Le Courrier des pays de l'Est
La Doc. française

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 12 à 23
doi: en cours

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no 1043 2004/3

2004 Le Courrier des Pays de l’Est

Les hydrocarbures dans le Sud-Caucase

Grandes manoeuvres autour des ressources de la Caspienne

Yasha Haddaji Collaborateur dans une société de conseil spécialisée dans l’énergie. Manuscrit clos en mai 2004.
Bien que présents dans un seul des trois pays du Sud-Caucase, l’Azerbaïdjan, les hydrocarbures n’y jouent pas moins un rôle primordial. En septembre 2004, il y a bientôt dix ans, était créé le consortium AIOC (Azerbaijan International Operating Company) regroupant la société pétrolière nationale azerbaïdjanaise, la Socar, et un ensemble de majors occidentales dirigé par British Petroleum (BP) et chargé pour trente ans de l’exploitation d’une concession baptisée ACG, (Azeri-Chirag-Guneshli). En juin 1996, c’est également BP qui se retrouve à la tête d’un autre consortium auquel est confiée la mise en valeur du gigantesque gisement gazier de Shah Deniz où l’on pensait, dans un premier temps, trouver du pétrole ! Mais toutes les prospections n’ont pas été couronnées de tels succès et certains projets ont dû être abandonnés. Peu de temps après la mise en production du gisement de Chirag, en 1997, l’AIOC a décidé de faire construire un oléoduc entre Bakou et le port géorgien de Soupsa, long de 833 km, évitant les réseaux russes, dont l’exploitation a débuté en 1999. Mais le plus grand chantier, est celui de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (Turquie), considéré comme une victoire de Washington sur Moscou, qui soutenait un autre tracé. Cependant la réconciliation entre la Géorgie et la Russie qui a suivi la «révolution des roses» de novembre 2003 pourrait bien être scellée par la construction d’un oléoduc NovorossiïskTbilissi qui rejoindrait le BTC. Celle-ci est toutefois conditionnée à l’accord de l’Abkhazie, région séparatiste de Géorgie, qu’il traverserait... Pendant du BTC dans le secteur gazier, le BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum, en Turquie), aura une longueur de 690 km. Par ailleurs, le projet de longue date prévoyant de relier par un gazoduc les champs de Tabriz, en Iran, à Erévan a été finalisé et les travaux devraient débuter fin 2004. Despite the presence of hydrocarbons in just one of the three countries that make up the South Caucasus, Azerbaijan, they nevertheless play a vital role. Almost ten years has passed since the creation, in September 1994, of the AIOC (Azerbaijan International Operating Company) consortium, which brought together the State Oil Company of Azerbaijan (SOCAR), and a group of major Western groups directed by British Petroleum (BP), which was charged with managing a concession named the ACG (Azeri-Chirag-Guneshli) for a period of thirty years. In June 1996, it was again BP that found itself at the head of another consortium created to head production operations at the huge gas field at Shah Deniz where it was initially thought that petrol would be found ! But not all of the prospecting operations were successful and certain projects had to be abandoned. Soon after production began at the Chirag oil field in 1997, the AIOC decided to build an 833 kmlong pipeline between Baku and the Georgian port of Soupsa, which bypassed the Russian networks and began to operate in 1999. But the largest project was the Baku-Tbilisi-Ceyhan (Turkey) pipeline, which was seen as a victory of Washington over Moscow, given that the latter favoured a different route. However, the reconciliation between Georgia and Russia following the ‘Roses Revolution’ in November 2003 could well be sealed by the construction of a Novorossisk-Tbilisi pipeline that would link up with the BTC. However its construction depends on obtaining the agreement of Abkhazia, a separatist region of Georgia, which the proposed pipeline would cross... The gas sector’s equivalent to the BTC pipeline, the BTE pipeline (Baku-Tbilisi-Erzurum, in Turkey), will be 690 km long. In addition, the long-standing project planning to build a gas pipeline between Tabriz, in Iran, and Erevan has been finalised and work is due to begin towards the end of the year 2004.
Il peut sembler surprenant de consacrer une étude aux hydrocarbures dans le Sud- Caucase, alors que deux des trois pays qui composent la région, la Géorgie et l’Arménie, ne disposent que de réserves minimes en pétrole et en gaz, tandis que l’Azerbaïdjan, qui se situe très loin devant ses deux voisins, ne possède que 0,7 % des réserves prouvées mondiales de pétrole. Et si Bakou a encore de beaux jours devant lui, les espoirs de bon nombre de compagnies pétrolières se sont progressivement déplacés vers le littoral caspien kazakhstanais, avec des champs comme Kashagan, l’une des plus importantes découvertes de ces dix dernières années. C’est justement sur la Caspienne et ses environs immédiats que se concentrent généralement les analyses, étant donné l’importance des enjeux sur les plans énergétique, géopolitique, ethnique, etc. Une des conséquences fâcheuses de cet engouement tient à ce que le Sud-Caucase en tant qu’entité énergétique se retrouve de facto négligé. Or, c’est la véritable zone de transit du pétrole et du gaz de la Caspienne, que mettent en valeur les pays occidentaux.
