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Le Coq-héron

2015/2 (n° 221)

  • Pages : 152
  • ISBN : 9782749247649
  • DOI : 10.3917/cohe.221.0141
  • Éditeur : ERES

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Les Grecs ou la pensée du mouvement. Jean-Claude Joannidès. Éditions Tituli, 2014, 180 pages

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Il est fascinant de redécouvrir, grâce à l’ouvrage de Jean-Claude Joannidès, la richesse, la poésie, les déroulements à l’infini que nous offre la mythologie grecque. Mais c’est aussi à d’autres aventures que l’auteur nous invite.

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L’approche symbolique du mythe n’est pas nouvelle. Nombreux sont les hellénistes, philosophes, historiens, linguistes puis psychanalystes qui s’y sont affrontés. Mais ce sont l’audace et l’originalité qui caractérisent cet ouvrage. Il s’appuie sur Hésiode sans pour autant s’y limiter, revient à la source et, en étudiant dans ses méandres et ses subdivisions labyrinthiques l’arbre (la forêt ?) généalogique des dieux, donc la filiation, voie royale de la compréhension du mythe, il nous montre peu à peu, en s’attardant à la fois sur la structure, la délibération et les outils du langage, comment l’apparition de chaque personnage mythique souligne et éclaire le fonctionnement de notre pensée, notre manière de voir et de vivre le monde, à nous autres, Occidentaux. D’où son titre : Les Grecs ou la pensée du mouvement.

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La psychanalyse, sans s’annoncer formellement sauf dans la préface, est présente en filigrane tout au long de l’ouvrage, mais la recherche de l’auteur va bien en deçà, jusqu’aux origines du monde. Voici donc le postulat, en termes simples : la théogonie représente, au sens propre du terme, la naissance de l’esprit occidental, esprit selon les lignes duquel nous fonctionnons encore aujourd’hui.

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Dit comme cela, la naïveté et l’énormité du propos sautent aux yeux. Et pourtant, au fur et à mesure que s’entrouvrent (un des sens du mot chaos) les portes et qu’elles laissent apparaître les innombrables personnages, on ne peut que suivre l’auteur.

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Toute sa jubilation de la découverte d’une construction, de l’apparition des personnages dans des filiations à la fois effarantes et évidentes, des événements tragiques et féconds, J.-C. Joannidès nous la fait partager. Il suffit pour cela de prendre la clé qu’il nous offre : « La réflexion mythique n’opère pas de distinction entre les deux histoires qu’elle raconte. Elle est en même temps la première mise à nu des structures du monde et des structures humaines d’appropriation de ce monde. »

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C’est en cela que l’ouvrage est si précieux pour un psychanalyste, qui, de par son travail même, doit sans cesse accompagner son analysant d’un registre à l’autre, du subjectif et individuel au social et environnemental, du pulsionnel à l’idéal, du tragique à l’harmonieux, du vocabulaire pauvret à l’expression explosive. Tout est déjà là qui nous est offert et qui nous aide à questionner ce qu’est la pensée symbolisante, dans toute sa richesse et tous ses drames.

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Les enseignements à tirer de ce livre se situent à bien des niveaux (étymologique, littéraire, historique…), mais surtout, dans les voies de passage que J.-C. Joannidès nous offre. Car c’est pour nous, psychanalystes, une leçon d’interprétation.

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Pourquoi ? me direz-vous, il y a longtemps que l’on connaît Narcisse, Prométhée, Procuste et tant d’autres, sans parler d’Œdipe, notre père à tous. Mais parce que J.-C. Joannidès, tel un analyste prudent mais lucide, va bien au-delà des « machines sauvages, » et propose des liens qui nous interrogent au plus haut point, tout particulièrement ceux qui ont trait à l’étymologie.

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Voici, parmi tant d’autres, un lien fascinant : entre l’Éros du début de la théogonie qui, nous dit Hésiode, est « le plus beau parmi les dieux immortels, celui qui délie les membres et qui, dans la poitrine de tout dieu comme de tout homme, dompte l’esprit et le sage vouloir », et le verbe eromai, qui signifie interroger, demander. Voyez quelle rêverie psychanalytique peut se déployer dans ce rapprochement…

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La mythologie et l’étymologie galopent de concert, ou se séparent, ou s’épanouissent en symboles. Grand système où circule un sang vital : les voies qui apportent la force, les voies qui enlèvent les déchets, le cœur d’Éros qui bat, au centre. Et chaque petite veine, chaque petite artère est nommée.

