2007
Le Coq-héron
Lectures
Lectures
Sous la direction de Claudie Bert, La fratrie à l’épreuve du handicap, Toulouse, érès, 2006, 280 p.
« La maladie est une expérience positive du vivant. Elle est une nouvelle dimension de la vie ».
Georges Canguilhem, philosophe et médecin 1904-1995
Comme mère et comme professionnelle, depuis longtemps j’attendais cet ouvrage, qui illustre à mon avis tout à fait bien cette citation de Georges Canguilhem.
Ce livre écrit avec la collaboration de l’Association française contre la myopathie, qui favorise les recherches et l’accompagnement des malades, remplit tout à fait bien ces deux fonctions. Il nous fait découvrir seize auteurs, chercheurs et praticiens, psychanalystes, universitaires, une riche bibliographie, une filmographie. Claudie Bert, journaliste spécialisée en sciences humaines, a judicieusement dirigé et organisé l’ouvrage.
Autour des naissances qui ouvrent à la vie, à ses bonheurs, à ses accidents, à la mort… un réseau familial se construit. Il concerne chacun d’entre nous dans nos vies, dans nos alliances comme dans nos filiations. Comment et pourquoi sommes-nous les acteurs de nos propres parcours ? Comment trouvons-nous nos places dans nos familles ? Comment se construisent et se découvrent les ouvertures à l’autre de la famille et aux autres extérieurs ? Comment se met en œuvre l’énergie créative lorsqu’un accident de vie blesse l’une ou l’autre personne de la famille ? Ces fils conducteurs traversent l’ouvrage.
La vie considérée par Georges Canguilhem comme un effort constant pour obtenir un nouvel équilibre avec son environnement, concerne chaque individu. Elle concerne l’équilibre familial dans lequel chaque parent joue son rôle lorsqu’arrive au monde un premier enfant. Elle concerne les parents et les enfants déjà nés lorsque naissent les enfants suivants. L’arrivée dans la famille d’un enfant handicapé nous permet de découvrir les multiples tentatives de chacun pour trouver son équilibre et maintenir avec plus ou moins de succès l’équilibre familial.
Les premières recherches sur les liens fraternels n’ont pas commencé avant les années 1980. Ces recherches et leurs publications ont été essentielles pour étudier ce qui se passe dans une famille « ordinaire » avant d’appréhender ce qui se passe lorsque frères et sœurs partagent leur vie quotidienne avec un enfant atteint de handicap. « Le partage du “même ventre”, du “même sang” ne suffisent pas à constituer une fraternité », nous disent Anne Aubert-Godart, psychanalyste, et Régine Scelles, toutes deux professeurs d’université.
Pour sortir de la confusion qui caractérise les situations douloureuses souvent vécues dans les non-dits, il nous faut trouver des mots, les assembler en des narrations, inventer et énoncer des concepts. Les recherches dont témoigne le livre, peuvent éclairer les familles touchées par le handicap comme les professionnels qui doivent se former en permanence pour accompagner et soutenir les personnes dans leurs efforts de vivre au mieux des situations éprouvantes. Odile Bourguignon, professeur de psychopathologie, nous décrit les conflits, les stratégies qui caractérisent le « complexe fraternel ». Nicole Boucher et Muriel Derome, toutes deux psychologues, l’une à l’université l’autre en réanimation, analysent les données recueillies à partir de recherches anglo-saxonnes et les mettent en perspectives avec leurs propres recherches auprès de frères et sœurs d’enfants myopathes. Elles élaborent deux concepts. L’un est nommé le « don de l’imaginaire », l’autre la « transfusion psychique ». La contrainte du « don » qui ouvre à la symbolisation permet de se dégager des affects angoissants et désorganisateurs qui pèsent sur le psychisme des frères et sœurs d’enfants handicapés. La « transfusion », proche et différente du don, autorise chacun à projeter dans un espace extérieur les imagos liées aux handicaps avant de « piocher » sa part et partager ensemble ce qui est trop lourd à porter pour soi tout seul.
On parle souvent de l’enfant handicapé mais on connaît mal le regard que cet enfant porte sur lui-même et sur sa fratrie. Malgré leurs difficultés « instrumentales », souvent ces enfants peuvent témoigner de leur vie relationnelle, de leurs bonheurs, de leurs attentes, de leurs chagrins. Les images du film de Jean Marie Fawer : « J’ai mal à mon frère », souvent cité dans l’ouvrage, nous montrent l’aptitude de l’enfant handicapé, de ses frères et sœurs à exprimer leurs émotions.
