Le Coq-héron
érès

I.S.B.N.9782749207261
200 pages

p. 131 à 136
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Lectures

n° 188 2007/1

Eva Füzesséry, Le Tango de l’Archange, de Budapest au 5 rue de Lille. Toulouse, érès, 2006

Un titre bien choisi, pour un livre-témoignage tout en mouvance, structuré en boucle par une construction rigoureuse sous-jacente. Fermez le livre… Il a gardé beaucoup de son mystère, et la suite s’en retrouve au début…. Début de quoi ? D’écriture au bord de l’errance, pour en sortir, réécritures des multiples ruptures qui font écho en abîme à un effondrement premier, un trou de l’histoire individuelle et de l’Histoire mondiale, dont les réélaborations successives nous font entrevoir la vérité, ou plutôt le réel.
Trauma de guerre (invasion soviétique de la Hongrie), séparation parents-enfants, captivité du père en Russie soviétique, dépression maternelle, discrimination et exclusion politique et sociale par le nom sous la dictature « prolétarienne », pratique totalitaire d’effacement de la mémoire collective et d’incitation au reniement de ses origines, exil, déracinement, esseulement mélancolique, sentiment d’errance, d’irréalité, envahissement de « l’inquiétante étrangeté », proximité avec le mort-vivant : on reconnaîtra, aux multiples détours d’un vécu singulier, les souffrances les plus partagées du monde contemporain. Aussi croisent-ils de multiples destins piégés par de telles catastrophes historiques. Le livre, qui se lit comme un roman, veut ouvrir à ceux-là quelque espoir, largement fondé sur l’expérience de la psychanalyse.
Le style généreux et soyeux d’Eva Fuzesséry, empruntant le fil rouge des émotions et associations, jette inlassablement des ponts d’une rive à l’autre du passé et du présent, remaille ce trou creusé par l’Histoire d’un somptueux patchwork de bouts de mémoires individuelles et collectives, tisse peu à peu avec pudeur la toile de l’horreur qui, hors les charniers laissés derrière elle, a confronté des générations de survivants à l’angoisse de l’absurde.
Si le propos central de ce livre est de témoigner de l’efficacité de la psychanalyse – l’analyste parlant ici courageusement de sa propre analyse avec Lacan –, et s’il est parsemé de pensées sur les visées ultimes et la technique de la psychanalyse, sa valeur de témoignage tient surtout à la manière dont son style, qui conjugue raffinement et authenticité, incarne des mouvements de l’âme dans le travail de reconstruction du passé qui ouvre de nouveau à l’analysant un avenir.
De la technique de Jacques Lacan, Eva Füzeserry relate surtout une série d’actes à portée symbolique. Ce livre est lui-même un acte poétique, dont la portée symbolique ne peut se révéler qu’à l’usage, « confiant au temps la tâche de parachever l’œuvre » (p. 218).
Un paradoxe du récit tient dans le débordement constant d’une sorte de luxe spirituel sur la misère matérielle et la détresse psychique décrites avec précision. Que de malheurs… et que de ressources : on se surprendrait à l’envier ! C’est une force du récit de n’en rien cacher : oui, ce sont pour une part les malheurs, sous la botte de la dictature communiste, d’une héritière de l’aristocratie hongroise dont la filiation est riche de références, de mérites et de talents dans le monde de l’industrie, de la science et des arts. Sous cet angle, rien à voir avec le « journal d’une jeune prolétaire », celui que Ferenczi avait soigneusement conservé, écrit par une jeune femme qui n’avait pu entrer en analyse et s’était suicidée, texte que la revue du Coq-Héron a publié et que j’avais commenté dans le sens de la nécessité des techniques actives (« Journal d’une jeune prolétaire » et « Psychanalyste funerator ? », le Coq-Héron 104, Paris, 1987). Le Lacan qu’Eva Füzessery nous présente manie remarquablement les résonances symboliques de ses actes et l’analysante ne tarde jamais à les ressentir. Le travail de mémoire lui-même est soutenu ici par des aller-retour entre Paris, Vienne et Budapest, et les séjours près des lieux de l’enfance précoce bouleversée alimentent les élaborations rétrospectives. Le Tango de Psyché et de ses premiers objets d’amour se soutient aussi de ces actes que sont les voyages de l’analysante et de l’analyste entre France, Autriche et Hongrie – non sans détour par la philosophie zen…
