Le Coq-héron 2011/1
Le Coq-héron
2011/1 (n° 204)
168 pages
Editeur
I.S.B.N. 9782749213651
DOI 10.3917/cohe.204.0160
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Lectures
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Paul Wiener, Miklós Bokor, Peut-on en finir avec Hitler ?, L’Harmattan, 2010, 235 pages, 23,50 €


Il s’agit d’un livre intéressant, voire important, rédigé par Paul Wiener, Bokor apportant son expérience et ses illustrations. C’est un livre ambitieux, qui cherche à aborder le problème de l’aventure nazie – que l’auteur décrit comme une régression – à la fois par le biais psychologique, politique et sociologique. Une des critiques pourrait justement porter sur cet excès d’ambition. À part le biais psychologique, aucun n’est suffisamment approfondi. La tâche était d’ailleurs impossible dans le cadre d’un seul ouvrage. En même temps, n’aborder que sous un seul angle le problème de Hitler, son étonnant succès, la débâcle morale d’une nation et de la majorité de sa population n’aurait pas pu donner son sens à l’événement. Il fallait donc le courage d’entreprendre cette tâche impossible.

2 Wiener montre comment l’Allemagne, ou plus exactement les peuples qui aujourd’hui la composent, ont subi depuis les débuts de leur histoire des traumatismes successifs ; la guerre perdue de 1914-1918, les clauses de la paix et la crise de 1929 en étant les derniers. Ces traumatismes fournissent une des bases de la tragédie nazie.

3 Il en situe une autre dans la sauvagerie qui a fait surface au cours de la Première Guerre mondiale, et qui a acquis en quelque sorte droit de cité dans le comportement des groupes humains, comme en témoigne le tour pris par l’histoire depuis lors.

4 La psychologie de Hitler, sa paranoïa, et les effets sur son entourage et sur le peuple allemand sont longuement analysés en partant de l’enfance de celui-ci. Enfant pas très heureux, victime d’un père rigide, fonctionnaire autrichien, il se réfugie dans les jupes de sa mère. Élève médiocre, plutôt rêveur, tempérament artistique. Deux fois refusé à l’école des Beaux-Arts. Nous dirons que ce jury a de lourdes responsabilités … Outre son talent artistique, le jeune Adolf a de réels talents d’orateur, privilégiant l’antisémitisme dont il constate, et bientôt cultive l’efficacité.

5 Ce fil conducteur psychanalytique est peut-être un peu trop longuement exploité ; il en résulte un certain déséquilibre du livre et quelques répétitions. Toutefois, il est intéressant de voir à l’œuvre la force de conviction et d’entraînement que peut dégager l’énergie de la paranoïa. La majorité du peuple allemand s’est laissé emporter par cette force, puis peu à peu compromettre dans des actions qu’elle ne pouvait supporter d’avoir commises qu’en maintenant leur légitimité. Sans doute, compte tenu des circonstances historiques, politiques, économiques, un grave désordre serait survenu en Allemagne de toute façon. Hitler ne l’a pas déclenché, mais il a certainement contribué, sa pathologie aidant, à lui donner sa forme.

6 Un facteur important est pratiquement absent du livre : les calamiteuses erreurs, compromissions, parfois choix délibérés des responsables européens sont insuffisamment traités, au profit de la psychologie du tribun et de ses acolytes. Çà et là mention est faite des conditions économiques de l’Allemagne d’après-guerre, non sans souligner leur importance. La rupture entre les grands progrès des Allemands dans l’industrie, les découvertes, les sciences en général, et le retard considérable de la politique et de ce qu’on appelle aujourd’hui la « gouvernance », n’est pas évoquée.

7 Les considérations psychologiques à propos de Hitler et de ses partisans proches sont convaincantes. Mais l’explication que tente Wiener du succès populaire et de sa persistance jusqu’à l’absurde, paraît insuffisante. À l’auteur aussi, d’ailleurs, comme il le note lui-même. Mais qui oserait lui reprocher de ne pas répondre à toutes les questions ?

