Le Coq-héron 2007/4
Le Coq-héron
2007/4 (n° 191)
186 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749208411
DOI 10.3917/cohe.191.0037
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Dossier : Frondaisons et arborescences des rêves : nouvelles perspectives - Le rêve après Wilfred Bion et Donald Meltzer

Vous consultezL’après-coup du rêve

AuteurCléopâtre Athanassiou-Popesco du même auteur

Cléopâtre Athanassiou-Popesco, psychanalyste, membre de la Société psychanalytique de Paris.

Je condenserai dans ce petit article l’essentiel de ma pensée se rapportant non seulement à l’activité onirique proprement dite, mais également à l’usage que la psyché peut faire de cette activité. On ne rêve pas pour rien, mais peut-on profiter de ses rêves ? Je reprendrai d’abord la thèse de Freud sur le rêve afin de la mettre en perspective avec celle que je développerai ensuite. Enfin, j’aborderai les effets après-coup du rêve qui renvoient aux principales défenses mises en place afin de freiner les bouleversements qu’il a introduits dans l’équilibre de la psyché.

Thèse de Freud

2 Dans son travail magistral sur le rêve[1] [1] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. ...
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, Freud considère que le rêve est la « voie royale » qui mène à l’inconscient. De quel inconscient s’agit-il cependant ? Il ne s’agit pas pour Freud de la révélation sur la scène onirique du fonctionnement psychique lui-même et de sa dynamique, mais essentiellement de celle de l’existence d’un désir inconscient de nature infantile. Ce désir qui, dans l’inconscient (première topique), ne suit que le principe de plaisir, doit apparaître masqué pour passer la barrière du préconscient, puis du conscient. Le travail du rêve, comme le nomme Freud, est un travail de déguisement, visant à dissimuler à la conscience les désirs qu’elle réprouve. Alors que dans la deuxième topique le terme de conscience prend un sens qui se rapproche de celui de surmoi, il renvoie plutôt dans la première à la signification d’une prise de conscience. Le rôle du surmoi est alors joué par les différentes barrières de censures qui s’interposent entre l’inconscient et le préconscient, puis entre ce dernier et la conscience. Ces censures sont endormies pendant le sommeil permettant ainsi une levée du refoulement. Au service de ces censures, et pour le maintien malgré tout du refoulement des désirs dont elles interdisent l’accès à la conscience, sont mis en place les mécanismes du déplacement et de la condensation. Le désir peut ainsi passer ces différentes barrières, mais déguisé et en montrant « patte blanche ». Bien que déguisé, ce désir se donne l’illusion, ou donne au moi l’illusion d’être réalisé sous une forme hallucinatoire. Le rêve, en effet, se donne à voir au rêveur comme s’il s’agissait d’une scène réelle. Mais le spectacle ne prend place que si la mobilité du sujet est paralysée par le sommeil, ce qui entraîne, dit Freud, une régression de la pensée : au lieu de suivre la voie normale par laquelle les perceptions aboutissent à une mobilisation motrice, c’est le chemin inverse qui est suivi ; l’extrémité perceptive est sollicitée de l’intérieur entraînant une reviviscence des traces mnésiques et de leur mise en forme visuelle. Si le déguisement ne transformait pas cette mise en forme, la conscience serait réveillée par une prise de conscience et le sommeil serait interrompu : le moi se rendrait compte qu’il est habité par un corps étranger qu’il ne pourrait pas assimiler dans sa propre structure. Il s’agit, pour Freud, de la reconnaissance de l’existence en soi d’un désir infantile inacceptable par la conscience.

3 Ainsi, chez Freud, le rêve n’a qu’un but : assurer la continuité du sommeil du dormeur en permettant au désir infantile – apparu à la faveur de la levée nocturne du refoulement – de se satisfaire de manière hallucinatoire, tout en maintenant la conscience endormie grâce aux mécanismes de distorsion imposés à la forme du rêve latent. Je veux maintenant discuter cette conception de l’activité onirique à la lumière des travaux qui lui ont fait suite.