Mais cette efficacité symbolique de l’acte qui fait « geste » se soutient aussi d’un merveilleux trésor culturel et d’une aptitude psychique à le mobiliser. La transmission de ce patrimoine multiculturel n’est-il pas, de manière universelle, la condition d’une pérennité de l’humain ?
La question à laquelle j’ai en effet été le plus sensible dans ce récit est celle qui touche à la difficulté de reconstruire des événements qui se sont d’abord présentés comme non-symbolisables : traumas trop précoces, confrontation à l’horreur du Réel, ruptures vouées au silence, données effacées de la mémoire collective.
« On sait, depuis Freud, à quel point le passé nous détermine ; combien les non-dits sur l’histoire sont générateurs de troubles graves, comme des taches blanches dans le paysage, privant le sujet de toute orientation. Comment alors tirer des leçons, prendre un départ à partir de quelque chose qui n’a pas de réalité inscrite ? À partir d’un non-dit, d’une censure ou d’un interdit de parole, comment retrouver les traces de ce passé effacé et l’ouverture vers le présent ?
Comment renoncer à quelque chose dont on n’a pas pu devenir l’héritier ? Faute d’avoir été intégré comme vécu, ce qui n’a été ni choisi ou refusé, ni refoulé, ce passé continue à rôder, telle une âme errante, et à hanter nos vies » (p. 198).
L’auteure rend compte de ce qui, parallèlement à la psychanalyse, lui a permis de susciter et d’affronter psychiquement le retour de ce passé comme tel. Il ne suffit pas à l’exilé de revenir sur sa terre natale ; il lui faut assumer la perte de ce qui ne peut revenir qu’en représentations, si tant est qu’elle soient rendues tolérables. Or c’est toute la « chance » de l’auteure : la transmission d’images parentales bienveillantes et compréhensives, sources de valeurs familiales et sociales cohérentes et généreuses, la transmission d’une mémoire collective (familiale et historique) et de traditions culturelles qui ont joué depuis son plus jeune âge comme défense contre l’horreur et l’oppression avant, dûment interrogées, de se convertir en leviers de dévoilement de la vérité et d’incitation à l’élan créateur. On notera particulièrement comment les légendes et pratiques culturelles, y compris celles issues du chamanisme hongrois, en tant que lieux de résonances du plus archaïque en nous, l’aident à se dégager des effets des traumas précoces. La psychanalyse, décidément, est ethno-psychanalytique ou n’est pas.
Saisissant pour finir, dans l’épreuve surmontée du dénuement, la chance d’habiter pour l’essentiel ce terrain hérité du symbolique qui lui permet de surmonter les ruptures et d’œuvrer elle-même à la transmission de quelques clefs de l’art de vivre, non sans profondeur philosophique, Eva Fuzesséry aura fait un joli pied de nez à cette directrice de lycée hongrois qui entendait, dans les années soixante, lui interdire l’accès aux études supérieures par ces propos : « Nous ne confions pas notre jeune génération, la jeunesse communiste, à quelqu’un issu d’une famille barrée d’un “X”, ennemie du peuple. »
Puissent tous ceux qui souffrent aujourd’hui, ici et ailleurs, de discriminations qui décuplent leurs souffrances passées et leur barrent l’avenir, tous ceux encore qui doivent affronter des processus d’effacement touchant à leur identité, trouver eux aussi les appuis humains qui leur permettront de mobiliser toutes leurs ressources culturelles et spirituelles afin de mieux affronter le monde et de contribuer à le changer, au lieu de tomber dans les abîmes du déréisme, voire de répondre par une contre-violence désespérée, dévastatrice et suicidaire.
Que la psychanalyse puisse contribuer à la construction d’un avenir humain, si tant est qu’elle reste attentive à l’Histoire, aux attaches sociales et culturelles, au politique, à l’universel comme au plus singulier de l’Autre que nous devons apprivoiser en nous, nous en sommes une fois de plus convaincus, à la lecture de ce livre pour tous.
Corinne Daubigny

