2004
Le Courrier des Pays de l’Est
Les hydrocarbures dans le Sud-Caucase
Grandes manoeuvres autour des ressources de la Caspienne
Yasha Haddaji
Collaborateur dans une société de conseil spécialisée dans l’énergie. Manuscrit clos en mai 2004.
Bien que présents dans un seul
des trois pays du Sud-Caucase,
l’Azerbaïdjan, les hydrocarbures
n’y jouent pas moins un rôle
primordial. En septembre 2004,
il y a bientôt dix ans, était créé le
consortium AIOC (Azerbaijan
International Operating Company)
regroupant la société pétrolière
nationale azerbaïdjanaise, la
Socar, et un ensemble de majors
occidentales dirigé par British
Petroleum (BP) et chargé pour
trente ans de l’exploitation d’une
concession baptisée ACG,
(Azeri-Chirag-Guneshli). En
juin 1996, c’est également BP
qui se retrouve à la tête d’un
autre consortium auquel est
confiée la mise en valeur du
gigantesque gisement gazier de
Shah Deniz où l’on pensait, dans
un premier temps, trouver du
pétrole ! Mais toutes les
prospections n’ont pas été
couronnées de tels succès et
certains projets ont dû être abandonnés. Peu de temps après la
mise en production du gisement
de Chirag, en 1997, l’AIOC a
décidé de faire construire un
oléoduc entre Bakou et le port
géorgien de Soupsa, long de
833 km, évitant les réseaux
russes, dont l’exploitation a
débuté en 1999. Mais le plus
grand chantier, est celui de
l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan
(Turquie), considéré comme une
victoire de Washington sur
Moscou, qui soutenait un autre
tracé. Cependant la réconciliation entre la Géorgie et la Russie
qui a suivi la «révolution des
roses» de novembre 2003 pourrait bien être scellée par la construction d’un oléoduc NovorossiïskTbilissi qui rejoindrait
le BTC. Celle-ci est toutefois
conditionnée à l’accord de
l’Abkhazie, région séparatiste de
Géorgie, qu’il traverserait...
Pendant du BTC dans le secteur
gazier, le BTE (Bakou-Tbilissi-Erzurum, en Turquie), aura une
longueur de 690 km. Par ailleurs,
le projet de longue date prévoyant
de relier par un gazoduc les
champs de Tabriz, en Iran, à
Erévan a été finalisé et les travaux
devraient débuter fin 2004.
Despite the presence of hydrocarbons in just one of the three
countries that make up the South
Caucasus, Azerbaijan, they
nevertheless play a vital role.
Almost ten years has passed
since the creation, in September
1994, of the AIOC (Azerbaijan
International Operating Company)
consortium, which brought together the State Oil Company of
Azerbaijan (SOCAR), and a
group of major Western groups
directed by British Petroleum
(BP), which was charged with
managing a concession named
the ACG (Azeri-Chirag-Guneshli)
for a period of thirty years. In
June 1996, it was again BP that
found itself at the head of another consortium created to head
production operations at the
huge gas field at Shah Deniz
where it was initially thought
that petrol would be found ! But
not all of the prospecting operations were successful and certain
projects had to be abandoned.
Soon after production began at
the Chirag oil field in 1997, the
AIOC decided to build an 833 kmlong pipeline between Baku and
the Georgian port of Soupsa,
which bypassed the Russian networks and began to operate in
1999. But the largest project was
the Baku-Tbilisi-Ceyhan (Turkey)
pipeline, which was seen as a
victory of Washington over
Moscow, given that the latter
favoured a different route.
However, the reconciliation
between Georgia and Russia
following the ‘Roses Revolution’ in November 2003 could
well be sealed by the construction of a Novorossisk-Tbilisi
pipeline that would link up with
the BTC. However its construction depends on obtaining the
agreement of Abkhazia, a separatist region of Georgia, which
the proposed pipeline would
cross... The gas sector’s equivalent to the BTC pipeline, the
BTE pipeline (Baku-Tbilisi-Erzurum, in Turkey), will be
690 km long. In addition, the
long-standing project planning
to build a gas pipeline between
Tabriz, in Iran, and Erevan has
been finalised and work is due to
begin towards the end of the year
2004.
Il peut sembler surprenant de consacrer
une étude aux hydrocarbures dans le
Sud- Caucase, alors que deux des trois
pays qui composent la région, la
Géorgie et l’Arménie, ne disposent que
de réserves minimes en pétrole et en
gaz, tandis que l’Azerbaïdjan, qui se
situe très loin devant ses deux voisins,
ne possède que 0,7 % des réserves
prouvées mondiales de pétrole. Et si
Bakou a encore de beaux jours devant
lui, les espoirs de bon nombre de
compagnies pétrolières se sont
progressivement déplacés vers le littoral caspien kazakhstanais, avec des
champs comme Kashagan, l’une des
plus importantes découvertes de ces
dix dernières années. C’est justement
sur la Caspienne et ses environs immédiats que se concentrent généralement
les analyses, étant donné l’importance
des enjeux sur les plans énergétique,
géopolitique, ethnique, etc. Une des
conséquences fâcheuses de cet engouement tient à ce que le Sud-Caucase en
tant qu’entité énergétique se retrouve
de facto négligé. Or, c’est la véritable
zone de transit du pétrole et du gaz de
la Caspienne, que mettent en valeur les
pays occidentaux.