Au lendemain de l’indépendance des républiques d’Asie centrale et du Sud-Caucase et à la suite de la première guerre du Golfe, les Etats-Unis affichèrent l’ambition d’étendre sensiblement leur influence dans les nouveaux pays riverains de la mer Caspienne afin de les désenclaver et d’amener sur le marché une nouvelle source d’approvisionnement en hydrocarbures. Cette vision s’opposa évidement à celle de la Russie qui avait baptisé la région son « étranger proche » et ne souhaitait en aucun cas perdre cette zone au profit des Américains. Une bataille d’influence fut alors entamée entre les deux anciens ennemis, intitulée le « Grand Jeu », en référence à la bataille entre la Russie tsariste et la Grande-Bretagne pour le contrôle de l’Asie centrale au XIXe siècle.
Les dix années de l’ère Eltsine laissèrent l’image d’une Russie faible qui n’avait plus les moyens financiers et militaires de ses ambitions diplomatiques. Les Etats-Unis parvinrent alors à établir une influence durable en Asie centrale et plus encore dans le Sud-Caucase. En 2000, l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine changea la donne, son objectif étant de renverser la tendance. Pour l’instant, l’Azerbaïdjan continue d’être à l’origine de nombreux projets d’évacuation des hydrocarbures et la Géorgie a acquis depuis quelques années une importance stratégique aux yeux de Washington. L’Arménie, quant à elle, a été intégrée par le Kremlin au sein d’un axe Moscou – Téhéran, prometteur.
Oléoducs et gazoducs dans le Sud-Caucase
IMGIMGOléoducs et gazoducs dans le Sud-CaucaseIMGIMF
 
Une répartition des ressources très inégale
 
 
La Géorgie et l’Arménie à la traîne
Alors que l’Azerbaïdjan se taille la part du lion en matière de réserves et de production, la Géorgie ne détient que 35 millions de barils de réserves prouvées, soit 0,02 % de ce que possède l’Azerbaïdjan et, en 2002, elle n’a produit que 2 000 barils par jour (b/j) alors qu’elle en a consommé 36 000.
Quant à l’Arménie, elle ne possède ni pétrole ni gaz. De plus, Erévan est soumis à un embargo de la part de ses voisins azerbaïdjanais et turc, à la suite de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan (1988-1994) au sujet du Haut-Karabakh. Le gaz naturel représente la moitié de la consommation d’hydrocarbures de l’Arménie et le quart de celle de la Géorgie. En juin 2003, l’Arménie a signé un contrat avec la compagnie russe Gazprom pour son approvisionnement en gaz durant les cinq années à venir ; la Géorgie a fait de même un mois plus tard, mais, elle, pour une durée de 25 ans, ce qui a été jugé attentatoire à l’indépendance du pays et a provoqué de nombreuses manifestations de protestation.
Malgré la forte croissance enregistrée en 2003, l’Arménie et la Géorgie sont boudées par les investisseurs et le contre-exemple de la société américaine d’électricité AES n’est pas là pour les rassurer. Cette dernière s’était implantée en 1998 en Géorgie en rachetant 75 % du capital de la compagnie nationale d’électricité, Telasi. En 2003, après avoir investi 275 millions de dollars, elle a fini par vendre tous ses actifs et a quitté le pays. AES, qui fut le plus gros investisseur occidental que la Géorgie ait connu, a été constamment confrontée à la corruption et aux pressions politiques, sans que jamais le gouvernement Chevarnadzé n’ait été capable de faire appliquer la loi sur la protection des investissements étrangers.
● Azerbaïdjan : deux projets phares
Azeri - Chirag - Guneshli
Il y aura dix ans en septembre 2004, l’Azerbaïdjan signait le contrat le plus important de son histoire depuis l’acquisition par Ludwig Nobel en 1873 d’une raffinerie de Bakou pour 25 000 roubles. Ce contrat allait amener les frères Nobel à transformer la capitale en l’un des épicentres pétroliers de la fin du XIXe siècle. En 1994, l’accord ne fut pas conclu à Bakou, mais à Washington, lors de la première visite d’Etat du président Heïdar Aliev. La concession, objet des convoitises occidentales, est nommée ACG du nom des trois champs offshore qui la composent :
Azeri - Chirag - Guneshli. Le consortium, l’AIOC (Azerbaïjan International Operating Company), qui en a la charge pour 30 ans, est formé en majorité de compagnies occidentales et est dirigé par la société britannique British Petroleum (BP). AIOC regroupe aujourd’hui BP (34,1 %), Unocal (Etats-Unis, 10,2 %), Lukoil (Russie, 10 %), Socar (compagnie nationale azerbaïdjanaise, 10 %), Statoil (Norvège, 8,6 %), Exxon Mobil (Etats-Unis, 8 %), TPAO (Compagnie nationale turque, 6,8 %), Devon Energy (Etats-Unis, 5,6 %), Itochu (Japon, 3,9 %) et Amerada Hess (Etats-Unis, 2,7 %). Les réserves d’ACG sont estimées entre 3 et 5 milliards de barils. Le contrat conclu correspond à un accord de partage de production, formule préférée par les investisseurs dans les pays de la CEI : les sociétés pétrolières réalisent les investissements nécessaires à la mise en production du champ, mais ne sont pas propriétaires du sous-sol. Elles se remboursent ensuite de leur investissement en vendant une partie du pétrole, le reste des recettes allant au pays d’accueil. L’AIOC a obtenu un quota très avantageux puisqu’elle récupère 70 % des revenus. Heïdar Aliev qui n’était Président de la République que depuis un an au moment de la signature du contrat, savait que des conditions de cet investissement étranger dépendait la stabilité de son mandat.