Janine Altounian, L’intraduisible. Deuil, mémoire, transmission. Paris, Dunod, 2005

C’est d’une rencontre passionnante (avec J. Altounian, A. Birnbaum, J.-F. Chiantaretto, B. Ogilvie et P. Pachet) autour de ce livre au Collège international de philosophie, un samedi matin d’octobre 2005, qu’est né mon désir de le présenter à des collègues. Mais c’est là aussi probablement qu’a pris racine mon empêchement à le faire. Car il y eut, pour moi, dans cette rencontre, du trop difficile à formuler en quelques lignes ou pages. Comme l’a dit J.-F. Chiantaretto dans son intervention, « pour l’interlocuteur de J. Altounian, tout se passe comme si elle exigeait d’être là, au plus intime de soi-même, pour lire le texte vivant et adressé écrit par elle et en partager la lecture avec elle mais aussi, par son intermédiaire, avec beaucoup d’autres lecteurs ». Je n’ai donc réussi à me décider à écrire qu’en essayant de me convaincre que je n’avais à faire qu’une simple présentation.
Que voici donc.
Ce livre est le dernier d’une trilogie, commençant par Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie (1990) et se poursuivant par La survivance (2000) (Il y a également, en position latérale, L’écriture de Freud, 2003.) Y sont retravaillés et développés des essais écrits depuis La survivance, en cherchant à témoigner d’un travail analytique au long cours sous une forme particulière, c’est-à-dire selon « une méthode qui présente l’après-coup dans une position inaugurale » (Avant-propos). Et s’y tissent de continuels allers-retours entre un texte primordial, un « manuscrit-relique de survivant », celui de son père, Tout ce que j’ai enduré des années 1915 à 1919, et d’autres textes, témoignages d’expériences (la sienne, enfant de survivants du génocide arménien et analysante, et celles d’autres survivants de génocides ou d’autres auteurs) et textes théoriques (ceux de Freud mais aussi de philosophes, ainsi que ses propres réflexions, se présentant souvent sous forme de commentaire de ses propres parcours d’analyse, de traduction et d’écriture). Il s’agit de montrer comment « une inclusion traumatogène au départ de l’histoire du sujet se transforme, au terme d’une exploration des profondeurs, en contenant fécond faisant éclore un discours d’échange avec le monde » (Avant-propos, p. XIII) et d’inscrire dans l’Histoire, une nouvelle et dernière fois, l’histoire d’un parcours analytique nécessité par l’Histoire.
Le livre s’articule en deux parties (transmettre une sagesse et transmettre un enfant) autour de deux thèmes qui correspondent aux deux préceptes de vie recueillis dans le manuscrit paternel, le travail (première partie) et le recours au tiers (deuxième partie) : « Survivre est le fruit d’un travail obstiné qui requiert du survivant un savoir-faire artisanal avec des restes… Et cela implique aussi une recherche désespérée du recours au tiers à rencontrer ou à créer. » Et cela en un éventail de « gestes salvateurs », avec leurs dimensions métaphoriques, suivant cinq modalités auxquelles correspondent les cinq chapitres :
  • savoir-faire avec les restes (les travailler, les inhumer, les inscrire) ;
  • et créer du tiers (confier au tiers ce qui reste et traduire au tiers ce qui reste).
« Gestes silencieux des mains à l’ouvrage, qui témoignent à leur enfant de ce que ses parents ne pourront jamais lui dire », dont les « traces sont le tenant lieu d’un héritage apparemment éteint et néanmoins agissant » (p. 8), gestes salvateurs de par leur « fonction séparatrice et affranchissante quant à l’emprise de la mort programmée. » À propos de ces gestes, J. Altounian souligne (à la suite de Pénélope, W. Benjamin et Freud) la valeur précieuse, pour la condition humaine, de l’activité artisanale des mains comme « résistance à l’aliénation ou transmission d’expériences constitutives » (p. 9).
Après cette présentation générale, je vais maintenant relever, de manière subjective, dans chaque chapitre, quelques points qui m’ont particulièrement touchée :
1. Savoir faire avec les restes : « Le témoignage de la résistance comme valeur se transmet souvent, des rescapés à nous, bien plus par les actes qu’ils posent, par ce qu’ils construisent, que par ce qu’ils parviennent à exprimer de leur vécu… Chez eux la pulsion de vie emprunte le relais d’une relation créatrice, non pas aux êtres mais aux matériaux producteurs de la vie » (p. 27) (cf. le flacon d’huile de rose du récit du père). Et c’est « malgré tout dans cette perception d’un amour empêché, mutilé de ses possibilités d’affects et d’expressions, mais industrieux dans l’aménagement d’un terreau de vie, que l’enfant trouve les traces, devenues sacrées, d’une éthique de résistance aveuglément transmise » (p. 30).