Dans le livre, deux témoignages sensibles excellemment élaborés m’ont particulièrement intéressée.
Olivier Bergis : docteur es Sciences, frère et père d’un enfant handicapé, nous décrit le cheminement de sa vie avec ses angoisses, son sentiment de honte et de culpabilité. Il nous dit combien ces épreuves, cette expérience, ont fait de lui un homme plus complet qui a accédé au sens profond de l’existence. Il considère sa vie certes comme « une source de souffrance, mais aussi de plénitude » où « rien n’est figé, où tout évolue de façon permanente ».
Jean-Marc Bardeau-Garneret, atteint d’infirmité motrice et cérébrale (imc) est lui aussi devenu docteur es sciences. Il nous montre comment sa relation « fraternelle et fratricide » a évolué dans le temps. Sa vie scolaire a suivi des chemins chaotiques. Un enseignant de classe de perfectionnement a reconnu ses compétences. « Malgré sa dureté pour les autres enfants », cet instituteur, en reconnaissant son intelligence, lui a permis de se prouver qu’il n’était pas un déficient intellectuel. Jean-Marc Bardeau-Garneret n’épargne guère les psychologues qu’il a rencontrés. Ils s’apparentent pour lui « davantage à des arpenteurs de connexions cérébrales qu’à des médecins d’un psychisme en souffrance. »
Ne se limitant pas au handicap, les pages du livre s’ouvrent au très intéressant témoignage de Danièle Vandenberghe, psychologue à l’assistance publique des hôpitaux de Paris qui décrit son travail auprès des frères et sœurs d’enfants nés prématurés, d’enfants prématurissimes qui meurent parfois. Inspirée d’une pratique en Argentine, et après maintes résistances médicales et psychologiques, la visite des frères et sœurs à leur(s) puîné(s) prématuré(s) est autorisée dans le service de réanimation néonatale à l’hôpital Port Royal depuis 1994. La présence de personnes de l’équipe est exigée. Un protocole sans cesse rediscuté parfois remodelé, est mis en place. Ces rencontres avec les enfants sont riches en récits émouvants et inattendus, en découvertes d’histoires ignorées. Malgré le bien-fondé de ce protocole démontré au fil des années, de dommageables et brutales ruptures des liens qui se tissent sont parfois provoquées par une gestion administrative bureaucratique non respectueuse de la dimension humaine des relations engagées… Il faut espérer que quelques administrateurs seront encouragés à lire cet article et – qui sait – ce livre.
Comment prendre en charge la souffrance des enfants de la fratrie ?
– Dans des groupes d’expression : après une approche théorique, Anne Lefèvre des Noëttes, Jacques Sarfaty témoignent en vignettes cliniques illustrées par les dessins d’enfants, de leurs intéressantes expériences au camps de Créteil. Les exemples donnés sont convaincants et montrent en même temps les limites de ces approches. Le groupe permet la mise en mots ou en dessins par le partage des expériences individuelles avec d’autres. Il peut également constituer une première étape pour une thérapie personnelle à l’extérieur, parallèlement ou pas avec le groupe du camps.
– En thérapies familiales : décrit la théorie et le cadre : glace sans tain, caméra… Cette lecture ne m’a pas convaincue.
Avec son titre provoquant : Allons z’enfants de la fratrie, Yves Germain, psychologue clinicien, modère les enthousiasmes. Il introduit des nuances et montre les limites des thérapies. Il craint les effets de mode et conseille la vigilance. Il redoute les abus des bonnes intentions et la systématisation des psychothérapies. Il indique combien les défenses mises en place sont parfois à respecter. En même temps, il décrit les bienfaits du travail pratiqué avec des enfants pris en charge au sessad (Service d’éducation spécialisée et de soins à domicile) de Besançon. Pour certains enfants le travail en groupe est indiqué, pour d’autres c’est plutôt le travail individuel, pour d’autres la thérapie familiale. Pour d’autres il faut savoir attendre. Il invite le lecteur à ne pas tirer de conclusion trop hâtive. Cet excellent article, dénué de vocabulaire trop théorique et jargonnant, ouvre à la réflexion. Il incite à poursuivre les recherches.