Au lendemain de l’indépendance des
républiques d’Asie centrale et du Sud-Caucase et à la suite de la première
guerre du Golfe, les Etats-Unis affichèrent l’ambition d’étendre sensiblement leur influence dans les nouveaux
pays riverains de la mer Caspienne afin
de les désenclaver et d’amener sur le
marché une nouvelle source d’approvisionnement en hydrocarbures. Cette
vision s’opposa évidement à celle de la
Russie qui avait baptisé la région son
« étranger proche » et ne souhaitait en
aucun cas perdre cette zone au profit
des Américains. Une bataille d’influence
fut alors entamée entre les deux
anciens ennemis, intitulée le « Grand
Jeu », en référence à la bataille entre la
Russie tsariste et la Grande-Bretagne
pour le contrôle de l’Asie centrale au
XIXe siècle.
Les dix années de l’ère Eltsine
laissèrent l’image d’une Russie faible
qui n’avait plus les moyens financiers
et militaires de ses ambitions diplomatiques. Les Etats-Unis parvinrent alors
à établir une influence durable en Asie
centrale et plus encore dans le Sud-Caucase. En 2000, l’arrivée au Kremlin
de Vladimir Poutine changea la donne,
son objectif étant de renverser la
tendance. Pour l’instant, l’Azerbaïdjan
continue d’être à l’origine de nombreux
projets d’évacuation des hydrocarbures
et la Géorgie a acquis depuis quelques
années une importance stratégique aux
yeux de Washington. L’Arménie, quant
à elle, a été intégrée par le Kremlin au
sein d’un axe Moscou – Téhéran,
prometteur.
Oléoducs et gazoducs dans le Sud-Caucase
Une répartition
des ressources
très inégale
● La Géorgie et l’Arménie
à la traîne
Alors que l’Azerbaïdjan se taille la part
du lion en matière de réserves et de
production, la Géorgie ne détient que
35 millions de barils de réserves
prouvées, soit 0,02 % de ce que possède l’Azerbaïdjan et, en 2002, elle n’a
produit que 2 000 barils par jour (b/j)
alors qu’elle en a consommé 36 000.
Quant à l’Arménie, elle ne possède ni
pétrole ni gaz. De plus, Erévan est
soumis à un embargo de la part de ses
voisins azerbaïdjanais et turc, à la suite
de la guerre entre l’Arménie et
l’Azerbaïdjan (1988-1994) au sujet du
Haut-Karabakh. Le gaz naturel représente la moitié de la consommation
d’hydrocarbures de l’Arménie et le
quart de celle de la Géorgie. En juin
2003, l’Arménie a signé un contrat
avec la compagnie russe Gazprom
pour son approvisionnement en gaz
durant les cinq années à venir ; la
Géorgie a fait de même un mois plus
tard, mais, elle, pour une durée de
25 ans, ce qui a été jugé attentatoire à
l’indépendance du pays et a provoqué
de nombreuses manifestations de
protestation.
Malgré la forte croissance enregistrée
en 2003, l’Arménie et la Géorgie sont
boudées par les investisseurs et le
contre-exemple de la société américaine d’électricité AES n’est pas là
pour les rassurer. Cette dernière s’était
implantée en 1998 en Géorgie en
rachetant 75 % du capital de la compagnie nationale d’électricité, Telasi. En
2003, après avoir investi 275 millions
de dollars, elle a fini par vendre tous
ses actifs et a quitté le pays. AES, qui
fut le plus gros investisseur occidental
que la Géorgie ait connu, a été constamment confrontée à la corruption et
aux pressions politiques, sans que
jamais le gouvernement Chevarnadzé
n’ait été capable de faire appliquer la
loi sur la protection des investissements étrangers.
● Azerbaïdjan : deux projets
phares
Azeri - Chirag - Guneshli
Il y aura dix ans en septembre 2004,
l’Azerbaïdjan signait le contrat le plus
important de son histoire depuis
l’acquisition par Ludwig Nobel en
1873 d’une raffinerie de Bakou pour
25 000 roubles. Ce contrat allait amener
les frères Nobel à transformer la capitale en l’un des épicentres pétroliers de
la fin du XIXe siècle. En 1994, l’accord
ne fut pas conclu à Bakou, mais à
Washington, lors de la première visite
d’Etat du président Heïdar Aliev. La
concession, objet des convoitises occidentales, est nommée ACG du nom des
trois champs offshore qui la composent :
Azeri - Chirag - Guneshli. Le consortium, l’AIOC (Azerbaïjan International
Operating Company), qui en a la
charge pour 30 ans, est formé en majorité de compagnies occidentales et est
dirigé par la société britannique British
Petroleum (BP). AIOC regroupe
aujourd’hui BP (34,1 %), Unocal
(Etats-Unis, 10,2 %), Lukoil (Russie,
10 %), Socar (compagnie nationale
azerbaïdjanaise, 10 %), Statoil
(Norvège, 8,6 %), Exxon Mobil (Etats-Unis, 8 %), TPAO (Compagnie nationale turque, 6,8 %), Devon Energy
(Etats-Unis, 5,6 %), Itochu (Japon,
3,9 %) et Amerada Hess (Etats-Unis,
2,7 %). Les réserves d’ACG sont
estimées entre 3 et 5 milliards de
barils. Le contrat conclu correspond à
un accord de partage de production,
formule préférée par les investisseurs
dans les pays de la CEI : les sociétés
pétrolières réalisent les investissements nécessaires à la mise en production du champ, mais ne sont pas
propriétaires du sous-sol. Elles se
remboursent ensuite de leur investissement en vendant une partie du pétrole,
le reste des recettes allant au pays
d’accueil. L’AIOC a obtenu un quota
très avantageux puisqu’elle récupère
70 % des revenus. Heïdar Aliev qui
n’était Président de la République que
depuis un an au moment de la signature du contrat, savait que des conditions de cet investissement étranger
dépendait la stabilité de son mandat.
