Perspectives de la psychanalyse ; Rank s’appuie toujours sur son autoanalyse et sur l’expérience des cures où il retrouve l’antériorité du maternel archaïque, dans le transfert comme dans le contre-transfert.
Il faut que nos lecteurs comprennent bien le sens de la publication de ces textes et des questions qu’elle pose. Cela représente un complément nécessaire à l’œuvre de Freud, tout comme l’œuvre de Ferenczi, de Melanie Klein, de Winnicott et des autres cités plus haut. Dans tout cela, il y a de la recherche avec sa part de tâtonnement. Mais nous préférons cela à la sacralisation des textes de Freud (ou de Lacan) que l’on citerait comme la Bible ou un texte prophétique. Non, Rank n’a pas été un hérétique ; il a soulevé des questions auxquelles d’autres essayeront d’apporter des réponses. Rank considérait d’ailleurs que le traumatisme de la naissance, tel qu’il l’a défini, faisait l’objet d’un refoulement plus puissant que la sexualité infantile (Une naissance n’est-elle pas un événement merveilleux où l’enfant peut recevoir un accueil chaleureux ? Quelle idée d’en faire un traumatisme !)
Nous informons nos lecteurs qu’une traduction française de la correspondance Freud-Rank est en cours d’achèvement et devrait paraître chez Calmann-Lévy.
Enfin, signalons que Rank a aussi, sur incitation de Freud, exploré les traces de l’inconscient dans les mythes et les contes, domaine qui n’est pas exploré dans ce cahier et qui pourrait faire l’objet d’une publication ultérieure.
Le second dossier est consacré à Xavier Audouard, psychanalyste français, décédé à Paris en mars 2004, qui a laissé de profondes traces chez nombre de psychanalystes actuels, peut-être surtout par son enseignement oral mais aussi par des publications remarquables. Catherine Grangeard nous propose une introduction à l’homme et à l’œuvre, par des témoignages, des morceaux choisis, une biographie et une bibliographie.
Puis vous trouverez en varia un texte de Michelle Moreau Ricaud, « Influence de la psychanalyse sur la création littéraire », et un billet toujours stimulant de Daniel Lemler qui, partant de Masse et puissance de Canetti, réfléchit sur le statut et sur l’image du « survivant ». Enfin, en réaction à notre numéro 182 consacré à Erich Fromm, nous recevons de Gérard Khoury le témoignage et la présentation des deux livres suivants :
- le premier, de Gérard Khoury, Une rencontre décisive : Erich Fromm ; c’est un témoignage vivant de ce que Fromm a personnellement apporté à Gérard Khoury et de ce que l’œuvre de Fromm peut encore nous apporter aujourd’hui ;
- le second, de Gérard Khoury et Jacques Roland, Revoir Freud, pour une autre approche en psychanalyse, présentation synthétique mais sans systématisme sur l’œuvre et la pratique de Fromm.
Puis viennent deux notes de lecture de Claude Nachin et Mireille Fognini et l’habituelle liste des livres reçus.
[1]
Albert Ciccone, Marc Lhopital,
Naissance à la vie psychique, Paris, Dunod, 2
e édition revue et complétée, 2001.
[2]
J.E. Lieberman,
La volonté en acte. La vie et l’œuvre d’Otto Rank,
puf, 1991.
[3]
R. Kramer,
Otto Rank, A Psychology of Difference, The American Lectures, Princeton University Press, 1996.