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Toujours selon le même point de vue, j’évoquerai deux autres personnages : La Noire Nuit et La Lumière du Jour, et leurs descendants dont certains ont des noms qui nous taraudent encore : la Faim, l’Oubli, le Sarcasme, la Détresse… Et ce qui se découvre tout du long, c’est l’aspect poétique, dans sa double acception de fabrication et d’art. Comme si la plus fine analyse psychologique, dans son sens le plus ancien, avait relevé et nommé tous les fils qui tissent l’humain. Car qu’est-ce que le nommer ? faire sortir de l’ombre ? éloigner l’angoisse ? permettre d’attaquer l’ennemi ? Qu’est-ce que penser, sinon nommer ?

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Que l’on adopte le postulat de J.-C. Joannidès ou que l’on s’en écarte quelque peu, on ne peut qu’être fasciné par la virtuosité des liens, la poésie des équivalences, la transparence des métaphores, la prégnance des étymologies.

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Je voudrais en terminant insister sur un point un peu différent, et combien enivrant : les mots qui traversent les siècles. Prenons encore d’autres personnages du tout début de cette histoire.

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Gaïa, la matière, a enfanté trois fils : Ouranos (la voûte céleste), Ourea (les grandes montagnes) et Pontos (l’océan). Où mieux que là voyons-nous se tresser le réel, l’imaginaire et le symbolique, entrelacement si bien montré (rendons à César…) par Lacan dans son nœud borroméen, le mot, le nom véhiculant à travers les siècles (vingt-sept siècles nous séparent d’Hésiode et, en grec moderne, le ciel s’appelle toujours ouranos) sa charge de contemplation, de terreur et de passion…

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L’histoire, bien entendu, n’est pas terminée. Ce que nous attendons maintenant avec impatience, ce sont les post-olympiens, cette génération de dieux si proches des hommes que certains d’entre eux – Athéna, Apollon et Hermès – leur serviront de guide et les accompagneront dans leurs aventures. Mais nous savons déjà que le prochain volume sera dédié à la grande spécificité grecque : la notion d’Harmonie.

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Maria Pierrakos

L’impossible enfant. Don d’ovocytes, l’envers du décor. Géraldine Jumel-Lhomme. Contrepoints par Marie Darieussecq, Geneviève Delaisi de Parseval, Sylvie Epelboin, Marie-José Soubieux. Toulouse, érès, coll. « La vie de l’enfant »

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Comment le désir de donner vie à un enfant s’est transformé en cauchemar, c’est ce que nous décrit Géraldine Jumel-Lhomme dans le récit détaillé et douloureux qu’elle nous donne de ses allers et retours entre Paris, Madrid, et Barcelone, pendant les cinq années d’intimes et douloureuses aventures médicales.

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Géraldine Jumel-Lhomme commence par nous introduire à sa vie de femme sans enfants, qu’elle a dans un premier temps choisie, car elle n’a pas aimé sa propre enfance, ni ses relations peu communicatives et peu chaleureuses avec sa mère et son père. Dans ce contexte familial, c’est sa réussite sociale qui lui permet de faire le choix de cette vie. Pour une personne ambitieuse, apprendre à se distancier du regard et des jugements d’autrui, c’était aussi choisir de faire moins de compromis avec une communauté très critique vis-à-vis des femmes sans enfants. Dans un premier long chapitre, G. Jumel-Lhomme analyse en effet la vie des femmes dans la société d’aujourd’hui. Par leur accession aux études supérieures, leur réussite sociale, le contrôle de leur fécondité et l’allongement de la durée de la vie, les femmes sont amenées à oublier la courte durée de leur fécondité. Lorsqu’elle était plus jeune, elle-même avait oublié que sa fécondité n’était pas inépuisable. Quelques années plus tard, elle en paiera la douloureuse découverte.

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Avec une grande sincérité qui se poursuit tout au long du récit, l’auteur commence par nous décrire sa vie amoureuse chaotique, qui la mène à interrompre un début de grossesse. Elle traverse ensuite une longue errance affective et une profonde mélancolie après la mort de son père.

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La fin du premier chapitre s’ouvre sur un avenir radieux. La rencontre de l’homme aimé offre l’espoir que ce bonheur partagé donnera naissance à un enfant.