Le contrat fut donc approuvé par le Parlement azerbaïdjanais, afin que cette manne financière soit garantie par la loi. Cette disposition rassura les milieux pétroliers et l’engouement pour l’ACG favorisa une vague d’investissement avec la signature de 21 autres accords de partage de production. Aujourd’hui, 32 compagnies pétrolières sont présentes en Azerbaïdjan, dont 25 occidentales.
Une des trois parties de la concession, Chirag, a été mise en exploitation en 1997 et a fourni, en 2003,140 000 b/j.
Les prévisions sont de 250 000 b/j en 2005 et peut-être 850 000 b/j en 2010.
Azeri, de son côté, pourrait commencer à produire fin 2004 - début 2005 ; quant à Guneshli, il ne devrait pas entrer en activité avant 2008.
Shah Deniz
En juin 1996, BP, de nouveau à la tête d’un consortium (BP 25,5 %, Statoil 25,5 %, LUKAgip 10 %, Total 10 %, Socar 10 %, National Iranian Oil Company 10 % et TPAO 9 %), signait un contrat pour l’exploration et le développement d’un champ offshore du nom de Shah Deniz (« le roi de la mer »). Alors qu’était prévue l’exploitation d’un gisement de pétrole prometteur, c’est un immense champ de gaz qui est découvert en 1999, avec 700 milliards de m3 de réserves estimées (l’équivalent des réserves en gaz de la Grande-Bretagne).
Cependant, la mise en production de Shah Deniz ne va pas s’effectuer dans l’immédiat. Trois puits seulement ont été creusés et les travaux sur un quatrième devraient être terminés avant la fin de l’année 2004. Le PDG de BPAzerbaïdjan, David Woodward, a annoncé que la compagnie avait déjà investi 341 millions de dollars au premier trimestre de 2004 (1,1 milliard sur l’ensemble de l’année). Au total, il est envisagé d’injecter 2,3 milliards dans ce gisement où la production ne devrait démarrer qu’au début de 2006.
L’accord de partage de production inclut aussi la construction d’un gazoduc reliant Bakou à Erzurum, en Turquie (voir infra).
Déceptions
Les bons résultats évoqués ci-dessus ne doivent pas faire oublier les déconvenues successives qu’a essuyées l’exploration pétrolière. Tout d’abord, deux projets offshore ont dû être abandonnés : Oguz, en novembre 2003, dont 50 % des parts étaient détenues par Exxon Mobil selon un accord de partage de production avec la Socar.
On n’y a trouvé ni pétrole, ni gaz après le forage d’un premier puits. Chevron Texaco, opérateur au sein d’un accord qui regroupait la Socar (50 %) et Total (20 %), s’est résigné à faire le même constat concernant l’exploration d’Absheron.
Le consortium japonais Japan Azerbaijan Oil Corporation (JAOC, qui regroupe Japex, Inpex, Itochu et Teikoku) est en pourparlers avec la Socar pour abandonner l’exploration de la concession qu’il partage à parts égales avec cette dernière et qui regroupe les champs d’Atashgan, de Yanan-Tava et de Mugan, car le pétrole découvert n’est pas exploitable.
Il faut enfin rappeler que la population du pays ne profite que très peu des retombées de la manne pétrolière ; pour preuve, le PIB par habitant de l’Arménie est supérieur à celui de l’Azerbaïdjan. De plus, l’Azerbaïdjan présente un cas typique du « syndrome hollandais », qui se manifeste dans pratiquement tous les pays en développement dotés d’importantes réserves d’hydrocarbures. Les deux tiers des revenus du pays provenant du pétrole et du gaz (secteur qui proportionnellement crée peu d’emplois), aucun effort n’est fait pour développer d’autres activités. Dès lors, toute l’économie dépend de la conjoncture internationale en matière de prix du pétrole, alors que parallèlement augmentent la paupérisation, le chômage et le ressentiment de la population envers les gouvernants. Ces derniers ne se maintiennent d’ailleurs au pouvoir qu’en accentuant leur autoritarisme et en s’appuyant sur des compagnies pétrolières uniquement intéressées par la stabilité du régime en place.
 
Priorité au transit des hydrocarbures
 
 
L’oléoduc Bakou - Soupsa
En raison du laps de temps séparant la mise en production de Chirag de celle de ses deux voisins, l’AIOC décida de faire construire un oléoduc entre Bakou et Soupsa, sur la côte géorgienne, pour évacuer ce pétrole. En avril 1999, après plusieurs reports, le premier oléoduc traversant sur 833 km les pays du Sud-Caucase, et indépendant du réseau russe, livra les premiers barils de pétrole azerbaïdjanais à Soupsa, en présence des Présidents d’Azerbaïdjan et de Géorgie. Sa capacité est de 145 000 b/j et l’AIOC a investi 900 millions de dollars dans sa construction. Il aurait pu avoir un débit supérieur en prévision de l’accroissement de la production, mais les tankers quittant Soupsa doivent ensuite traverser les détroits du Bosphore et des Dardanelles, où le trafic est tellement dense que les autorités d’Ankara essayent au maximum d’en empêcher toute augmentation, évoquant un risque avéré de catastrophe écologique majeure en cas de collision ou de naufrage. L’AIOC compte utiliser au maximum les capacités du Bakou - Soupsa, et cela, alors qu’il dispose d’un autre oléoduc qui part aussi de Bakou et qu’il n’utilise qu’a moitié.