Le contrat fut donc approuvé par le
Parlement azerbaïdjanais, afin que
cette manne financière soit garantie par
la loi. Cette disposition rassura les
milieux pétroliers et l’engouement
pour l’ACG favorisa une vague
d’investissement avec la signature de
21 autres accords de partage de
production. Aujourd’hui, 32 compagnies
pétrolières sont présentes en Azerbaïdjan, dont 25 occidentales.
Une des trois parties de la concession,
Chirag, a été mise en exploitation en
1997 et a fourni, en 2003,140 000 b/j.
Les prévisions sont de 250 000 b/j en
2005 et peut-être 850 000 b/j en 2010.
Azeri, de son côté, pourrait commencer
à produire fin 2004 - début 2005 ;
quant à Guneshli, il ne devrait pas
entrer en activité avant 2008.
Shah Deniz
En juin 1996, BP, de nouveau à la tête
d’un consortium (BP 25,5 %, Statoil
25,5 %, LUKAgip 10 %, Total 10 %,
Socar 10 %, National Iranian Oil
Company 10 % et TPAO 9 %), signait
un contrat pour l’exploration et le
développement d’un champ offshore
du nom de Shah Deniz (« le roi de la
mer »). Alors qu’était prévue l’exploitation d’un gisement de pétrole
prometteur, c’est un immense champ
de gaz qui est découvert en 1999, avec
700 milliards de m3 de réserves estimées (l’équivalent des réserves en gaz
de la Grande-Bretagne).
Cependant, la mise en production de
Shah Deniz ne va pas s’effectuer dans
l’immédiat. Trois puits seulement ont
été creusés et les travaux sur un
quatrième devraient être terminés
avant la fin de l’année 2004. Le PDG
de BPAzerbaïdjan, David Woodward,
a annoncé que la compagnie avait déjà
investi 341 millions de dollars au
premier trimestre de 2004 (1,1 milliard
sur l’ensemble de l’année). Au total, il
est envisagé d’injecter 2,3 milliards
dans ce gisement où la production ne
devrait démarrer qu’au début de 2006.
L’accord de partage de production
inclut aussi la construction d’un
gazoduc reliant Bakou à Erzurum, en
Turquie (voir infra).
● Déceptions
Les bons résultats évoqués ci-dessus
ne doivent pas faire oublier les déconvenues successives qu’a essuyées
l’exploration pétrolière. Tout d’abord,
deux projets offshore ont dû être abandonnés : Oguz, en novembre 2003,
dont 50 % des parts étaient détenues
par Exxon Mobil selon un accord de
partage de production avec la Socar.
On n’y a trouvé ni pétrole, ni gaz après
le forage d’un premier puits. Chevron
Texaco, opérateur au sein d’un accord
qui regroupait la Socar (50 %) et Total
(20 %), s’est résigné à faire le même
constat concernant l’exploration
d’Absheron.
Le consortium japonais Japan Azerbaijan Oil Corporation (JAOC, qui
regroupe Japex, Inpex, Itochu et
Teikoku) est en pourparlers avec la
Socar pour abandonner l’exploration
de la concession qu’il partage à parts
égales avec cette dernière et qui
regroupe les champs d’Atashgan, de
Yanan-Tava et de Mugan, car le pétrole
découvert n’est pas exploitable.
Il faut enfin rappeler que la population
du pays ne profite que très peu des
retombées de la manne pétrolière ;
pour preuve, le PIB par habitant de
l’Arménie est supérieur à celui de
l’Azerbaïdjan. De plus, l’Azerbaïdjan
présente un cas typique du « syndrome
hollandais », qui se manifeste dans
pratiquement tous les pays en développement dotés d’importantes réserves
d’hydrocarbures. Les deux tiers des
revenus du pays provenant du pétrole
et du gaz (secteur qui proportionnellement crée peu d’emplois), aucun effort
n’est fait pour développer d’autres
activités. Dès lors, toute l’économie
dépend de la conjoncture internationale en matière de prix du pétrole,
alors que parallèlement augmentent la
paupérisation, le chômage et le ressentiment de la population envers les
gouvernants. Ces derniers ne se maintiennent d’ailleurs au pouvoir qu’en
accentuant leur autoritarisme et en
s’appuyant sur des compagnies pétrolières uniquement intéressées par la
stabilité du régime en place.
Priorité au transit
des hydrocarbures
● L’oléoduc Bakou - Soupsa
En raison du laps de temps séparant la
mise en production de Chirag de celle
de ses deux voisins, l’AIOC décida de
faire construire un oléoduc entre Bakou
et Soupsa, sur la côte géorgienne, pour
évacuer ce pétrole. En avril 1999,
après plusieurs reports, le premier
oléoduc traversant sur 833 km les pays
du Sud-Caucase, et indépendant du
réseau russe, livra les premiers barils
de pétrole azerbaïdjanais à Soupsa, en
présence des Présidents d’Azerbaïdjan
et de Géorgie. Sa capacité est de
145 000 b/j et l’AIOC a investi 900
millions de dollars dans sa construction. Il aurait pu avoir un débit supérieur en prévision de l’accroissement
de la production, mais les tankers
quittant Soupsa doivent ensuite traverser
les détroits du Bosphore et des
Dardanelles, où le trafic est tellement
dense que les autorités d’Ankara
essayent au maximum d’en empêcher
toute augmentation, évoquant un
risque avéré de catastrophe écologique
majeure en cas de collision ou de
naufrage. L’AIOC compte utiliser au
maximum les capacités du Bakou -
Soupsa, et cela, alors qu’il dispose
d’un autre oléoduc qui part aussi de
Bakou et qu’il n’utilise qu’a moitié.