8 Wiener montre aussi un fait important : la sauvagerie existe en chaque humain. Elle est plus ou moins bien maîtrisée et canalisée par les effets de la civilisation. Mais une digue s’est rompue au moment de la Première Guerre mondiale et n’a jamais pu être reconstruite depuis. Wiener fait le triste bilan des explosions de sauvagerie qui se sont produites jusqu’à nos jours et qui se poursuivent. Notamment en Hongrie, son pays d’origine, où aujourd’hui même il ne fait pas bon d’être juif, et encore moins gitan.

9 En conclusion, cet ouvrage ne prétend pas résoudre tous les problèmes posés par l’apparition et le succès du nazisme, mais il a le mérite de stimuler la réflexion sur des sujets qui sont d’une brûlante actualité. Car, manifestement, on n’en a pas fini avec Hitler …

10 Jacques et Judith Dupont

Jean-Claude Rolland, Les yeux de l’âme, Gallimard nrf, coll. « Connaissance de l’inconscient », 2010, 268 pages, 19 €.

11 Cet essai de psychanalyse aux développements particulièrement denses et fouillés rassemble en onze chapitres les explorations que Jean-Claude Rolland poursuit depuis plusieurs années au sein d’articles et de conférences : le pouvoir, la fonction, et la vitalité de l’image dans la vie émotionnelle de « celui qui parle », cet humain que nous sommes, dont l’accès au primitif reste encore inatteignable. Une quête donc de psychanalyste, exprimant au fond que « l’image par sa magie fonde la vie de l’âme », dans une formulation anagrammique aux assonnances joueuses de sens et de sons entre « image-magie »

12 Le titre shakespearien de l’ouvrage nous fait plonger d’emblée dans l’invisible et mystérieux théâtre de nos nuits intérieures, sans cesse obscurcies par la clarté crue et sans ombre du Conscient, du Préconscient et du savoir ; ces nuits que le travail psychanalytique tente de mettre en représentation dicible, en déployant sous les variants et invariants des projecteurs freudiens enrichis de plus de 100 ans d’expériences et de conceptualisations, ce qui fait « état d’âme et de l’âme » en l’humain.

13 Ainsi sous la plume inspirée de Jean-Claude Rolland, « les yeux de l’âme » éclairent-ils de l’intérieur autant la création artistique que le parcours analytique, cette autre création vivante qui anime ou réanime une âme dans l’errance. En témoigne ce passage extrait de son avant-propos : « Le dramaturge, le peintre, l’analysant recourent donc aux yeux de l’âme et à cette temporalité plurielle mêlant présent et passé, temps subjectif et atemporalité de l’inconscient, pour que revivent fortement (elles n’ont jamais cessé d’ “être” dans leur négation même, et d’agir) les figures de l’enfance (aussi bien de l’enfant lui-même, que de cet enfant de l’humanité qu’est le primitif) répudiées, anéanties par l’éducation et la civilisation. Il est passionnant d’explorer ce que la création (littéraire, picturale, toute création) et la cure ont en commun, qui leur donne le pouvoir de délivrer ces titans de l’enfance des chaînes qui les réduisent au silence et à l’obscurité et, du même coup, de délivrer l’individu de l’ignorance de ses origines. C’est à quoi s’emploie ce livre : à identifier les forces susceptibles de délier, de décomposer les états de l’âme, les états d’âme » (p. 13).

14 Le style très personnel de l’auteur, tant dans les séquences de description de cures et de questionnements du corps théorique, que dans celles d’analyse de tableaux et d’œuvres littéraires, mérite une approche associative singulière et diffractante. Je me limiterai ici à citer les thèmes explorés tour à tour par J.-C. Rolland : l’image (et l’énigme de l’hallucination), la langue du rêve, Salomé (et la différence des sexes), les dieux et l’inconscient, la mémoire subjective, la mémoire du primitif ou « l’imageant », l’ironie, l’énonciation-dénonciation, l’état borderline, le renoncement (ce concept indispensable) et les figures de la protomélancolie. Tous sont reliés par le fil rouge de sa recherche poético-méthodique.