2. Inhumer les restes : la sépulture a une fonction séparatrice. Dans le récit initial du survivant, il y a sépulture du père mais évitement de l’affect de deuil. Ce qui produit empiétement (des morts sur les vivants, en premier lieu, puis des ascendants sur les descendants) et rupture des liens (puisque ce sont les délimitations entre les êtres qui conditionnent l’instauration des liens entre eux). Il ne s’agit pas de refoulement, au sens freudien, de la mort mais d’une « disparition », d’une mémoire blanche. Et les héritiers ont à « mettre en texte les disparus », leur offrant ainsi un linceul de mots, démarche analogue à celle que constitue la mise en terre des morts. « Écrire, c’est combler la lacune d’une parole tuée dans la chaîne générationnelle et écrire cette rupture réinstaure l’héritage par la restitution de cette parole » (p. 48).
3. Inscrire les restes : J. Altounian dénombre, dans les différentes étapes de la livraison au public du manuscrit paternel, six enveloppes successives (dont cinq scripturaires) autour du corps de son grand-père paternel. Pour les héritiers de survivants, le texte de Freud « Remémoration, répétition et perlaboration » est particulièrement pertinent : il s’agit d’acquérir « à l’intérieur » ce qui demeurait extérieur, une « violence jusque-là séquestrée » (mémoire blanche). Mais cette remémoration structurante, « écriture par délégation où il s’agit d’offrir, aux « âmes » du passé, de quoi abriter leurs « douleurs à ne pas “oublier” » (p. 63) constitue une transgression. Il y a une violence à l’œuvre dans la démarche psychisante de l’écriture. « L’écrivain doit, pour hériter de son histoire et s’y inscrire, adopter une posture d’engendrement symbolique des ascendants et de soi au moyen d’une écriture qui passe par la restitution d’une parole à ceux chez qui elle fut avortée » (p. 71). « Il introduit alors une instance tierce, manquante au départ de sa propre naissance, non seulement entre lui et son parent mais aussi entre le scandale de sa vie et le monde » (p. 73).
4. Confier au tiers ce qui reste : Il s’agit, comme dans le récit paternel (et comme la mère dans le Jugement de Salomon) de se dessaisir de l’enfant pour le sauver, de préférer un tiers incertain à la mort certaine. Survivre nécessite l’innovation de nouvelles hiérarchies dans les conduites et les responsabilités. Et également des inversions dans les générations. Cela promeut un esprit d’autonomie et de créativité mais aussi des effets psychiques parfois meurtriers (empiétement dans la relation des rescapés à leurs enfants ; empêchement de la tendresse ; mise en suspens de la vie psychique, l’ambivalence amour/ haine ne pouvant s’exprimer que dans la sécurité).
5. Traduire au tiers ce qui reste : Apprendre le parler de l’autre crée de la tiercéité. Et le tiers étranger a une fonction salvatrice, comme permettant l’échappée hors de l’emprise du traumatisme parental. Le métissage est nécessaire pour se séparer des morts et transmettre la vie : passer par l’autre et son langage pour faire advenir le sien. « Un patrimoine traumatique ne deviendra refoulable que dé-porté dans la langue de l’autre » (p. 122). Le détour par la culture de l’autre aiguise la conscience de sa propre culture et le désir d’en recueillir les restes, il est opérateur de transmission et instrument de recherche. En lien avec cette fonction de l’institution tierce dans la transmission post-traumatique et avec la nécessité d’une filiation d’adoption pour les enfants de survivants, J. Altounian insiste sur le rôle émancipateur de l’école de la République (comme rencontre libératrice avec une altérité et exaltation à apprendre et à apprendre à penser).
Mais c’est dans une configuration politique particulière que cela est possible : pour démasquer le déni, les délimitations dehors/dedans sont nécessaires. « Les démarcations des partages inégalitaires dans le monde, génératrices d’altérité pour ceux des deux camps – dehors/dedans, exclus/ inclus, analphabètes/nantis du langage, étrangers/autochtones, exterminables/non menacés – démarcations dont les anciens contours risquent fallacieusement de s’effacer, induisaient des projections transférentielles réciproques à la faveur desquelles pouvait émerger une subjectivation psychique et politique ainsi que se fissurer les dénis de l’histoire collective officielle » (p. 158). « Pour les exclus comme pour les inclus, c’est la dissension qui promeut les vérités dérangeantes » (p. 160). L’assomption d’une double filiation, « la mixité des identités et des appartenances, a une portée politique : c’est la seule défense contre des exacerbations nationalistes (et les intégrismes) stériles qui ne font qu’induire la répétition et la pérennité des violences » (p. 165).
J. Altounian conclut son livre par un « hommage à la tendresse empêchée des survivants, ces artisans de survie » (p. 171).
Au terme de cette note, j’ai conscience d’avoir manqué à restituer la chair de cet ouvrage, son tissage vivant d’histoires vécues, d’émotions et de pensées, sa générosité dans le partage, ouvrage à propos duquel B. Ogilvie a utilisé le terme de « rhapsodie ». J’espère avoir néanmoins suscité le désir de le lire. Les lecteurs de L’intraduisible (et moi parmi les autres) sont les dépositaires de l’appel au tiers lancé par Janine Altounian.
Françoise Francioli
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis