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Le Coq-héron

2014/3 (n° 218)

  • Pages : 160
  • ISBN : 9782749241852
  • DOI : 10.3917/cohe.218.0007
  • Éditeur : ERES

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Ce numéro du Coq-Héron est consacré à l’histoire de la psychanalyse en Suisse. En effet, il revient à la Suisse d’avoir été très tôt perméable à la découverte freudienne, avant même la France, avant l’Amérique. Les Suisses font partie des tout premiers pionniers de la psychanalyse. Leur participation au mouvement psychanalytique, comme le soulignent les articles d’André Haynal, Alexander Moser ou encore Thomas Kurz, a été, et reste, riche et féconde, fortement enracinée au départ en Suisse alémanique, et en particulier à Zürich, où des hommes de milieux très différents s’y intéressent et constituent un groupe important, essentiellement à la clinique du Burghölzli, autour d’Eugen Bleuler et de Carl Gustav Jung, préoccupés par la compréhension psychanalytique des malades psychotiques. Au même moment, à Genève, un autre groupe s’intéresse au thème de l’enfant et de son développement. L’une des personnes dominantes de ce groupe, Théodore Flournoy, entretient des relations avec Carl Gustav Jung ; il est déjà, comme nous le verrons dans ce numéro avec les contributions de Karima Amer, Aimé Agnel et Mireille Cifali, largement connu dans le monde psychiatrique, notamment à Paris. Faire l’histoire de la psychanalyse en Suisse, c’est donc voyager d’une ville à l’autre : Zurich, Bâle, Neuchâtel, Berne, Lausanne, Genève, changer de langue autant que de décor ; tisser des réseaux avec d’autres villes européennes : Vienne, Berlin, Paris, Londres et même traverser l’Atlantique. Devons-nous pour autant retrouver dans ces différentes implantations de la psychanalyse helvétique, dans le plurilinguisme et les différentes cultures et religions de ce pays, le reflet psychanalytique d’un « cantonalisme » expliquant, par exemple, les positions divergentes quant à une organisation régionale ou globale de la psychanalyse suisse et un système de reproduction (« formation ») différent de ce qui existait ailleurs ? De ce point de vue, les textes d’Alexander Moser sur l’histoire de la psychanalyse suisse et de Thomas Kurz apportent un éclairage très intéressant pour la compréhension des conflits et scissions au sein de la Société suisse de psychanalyse. La tentative d’appliquer largement la psychanalyse en psychopathologie, et à la cure d’âme par Oscar Pfister, conduit bientôt à des tensions, dont le point culminant est atteint en 1927, après la publication par Freud de « La question de l’analyse profane ». Scissions qui interrogent certes l’accueil favorable à la découverte freudienne, mais surtout la réception de la psychanalyse freudienne, car tout n’est pas retenu sans réserves de la technique et des hypothèses freudiennes.

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Les difficultés portent essentiellement et prioritairement sur la sexualité, mais pas seulement. Les supposées généralisations freudiennes, concernant notamment la sexualité et le rêve, dérangent. Le texte de Mireille Cifali, « La Belle au Bois-Dormant en terre romande », revient d’ailleurs sur la réception de la Traumdeutung de Sigmund Freud en 1900, et sur l’intérêt de Théodore Flournoy pour les rêves. Apparaissent ici les premières réserves de Théodore Flournoy quant à l’ensemble de la découverte freudienne, et surtout, quant à l’étiologie sexuelle des névroses et son supposé universalisme. Réserves que reprendront à leur compte bien des psychanalystes suisses soucieux de créer une « psychanalyse réformée ». Théodore Flournoy joue donc un rôle pionnier dans la diffusion des idées psychanalytiques en Suisse romande et dans la découverte, à la fin du xixe siècle, d’un inconscient cryptomnésique, compensatoire et mythopoïétique, par son investigation du monde médiumnique. L’analogie constante entre phénomènes médiumniques et production onirique constitue une thématique fondamentale au regard de la découverte de cet inconscient mytho-poétique, et sera même reprise et développée par Carl Gustav Jung dans sa compréhension psychanalytique des psychoses à partir de la notion d’imagination créatrice de Flournoy. Trois publications reviennent dans ce numéro du Coq-Héron sur ces différents aspects des travaux de Théodore Flounoy : celle de Karima Amer, qui présente la contribution de Théodore Flournoy à la découverte de l’inconscient dans les conditions historiques originales de sa production ; celle d’Aimé Agnel qui évoque de manière instructive les prémisses de la pensée jungienne, et notamment ce qui rapproche Carl Gustav Jung de Théodore Flournoy dont la méthode lui semble plus ouverte à l’inconnu ; et pour finir, celle de Mireille Cifali qui montre au travers d’événements et de correspondances que la rupture entre Jung et Freud passe par l’influence certaine de Flournoy et la perspective espérée d’une « psychanalyse protestante » dépouillée de son hypothèse d’une étiologie sexuelle et où le spirituel est préservé.