L’oléoduc Bakou - Novorossiïsk
L’oléoduc Bakou - Makhatchkala (Daghestan) - Novorossiïsk (port russe sur la mer Noire), entré en service en décembre 1998, est le plus ancien de la région. Il a connu de nombreux problèmes et a, avant tout, souffert de la guerre en Tchétchénie. Le tube traversait en effet la république séparatiste et les autorités russes durent le détourner en 2002 pour mettre fin à des années de pompage illégal servant à financer la guérilla. Par ailleurs, les installations gérées par Transneft (la compagnie nationale russe de transport de pétrole) sont, comme celles de toute la Russie, très mal entretenues. En 1996, à l’époque où Transneft avait le complet monopole des oléoducs de l’ex-URSS, la compagnie signa un contrat avec l’Azerbaïdjan qui stipulait que ce dernier devait évacuer graduellement son pétrole par cette conduite jusqu’à atteindre un volume de 100 000 b/j. Or, en 2004 la production de l’Azerbaïdjan devrait, pour la deuxième année consécutive, stagner à 50 000 b/j, les autorités préférant utiliser au maximum les capacités du Bakou - Soupsa. Leurs motivations sont davantage techniques que politiques : le pétrole azerbaïdjanais n’est en effet pas le seul à transiter par l’oléoduc russe. En 2002, le Kazakhstan, par exemple, a envoyé 50 000 b/j à partir du port de Makhatchkala pour acheminement jusqu’à Novorossiïsk.
La Socar qui exporte un pétrole léger (azeri light) et donc assez cher, se plaint légitimement que son brut y soit mélangé à d’autres, ce qui a pour conséquences une qualité inférieure et donc une perte nette à la vente (de l’ordre de 2 dollars par baril) pour la compagnie. Transneft ne l’entend pourtant pas de cette oreille et menace d’augmenter ses tarifs qui sont pour l’instant de 2,15 dollars par baril. La situation risque de se dégrader quand le projet phare de la région, le Bakou - Tbilissi - Ceyhan, commencera à fonctionner en 2005, car l’Azerbaïdjan compte bien évacuer par cette conduite un maximum de brut, quitte à réduire à 25 000 b/j ses envois par le « vieux » Bakou - Novorossiïsk.
L’oléoduc Bakou - Tbilissi - Ceyhan (BTC)
Actuellement en construction, le BTC sera le premier oléoduc à évacuer le pétrole de la Caspienne vers la Méditerranée. Généralement considéré comme une victoire de Washington sur Moscou (qui défendait un autre tracé), ce projet aura mis sept longues années à se réaliser. Sept ans pendant lesquels l’administration Clinton, puis Bush prêchèrent dans le désert, car la majorité des grandes compagnies pétrolières avait, non sans raisons, accueilli l’idée de cette conduite avec scepticisme. En effet, ce projet fut politique dès le début, et il fut très peu question de sa rentabilité. Exxon Mobil et Chevron Texaco ne s’y trompèrent d’ailleurs pas : elles sont les deux grandes absentes du chantier, contredisant le cliché qui voudrait que les multinationales américaines soient le bras armé de la Maison Blanche. Ici, c’est le britannique BP qui s’est montré le plus fidèle allié de Washington.
Commençons par les évidences. D’un point de vue strictement géographique, tout d’abord, le meilleur chemin pour acheminer le brut de la Caspienne vers la Turquie et les clients européens passe par l’Iran. Mais c’est là une solution évidemment impossible dans la mesure où toute la stratégie élaborée autour de la construction de l’oléoduc reposait sur des présupposés forts, à savoir briser le monopole russe sur l’exportation des hydrocarbures caspiens tout en continuant à isoler l’Iran. De plus, ce tracé aurait fait passer la conduite par l’Arménie, ennemi déclaré de l’Azerbaïdjan, et par la zone instable du Kurdistan turc... Donc, cet oléoduc aurait peut-être été très rentable, mais est politiquement impossible à réaliser. La participation de l’Arménie fut néanmoins sollicitée par les Etats-Unis quand fut lancée la réflexion sur un oléoduc caspien, car Washington est soumis à un important lobbying de la part de la diaspora arménienne et se doit de garder de bonnes relations avec Erévan. Mais devant le refus systématique du gouvernement de Robert Kotcharian de faire des concessions sur le Haut-Karabakh en échange du passage de la conduite sur le territoire arménien, il fut donc décidé de contourner l’Arménie, quitte à poser 600 kilomètres de tubes de plus (1,6 million de dollars le kilomètre).
Ce tracé hautement politique fit naître de nombreuses réticences de la part des investisseurs potentiels qui doutèrent pendant longtemps de la rentabilité du BTC. La capacité de l’oléoduc est de 1 million de barils par jour ; or, en 2003, les exportations de l’Azerbaïdjan se sont élevées à 175 000 b/j seulement, dont 125 000 b/j empruntent l’oléoduc Bakou - Soupsa, et les 50 000 b/j restants le Bakou - Novorossiïsk. Le BTC représente donc un pari majeur sur l’avenir car, même si les perspectives de production les plus optimistes se réalisent, il y a peu de chances que le BTC atteigne ne seraitce que les deux tiers de sa capacité.
Néanmoins, de très grandes sociétés occidentales ont fini par s’engager dans ce projet : BP (Grande-Bretagne, 30,1 %), Socar (Azerbaïd-jan, 25 %), Unocal (Etats-Unis, 8,9 %), Statoil (Norvège, 8,71 %), TPAO (Compagnie nationale turque, 6,53 %), Eni (Italie, 5 %), Total (France, 5 %), Itochu (Japon, 3,4 %), Inpex (Japon, 2,5 %), Conoco Phillips (Etats-Unis, 2,5 %) et Amerada Hess (Etats-Unis, 2,36 %).