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C’est à presque 43 ans que Géraldine Jumel-Lhomme découvre les gynécologues des beaux quartiers, spécialistes en fécondation. Dans leurs bureaux déshumanisés s’affichent les messages publicitaires et pseudo-artistiques. Ces médecins richement pourvus de leurs honoraires sont mal accueillants, souvent malveillants. Ils multiplient techniques, imageries, examens de laboratoires. L’espoir de G. J.-L., très vite mis en échec, la mène dans l’univers abyssal d’une médecine mécanique, inhumaine, financièrement et psychiquement coûteuse. En même temps que la méfiance s’installe, les angoisses surgissent. Elle est devenue solitaire par le vide qui s’installe autour de leur couple. Elle est culpabilisée, et si désemparée qu’elle finit par recourir, en même temps qu’aux médecins d’une science technique, au monde magique des médecines parallèles.

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Ses propres investigations l’amènent à découvrir les failles de la médecine dans le passé de sa mère. Elle est en effet une fille « DES », c’est-à-dire qu’elle a été exposée dans l’utérus de sa mère au distilbène. Ce médicament hormonal était prescrit aux femmes enceintes de la génération des précédentes décennies, pour supprimer les risques d’accouchement prématuré. Ces traitements ont provoqué dans un grand nombre de cas, chez leurs filles, des malformations génitales, des cancers, des problèmes de gestation, et des stérilités. C’est au présent, dans sa vie de femme, qu’elle-même découvre les failles de la médecine contemporaine.

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Comme pour prendre une juste distance avec ses émotions, G. J.-L. introduit dans son ouvrage, entre ses témoignages pathétiques, d’excellentes informations générales sur l’état des lieux dans les traitements médicaux de la stérilité. C’est ainsi qu’avant d’en venir à sa propre démarche, elle décrit en détail l’histoire des stérilités, les procédures et les structures instituées pour accueillir les personnes en recherche de fécondation, les statistiques, avec leurs pourcentages de réussites et d’échecs. En femme érudite, elle mène une enquête sur les dons de gamètes et sur les réglementations qui diffèrent selon les pays. Elle nous rappelle que ces différences entre les États européens favorisent ce que l’on appelle, de façon péjorative, le « tourisme procréatif », car il s’agit de périples éprouvants plus que de réels voyages touristiques. Lorsqu’une femme effectue un don de ses propres ovocytes à une autre femme inconnue afin de faire advenir une procréation, G. J.-L. s’interroge sur cette femme donneuse, sur son anonymat. Ces dons posent également de nombreuses questions éthiques, relatives à la vérité, au secret, puis au silence entretenu autour de l’enfant, une fois né, sur l’origine de ses gamètes. Elle s’interroge également les relations entre la donneuse inconnue et le couple receveur. Avec cet anonymat, se pose la question de la dette de la femme devenue mère envers cette donneuse. Dans certains pays, cet anonymat n’existe pas. Il permet d’avoir des informations sur la femme qui a fait don de ses ovocytes, afin qu’avant d’être implantés ils soient fécondés par le mari de la receveuse. Après ces considérations historiques et éthiques, G. J.-L. en revient aux événements qu’elle-même a vécus, aux pièges qu’elle n’a pas su éviter.

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Le couple se décide, en effet, à recourir au don d’ovocyte fécondé, en pays étranger, car celui-ci est interdit en France. En l’occurrence, ce don aura lieu en Espagne, et commencera dans une clinique de Madrid. En neuf mois d’allers et retours Paris-Madrid, les échecs des implantations se répèteront six fois. En même temps qu’elle consulte des médecins à Paris, à Madrid, puis à Barcelone, elle est suivie dans deux cliniques en Espagne où s’effectuent de lourds traitements hormonaux. Parallèlement au suivi médical elle fréquente assidûment une directrice d’association dont l’autoritarisme règne sur les patientes, et participe également à un forum où les femmes échangent leurs expériences. Contrairement à ses espoirs, pas plus l’association que le forum n’offriront la sécurité qu’elle espérait recevoir de cette assistance. En même temps, l’auteur continue de rencontrer des médecins dont elle espérait plus de soutien et d’empathie. Ce qui lui manque le plus, pour calmer ses angoisses, est une plus grande écoute et des paroles qui répondraient à ses demandes d’information. Pour son couple, il en résulte le sentiment trop fréquent d’être maintenu dans l’ignorance. Malgré quelques moments de grâce et d’espoirs, le désarroi et le stress dominent la situation.