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Viennent ensuite les présentations de deux grandes figures de cette histoire : celle d’Eugen Bleuler (1857-1939), directeur du prestigieux asile d’aliénés du Burghölzli, par Kaspar Weber, et celle du pasteur et éducateur Oscar Pfister (1873-1956) par Isabelle Noth. Dans son texte, Kaspar Weber revient sur la carrière de ce psychiatre universitaire d’une grande ouverture d’esprit, porté par un idéal scientifique et un dévouement thérapeutique exceptionnels, qui reconnut le premier, quoique non sans ambivalence, l’importance et la signification de l’enseignement de la psychanalyse freudienne pour la compréhension des patients schizophrènes. Mais son héritage le plus remarquable, demeurant d’une très grande actualité pour la psychiatrie contemporaine, est son attitude face à l’activité médicale en général. Celle-ci pourrait se résumer, selon son fils Manfred Bleuler, « dans la conviction que le médecin devait connaître personnellement son malade et lui demeurer proche. Aussi les liens personnels avec les patients lui semblaient avoir une influence thérapeutique capitale. S’il accordait au traitement de la maladie toute son importance, il le concevait cependant toujours lié à une relation personnelle [1][1] M. Bleuler, « La pensée bleulérienne dans la psychiatrie... ». Côté protestantisme, il est intéressant d’évoquer, avec Isabelle Noth et la publication d’une nouvelle édition plus complète des correspondances Freud-Pfister [2][2] Voir I. Noth (sous la direction de), Sigmund Freud-Oskar..., la figure de Oskar Pfister, l’un des premiers psychanalystes non médecins dont la fidélité à la théorie freudienne, en dépit de ses conceptions pédagogiques et religieuses, tranche avec les édulcorations apportées par les tenants d’une psychanalyse « aménagée » et policée. Figure contestée [3][3] Voir la publication de P.C. Bori, « Oskar Pfister,... à l’intérieur de la Société suisse de psychanalyse et à l’origine de tensions au sein de cette dernière, Oscar Pfister n’en demeure pas moins une personnalité d’une grande originalité et complexité quant à sa pratique de la psychanalyse. En effet, il fut le premier à appliquer la psychanalyse à la cure d’âme (Seelsorge). Il voyait dans la psychanalyse, du moins jusqu’à un certain point, une redécouverte et un perfectionnement de la cure d’âme traditionnelle. Oscar Pfister pensait que sa pratique psychanalytique faisait partie de son travail pastoral. En insistant sur la convergence entre cure d’âme pastorale et psychanalyse, en abordant historiquement la psychanalyse issue d’une crise des méthodes thérapeutiques, Oscar Pfister pose des problèmes essentiels, ouvrant ainsi des discussions devenues possibles au sujet des bases méthodologiques et pour ainsi dire idéologiques de la psychanalyse.

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Pour finir avec le dossier de ce numéro du Coq-Héron et témoigner de la fécondité d’une histoire au présent, évoquons la contribution de Lucette Nobs et Nicolas de Coulon, « La psychanalyse à Lausanne, entre crise de filiation et construction groupale ». Publication qui a le mérite d’analyser, à partir d’une crise de la filiation, les circonstances de la création d’un véritable centre psychanalytique à Lausanne dans une période récente (1980-2010). Création qui s’accompagne inévitablement de figures nouvelles échappant à toute sacralisation d’un héritage qui ne peut se faire, se gagner, hors de la confrontation avec ce qui est autre, avec ce qui est étranger. Crise régénérative par conséquent.

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Vous pourrez également lire dans ce numéro deux contributions, l’une de Jean-Luc Vannier traitant d’une conférence d’Otto Kernberg à Berlin sur des questions techniques de la pratique psychanalytique, l’autre de Monique Selz sur l’histoire de la formation et de l’enseignement à partir de l’Annuel de l’Association psychanalytique de France 2012. Mais aussi une présentation passionnante de la vie du sculpteur Oscar Nemon (1906-1985) par sa fille Lady Aurelia Young, sculpteur du siècle passé connu notamment pour avoir réalisé en 1931 un premier portrait de Freud, visible avenue Fitzjohn, à Londres. Ajoutons à cela le texte de Jean-Pierre Kamieniak, d’une très grande actualité, sur la découverte de la sexualité infantile par Freud. La persistante méconnaissance du sens du sexuel, sa confusion obstinée avec le génital, éclairent des résistances dont nous connaissons jusqu’à aujourd’hui d’autres formes tout aussi persistantes.

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Ce numéro comprend également nos rubriques habituelles : Lectures et Livres reçus que les différents auteurs et éditeurs ont bien voulu nous adresser.

Notes

[1]

M. Bleuler, « La pensée bleulérienne dans la psychiatrie suisse », Nervure, t. VIII, n° 8, 1995, p. 23.

[2]

Voir I. Noth (sous la direction de), Sigmund Freud-Oskar Pfister : Correspondance 1909-1939, Zurich (tvz), en préparation.

[3]

Voir la publication de P.C. Bori, « Oskar Pfister, “pasteur à Zurich” et analyse laïque », Revue internationale d’histoire de la psychanalyse, 3, 1990, p. 129-143.


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