La présence de onze compagnies doit probablement être interprétée davantage comme la volonté de réduire les risques que comme un engouement général pour le projet.
Le financement du BTC a été bouclé le 3 février 2004 : la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), l’International Finance Corporation (IFC, filiale de la Banque mondiale) et de grandes banques commerciales assument 70 % du coût de la construction (2,95 milliards de dollars au total), le reste étant à la charge des compagnies pétrolières. Par ailleurs, des discussions sont actuellement en cours entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan pour qu’une partie du brut kazakhstanais transite par le BTC, après avoir été acheminé par tanker du port kazakhstanais d’Aqtaou à Bakou.
Enfin, la mise en production de Kashagan, initialement prévue pour 2005, a été récemment reportée à l’horizon 2007-2008, alors que l’Azerbaïdjan avait misé sur l’exploitation de ce champ gigantesque pour rentabiliser l’utilisation du BTC. De plus, la Russie a considérablement accru sa pression sur l’Azerbaïdjan pour qu’il respecte le contrat signé avec Transneft en 1996 concernant l’oléoduc Bakou - Novorossiïsk.
La Géorgie est, elle aussi, soumise à de fortes pressions de la part de la Russie.
Il faut dire que les relations entre les deux pays n’ont jamais été simples : que ce soit sous la présidence de E. Chevarnadzé ou sous celle de M. Saakachvili, la Géorgie a adopté une politique étrangère résolument tournée vers l’Ouest et, en particulier, vers les Etats-Unis. Par ailleurs, elle soupçonne la Russie de continuer à soutenir les deux régions dont les revendications menacent l’intégrité de son territoire, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Elle lui reprochait aussi de s’immiscer dans le conflit qui opposait le pouvoir central aux autorités d’Adjarie. Parmi les nombreuses conséquences de la crise entre l’Adjarie et la Géorgie, avant que Aslan Abachidzé ne se soit enfui dans la nuit du 5 au 6 mai 2004, figurait, certes, la crainte qu’un retard soit pris dans la construction du BTC, mais aussi que Batoumi (capitale de l’Adjarie), le principal port pétrolier du Caucase, soit durablement bloqué.
Résolution de la crise adjare : les pétrodollars ne suffirent pas à sauver Aslan Abachidzé
La Géorgie possède deux terminaux pétroliers sur la mer Noire par lesquels passe tout le fret de la Caspienne : Poti, avec une capacité de 7 millions de tonnes par an et, au Sud, Batoumi, capitale de l’Adjarie, avec une capacité annuelle de 9 millions de tonnes. Alors que Poti est en cours de restructuration et devrait voir ses capacités portées à 12 millions de tonnes par an d’ici fin 2005, Batoumi dispose, en plus de son terminal, d’un chantier naval et d’une raffinerie qui fonctionne à plein régime.
Ce terminal a été créé en 1883, lorsque la famille Rothschild, en concurrence avec les frères Nobel, décida de financer la construction d’une voie ferrée pour exporter le pétrole de Bakou vers la mer Noire.
A la suite du coup d’Etat de décembre 1991, qui vit l’éviction du premier Président géorgien, Zviad Gamsakhourdia, le président du Conseil suprême d’Adjarie, Aslan Abachidzé, s’investit des pleins pouvoirs dans cette république autonome de 400 000 âmes et cela avec le soutien tacite des autorités russes. Il dirigea l’Adjarie de manière quasi féodale et n’eut jamais à craindre le pouvoir central, le président Chevardnadzé se contentant de faire quelques voyages symboliques dans la région sans qu’il n’échappe alors à personne que ce dernier n’avait aucun contrôle sur le leader adjar. C’est sur cette toile de fond, qu’A. Abachidzé qualifia de « coup d’Etat » la « révolution des roses » et entama un bras de fer sans précédent avec le nouveau Président, Mikhaïl Saakachvili. Bien que sa politique fût qualifiée de kamikaze par certains, il faut cependant souligner qu’au cours des quatorze ans de son règne, de nombreux investisseurs étrangers et potentiels soutiens et alliés s’étaient succédé à Batoumi : des descendants du constructeur automobile Georg von Opel, des membres du gouvernement américain, le maire de Moscou Iouri Loujkov, un trafiquant d’armes russe et le frère de Hillary Clinton... Ce petit groupe se retrouvait autour d’A. Abachidzé et surtout de l’homme d’affaires danois, Jan Bonde Nielsen, qui, après avoir investi 62 millions de dollars dans le terminal ces cinq dernières années, avait réussi l’exploit d’en faire quadrupler la capacité de transit.
J. B. Nielsen détient aujourd’hui plus de 80 % des parts du terminal, alors que le second actionnaire serait Great Circle Capital Ltd, qui n’est autre qu’un fonds d’investissement à l’étranger du gouvernement américain.
Fort de tous ces appuis, A. Abachidzé barra la route de Batoumi au nouveau Président géorgien, Mikhaïl Saakachvili, en mars 2004, alors qu’il tentait d’entrer en Adjarie. L’armée géorgienne fut alors immédiatement mise en état d’alerte et le lendemain un blocus général de la république autonome était organisé par Tbilissi.