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Après une succession de déboires et de souffrances liés à la médiocrité de ces instances et de ces lieux médicaux, Géraldine et son mari finissent par être bannis de l’association et de la clinique madrilène. L’élan vital enfin retrouvé, ils prennent la décision de poursuivre leurs tentatives à Barcelone. Le nouveau gynécologue espagnol se révèle être un professionnel compétent et humain. Mais le coût du traitement s’alourdit. À une quête d’abord joyeuse, succède la reprise de l’angoisse et de l’insécurité. Des troubles psychiques et somatiques s’installent. Malgré les questions qu’elle se pose sur son propre masochisme, G. J.-L. garde son intime conviction qu’une grossesse est possible. Son obstination la conduit à un sixième implant à Barcelone, puis un septième en Tchécoslovaquie. Elle se voit comme entraînée dans un casino et dans un jeu auquel elle s’accroche mais dont elle perd le contrôle.

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Son désir de grossesse persiste et s’intensifie. Par son opiniâtreté et la puissance de sa propre conviction, elle entre ainsi dans la spirale infernale d’interventions plus marchandes que médicales, qui sont le plus souvent vouées à l’échec. Au huitième transfert, plus qu’aux précédentes tentatives, les images de l’échographie suivies presque jour après jour entretiennent l’espoir d’enfant. L’embryon paraît s’implanter et s’accroître dans l’utérus, dont la muqueuse augmente peu à peu de volume. Géraldine Jumel-Lhomme pense qu’enfin elle vit un début de grossesse. Cet espoir se termine en une véritable fausse couche. Et c’est un drame. Il lui faut désormais accepter que la naissance d’un enfant est impossible… Cette dernière aventure à Barcelone mettra un terme à tous ses rêves.

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Après cette ultime tentative inaboutie, l’auteur sombre dans la mélancolie. Elle n’est plus prisonnière des professionnels et des systèmes pervers qui la maintenaient en esclavage, mais reste la proie d’une immense souffrance. Il lui faudra de nouveau quelques années pour quitter le deuil, plus difficile à faire, selon elle, pour un enfant qui n’est pas né que pour une personne connue. Peu à peu elle retrouvera sa liberté, son énergie à vivre et à entreprendre, et enfin, osera exister telle qu’elle est, sans enfants mais avec ses désirs retrouvés.

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Pour le médecin que je suis, qui a connu il y a cinquante ans, l’absence presque totale de remède à l’infertilité féminine, la lecture attentive et troublée de cet ouvrage m’a permis de participer aux émotions d’une femme qui tente de recourir à ces méthodes les plus récentes de remède à la stérilité. Ses recherches éperdues lui permettent de rencontrer les interlocuteurs médicaux qui accèdent à ses demandes. Souvent, ils ne lui paraissent pas très compétents, et plus intéressés par l’aspect financier de leur intervention que par une véritable éthique médicale. Par son récit détaillé, Géraldine Jumel-Lhomme nous permet de visiter l’envers du décor de la procréation assistée avec donneuse, expérimentée peu avant l’orée de notre siècle. Son mérite est d’avoir eu le courage d’écrire avec grande sincérité, et un souci du détail, les différentes sortes d’institutions et d’accueils médicaux qu’elle a rencontrés dans son parcours malheureux. Par la subjectivité blessée d’une femme confiante, par sa sincérité, nous découvrons combien ces nouveaux modes de procréation donnent matière à réfléchir.

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Simone Gerber

Titres recensés

  1. Les Grecs ou la pensée du mouvement. Jean-Claude Joannidès. Éditions Tituli, 2014, 180 pages
  2. L’impossible enfant. Don d’ovocytes, l’envers du décor. Géraldine Jumel-Lhomme. Contrepoints par Marie Darieussecq, Geneviève Delaisi de Parseval, Sylvie Epelboin, Marie-José Soubieux. Toulouse, érès, coll. « La vie de l’enfant »

Pour citer cet article

« Lectures », Le Coq-héron, 2/2015 (n° 221), p. 141-145.

URL : http://www.cairn.info/revue-le-coq-heron-2015-2-page-141.htm
DOI : 10.3917/cohe.221.0141


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