Simone Gerber
Pascal Hachet, Un livre blanc pour la psychanalyse. Chroniques 1990-2005. Paris, L’Harmattan, coll. « Psychanalyse et civilisations », 2006, 334 p.
Tandis que des collègues répondaient par le livre et les articles au sinistre Livre noir de la psychanalyse, Pascal Hachet, a décidé de rassembler dans un « livre blanc pour la psychanalyse », ses quinze années de notes de lecture où il montre les psychanalystes occupés à penser les formes nouvelles de la clinique et, par extension, du sujet social. L’ouvrage n’est pas complet mais il montre la richesse des lectures d’un jeune psychanalyste et des travaux de ses collègues de toutes écoles. Le livre se présente sous la forme d’une soixantaine d’entrées thématiques agencées de manière alphabétique et qui chacune présentent en détail un ou plusieurs travaux de référence. Au total, 113 ouvrages sont analysés. Ils font l’objet d’une bibliographie spécifique à la fin de l’ouvrage, suivie de celle des autres références mentionnées.
On y trouve la fécondité de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok et de leurs continuateurs concernant les deuils pathologiques et leurs influences transgénérationnelles (les « fantômes »), recherches qui ont su éviter l’écueil d’une désubjectivation anti-analytique de type psychogénéalogique et ont porté, entre autres, sur la honte, les toxicomanies et les secrets de famille.
Plusieurs auteurs sensibles à la pensée « abrahamo-torokienne » – qui ne s’est pas réifiée en société ou en école – ont initié une étude programmatique constructive des contradictions qui sont inhérentes à la théorie et à la pratique freudiennes et aux prémices de l’institutionnalisation de la psychanalyse.
Dans le même temps, les idées proposées par les deux obédiences analytiques majeures – le freudisme et le lacanisme – ont réalisé aussi des avancées, en particulier dans la clinique de l’adolescence (par le biais des conduites à risque et du suicide).
Des dialogues intelligents entre des conceptualisations jusqu’alors assez éloignées, sinon proclamées irréductibles par leurs adeptes, ont été initiés.
De nombreux psychanalystes ont résolument tourné le dos au dogme de l’endogénéité des motions pulsionnelles et ont consolidé l’articulation de la souffrance psychique individuelle avec les dysfonctionnements familiaux (par exemple dans les cas d’inceste) et les aléas sociaux.
La compréhension et la prise en charge de sujets longtemps considérés comme incurables (épileptiques, psychopathes, psychotiques, toxicomanes) ou encore atteints de malades somatiques graves (cancer, sida) commence à être significative.
Les applications de la psychanalyse à la culture se sont multipliées. Des recherches originales ont porté sur divers aspects de notre vie quotidienne, individuelle et collective, présente (par exemple nos rapports aux images ou aux vêtements) ou passée (comme les guerres et génocides du xxe siècle), ainsi que sur des œuvres culturelles marquantes (mythes, littérature, cinéma, bande dessinée).
Enfin, plusieurs collègues se sont hasardés à rompre avec le silence de plusieurs générations d’analystes et à témoigner, avec pudeur et finesse, de leur propre problématique psychique.
Au total, un ouvrage qui donne une idée de l’importance des travaux de psychanalystes ces quinze dernières années et qui peut guider le lecteur vers des livres qui lui auraient échappé.
Claude Nachin
Sylvie Le Poulichet, Psychanalyse de l’informe. Dépersonnalisations, addictions, traumatismes., Paris, Aubier, 2003
Sylvie Le Poulichet nous livre ici une nouvelle étape de sa recherche autour du destin des événements traumatiques. La richesse des développements théoriques qu’on y trouve, solidement appuyés sur l’expérience clinique, ne sera évidemment pas épuisée par cette courte présentation.
L’angoissante sensation d’être informe semble être au cœur d’un grand nombre de demandes d’analyse (ou de psychothérapie), ou peut manifester son existence, jusque-là insoupçonnée, lors d’une « tranche » ultérieure.
Comme le précise l’auteur, l’informe, d’un point de vue psychanalytique, « désigne à la fois des processus inconscients sous-jacents à des vacillements identificatoires et les formations symptomatiques qui en résultent, depuis la perte temporaire de la perception du visage ou des contours du corps jusqu’à des sensations d’auto-absorption ou de cadavérisation corporelle partielle et différentes formations addictives ».