15 Maints passages de ces explorations pourraient être cités pour en approfondir les réflexions et avancées. J’extraie ainsi l’un d’eux du chapitre « La mémoire subjective », où Jean-Claude Rolland souligne l’importance des nouages précieux entre littérature et psychanalyse, dont il fait lui-même usage pour étayer son travail d’analyste : « La littérature elle seule nous donne à voir cette tournure de l’esprit humain capable de jouer avec une suprême habileté de la mémoire contre l’oubli même. Je recours à elle dans le but précis de référer l’économie de la mémoire dans la cure à celle que lui octroie la fiction romanesque » (p. 138).

16 Freud a défini le cadre du travail psychanalytique, hors du champ du regard, en privilégiant le registre d’écoute ; mais J.-C. Rolland nous rappelle en cet essai que l’image, « l’imageant », l’imaginaire, ne peuvent en être pour autant occultés, bien au contraire, car l’écoute partagée dans une cure de paroles vient ouvrir « les yeux de l’âme » et changer la perspective. De l’un et de l’autre.

17 Mireille Fognini

Wilfred R. Bion, Un Mémoire du Temps À Venir (Le rêve, Le passé représenté, L’aurore de l’oubli, Clé), trad. J. Poulain-Colombier, éd. du Hublot, 2010, 619 pages, 36 €.

18 Depuis 1989 – date de la première traduction hâtive des deux premiers volumes Le Rêve et Le Passé au Présent, aux éditions Césura, parue à l’occasion d’un hommage à Bion d’octobre 1989, dix ans après sa mort, par l’Association française de psychiatrie[1] [1] Cf. W. R. Bion, une théorie pour l’avenir, édit. Métailié,...
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–, on attendait la traduction complète de ce grand livre encore bien mal connu en France. Car malgré le portrait réussi de Bion par Michel Ciry en première de couverture, cette première traduction partielle jamais révisée conservait quelques imperfections, quelle qu’ait pu être la bonne volonté des premiers traducteurs.

19 Les éditions du Hublot et Jacquelyne Poulain-Colombier, nouvelle traductrice, viennent donc combler notre longue attente en s’attelant à la tâche de la traduction complète de cet ouvrage d’un cachet hors du commun. Le résultat est inespéré : les trois volumes et leur index-clé, enfin rassemblés désormais, peuvent être accessibles en français, dans une belle approche de traduction attentive.

20 Dans son autobiographie Bion a pu nommer cet écrit inclassable, « my idiotic book[2] [2] En français : « mon livre stupide » ou « mon livre imbécile...
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». L’article avec ce même intitulé, publié par Jacquelyne Poulain-Colombier dans ce numéro, éclaire fort élégamment et subtilement toute l’inspiration intérieure qui l’habite. J’invite le lecteur à s’y reporter pour saisir la portée pluridimensionnelle de cette œuvre.

21 Quelques années auparavant, j’ai pu appeler ce grand ouvrage original de Bion, l’« autobiographie d’une histoire vivante des langages humains et des émotions[3] [3] M. Fognini, « Effets d’alluvions des autobiographies...
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» et une « autobiographie de pensées » ; puis en 1997 lors du colloque de Turin consacré au centenaire de Bion[4] [4] Colloque international de Turin du 16 au 19 juillet 1997. ...
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, il m’a semblé adéquat d’évoquer alors de façon plus générique cette publication comme « œuvre d’écriture polyphonique des aventures de la psyché ».