Les investisseurs occidentaux en Adjarie réalisèrent alors que la fermeture du port leur coûtait environ 2 millions de dollars par jour. Mais, à terme, leur plus grande crainte était que les exportateurs se tournent vers Neka, un port iranien sur la Caspienne. De là, le pétrole peut être transporté jusqu’à des terminaux dans le Golfe persique, ou troqué contre du pétrole iranien.
Alors que l’on avait cru à un apaisement de la crise à la suite d’une médiation russe, la tension remonta subitement de plusieurs crans lorsque A. Abachidzé ordonna à sa milice de faire sauter les ponts qui reliaient l’Adjarie au reste de la Georgie. Cet acte inadmissible pour Tbilissi précipita la chute de l’autocrate adjar. La Russie, alliée d’A. Abachidzé, comprit que le vent avait tourné et préféra participer à l’événement (une manière de sauver la face, qu’elle avait déjà utilisée lors du départ de E. Chevardnadzé). S’affichant donc en médiateur, Vladimir Poutine dépêcha son secrétaire à la sécurité nationale et ancien ministre des Affaires étrangères, Igor Ivanov. Aslan Abachidzé s’enfuit précipitamment de Batoumi pour Moscou dans l’avion de ce dernier dans la nuit du 5 au 6 mai 2004. La capitale adjare, son terminal pétrolier et les taxes afférant au transit de quelque 200 000 barils par jour sont, pour la première fois depuis l’époque soviétique, aux mains du pouvoir central : une ressource qui ne sera pas de trop face à l’état de délabrement avancé des finances du pays.
Enfin, à cette situation déjà complexe pour le BTC s’ajoute une dimension environnementale non négligeable : l’oléoduc traverse, en effet, une zone adjacente au Parc national de Borjomi, dont les sources fournissent une eau minérale réputée dans toute l’ex-URSS, et enjambe une rivière, la Borjomula. Selon les associations de protection de l’environnement géorgiennes et internationales telles que les Amis de la Terre, une fuite sur l’oléoduc pourrait durablement polluer la rivière et surtout les sources de Borjomi. L’activisme et la motivation de ces organisations ne sont pas à prendre à la légère. Ainsi, la Banque mondiale a dû reporter d’un mois l’annonce de son approbation pour le financement du BTC, en raison des nombreuses pressions exercées sur elle pour que soit engagé un réexamen des problèmes écologiques créés par cet oléoduc.
Le gazoduc Bakou - Tbilissi - Erzurum (BTE)
En 2001, l’Azerbaïdjan a signé un accord avec la Turquie prévoyant la vente de gaz à cette dernière à partir de 2004, les livraisons devant être acheminées par un gazoduc de 690 km de long (442 km en Azerbaïdjan et 248 km en Géorgie), parallèle au tracé du BTC mais qui, lui, s’arrêterait à Erzurum, en Turquie. En février 2003, les gouvernements azerbaïdjanais, géorgien et turc donnèrent leur accord pour que le BTE suive le tracé du BTC afin de permettre aux actionnaires (majoritairement les mêmes dans les deux cas) de réaliser des économies d’échelle.
A la même époque, la Turquie a signé des accords à très long terme avec l’Iran et avec la Russie (qui couvre déjà 70 % des besoins du pays en gaz), laquelle a construit le premier gazoduc sous-marin de l’histoire, au fond de la mer Noire, le Blue Stream. Le contrat passé par la Turquie avec l’Azerbaïdjan n’a pas suscité, à l’époque, l’étonnement des observateurs, car le gouvernement turc envisageait une très forte croissance de la demande en gaz dans un futur proche. Or, il a manifestement surestimé la consommation du pays : certes, il ne pouvait prévoir la récession mondiale de l’après-11 Septembre, mais l’évaluation initiale avait été gonflée artificiellement pour satisfaire les intérêts personnels de quelques-uns. En 2003, Ankara fut donc obligé de renégocier les prix et les volumes d’importation de gaz russe et iranien ; elle obtint d’ailleurs satisfaction au terme de longues et laborieuses discussions. Dès lors, les premières livraisons de gaz par le BTE furent reportées à fin 2006-début 2007.
Ce retard n’inquiète pas les actionnaires étant donné que Shah Deniz ne sera de toute façon pas en production avant cette date. Les travaux de construction du BTE ne seront entamés qu’au troisième trimestre de 2004 et le coût total du gazoduc devrait s’élever à 900 millions de dollars.
Le gazoduc Tabriz - Erévan
Jusqu’à récemment, l’Arménie était la grande perdante de la course au transport des hydrocarbures. Mais, le 19 avril 2004, un projet de gazoduc reliant les champs iraniens de Tabriz à Erévan a été approuvé par les deux pays, les travaux devant commencer à la fin de l’année. Il faut toutefois se méfier des effets d’annonce qui fleurissent du côté arménien comme iranien, et ce depuis bientôt quatre ans. En effet, la question du financement n’a pas encore été vraiment abordée ; or, son coût devrait s’élever à 120 millions de dollars environ. L’Union européenne et la Berd ont d’ores et déjà proposé d’y contribuer à hauteur de 100 millions. Si ce projet est aussi important pour l’Europe, par ailleurs très discrète dans la région eu égard aux autres protagonistes, c’est parce que la diversification de ses approvisionnements en gaz est une priorité absolue. Le tracé Tabriz - Erévan n’est d’ailleurs qu’une première étape : le gazoduc pourrait à terme être prolongé et longer les côtes de la mer Noire jusqu’à l’Ukraine pour se connecter enfin au réseau européen. Dans ce cas, le coût du projet ne serait plus de 120 millions de dollars, mais atteindrait 5 milliards de dollars environ...