Le rêve et la pensée

4 La conception freudienne du rêve est critiquée par D. Meltzer[2] [2] D. Meltzer (1984), Le monde vivant du rêve, trad. Lyon,...
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qui dénonce le fait, selon lui, que l’activité de penser n’est pas prise en compte dans cette conception. Il faut tenir compte, pour accepter cette critique du psychanalyste anglais, du travail de Bion[3] [3] W. R. Bion (1962), Aux sources de l’expérience, trad. ...
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sur l’activité de penser. Ce travail a pris la relève des avancées de M. Klein[4] [4] M. Klein (1946), « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes...
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en ce qui concerne les identifications à la fois projectives et introjectives de l’enfant. Selon Bion, l’activité de penser prend place chez le tout-petit après un temps au cours duquel il intériorise les capacités de la mère de penser aux problèmes qu’il lui a fait porter. Ces problèmes ont pris au début la forme d’émotions intolérables lancées ou projetées dans la mère par le bébé qui s’en décharge sur elle. La mère, habitée par le vécu émotionnel de son bébé, le travaille en elle grâce à ses capacités de transformation symbolique, que Bion nomme fonction alpha. Cette fonction se traduit par une activité de rêverie, terme qui désigne pour Bion, non pas la vacuité d’une satisfaction hallucinatoire de désir, mais au contraire un profond travail de liaison entre les émotions qu’elle porte et son propre appareil à penser. Cela aboutit à une transformation de ces émotions parce que la mère est capable de leur donner un sens. Cette merveilleuse alchimie est absorbée par le bébé qui, en l’absence de sa mère, se trouve à même de poursuivre peu à peu ce travail tout seul. Un bébé capable d’effectuer ce travail est aux prises, selon Bion, avec une véritable activité de penser. Le couple moi-objet, dans la psyché du bébé, puis de l’enfant et de l’adulte, fonctionne de manière à poursuivre ce travail en créant des pensées, puis en les rêvant ou en les pensant. Le sujet se constitue peu à peu un appareil à penser les pensées.

5 Bion n’a pas entrepris une étude spécifique du rêve, mais il nous a permis de comprendre comment la tombée dans le sommeil ne s’accompagne pas simplement d’une levée du refoulement, comme le soulignait Freud, mais également d’une véritable activité de penser ayant pour objet non seulement les problèmes spécifiques qui se posent à la psyché, mais également le fonctionnement psychique lui-même. Nous sommes loin, dans une telle perspective, de la conception du travail du rêve comme se donnant pour seul but le déguisement des désirs inconscients interdits à la conscience. Tout se passerait à présent comme si l’activité onirique était une véritable activité de transformation des données psychiques elles-mêmes, sur le modèle que je viens d’exposer à partir de Bion. Cette transformation a pour fondement une activité de liaison permettant aux éléments de la psyché de passer d’un niveau concret à un niveau de symbolisation de plus en plus important. Nous pouvons donc postuler l’existence parallèle de deux courants dans la formation d’un rêve : le premier courant va du concret vers l’abstrait et constitue le véritable travail de penser du rêve ; le second courant, souligné par Freud, va de l’abstrait vers la mise en forme perceptive, permettant la vision de la scène onirique. L’apport des auteurs postkleiniens tels que Bion et Meltzer vise à ce que le rêve ne soit pas rabattu sur ce second courant.

6 En même temps que, tel un metteur en scène, le moi du rêveur donne une forme symbolique au simple vécu de sa troupe d’acteurs, il donne aussi à voir au spectateur de sa pièce les rapports qu’entretiennent lesdits acteurs. Pour prendre un exemple, considérons le rêve dans lequel un patient met en scène le rapport fusionnel à sa mère par la représentation d’une chatte et de son chaton. Il se voit bientôt dans le rêve, séparer lui-même ces deux animaux et subir les attaques du petit chaton qui le lacère de ses griffes. Nous avons là non seulement la transformation d’un vécu – celui d’un arrachement et d’une lacération – en une représentation – celle de la séparation des deux animaux et de la peau qui saigne – mais également la représentation des rapports entre le père, représenté par le patient, le bébé – partie infantile du patient – et sa mère. Nous voyons la position isolée d’un père tranchant dans le lien symbiotique mère-bébé.

7 Nous ne sommes pas ici dans la mise en scène de la satisfaction d’un désir mais dans la représentation d’un fonctionnement psychique au moment du rêve : le moi du patient accepte que son père interne sépare le bébé de sa mère, alors que sa partie bébé en souffre et s’en défend.

