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Le Coq-héron

2010/4 (n° 203)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749213279
  • DOI : 10.3917/cohe.203.0140
  • Éditeur : ERES


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Il y a quelques années, sortant d’une visite à un patient, je rencontrai un collègue pédiatre, mon aîné d’une vingtaine d’années. J’étais fatiguée ce soir-là. L’aiguille de mon baromètre s’orientait sur « pessimisme ». Ce métier m’épuisait, je ne supportais plus les soirées de travail qui se terminaient tard, alors que mes enfants me réclamaient pour leurs jeux ou pour leurs devoirs. J’en avais assez de ces parents revendicatifs et peu gratifiants, par exemple ceux qui me quittaient et m’injuriaient pour n’avoir pas fait ôter végétations et amygdales, alors que j’avais épargné à leurs enfants des interventions et des hospitalisations inutiles. D’autres parents semblaient m’utiliser comme ils l’auraient fait pour un objet de grande consommation au supermarché : me mettant dans leur caddy quand cela leur semblait utile, me jetant à la poubelle lorsque je ne leur plaisais plus.

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Me confiant à ce collègue, je lui racontais ma fatigue et ma lassitude, en lui demandant comment il procédait pour être d’humeur toujours aussi égale. L’une ou l’autre amie qui l’avait consulté pour ses enfants m’avait en effet décrit ses consultations, légères, agréables. Il examinait les bébés en chantant des airs d’opéra, en fredonnant du Mozart ! La réponse de ce collègue m’a alors stupéfaite : « Mais nous sommes de simples cordonniers, pas plus, pas moins, pourquoi se faire tant de soucis ? »

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Je me suis alors demandé si la métaphore de l’artisan cordonnier n’était pas adéquate pour décrire certains aspects de notre métier. Ce collègue était probablement un homme sage, tout à fait modeste, il n’avait rien d’un frivole ou d’un indifférent. Sa renommée était excellente. On disait de lui qu’il était très gentil avec les enfants, et qu’il posait de bons diagnostics. Son image du cordonnier signifiait-elle que la qualité de sa relation avec ses patients était moins préoccupante pour lui qu’elle ne l’était pour moi ? Sans doute les cordonniers ont-ils aussi beaucoup à faire avec la qualité de vie. Un rien peut faire qu’une chaussure vous blesse ou comprime le pied, et un bon cordonnier doit le sentir.

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Même si j’ai du mal à percevoir les enfants comme des chaussures à maintenir en bon état, sans les considérer dans la complexité de leur fonctionnement corporel et psychique, ne dit-on pas de vieilles chaussures qu’elles sont fatiguées ? Ne dit-on pas qu’on est bien ou mal dans ses baskets ? À propos de la vie d’un couple plus ou moins bien assorti, ne parle-t-on pas d’avoir trouvé ou non chaussure à son pied ? Si les chaussures reflètent la qualité de vie de leur propriétaire, ce collègue avait raison de se comparer à un cordonnier. Il est peut-être présomptueux de ma part de prétendre soigner les enfants dans ma propre vision globale de leur santé.

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Comme cordonnière, je n’aurais pas à prendre en compte, lors de pathologies récurrentes, les soucis de la famille, de la mère, du mari, des grands-parents, les conflits qui perturbent leur vie quotidienne et celle de leur enfant… Je pourrais être une artisane qui répare le corps comme le cordonnier une paire de chaussures. Ceci conviendrait peut-être mieux à certains parents qui n’aiment pas aborder leur vie émotionnelle. La relation à leur enfant semble se réduire aux seules nécessités concrètes et utilitaires : nourrir, laver, habiller, donner des médicaments en cas de maladie… J’ai de temps en temps éprouvé cette impression de « vide relationnel et affectif » avec des parents qui refusaient toute rencontre autre que celle requise par la technique médicale. Mais cette impression de vide n’est peut-être qu’un repli à respecter, au moins tant qu’un lien vivant entre médecin et patient ne s’est pas développé, ce qui peut requérir une grande patience.

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Avec des parents mal chaussés, l’enfant est souvent mal à l’aise dans ses propres « pompes ». Que peut faire dans ces cas l’artisan, sinon réparer, remplacer ou ajuster les chaussures abîmées ? Il n’a pas à se préoccuper de la vie de celui qui se chausse comme il peut et donne à réparer ses souliers fatigués.

Je me suis demandé, ce soir-là, si le médecin comme le cordonnier n’avaient pas, chacun à leur façon, à bien évaluer leur modeste place d’artisan et à s’épargner une attente et une impatience excessives qui risquent de les conduire à la position d’un commerçant qui désire vendre un objet qu’il n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas.

Résumé

Français

Un soir de fatigue et de désenchantement, une jeune pédiatre s’interroge. Elle a pour ambition, souvent déçue, de soigner ses petits patients en essayant de s’interroger sur leur qualité de vie et celle de leur famille… Pour qualifier leur métier, un collègue plus âgé et plus expérimenté lui propose la métaphore du cordonnier, artisan qui se préoccupe lui aussi plus modestement de bien-être, en l’occurrence celui des pieds. Le métier de cordonnier est peut-être plus noble qu’il n’y paraît.

Mots-clés

  • métier
  • pédiatre
  • fatigue
  • désenchantement
  • métaphore
  • cordonnier
  • bien chaussé
  • mal chaussé
  • vie relationnelle
  • patience

Pour citer cet article

Gerber Simone, « Le médecin est-il un cordonnier ? », Le Coq-héron 4/ 2010 (n° 203), p. 140-141
URL : www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2010-4-page-140.htm.
DOI : 10.3917/cohe.203.0140


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