La Russie qui devrait, si le projet se réalise, être concurrencée en Europe par le gaz iranien à hauteur de 130 millions de m3 par jour, soit un tiers de ses exportations actuelles, n’a pas manifesté une inquiétude particulière au sujet de ce nouveau projet, mais tient à y participer. Elle a donc récemment proposé que Gazprom soit l’opérateur du tronçon de 41 km situé en territoire arménien (sur un total de 141 km entre Tabriz et Erévan).
Dans le Sud-Caucase, la période Eltsine a laissé globalement l’image d’une Russie impuissante face à l’influence américaine. L’arrivée de Vladimir Poutine a marqué un tournant et a vu l’émergence d’une Russie offensive souhaitant à tout prix recouvrer son influence de naguère, quitte à recourir à un chantage à l’énergie sans merci.
 
La contre-offensive russe
 
 
La Géorgie dans la ligne de mire
La Russie a décidé de reprendre le contrôle des pays de la CEI et la carte énergétique représente la pièce maîtresse de sa stratégie. Au cours de ces dernières années, les factures d’énergie impayées par ses partenaires ont permis à Moscou de fermer les vannes, en vue d’exercer des pressions sur l’un ou l’autre d’entre eux. En 2001, la Géorgie fit ainsi les frais d’une politique jugée peu coopérante par Moscou. Les habitants de Tbilissi passèrent ainsi le Jour de l’an 2001 sans chauffage ni électricité, le gouvernement russe ayant décidé de couper pendant deux jours le gaz alimentant les deux centrales thermiques censées approvisionner la capitale géorgienne.
Moscou reprochait, en effet, à Tbilissi d’avoir refusé d’organiser des patrouilles conjointes le long de la frontière qui traverse les gorges de Pankissi, entre la Géorgie et la Tchétchénie, alors que, selon des observateurs russes, des Tchétchènes et/ou des terroristes arabes utilisaient la partie géorgienne de ces gorges comme base de repli logistique. De son côté, la Géorgie qui ne parvient déjà pas à obtenir le retrait, selon le calendrier de l’OSCE, de deux bases russes implantées sur son territoire, ne voyait pas la nécessité de faire venir d’autres militaires russes. Multipliant les représailles, la Russie instaura aussi un régime de visa unilatéral à l’encontre des Géorgiens, dont étaient exemptés les résidents d’Abkhazie, d’Ossétie du Sud et d’Adjarie. Une façon flagrante de ne pas reconnaître l’intégrité du territoire géorgien et de freiner les efforts de Tbilissi visant à stabiliser le pays.
Si la Géorgie est entièrement dépendante de l’étranger, et principalement de la Russie, pour son approvisionnement en gaz, elle a, par contre, un fort potentiel hydroélectrique, mais celui-ci n’est utilisé qu’à hauteur de 10 % de ses capacités (soit 140 milliards de Kwh). La compagnie d’électricité Telasi a vendu 75 % de ses parts en 1998 à la société américaine AES, qui a entrepris de rénover le réseau de la capitale. Cette dernière a fini, en 2003, par jeter l’éponge, notamment à cause des suspensions périodiques des livraisons de gaz russe. Dans ce contexte difficile, une seule société s’est montrée intéressée par le rachat des parts d’AES... le monopole de l’électricité russe, UES, dirigé par le puissant Anatoli Tchoubaïs, qui contrôle déjà depuis 2001 une bonne partie du secteur électrique ukrainien.
Toujours pour remettre sous l’aile russe le secteur énergétique géorgien, Gazprom a repris à son compte en octobre 2003 le contrat signé précédemment entre Itéra (un fournisseur indépendant russe de gaz) et Tbilgaz (entreprise de distribution), cette dernière ne parvenant à payer ses factures et ayant accumulé une dette de 7,4 millions de dollars. Toutefois, Gazprom a déclaré que si Tbilgaz ne réglait pas son dû au plus vite, elle se verrait sanctionnée par des coupures beaucoup plus étendues et plus longues que celles opérées antérieurement par Itéra.
Si la Géorgie de E. Chevardnadzé s’était clairement inscrite dans une logique de confrontation avec la Russie, allant jusqu’à autoriser la venue d’instructeurs militaires américains dans le pays, le nouveau et jeune Président, Mikhaïl Saakachvili, souhaite jouer l’apaisement. Néanmoins, les relations du pays avec la Russie ne sont pas placées sous les meilleurs auspices. Ouvertement pro-américain, M. Saakachvili a composé une équipe jeune, formée en Occident qui ne s’est pas encore confrontée à la politique. Le nouveau ministre de l’Energie n’est ainsi âgé que de 28 ans, ce qui laisse à penser que ce secteur sera le « domaine réservé » du Président géorgien.
Un oléoduc pour sceller la réconciliation ?