8 Ceci n’est qu’une esquisse de ce qui est en jeu dans le travail onirique. Ce travail s’oppose largement au courant qui traverse la rêverie diurne. Celle-ci se met au service de la satisfaction hallucinatoire du désir sur le mode de la toute-puissance et parasite, de ce fait, le véritable travail de transformation psychique associé à la prise en compte de la réalité interne dans le rêve proprement dit. Cette satisfaction ne prend pas la peine de se déguiser comme dans la conception du rêve par Freud, puisqu’elle reste à la surface des désirs interdits. Il s’agit d’un conte dans lequel le patient s’endort éveillé, afin de ne pas entrer en contact avec les affects associés à sa réalité interne aussi bien qu’externe. La rêverie diurne est en ce sens une émanation de son moi-narcissique qui s’enveloppe ainsi d’une couverture protectrice à l’intérieur de laquelle il vit heureux. Un patient pervers que j’avais autrefois passait la plupart de son temps à rêver de cette manière. Avec le travail analytique, il s’est trouvé confronté à la prise en compte de sa réalité interne dont ses rêves de la nuit portaient témoignage. Mais il n’aimait pas cela car son omnipotence ne les avait pas engendrés. Aussi me disait-il, furieux : « Aujourd’hui, vous allez être contente, j’ai rêvé ! », m’attribuant ainsi la conscience de sa réalité interne. Il s’agissait pour ce patient, par ses rêveries diurnes et contrôlées par la conscience, de prendre le contre-pied de sa réalité psychique laquelle, grâce au rêve, échappait à son contrôle. Un rêve, en effet, met en scène l’omnipotence et, de ce fait, il n’est pas totalement soumis à une satisfaction omnipotente. Tel est l’enjeu de la réflexion précédente se rapportant à la critique de la conception freudienne du rêve.

L’après-coup du rêve

9 La résistance mise en avant par Freud au passage des barrières de censure se justifie au nom d’un interdit protégeant la conscience de la révélation d’un matériel infantile inconscient. La levée du refoulement, favorisée par l’état de sommeil, ne peut trouver la voie libre vers la conscience. Une première censure entre inconscient et préconscient instaure un processus de transformation du matériel inconscient de telle sorte qu’il puisse être – après un second remaniement – présenté à la conscience qui ne reconnaîtra pas tel quel le désir infantile interdit. Dans la deuxième topique, le surmoi porte l’interdit tandis que le moi doit travailler à déguiser les éléments du ça qui viennent à la surface.

10 Je conserve pour ma part la structure de la conception freudienne d’un appareil psychique qui se doit de protéger ses couches supérieures de la montée en puissance des pulsions issues de ses couches inférieures. Cette hiérarchie des niveaux dans l’organisation psychique s’inspire du tableau établi par Bion[5] [5] W. R. Bion, op. cit. ...
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, dans lequel on passe du niveau inférieur, où les éléments psychiques ont un caractère très concret, à un niveau supérieur où, après s’être transformés par le processus de la symbolisation (appelé fonctionnement alpha), ils prennent un caractère abstrait. Il ne s’agit pas à présent de passer du ça au surmoi via le moi, non plus que de l’inconscient au conscient via le préconscient, mais d’évoluer le long d’une échelle d’abstraction via un travail continu de liaison et de symbolisation qui conduit des couches les plus primitives du moi aux plus sophistiquées et aux plus abstraites. La résistance qui se plaçait autrefois sous l’égide d’un interdit surmoïque se place à présent sous l’égide d’une autoprotection du moi par lui-même. Le moi a gagné en complexité, mais il se doit d’entretenir un système de verrouillages interdisant à des éléments d’une couche inférieure de surgir dans une couche supérieure de fonctionnement qui ne pourrait pas les intégrer. On pourrait comparer la nécessité de demeurer à sa place à ce qui se passerait si, d’un coup, la force qu’on mobilise pour soulever un poids lourd était utilisée pour la manipulation d’un mécanisme d’horlogerie délicate. Des transformations allant dans le sens d’une liaison symbolique doivent permettre de passer d’un niveau à l’autre, et c’est au sein de ce processus que prend place le phénomène de l’après-coup : avant que le moi ne décide de laisser passer, même transformé, un matériel d’une couche à l’autre, il doit mesurer en lui-même quel sera l’effet de ce passage dans la couche supérieure. Il est possible que non seulement l’arrivée du nouveau matériel exige un remaniement global de la couche dans laquelle il est entré, mais que la mise en sens se transforme et s’accompagne – comme toute mise en sens – d’une réaction émotionnelle que cette couche ne pourra supporter. Il faut pouvoir tolérer l’émotion qui surgit lors de toute prise de conscience ou de mise en sens. C’est là que se situe la réaction défensive du moi : il ne permet l’intégration des éléments d’un niveau dans un autre niveau que dans la mesure où ce dernier peut supporter les effets de cette intégration. Il existe donc toute une activité de prévision des effets après-coup de la dynamique psychique contrôlée par le moi.