● L’oléoduc Bakou -
Novorossiïsk
L’oléoduc Bakou - Makhatchkala
(Daghestan) - Novorossiïsk (port russe
sur la mer Noire), entré en service en
décembre 1998, est le plus ancien de la
région. Il a connu de nombreux
problèmes et a, avant tout, souffert de
la guerre en Tchétchénie. Le tube
traversait en effet la république séparatiste et les autorités russes durent le
détourner en 2002 pour mettre fin à des
années de pompage illégal servant à
financer la guérilla. Par ailleurs, les
installations gérées par Transneft (la
compagnie nationale russe de transport
de pétrole) sont, comme celles de toute
la Russie, très mal entretenues. En
1996, à l’époque où Transneft avait le
complet monopole des oléoducs de
l’ex-URSS, la compagnie signa un
contrat avec l’Azerbaïdjan qui stipulait
que ce dernier devait évacuer graduellement son pétrole par cette conduite
jusqu’à atteindre un volume de
100 000 b/j. Or, en 2004 la production
de l’Azerbaïdjan devrait, pour la
deuxième année consécutive, stagner à
50 000 b/j, les autorités préférant utiliser au maximum les capacités du
Bakou - Soupsa. Leurs motivations
sont davantage techniques que politiques : le pétrole azerbaïdjanais n’est
en effet pas le seul à transiter par
l’oléoduc russe. En 2002, le Kazakhstan, par exemple, a envoyé 50 000 b/j
à partir du port de Makhatchkala pour
acheminement jusqu’à Novorossiïsk.
La Socar qui exporte un pétrole léger
(azeri light) et donc assez cher, se
plaint légitimement que son brut y soit
mélangé à d’autres, ce qui a pour
conséquences une qualité inférieure et
donc une perte nette à la vente (de
l’ordre de 2 dollars par baril) pour la
compagnie. Transneft ne l’entend
pourtant pas de cette oreille et menace
d’augmenter ses tarifs qui sont pour
l’instant de 2,15 dollars par baril. La
situation risque de se dégrader quand
le projet phare de la région, le Bakou -
Tbilissi - Ceyhan, commencera à
fonctionner en 2005, car l’Azerbaïdjan
compte bien évacuer par cette conduite
un maximum de brut, quitte à réduire à
25 000 b/j ses envois par le « vieux »
Bakou - Novorossiïsk.
● L’oléoduc Bakou - Tbilissi -
Ceyhan (BTC)
Actuellement en construction, le BTC
sera le premier oléoduc à évacuer le
pétrole de la Caspienne vers la
Méditerranée. Généralement considéré
comme une victoire de Washington sur
Moscou (qui défendait un autre tracé),
ce projet aura mis sept longues années
à se réaliser. Sept ans pendant lesquels
l’administration Clinton, puis Bush
prêchèrent dans le désert, car la majorité des grandes compagnies pétrolières
avait, non sans raisons, accueilli l’idée
de cette conduite avec scepticisme. En
effet, ce projet fut politique dès le
début, et il fut très peu question de sa
rentabilité. Exxon Mobil et Chevron
Texaco ne s’y trompèrent d’ailleurs
pas : elles sont les deux grandes absentes
du chantier, contredisant le cliché qui
voudrait que les multinationales américaines soient le bras armé de la Maison
Blanche. Ici, c’est le britannique BP
qui s’est montré le plus fidèle allié de
Washington.
Commençons par les évidences. D’un
point de vue strictement géographique,
tout d’abord, le meilleur chemin pour
acheminer le brut de la Caspienne vers
la Turquie et les clients européens
passe par l’Iran. Mais c’est là une solution évidemment impossible dans la
mesure où toute la stratégie élaborée
autour de la construction de l’oléoduc
reposait sur des présupposés forts, à
savoir briser le monopole russe sur
l’exportation des hydrocarbures
caspiens tout en continuant à isoler
l’Iran. De plus, ce tracé aurait fait passer la conduite par l’Arménie, ennemi
déclaré de l’Azerbaïdjan, et par la zone
instable du Kurdistan turc... Donc, cet
oléoduc aurait peut-être été très
rentable, mais est politiquement
impossible à réaliser. La participation
de l’Arménie fut néanmoins sollicitée
par les Etats-Unis quand fut lancée la
réflexion sur un oléoduc caspien, car
Washington est soumis à un important
lobbying de la part de la diaspora
arménienne et se doit de garder de
bonnes relations avec Erévan. Mais
devant le refus systématique du
gouvernement de Robert Kotcharian de
faire des concessions sur le Haut-Karabakh en échange du passage de la
conduite sur le territoire arménien, il
fut donc décidé de contourner
l’Arménie, quitte à poser 600 kilomètres de tubes de plus (1,6 million de
dollars le kilomètre).
Ce tracé hautement politique fit naître
de nombreuses réticences de la part des
investisseurs potentiels qui doutèrent
pendant longtemps de la rentabilité du
BTC. La capacité de l’oléoduc est de
1 million de barils par jour ; or, en
2003, les exportations de l’Azerbaïdjan
se sont élevées à 175 000 b/j seulement, dont 125 000 b/j empruntent
l’oléoduc Bakou - Soupsa, et les
50 000 b/j restants le Bakou - Novorossiïsk. Le BTC représente donc un pari
majeur sur l’avenir car, même si les
perspectives de production les plus
optimistes se réalisent, il y a peu de
chances que le BTC atteigne ne seraitce que les deux tiers de sa capacité.