Processus limites, plutôt qu’« états-limites » : nous sommes invités à « penser les événements psychiques en devenir dans le transfert », la dynamique « des forces qui provoquent des passages », dans toute leur singularité, sans les figer dans des catégories nouvelles ou connues, ni jeter un regard extérieur sur des comportements.
La terreur de l’informe serait souvent liée à la problématique de l’« autre à double face » persécuteur, aux figures de la mort, de la chute ou de la décomposition d’un autre parental, quand le visage exposé risque de « n’être regardé de nulle part et par personne ». Les théories infantiles de l’informe constituent alors des constructions défensives qui tentent d’ouvrir des possibilités d’élaboration de l’image spéculaire : comme dans le cas de ces patients qui pensent que leur visage a été bâclé, que leurs traits sont changeants – l’identification d’angoisse, dans les termes de Lacan –, mais qu’un autre sera capable de la faire renaître avec une forme stable et désirée. Dans les passages à l’acte, ce sera peut-être le chirurgien ; dans le meilleur des cas, ce sera l’analyste, si celui-ci est capable de laisser se développer un dispositif spéculaire transférentiel et une grande mobilité dans son écoute, ses pensées et ses interventions.
Si pour Winnicott l’« aire de l’informe » dans le transfert est assimilée à une liberté de rêver sans but, à l’encontre des défenses rigides et de la crainte d’un informe chaotique, pour l’auteur il s’agit de ne pas méconnaître la spécificité d’une réalité psychique précocement ouverte aux mouvements de l’informe, où l’identification à une « stature » ou « statue » du moi (toujours selon Lacan) a partiellement échoué. Cependant il faut aussi souligner les importantes possibilités d’élaboration qui s’ouvrent dans de tels troubles spéculaires originaux.
Quant aux processus à l’œuvre dans les identifications addictives inconscientes – à ne pas confondre avec les conduites addictives – la notion ferenczienne de « forme octroyée » se révèle particulièrement féconde. Pour Ferenczi, certains sujets, lors d’une situation traumatique, peuvent éprouver une sorte d’anéantissement du sentiment de soi et perdre leur « forme propre », acceptant sans résistance une forme octroyée (comme « un sac de farine »). L’auteur considère que dans le cas des identifications addictives il s’agit plutôt d’une forme auto-octroyée, qui tente de redonner forme (narcissique et pulsionnelle) au corps propre par le biais de l’incorporation d’un corps étranger. C’est le cas de Lydia, cette patiente qui a recours de façon périodique à l’alcool et se surprend à adopter la même position corporelle que son père, mort quinze ans auparavant, buveur lui aussi.
Enfin, dans les cures de patients soumis à une « économie traumatique », on peut trouver l’expectative d’une forme et d’une mise en histoire d’un vécu traumatique non encore reconnu comme tel par les patients eux-mêmes et qui, de ce fait, garde le statut d’informe. Ces processus limites sont à distinguer des symptômes hystériques, des « agonies primitives » de Winnicott (qui n’ont pas été éprouvées, tout en ayant eu lieu) et des processus psychotiques : le Je est bel et bien là pour « se désigner comme dessaisi de soi-même ».
La prise en compte de ces singularités peut mettre à mal la neutralité de l’analyste : elle semble bien ne pas être compatible avec un dispositif trop classique de cure analytique. Le silence de l’analyste, entre autres contraintes, peut donner lieu à une répétition traumatique qui exacerbe l’identification d’angoisse infantile, au point que la situation analytique finit par être ressentie par certains patients comme une torture qu’on doit subir pour s’en sortir ou une mort pour subsister.
Entre le Charybde des altérations arbitraires et diluantes du cadre et le Scylla du dogmatisme, nous, les analystes, sommes tous confrontés à notre propre « surmoi féroce » analytique (entre autres), qui nous aide très peu à suivre ces patients, confrontés à leur tour à la férocité d’énoncés absolus. Il faut d’autant plus saluer ce texte, qui a le courage d’exposer et d’argumenter ses choix cliniques.
Le terme de « résonance », maintes fois évoqué par l’auteur (et qui, nous le savons, est devenu une notion théorique à part entière sous la plume de Nicolas Abraham) constitue effectivement une clé pour que la rencontre analytique échappe au naufrage.
Eva Landa