11 Ce que je viens de décrire et qui se rapporte à l’intégration des éléments psychiques qui passent d’un niveau à l’autre se rapporte également à la production onirique qui, lorsqu’elle parvient à la conscience du rêveur qui s’éveille, se doit après coup d’être intégrée dans l’ensemble de la psyché que, de ce fait, elle réorganise. Il y a donc un effet après-coup de tout travail que l’on engagerait sur un rêve, et la prévision de cet effet est susceptible de freiner ce même travail. Nous trouvons une résistance semblable à celle du patient qui apporte son rêve mais refuse de diverses manières de l’analyser avec nous, dans l’attitude d’un enfant qui effectue un dessin au cours d’une thérapie, mais qui refuse d’en parler et nous lance sa feuille comme si nous devions porter intégralement la responsabilité de la compréhension de sa production graphique, sinon onirique. L’effet après-coup du rêve est ainsi artificiellement évité.

12 Je voudrais me pencher à présent sur quelques exemples permettant de mieux comprendre cette dynamique dans laquelle le moi ne profite pas ou n’élabore pas la création qu’il a lui-même engendrée, en raison des défenses narcissiques qui maintiennent l’organisation psychique dans un état de non-changement. Ces exemples ne sont évidemment que l’ouverture de quelques voies engageant à poursuivre par ailleurs cette réflexion.

13 a) Nous avons déjà évoqué le patient qui m’attribue la reconnaissance de la valeur de son rêve en pensant que je serai « contente » d’une production qui s’oppose à la continuité de sa rêverie éveillée. Un tel patient refuse de considérer que c’est au-dedans de lui-même que se situe l’accord profond avec les réalités interne et externe, et que cet accord lui permet de créer un véritable rêve. Il n’est pas content d’avoir rêvé car il ne voudrait pas être porteur d’une quelconque reconnaissance de la réalité. Il projette cette reconnaissance sur l’analyste qui le voit et qui lui rappelle que, malgré lui, il est habité par des processus que l’analyste juge positifs et que le patient ne peut pas maîtriser.

14 b) D’autres patients ne procèdent pas de manière si abrupte mais ils ne tolèrent pas que l’analyste ait son autonomie de fonctionnement pour penser au rêve qu’ils apportent. Ces patients viennent avec leurs propres interprétations, lesquelles sont plaquées sur le matériel onirique indépendamment de toute association. C’est le réseau associatif qui seul permet de construire une interprétation, et ce réseau ne se tisse qu’en toute liberté, hors d’un contrôle omnipotent qui viserait à figer le sens d’un rêve dans la conscience que le patient veut en avoir. Je me souviens d’une patiente qui se mettait en colère à chaque fois que je tentais d’explorer son rêve avec elle. Elle m’imposait le sens qu’elle voulait lui attribuer et je devais l’accepter. Nous pouvons dire qu’elle emprisonnait son moi, lequel avait été capable de rêver, de la même façon qu’elle emprisonnait la pensée de son analyste.

15 Entrent dans cette catégorie les patients qui apportent suffisamment d’éléments associatifs pour permettre à l’analyste d’analyser leur rêve mais qui, une fois que des interprétations leur ont été proposées, s’arrangent, dans un laps de temps qui suit ou non de près l’analyse du rêve, pour en annuler les effets. Tout se passerait comme si le moi du patient pouvait d’abord tolérer une transformation mais craignait secondairement, non seulement l’intrusion d’une pensée étrangère à son fonctionnement habituel, mais également la globalité du remaniement psychique engendré après coup par cette prise de conscience.