Néanmoins, de très grandes sociétés
occidentales ont fini par s’engager
dans ce projet : BP (Grande-Bretagne,
30,1 %), Socar (Azerbaïd-jan, 25 %),
Unocal (Etats-Unis, 8,9 %), Statoil
(Norvège, 8,71 %), TPAO (Compagnie
nationale turque, 6,53 %), Eni (Italie,
5 %), Total (France, 5 %), Itochu
(Japon, 3,4 %), Inpex (Japon, 2,5 %),
Conoco Phillips (Etats-Unis, 2,5 %) et
Amerada Hess (Etats-Unis, 2,36 %).
La présence de onze compagnies doit
probablement être interprétée davantage comme la volonté de réduire les
risques que comme un engouement
général pour le projet.
Le financement du BTC a été bouclé le
3 février 2004 : la Banque européenne
pour la reconstruction et le développement (Berd), l’International Finance
Corporation (IFC, filiale de la Banque
mondiale) et de grandes banques
commerciales assument 70 % du coût
de la construction (2,95 milliards de
dollars au total), le reste étant à la
charge des compagnies pétrolières. Par
ailleurs, des discussions sont actuellement en cours entre l’Azerbaïdjan et le
Kazakhstan pour qu’une partie du brut
kazakhstanais transite par le BTC,
après avoir été acheminé par tanker du
port kazakhstanais d’Aqtaou à Bakou.
Enfin, la mise en production de
Kashagan, initialement prévue pour
2005, a été récemment reportée à
l’horizon 2007-2008, alors que
l’Azerbaïdjan avait misé sur l’exploitation de ce champ gigantesque pour
rentabiliser l’utilisation du BTC. De
plus, la Russie a considérablement
accru sa pression sur l’Azerbaïdjan
pour qu’il respecte le contrat signé
avec Transneft en 1996 concernant
l’oléoduc Bakou - Novorossiïsk.
La Géorgie est, elle aussi, soumise à de
fortes pressions de la part de la Russie.
Il faut dire que les relations entre les
deux pays n’ont jamais été simples :
que ce soit sous la présidence de
E. Chevarnadzé ou sous celle de
M. Saakachvili, la Géorgie a adopté
une politique étrangère résolument
tournée vers l’Ouest et, en particulier,
vers les Etats-Unis. Par ailleurs, elle
soupçonne la Russie de continuer à
soutenir les deux régions dont les
revendications menacent l’intégrité de
son territoire, l’Abkhazie et l’Ossétie
du Sud. Elle lui reprochait aussi de
s’immiscer dans le conflit qui opposait
le pouvoir central aux autorités
d’Adjarie. Parmi les nombreuses
conséquences de la crise entre l’Adjarie
et la Géorgie, avant que Aslan
Abachidzé ne se soit enfui dans la nuit
du 5 au 6 mai 2004, figurait, certes, la
crainte qu’un retard soit pris dans la
construction du BTC, mais aussi que
Batoumi (capitale de l’Adjarie), le
principal port pétrolier du Caucase,
soit durablement bloqué.
Résolution de la crise adjare : les pétrodollars
ne suffirent pas à sauver Aslan Abachidzé
La Géorgie possède deux terminaux pétroliers sur la mer Noire par lesquels passe
tout le fret de la Caspienne : Poti, avec une capacité de 7 millions de tonnes par an
et, au Sud, Batoumi, capitale de l’Adjarie, avec une capacité annuelle de 9 millions
de tonnes. Alors que Poti est en cours de restructuration et devrait voir ses capacités
portées à 12 millions de tonnes par an d’ici fin 2005, Batoumi dispose, en plus de
son terminal, d’un chantier naval et d’une raffinerie qui fonctionne à plein régime.
Ce terminal a été créé en 1883, lorsque la famille Rothschild, en concurrence avec
les frères Nobel, décida de financer la construction d’une voie ferrée pour exporter
le pétrole de Bakou vers la mer Noire.
A la suite du coup d’Etat de décembre 1991, qui vit l’éviction du premier Président
géorgien, Zviad Gamsakhourdia, le président du Conseil suprême d’Adjarie, Aslan
Abachidzé, s’investit des pleins pouvoirs dans cette république autonome de
400 000 âmes et cela avec le soutien tacite des autorités russes. Il dirigea l’Adjarie
de manière quasi féodale et n’eut jamais à craindre le pouvoir central, le président
Chevardnadzé se contentant de faire quelques voyages symboliques dans la région
sans qu’il n’échappe alors à personne que ce dernier n’avait aucun contrôle sur le
leader adjar. C’est sur cette toile de fond, qu’A. Abachidzé qualifia de « coup d’Etat »
la « révolution des roses » et entama un bras de fer sans précédent avec le nouveau
Président, Mikhaïl Saakachvili. Bien que sa politique fût qualifiée de kamikaze par
certains, il faut cependant souligner qu’au cours des quatorze ans de son règne,
de nombreux investisseurs étrangers et potentiels soutiens et alliés s’étaient
succédé à Batoumi : des descendants du constructeur automobile Georg von Opel,
des membres du gouvernement américain, le maire de Moscou Iouri Loujkov, un
trafiquant d’armes russe et le frère de Hillary Clinton... Ce petit groupe se retrouvait
autour d’A. Abachidzé et surtout de l’homme d’affaires danois, Jan Bonde Nielsen,
qui, après avoir investi 62 millions de dollars dans le terminal ces cinq dernières
années, avait réussi l’exploit d’en faire quadrupler la capacité de transit.
J. B. Nielsen détient aujourd’hui plus de 80 % des parts du terminal, alors que
le second actionnaire serait Great Circle Capital Ltd, qui n’est autre qu’un fonds
d’investissement à l’étranger du gouvernement américain.
