2007
Le Coq-héron
Éditorial
Fabio Landa
Le titre du dossier de ce numéro, L’expérience analytique en tant qu’expérience poétique, nous a été suggéré par la lecture du livre de Philippe Lacoue-Labarthe, La poésie comme expérience et par un mot dans une interview tardive de Rank, lorsqu’il a dit, en réponse à une question d’un de ses élèves, qu’en définitive, ce qu’il faisait, c’était de la « psychopoésie ».
Dans son livre, Lacoue-Labarthe se propose d‘examiner la rencontre ou plutôt la non-rencontre entre Paul Celan et Martin Heidegger. Au tout début de son texte, dans la présentation des préalables de son parcours sur ce sujet, il croit bon de nous faire une précision à propos du mot
expérience. Dans une longue note de bas de page, il écrit : « Je renvoie ici à Roger Munier (réponse à une enquête sur l’expérience,
Mise en page, n° 1, mai 1972) : “Il y a d’abord l’étymologie. ‘Expérience’ vient du latin
experiri, éprouver. Le radical est
periri que l’on retrouve dans
periculum, péril, danger. La racine indo-européenne est -per à laquelle se rattachent l’idée de ‘traversée’ et, secondairement, celle d’‘épreuve’. En grec, les dérivés sont nombreux qui marquent la traversée, le passage :
peirô, traverser ;
pera, au-delà ;
peraô, passer à travers :
perainô, aller jusqu’au bout ;
peras, terme, limite […] Les confins entre un sens et l’autre sont imprécis. De même qu’en latin
periri, tenter et
periculum, qui veut d’abord dire épreuve, puis risque, danger. L’idée d’expérience comme traversée se sépare mal, au niveau étymologique et sémantique, de celle de risque. L’‘expérience’ est au départ, et fondamentalement sans doute, une mise en danger”
[1]. »
Cette note pourrait être présente dans la lecture de ce dossier à plusieurs niveaux. La psychanalyse, nous le savons, n’offre aucune garantie ni de guérison ni de bonheur. Mais, en dépit de toutes les tentatives acharnées – et quelques-unes à la limite de la médisance fanatique – de la discréditer, elle suit sa route tant bien que mal. De toute façon, les risques d’une telle entreprise constituent un de ses piliers. Sans assurance de satisfaction au consommateur, comme dans le commerce. À l’intérieur de la psychanalyse, on assiste parfois à des attitudes compréhensibles mais qui nous interrogent, par exemple, un appel à une certaine respectabilité derrière un discours prétendument sérieux comme dans un style scientifique, ou un appel à la clinique, ce qui permet toujours un certain air de mystère initiatique. Ces attitudes ont été décrites à la limite de la caricature par Nicolas Abraham, déjà dans les années 1970 : « La facilité consiste alors à faire éclater l’absurdité des formulations purement subjectivistes ou purement objectivistes dans des paradoxes appelant à l’expérience clinique et renvoyant à quelque connaissance magique, mystique, initiatique dont l’analyste serait le prêtre officiant. […] Les positions mystiques en psychanalyse, ainsi d’ailleurs que les positions purement techniciennes constituent des “résistances” par rapport à l’avènement d’un nouveau radical inscrit dans la démarche freudienne et qui doit s’accomplir dans une mutation révolutionnaire de la culture
[2]. »
Un autre registre par lequel nous pourrions faire appel à la note de Lacoue-Labarthe serait celui de la traversée des limites, certes existantes, mais qui ne seraient pas hermétiques à des disciplines différentes. En 1992, un colloque à Cerisy-la-Salle a été consacré aux travaux de Jacques Derrida, et avait pour titre : « Le passage des frontières ». Les frontières ont cette caractéristique d’être la zone de contrebande par excellence, mais aussi la zone où l’on peut dire « salut » à un étranger. Dans cette zone, nous pouvons penser à Celan quand il disait qu’un poème a le même statut qu’une poignée de main, qu’un poème est une poignée de main. Le passage entre l’espace analytique et l’espace poétique n’est pas aisé mais garde la promesse certaine d’une poignée de main. Nous pourrons le vérifier tout au long des articles composant ce dossier. Dans l’introduction au
Verbier de l’homme aux loups d’Abraham et Torok, à propos de Nicolas Abraham Derrida nous fournit un autre jalon dans cette traversée de territoires : « Chaque fois la traduction poétique et l’interprétation psychanalytique frayent, l’une pour l’autre, une voie nouvelle, s’orientent l’une l’autre sans aucun privilège unilatéral. Le travail de l’écriture poétique (traduisante) suppose la lecture psychanalytique, dans sa précision singulière et dans la généralité de ses lois. […] Mais la traduction poétique n
’applique pas, ne
vérifie pas, ne suit pas, elle appartient au déchiffrement analytique dans sa phase la plus active et la plus inaugurale. Cette transcription analytico-poétique ne met pas l’auteur présumé d’un texte sur le divan, plutôt l’œuvre elle-même. Nicolas Abraham y insiste souvent, “le patient privilégié n’est autre que le poème” […], “l’œuvre d’art (et non l’artiste !”)
[3]. ».
Dans la rubrique « Histoire », la présence d’une longue interview avec Judith et Jacques Dupont – une première –, où ils nous retracent un bout de leur parcours en rapport avec la fondation et l’histoire du Coq Héron. Par-dessus tout, ils nous transmettent ce qu’on pourrait appeler l’esprit du Coq : une fenêtre ouverte à tous les textes, psychanalytiques ou non et comme ils nous le racontent, transmettant peut-être ce message, qu’ils envisagent bien le présent et l’avenir du Coq comme cet endroit hospitalier aux textes de tout bord, aux textes étrangers, et aux dessins – chers à Jacques, l’imprimeur comme il dit de lui-même.
Une rubrique spéciale intitulée « Polémique sur la formation d’analyste » soulignera l’importance de l’article de Paul Roazen qui nous impose une lecture attentive et une réflexion sur un sujet qu’on voudrait, presque magiquement, voir résolu et qui pourtant est là, toujours brûlant.
Nous avons réuni trois articles – de Michelle Moreau Ricaud, de Paul Wiener et de Claude de la Genardière – dans un dossier intitulé « Pour introduire le rêve », thème qui sera justement le dossier principal de l’un de nos prochains numéros.
Enfin, dans la rubrique « Varia » nous publions un long et détaillé parcours de Ferenczi à Winnicott, de Charlotte de Parseval.
[1]
Ph. Lacoue-Labarthe,
La poésie comme expérience, Paris, Christian Bourgois, 1997, p. 30.
[2]
N. Abraham, M. Torok,
L’écorce et le noyau, Paris, Aubier-Flammarion, 1978, p. 32.
[3]
J. Derrida,
Fors dans N. Abraham et M. Torok,
Le verbier de l’homme aux loups, Paris, Aubier-Flammarion, 1976, p. 47.