16 Citons ici le cas d’un patient, un psychiatre, chez lequel l’investissement de sa vie professionnelle est dénoncé dans un rêve comme un investissement en faux-self. L’analyse du rêve aurait permis au patient, non pas simplement de reconsidérer ce faux-self mais surtout de ne pas masquer sa propre problématique sous celle de ses patients. Le bouleversement introduit par une telle prise de conscience serait trop important pour ses capacités à le contenir. Plutôt que de prendre le risque de devoir penser, à l’aide d’autres rêves, aux pensées latentes déjà contenues dans ce premier rêve, ce patient arrêta l’analyse, en déclarant que mes interprétations étaient fausses. Citons en partie le rêve : le patient doit se présenter devant la douane afin de passer la frontière d’un pays étranger. Or il n’a pas ses papiers d’identité. Il a cependant l’idée de présenter à la place une carte professionnelle, tout en ayant le sentiment de tromper la douane qui le laisse passer. Lorsque, au cours du travail analytique sur ce rêve, je mets le patient devant l’idée que le rêve lui permet de penser à quoi lui sert le recours à son identité professionnelle, utilisée comme les papiers présentés à la douane afin d’éviter de travailler en lui-même ses propres problèmes – dont celui d’une identité fondée sur la dépendance à l’objet –, ce patient refuse d’utiliser son rêve pour remanier son organisation psychique. La vérité révélée par l’analyse du rêve sur cette organisation aurait eu après coup un effet de bouleversement émotionnel trop important pour être contenu par son moi. La structure de ce dernier ne peut donc encore utiliser le travail qui a permis l’émergence d’un rêve. Je dirais pourtant que cette voix de la vérité portée par le rêve – celle de la nature d’un fondement identitaire et non pas seulement d’un désir infantile comme le soulignait Freud – demeurera chez le patient comme une pensée en quête d’un penseur, selon la formulation de Bion qui reprenait l’idée de Pirandello d’un personnage en quête d’un auteur. La forme prise ici par le rêve n’est pas celle d’un déguisement mais celle d’une représentation au service de la lecture des pensées latentes.

17 c) L’acceptation du travail d’analyse du rêve peut prendre l’apparence d’une coopération entre le patient et l’analyste. Il suffit de prêter l’oreille, cependant, aux associations du patient pour s’apercevoir qu’aussitôt que l’on touche un point risquant d’entraîner un véritable travail de penser ou un réel remaniement dans l’organisation psychique du patient, ce dernier file vers un autre rêve qu’il présente comme une association au premier. Il entraîne ainsi apparemment l’analyste vers un développement associatif, alors qu’en réalité il vise à écarter l’attention de ce dernier loin d’un point douloureux. Le patient court ainsi d’un rêve à l’autre, jamais en manque de rêves utilisés non pour penser les pensées qu’ils contiennent, mais pour éviter d’y penser au contraire. Le rêve devient un matériau superficiel mis au service d’une défense contre l’activité du moi qui a créé le rêve. On pourrait rapprocher cette manière de faire de la rêverie diurne : le patient, de par l’abondance de ses rêves et leur manipulation, rabat l’épaisseur de ces derniers sur la fluidité d’une satisfaction hallucinatoire de désir. Il s’endort dans ses rêves comme on s’endormirait dans des contes de fées en oubliant la vérité psychique qu’ils dénoncent.

18 Cette abondance onirique vise à contrôler l’activité psychique de l’analyste et les propres associations de ce dernier qui permettraient d’approfondir le sens d’un rêve.

19 d) Certains patients évitent d’être touchés, non pas en fuyant comme les précédents, mais en se figeant sur place, accueillant les interprétations de l’analyste par un « je ne sais pas », qui déguise une demi-honnêteté vis-à-vis de la recherche de la vérité. Il est vrai que le premier pas vers cette dernière s’appuie sur la reconnaissance de notre ignorance. Mais le « je ne sais pas » de ces patients invite l’analyste à chercher plus avant l’approbation du patient qui n’est jamais satisfait. Que veut le patient ? Mon expérience m’a appris qu’il désire – dans cette quête de perfection à laquelle il convie l’analyste – effacer le trouble dans lequel l’a jeté son rêve. Le désir d’être parfaitement compris masque celui d’effacer le besoin même d’être compris.

20 Si l’analyste, cependant, ne tombe pas dans le piège de vouloir entraîner absolument l’approbation de son patient, il peut parvenir à le rendre sinon complètement, du moins aux trois quarts honnête. Le « je ne sais pas » ne sera plus défensif mais porteur d’un réel désir de comprendre son rêve.