Fort de tous ces appuis, A. Abachidzé barra la route de Batoumi au nouveau
Président géorgien, Mikhaïl Saakachvili, en mars 2004, alors qu’il tentait d’entrer
en Adjarie. L’armée géorgienne fut alors immédiatement mise en état d’alerte et le
lendemain un blocus général de la république autonome était organisé par Tbilissi.
Les investisseurs occidentaux en Adjarie réalisèrent alors que la fermeture du port
leur coûtait environ 2 millions de dollars par jour. Mais, à terme, leur plus grande
crainte était que les exportateurs se tournent vers Neka, un port iranien sur la
Caspienne. De là, le pétrole peut être transporté jusqu’à des terminaux dans le
Golfe persique, ou troqué contre du pétrole iranien.
Alors que l’on avait cru à un apaisement de la crise à la suite d’une médiation russe,
la tension remonta subitement de plusieurs crans lorsque A. Abachidzé ordonna à
sa milice de faire sauter les ponts qui reliaient l’Adjarie au reste de la Georgie. Cet
acte inadmissible pour Tbilissi précipita la chute de l’autocrate adjar. La Russie,
alliée d’A. Abachidzé, comprit que le vent avait tourné et préféra participer à
l’événement (une manière de sauver la face, qu’elle avait déjà utilisée lors du départ
de E. Chevardnadzé). S’affichant donc en médiateur, Vladimir Poutine dépêcha son
secrétaire à la sécurité nationale et ancien ministre des Affaires étrangères, Igor
Ivanov. Aslan Abachidzé s’enfuit précipitamment de Batoumi pour Moscou dans
l’avion de ce dernier dans la nuit du 5 au 6 mai 2004. La capitale adjare, son
terminal pétrolier et les taxes afférant au transit de quelque 200 000 barils par
jour sont, pour la première fois depuis l’époque soviétique, aux mains du pouvoir
central : une ressource qui ne sera pas de trop face à l’état de délabrement
avancé des finances du pays.
Enfin, à cette situation déjà complexe
pour le BTC s’ajoute une dimension
environnementale non négligeable :
l’oléoduc traverse, en effet, une zone
adjacente au Parc national de Borjomi,
dont les sources fournissent une eau
minérale réputée dans toute l’ex-URSS, et enjambe une rivière, la
Borjomula. Selon les associations de
protection de l’environnement géorgiennes et internationales telles que les
Amis de la Terre, une fuite sur l’oléoduc pourrait durablement polluer la
rivière et surtout les sources de
Borjomi. L’activisme et la motivation
de ces organisations ne sont pas à
prendre à la légère. Ainsi, la Banque
mondiale a dû reporter d’un mois
l’annonce de son approbation pour le
financement du BTC, en raison des
nombreuses pressions exercées sur elle
pour que soit engagé un réexamen des
problèmes écologiques créés par cet
oléoduc.
● Le gazoduc Bakou - Tbilissi -
Erzurum (BTE)
En 2001, l’Azerbaïdjan a signé un
accord avec la Turquie prévoyant la
vente de gaz à cette dernière à partir de
2004, les livraisons devant être acheminées par un gazoduc de 690 km de
long (442 km en Azerbaïdjan et
248 km en Géorgie), parallèle au tracé
du BTC mais qui, lui, s’arrêterait à
Erzurum, en Turquie. En février 2003,
les gouvernements azerbaïdjanais,
géorgien et turc donnèrent leur accord
pour que le BTE suive le tracé du BTC
afin de permettre aux actionnaires
(majoritairement les mêmes dans les
deux cas) de réaliser des économies
d’échelle.
A la même époque, la Turquie a signé
des accords à très long terme avec
l’Iran et avec la Russie (qui couvre
déjà 70 % des besoins du pays en gaz),
laquelle a construit le premier gazoduc
sous-marin de l’histoire, au fond de la
mer Noire, le Blue Stream. Le contrat
passé par la Turquie avec l’Azerbaïdjan n’a pas suscité, à l’époque, l’étonnement des observateurs, car le
gouvernement turc envisageait une très
forte croissance de la demande en gaz
dans un futur proche. Or, il a manifestement surestimé la consommation du
pays : certes, il ne pouvait prévoir la
récession mondiale de l’après-11
Septembre, mais l’évaluation initiale
avait été gonflée artificiellement pour
satisfaire les intérêts personnels de
quelques-uns. En 2003, Ankara fut
donc obligé de renégocier les prix et
les volumes d’importation de gaz russe
et iranien ; elle obtint d’ailleurs satisfaction au terme de longues et laborieuses discussions. Dès lors, les
premières livraisons de gaz par le BTE
furent reportées à fin 2006-début 2007.
Ce retard n’inquiète pas les actionnaires
étant donné que Shah Deniz ne sera de
toute façon pas en production avant
cette date. Les travaux de construction
du BTE ne seront entamés qu’au
troisième trimestre de 2004 et le coût
total du gazoduc devrait s’élever à 900
millions de dollars.