Au début du mois de février 2004, M. Saakachvili s’est rendu à Moscou avec une offre pour le moins surprenante : la construction d’un oléoduc Russie - Géorgie qui rejoindrait le BTC... Il partirait du port de Novorossiïsk, longerait les côtes de la mer Noire jusqu’à la Géorgie et traverserait l’Abkhazie. Pour le nouveau gouvernement géorgien, ce serait là un moyen d’entamer un règlement du problème abkhaze qui, depuis la fin du conflit armé, demeure en suspens. Lors de pourparlers menés sous l’égide des Nations unies en mars 2004 (les premiers depuis trois ans), les représentants abkhazes sont restés campés sur leurs positions, à savoir faire reconnaître l’indépendance de leur république. Depuis que les hostilités ont cessé en 1993, l’Abkhazie est une sorte de protectorat russe, la circulation entre cette dernière et la Russie étant pratiquement libre, les Abkhazes pouvant obtenir la nationalité russe sur simple demande, et plusieurs milliers de soldats russes étant toujours déployés dans la région sous couvert de maintien de la paix. Sachant que le BTC devrait rapporter à l’Etat géorgien quelque 60 millions de dollars par an de droits de transit, un oléoduc traversant l’Abkhazie devrait procurer des profits tout aussi substantiels à la république, ce qui pourrait n’être pas sans influence sur la position de ses dirigeants.
Pour Moscou, l’idée d’exporter son pétrole par le BTC ou par une conduite parallèle est assez séduisante pour plusieurs raisons : tout d’abord, utiliser un oléoduc entièrement financé par l’Occident et qui avait pour but de mettre fin à son hégémonie sur le transport des hydrocarbures ne manquerait pas de piquant... Par ailleurs, il n’a pas échappé à la Russie que la Turquie ne peut accepter une nouvelle augmentation du transit par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, qui excède déjà les 50 000 bateaux par an (Istanbul s’est d’ailleurs immédiatement félicité du projet géorgien). Or, le port de Novorossiïsk devrait être appelé à intensifier son trafic en prévision de la hausse de production des champs sibériens et kazakhstanais (le pétrole de ces derniers arrive directement au port via le Caspian Pipeline Consortium). La Russie souhaite accroître ses exportations vers l’Asie du Sud, mais pour l’instant, elle n’a pas trouvé plus simple que de faire partir ses tankers du golfe de Finlande pour atteindre cette destination... Un accès rapide à la Méditerranée pourrait lui donner les moyens de ses ambitions à moindre coût. Régler le problème abkhaze pourrait aussi être profitable à Moscou, maintenant que le nouveau patron de l’électricité en Géorgie, Anatoli Tchoubaïs, a fait part au Kremlin de ses ambitions pour ce pays.
En effet, celui-ci voudrait en faire un grand exportateur d’électricité vers le reste du Caucase, ce qui ne pourrait être possible sans la modernisation de la centrale hydroélectrique située sur l’Ingouri.
Mais au delà des bonnes intentions et en supposant que la Russie soit prête à accorder son soutien à un plan de résolution du conflit abkhaze, il reste beaucoup trop de questions en suspens pour que l’on puisse raisonnablement évoquer ce projet de façon réaliste.
Tout d’abord, est-il logique de faire transporter le brut du gisement kazakhstanais de Tenguiz par le Nord-Caucase, puis de l’acheminer vers le Sud-Caucase en empruntant un deuxième oléoduc qui doit aboutir à Ceyhan en Turquie, pour ensuite être livré en Asie par tanker ? Il faut aussi rappeler que le BTC a une capacité de 1 million de barils par jour, mais dont la moitié est réservée à l’AIOC. Si un accord sur l’évacuation du pétrole de Kashagan est trouvé, il faudra donc utiliser un système coûteux de batching (segmentation des envois) pour que le brut kazakhstanais circule avec celui de l’AIOC dans le même tube, sans qu’ils se mélangent. Si cette hypothèse se réalise et que le brut du champ kazakhstanais de Kashagan circule avec le brut azerbaïdjanais, l’idée de raccorder le BTC à cet hypothétique oléoduc russo-géorgien (transportant du brut kazakhstanais, mais du champ de Tenguiz cette fois) soulève alors un problème de surcapacité pour le BTC.
La solution la plus crédible serait d’accoler le Novorossiïsk - Ceyhan au tracé du BTC au moment de leur rencontre en Géorgie, ainsi les bruts ne pourraient pas se mélanger et il n’y aurait pas de problèmes de capacité pour le BTC. Mais le port de Ceyhan devrait alors augmenter ses capacités car, à l’heure actuelle, il ne pourrait traiter le pétrole livré par les deux oléoducs venant du Caucase, en plus de celui arrivant de la région irakienne de Kirkouk, dont la production devrait sensiblement s’accroître dans les cinq années à venir.
Devant tant d’obstacles, il est très plausible que cette proposition de Mikhail Saakachvili à Vladimir Poutine ne soit à interpréter que comme une simple preuve de bonne volonté et le souhait d’aplanir les différends. Le seul argument indéniable en faveur de la construction de cet oléoduc serait que, pour la première fois, les hydrocarbures permettraient de faciliter la résolution d’un conflit dans la région au lieu de l’envenimer, comme à l’habitude.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Adzharia's Fortunes Lure New Masters, Simon Ostrovsky, Moscow Times, 31 mars 2004 L'Arménie et la stabilité du Sud Caucase, Charles Sèbe, Défense Nationale, août 1999, pp 79-89
·  Arménie 2003. Une stabilisation sans profit pour la société, Michèle Kahn, in La Russie et les autres pays de la CEI 2003, Le courrier des pays de l'Est, n° 1041, janvier-février 2004, pp. 94-106
·  Azerbaïdjan 2003. La démocratie sacrifiée, Damien Helly, in La Russie et les autres pays de la CEI 2003, Le courrier des pays de l'Est, n° 1041, janvier - février 2004, pp. 107-120.
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Oléoducs et gazoducs dans le Sud-Caucase