21 e) Au moment où l’intégration inconsciente des transformations psychiques annoncées dans leurs rêves s’effectue le plus certainement, certains patients prétendent qu’ils sont désespérés parce que rien ne change. Pourquoi une telle affirmation qui va à l’encontre de la perception que le moi pourrait avoir de la réalité de son évolution ? La revendication du changement dénonce un désir de non-changement et un reproche contre l’analyste qui en serait la cause. Tout se passerait comme si le moi-narcissique trouvait ce moyen de désespérer le moi-réalité sur la réalité de ses capacités de développement, au moment même où ces dernières troublent le plus certainement le moi-narcissique. Si nous traduisions ces idées en langage imagé, le moi-réalité pourrait dire : « J’ai pris des forces et je suis parvenu à un palier, à une certaine distance du sol que j’ai quitté. » Le moi-narcissique lui répondrait : « Tu te fais des illusions ! Rien n’a bougé et tu es incapable d’arriver au but que tu t’es fixé ! »

22 Le moi-narcissique qui engendre des défenses au service de l’inertie de la vie psychique soutient également les prévisions des effets d’après-coup de tout événement onirique. En même temps que le moi se prépare à donner un sens à cet événement, dans la mesure où ce sens – sinon la conscience de ce sens – déclenche des émotions supportables aux différents degrés de l’organisation du moi, une puissance de freinage se met également en place au service du principe de constance ou des modifications moindres de l’appareil psychique. Ces modifications ont, en effet, un retentissement sur l’équilibre narcissique primaire. Ainsi des deux côtés, une force de freinage se met en place qui limite l’impact après-coup d’un rêve sur l’organisation du moi et donc sur le travail de prise de conscience issu de l’analyse de ce rêve. D’en haut surgit la censure qui examine la capacité de chaque niveau du moi à supporter un remaniement interne ainsi qu’un remaniement de sa place dans le tout, l’analyse du rêve introduisant une perspective nouvelle sur cette même place. D’en bas demeure la censure qui limite les transformations après-coup imposées par l’intégration d’un rêve dans l’organisation psychique. D’en haut surgit l’examen de ce qui sera supportable après le changement, et d’en bas demeure la force qui freine le développement des capacités à supporter le changement.

23 Nous comprenons dans ces conditions comment l’événement qu’est le rêve, si fréquemment engendré dans la vie nocturne, nécessite pour venir au monde dans la vie diurne, la capacité de surmonter une résistance due à la prévision de l’effet d’après-coup entraîné par la mise en sens de ce rêve au niveau de la conscience. Le travail du moi-réalité sur le rêve ne se limite pas ainsi à la prise de conscience de désirs infantiles refoulés. Il permet l’intégration de ce qui est déjà en travail dans le rêve, dans l’organisation du moi. La mise en sens et sa prise de conscience sont les véritables déclencheurs des transformations dans l’après-coup du rêve. Tout se passerait donc comme si le sens latent était déjà là dans le travail de mise en forme d’un rêve latent. Ce rêve ne devient manifeste qu’au moment où les mécanismes de prévision des effets d’après-coup du rêve ont fonctionné pour permettre ou non à la prise de conscience du sens latent du rêve, de devenir manifeste.

24 Dans cette étude, nous avons examiné quelques-unes des ruses utilisées par les défenses du moi afin de retarder ou de supprimer cette prise de conscience.

 

Notes

[ 1] S. Freud (1900), L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, Paris, puf, 1967.Retour

[ 2] D. Meltzer (1984), Le monde vivant du rêve, trad. Lyon, Césura, 1993.Retour

[ 3] W.R. Bion (1962), Aux sources de l’expérience, trad. F. Robert, Paris, puf, 1979.Retour

[ 4] M. Klein (1946), « Notes sur quelques mécanismes schizoïdes », dans Développements de la psychanalyse, trad. W. Baranger, Paris, puf, 1966.Retour

[ 5] W.R. Bion, op. cit.Retour

Résumé

L’auteure se propose de considérer la résistance à l’analyse d’un rêve, non pas sous l’angle de la prise de conscience interdite de désirs refoulés, selon la conception freudienne du rêve, mais sous l’angle des effets émotionnels après-coup, liés à la prise de conscience de ce que les pensées du rêve révèlent de l’organisation psychique du sujet. Cette nouvelle conception du travail du rêve fait de ce dernier un travail de la pensée.

Mots-clés

après-coup, conscience, moi narcissique, moi-réalité, pensée, symbolisation


PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Cléopâtre Athanassiou-Popesco « L'après-coup du rêve », Le Coq-héron 4/2007 (n° 191), p. 37-44.
URL :
www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2007-4-page-37.htm.
DOI : 10.3917/cohe.191.0037.