● Le gazoduc Tabriz - Erévan
Jusqu’à récemment, l’Arménie était la
grande perdante de la course au
transport des hydrocarbures. Mais, le
19 avril 2004, un projet de gazoduc
reliant les champs iraniens de Tabriz à
Erévan a été approuvé par les deux
pays, les travaux devant commencer à
la fin de l’année. Il faut toutefois se
méfier des effets d’annonce qui fleurissent du côté arménien comme iranien,
et ce depuis bientôt quatre ans. En
effet, la question du financement n’a
pas encore été vraiment abordée ; or,
son coût devrait s’élever à 120 millions
de dollars environ. L’Union européenne et la Berd ont d’ores et déjà
proposé d’y contribuer à hauteur de
100 millions. Si ce projet est aussi
important pour l’Europe, par ailleurs
très discrète dans la région eu égard
aux autres protagonistes, c’est parce
que la diversification de ses approvisionnements en gaz est une priorité
absolue. Le tracé Tabriz - Erévan n’est
d’ailleurs qu’une première étape : le
gazoduc pourrait à terme être prolongé
et longer les côtes de la mer Noire
jusqu’à l’Ukraine pour se connecter
enfin au réseau européen. Dans ce cas,
le coût du projet ne serait plus de 120
millions de dollars, mais atteindrait
5 milliards de dollars environ...
La Russie qui devrait, si le projet se
réalise, être concurrencée en Europe
par le gaz iranien à hauteur de 130
millions de m3 par jour, soit un tiers de
ses exportations actuelles, n’a pas
manifesté une inquiétude particulière
au sujet de ce nouveau projet, mais
tient à y participer. Elle a donc récemment proposé que Gazprom soit l’opérateur du tronçon de 41 km situé en
territoire arménien (sur un total de
141 km entre Tabriz et Erévan).
Dans le Sud-Caucase, la période
Eltsine a laissé globalement l’image
d’une Russie impuissante face à
l’influence américaine. L’arrivée de
Vladimir Poutine a marqué un tournant
et a vu l’émergence d’une Russie
offensive souhaitant à tout prix recouvrer son influence de naguère, quitte à
recourir à un chantage à l’énergie sans
merci.
La contre-offensive
russe
● La Géorgie dans la ligne
de mire
La Russie a décidé de reprendre le
contrôle des pays de la CEI et la carte
énergétique représente la pièce
maîtresse de sa stratégie. Au cours de
ces dernières années, les factures
d’énergie impayées par ses partenaires
ont permis à Moscou de fermer les
vannes, en vue d’exercer des pressions
sur l’un ou l’autre d’entre eux. En
2001, la Géorgie fit ainsi les frais
d’une politique jugée peu coopérante
par Moscou. Les habitants de Tbilissi
passèrent ainsi le Jour de l’an 2001
sans chauffage ni électricité, le gouvernement russe ayant décidé de couper
pendant deux jours le gaz alimentant
les deux centrales thermiques censées
approvisionner la capitale géorgienne.
Moscou reprochait, en effet, à Tbilissi
d’avoir refusé d’organiser des
patrouilles conjointes le long de la
frontière qui traverse les gorges de
Pankissi, entre la Géorgie et la
Tchétchénie, alors que, selon des
observateurs russes, des Tchétchènes
et/ou des terroristes arabes utilisaient
la partie géorgienne de ces gorges
comme base de repli logistique. De son
côté, la Géorgie qui ne parvient déjà
pas à obtenir le retrait, selon le calendrier de l’OSCE, de deux bases russes
implantées sur son territoire, ne voyait
pas la nécessité de faire venir d’autres
militaires russes. Multipliant les représailles, la Russie instaura aussi un
régime de visa unilatéral à l’encontre
des Géorgiens, dont étaient exemptés
les résidents d’Abkhazie, d’Ossétie du
Sud et d’Adjarie. Une façon flagrante
de ne pas reconnaître l’intégrité du
territoire géorgien et de freiner les
efforts de Tbilissi visant à stabiliser le
pays.
Si la Géorgie est entièrement dépendante de l’étranger, et principalement
de la Russie, pour son approvisionnement en gaz, elle a, par contre, un fort
potentiel hydroélectrique, mais celui-ci
n’est utilisé qu’à hauteur de 10 % de
ses capacités (soit 140 milliards de
Kwh). La compagnie d’électricité
Telasi a vendu 75 % de ses parts en
1998 à la société américaine AES, qui
a entrepris de rénover le réseau de la
capitale. Cette dernière a fini, en 2003,
par jeter l’éponge, notamment à cause
des suspensions périodiques des livraisons de gaz russe. Dans ce contexte
difficile, une seule société s’est
montrée intéressée par le rachat des
parts d’AES... le monopole de l’électricité russe, UES, dirigé par le puissant
Anatoli Tchoubaïs, qui contrôle déjà
depuis 2001 une bonne partie du
secteur électrique ukrainien.
Toujours pour remettre sous l’aile
russe le secteur énergétique géorgien,
Gazprom a repris à son compte en
octobre 2003 le contrat signé précédemment entre Itéra (un fournisseur
indépendant russe de gaz) et Tbilgaz
(entreprise de distribution), cette
dernière ne parvenant à payer ses
factures et ayant accumulé une dette de
7,4 millions de dollars. Toutefois,
Gazprom a déclaré que si Tbilgaz ne
réglait pas son dû au plus vite, elle se
verrait sanctionnée par des coupures
beaucoup plus étendues et plus longues
que celles opérées antérieurement par
Itéra.
Si la Géorgie de E. Chevardnadzé
s’était clairement inscrite dans une
logique de confrontation avec la
Russie, allant jusqu’à autoriser la
venue d’instructeurs militaires américains dans le pays, le nouveau et jeune
Président, Mikhaïl Saakachvili, souhaite jouer l’apaisement. Néanmoins,
les relations du pays avec la Russie ne
sont pas placées sous les meilleurs
auspices. Ouvertement pro-américain,
M. Saakachvili a composé une équipe
jeune, formée en Occident qui ne s’est
pas encore confrontée à la politique. Le
nouveau ministre de l’Energie n’est
ainsi âgé que de 28 ans, ce qui laisse à
penser que ce secteur sera le « domaine
réservé » du Président géorgien.