22 Je ressens aujourd’hui qu’il me faudrait être encore plus précise dans mon analyse de cette œuvre. Cet écrit est en effet parsemé de références, citations et invocations aux poètes, écrivains, artistes et penseurs qui en nourrissent les tissus divers de pensées. Il témoigne à quel point le psychanalyste inscrit l’évolution de son travail dans les traces prégnantes des penseurs qu’il connaît et découvre.

23 Bien que tous deux exposent les conflits de l’identité, de la pensée, des relations et de la créativité, là où un Pirandello met en scène ses « six personnages en quête d’auteur », Bion lui, dans son Mémoire, met en scène avec des partitions composites qui s’entrecroisent et s’entremêlent, les rencontres et débats passionnels, polémiques, contradictoires, réalistes et fictionnels d’« un auteur qui enquête avec ses multiples personnages » sur l’âme, l’évolution et l’action humaine. Avec cette écriture Bion convoque ainsi son propre « groupe interne » pour témoigner de l’inouïe complexité des turbulences de pensées et d’émotions qui ont pu l’habiter[5] [5] On recensera « quelque cent cinquante personnages de son...
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et qui peuvent aussi s’agiter en nous-mêmes dans nos parcours intimes ou officiels, sans que nous puissions toujours leur donner figurations. En somme, il propose un théâtre où s’anime une sorte de personnification polyphonique des mouvements passionnels divers qui peuvent surgir en chacun de nous. Il leur donne toutefois des noms arrimés à sa propre histoire de vie et de pensées.

24 Peut-être est-ce une manière de faire comprendre, autrement que par des formulations théoriques, les voies d’investigation de la psyché et de l’humain qu’il a cherché à conceptualiser … Quoi qu’il en soit, cette manière-là ressemble énormément à l’homme délicat, sensible, curieux, joueur, artiste, cultivé, érudit et sceptique, que Francesca Bion a connu et qu’elle décrit dans The Other Side of Genius[6] [6] Dans le 2e volet de l’autobiographie de Bion...
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.

25 On peut lire et relire ce Mémoire, avec un état d’esprit qui à chaque fois s’étonne sur certains points particuliers qui viennent bousculer et soulever interrogation et changement de perspective. Ce n’est pas un ouvrage construit pour un confort de lecture « tranquille » : il dérange les habitudes ; il sollicite toujours notre propre esprit, dans son éveil comme dans ses rêveries.

26 Pour ma part, à le relire encore aujourd’hui, plus de vingt ans après ma première rencontre mémorable avec cet ouvrage, j’y puise encore des ferments nourriciers pour cultiver encore l’espoir d’un « conteneur » de pensées pour notre monde tumultueux. Serait-ce l’expérience d’une « croissance de la sagesse » ? Ou me faudra-t-il tout simplement, comme Bion l’écrit avec son réalisme, céder un jour à « l’Oubli » ?

27 Mireille Fognini

 

Notes

[ 1] Cf. W.R. Bion, une théorie pour l’avenir, édit. Métailié, 1990.Retour

[ 2] En français : « mon livre stupide » ou « mon livre imbécile » ou « mon livre idiot » …Retour

[ 3] M. Fognini, « Effets d’alluvions des autobiographies de Bion », Autobiographie et psychanalyse, Le Coq-Héron n° 118, 1990, p. 30-44.Retour

[ 4] Colloque international de Turin du 16 au 19 juillet 1997.Retour

[ 5] On recensera « quelque cent cinquante personnages de son groupe psychique interne », dans M. Fognini, « Destins psychiques d’écriture de soi » dans Autobiographie, journal intime et psychanalyse, Actes du colloque Cerisy, direction J.F. Chiantaretto, A Clancier, A Roche, éd. Anthropos, 2005.Retour

[ 6] Dans le 2e volet de l’autobiographie de Bion encore non traduite : All my sins remenbered : Another part of a life. The other side of Genius. Family letters, 1985, Fleetwood Press, Abington.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Lectures », Le Coq-héron 1/2011 (n° 204), p. 160-163.
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DOI : 10.3917/cohe.204.0160.