● Un oléoduc pour sceller
la réconciliation ?
Au début du mois de février 2004,
M. Saakachvili s’est rendu à Moscou
avec une offre pour le moins surprenante : la construction d’un oléoduc
Russie - Géorgie qui rejoindrait le
BTC... Il partirait du port de Novorossiïsk, longerait les côtes de la mer
Noire jusqu’à la Géorgie et traverserait
l’Abkhazie. Pour le nouveau gouvernement géorgien, ce serait là un moyen
d’entamer un règlement du problème
abkhaze qui, depuis la fin du conflit
armé, demeure en suspens. Lors de
pourparlers menés sous l’égide des
Nations unies en mars 2004 (les
premiers depuis trois ans), les représentants abkhazes sont restés campés
sur leurs positions, à savoir faire reconnaître l’indépendance de leur république. Depuis que les hostilités ont
cessé en 1993, l’Abkhazie est une sorte
de protectorat russe, la circulation
entre cette dernière et la Russie étant
pratiquement libre, les Abkhazes
pouvant obtenir la nationalité russe sur
simple demande, et plusieurs milliers
de soldats russes étant toujours
déployés dans la région sous couvert
de maintien de la paix. Sachant que le
BTC devrait rapporter à l’Etat géorgien quelque 60 millions de dollars par
an de droits de transit, un oléoduc
traversant l’Abkhazie devrait procurer
des profits tout aussi substantiels à la
république, ce qui pourrait n’être pas
sans influence sur la position de ses
dirigeants.
Pour Moscou, l’idée d’exporter son
pétrole par le BTC ou par une conduite
parallèle est assez séduisante pour
plusieurs raisons : tout d’abord, utiliser
un oléoduc entièrement financé par
l’Occident et qui avait pour but de
mettre fin à son hégémonie sur le
transport des hydrocarbures ne manquerait pas de piquant... Par ailleurs, il
n’a pas échappé à la Russie que la
Turquie ne peut accepter une nouvelle
augmentation du transit par les détroits
du Bosphore et des Dardanelles, qui
excède déjà les 50 000 bateaux par an
(Istanbul s’est d’ailleurs immédiatement félicité du projet géorgien). Or,
le port de Novorossiïsk devrait être
appelé à intensifier son trafic en prévision de la hausse de production des
champs sibériens et kazakhstanais (le
pétrole de ces derniers arrive directement au port via le Caspian Pipeline
Consortium). La Russie souhaite
accroître ses exportations vers l’Asie
du Sud, mais pour l’instant, elle n’a
pas trouvé plus simple que de faire
partir ses tankers du golfe de Finlande
pour atteindre cette destination... Un
accès rapide à la Méditerranée pourrait
lui donner les moyens de ses ambitions
à moindre coût. Régler le problème
abkhaze pourrait aussi être profitable à
Moscou, maintenant que le nouveau
patron de l’électricité en Géorgie,
Anatoli Tchoubaïs, a fait part au
Kremlin de ses ambitions pour ce pays.
En effet, celui-ci voudrait en faire un
grand exportateur d’électricité vers le
reste du Caucase, ce qui ne pourrait
être possible sans la modernisation de
la centrale hydroélectrique située sur
l’Ingouri.
Mais au delà des bonnes intentions et
en supposant que la Russie soit prête à
accorder son soutien à un plan de résolution du conflit abkhaze, il reste beaucoup trop de questions en suspens pour
que l’on puisse raisonnablement
évoquer ce projet de façon réaliste.
Tout d’abord, est-il logique de faire
transporter le brut du gisement
kazakhstanais de Tenguiz par le Nord-Caucase, puis de l’acheminer vers le
Sud-Caucase en empruntant un
deuxième oléoduc qui doit aboutir à
Ceyhan en Turquie, pour ensuite être
livré en Asie par tanker ? Il faut aussi
rappeler que le BTC a une capacité de
1 million de barils par jour, mais dont
la moitié est réservée à l’AIOC. Si un
accord sur l’évacuation du pétrole de
Kashagan est trouvé, il faudra donc utiliser un système coûteux de batching
(segmentation des envois) pour que le
brut kazakhstanais circule avec celui
de l’AIOC dans le même tube, sans
qu’ils se mélangent. Si cette hypothèse
se réalise et que le brut du champ
kazakhstanais de Kashagan circule
avec le brut azerbaïdjanais, l’idée de
raccorder le BTC à cet hypothétique
oléoduc russo-géorgien (transportant
du brut kazakhstanais, mais du champ
de Tenguiz cette fois) soulève alors un
problème de surcapacité pour le BTC.
La solution la plus crédible serait
d’accoler le Novorossiïsk - Ceyhan au
tracé du BTC au moment de leur
rencontre en Géorgie, ainsi les bruts ne
pourraient pas se mélanger et il n’y
aurait pas de problèmes de capacité
pour le BTC. Mais le port de Ceyhan
devrait alors augmenter ses capacités
car, à l’heure actuelle, il ne pourrait
traiter le pétrole livré par les deux
oléoducs venant du Caucase, en plus
de celui arrivant de la région irakienne
de Kirkouk, dont la production devrait
sensiblement s’accroître dans les cinq
années à venir.
Devant tant d’obstacles, il est très plausible que cette proposition de Mikhail
Saakachvili à Vladimir Poutine ne soit
à interpréter que comme une simple
preuve de bonne volonté et le souhait
d’aplanir les différends. Le seul
argument indéniable en faveur de la
construction de cet oléoduc serait que,
pour la première fois, les hydrocarbures
permettraient de faciliter la résolution
d’un conflit dans la région au lieu de
l’envenimer, comme à l’habitude.
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