2004
Le Courrier des Pays de l’Est
Les minorités russes dans le Sud-Caucase
Une diaspora en voie d’extinction
Garik Galstyan
ATER, doctorant, Lille 3. Manuscrit clos en avril 2004
L’apparition des Russes au Sud-Caucase remonte au début du
XIXe siècle, époque durant
laquelle les territoires actuels de
l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et
de la Géorgie furent rattachés à
l’Empire russe. Par le biais des
migrations russes, le gouvernement tsariste était désireux de
renforcer la sécurité des nouvelles
frontières et de contribuer au
développement économique de
la région. Pendant les premières
décennies de la période soviétique, les Russes s’installèrent
massivement dans les grandes
villes où la mise en œuvre des
plans quinquennaux s’était
traduite par l’ouverture de
nombreux chantiers. Dès les
années 1970, ce mouvement
s’est ralenti, pour cesser définitivement en une décennie. Le
départ à grande échelle des
Russes du Sud-Caucase a
commencé en 1988. En 2000, la
région avait perdu 72 % de sa
population russe. Plusieurs
facteurs expliquent ce phénomène : conflits ethniques, crise
économique, montée du nationalisme des peuples titulaires,
restrictions apportées à l’usage
de la langue russe, évacuation
des bases militaires russes, non
existence de la double citoyenneté ou sentiment d’être exclu,
faute de pouvoir participer à la
vie économique et politique. A
l’aube du XXIe siècle, l’exode
des Russes s’est considérablement ralenti. Actuellement, ceux
qui sont restés ont tendance à se
regrouper et à revendiquer
certains droits. Mais si la Russie
est gagnante, avec le retour
d’une population instruite, elle
est perdante sur le plan géopolitique, sa diaspora dans le Sud-Caucase étant désormais trop
faible pour lui permettre, à travers
elle, d’exercer une influence dans
cette région stratégique.
The arrival of the Russians in the
South Caucasus dates back to
the beginning of the 19th century, at a time when the current
territories of Armenia, Azerbaijan and Georgia were part of
the Russian Empire. Through the
migration of the Russian people,
the Tsarist government aimed to
reinforce the security of the new
borders and to contribute to the
economic development of the
region. During the early decades
of the Soviet period, there was a
massive influx of Russians into
the major cities where the fiveyear plans caused a great many
construction sites to be embarked upon. This movement began
to slow down in the 1970s and
ceased definitively within a
decade. The large-scale departure of the Russians from the
South Caucasus began in 1988.
In the year 2000, the region had
lost 72 % of its Russian population. This phenomenon is explained by several factors : ethnic
conflicts, economic crisis, the
rise of nationalism amongst the
original peoples, the restrictions
on the use of the Russian language, the evacuation of the
Russian military bases, the
failure to offer dual citizenship,
the feeling of exclusion and the
impossibility of participating in
the economic and political life.
At the dawn of the 21st century,
the exodus of the Russians
slowed down considerably. At
present, those who remain tend
to group together and to claim
certain rights. But if Russia
benefits from the return of an
educated population, it has lost
out from a geopolitical standpoint given that its Diaspora in
the South Caucasus is now too
scarce to allow it to exert any
influence through its people in
this strategic region.
Ala chute de l’URSS, pour la première
fois dans son histoire, la Russie s’est
heurtée aux problèmes du destin des
Russes devenus subitement et involontairement minorité ethnique au-delà de
ses frontières. Auparavant, 17 % des
Russes citoyens d’Union soviétique,
soit quelque 25 millions de personnes,
résidaient hors de la République socialiste fédérative soviétique de Russie
(RSFSR), dont 785 000 en Transcaucasie
[1].
Formation de la diaspora
russe
● La période impériale
L’apparition des populations russes en
Transcaucasie remonte à l’époque
impériale. Au début du XIXe siècle
(1801-1828), les territoires actuels des
trois pays du Sud-Caucase furent rattachés à l’Empire russe. Dès lors, le
gouvernement tsariste élabora différents programmes de migrations des
populations russes vers les nouveaux
confins de l’Empire. Dans un premier
temps, ses objectifs principaux étaient
de renforcer la sécurité des frontières.
Plus tard, il y vit également un moyen
de contribuer au développement économique de la région.
Au début, l’installation des Russes eut
un caractère coercitif, puisque les
régions furent peuplées par des paysans déportés des provinces centrales.
Il s’agissait notamment de sectateurs :
les Molokans, les Doukhobors et les
Soubbotniki
[2]. Les Doukhobors furent
déplacés principalement dans le sudouest de la Géorgie (district d’Akhalkalak en Djavakhétie) à partir de 1840.
Ils y créèrent une communauté fermée
qui recevra le nom de Doukhoborié. La
plus grande partie des Molokans s’installa dans les régions septentrionales
de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan où
les conditions géographiques et climatiques ressemblaient à celles de leurs
anciens lieux de résidence et étaient
propices aux activités agricoles. La
communauté molokane d’Arménie
était tellement importante que la population locale identifiait les Russes aux
Molokans, employant indifféremment
ces deux termes.
A partir de la fin du XIXe siècle, la
politique d’immigration des Russes en
Transcaucasie connut des changements
significatifs. Les intérêts économiques
liés au développement agraire passèrent
au premier plan. Il fut interdit (1899)
aux sectateurs, ainsi qu’aux personnes
aux origines autres que russes de s’installer dans la région. Par suite des
persécutions, des conflits interethniques et de leur refus d’accomplir le
service militaire, plusieurs milliers de
Doukhobors et de Molokans quittèrent
la Transcaucasie pour le Canada, le
Mexique, la Palestine et les Etats-Unis
ou furent déportés par le tsar. Enfin,
une partie des sectateurs se convertit à
l’orthodoxie et rentra en Russie.
Les migrations russes du début du
XX
e siècle étaient étroitement liées à la
réforme agraire de Piotr Stolypine
[3], la
Transcaucasie faisant partie des territoires où celle-ci devait être appliquée.
C’était la première fois que le gouvernement tsariste planifiait la création de
vastes zones de peuplement exclusivement russe dans les steppes transcaucasiennes, notamment en Azerbaïdjan, où
fut concentrée la plus grande partie de
la population rurale russe de la région.
A la veille de 1914, les immigrants
russes constituaient 10 % de la population locale et, dans certains lieux, près
de la moitié
[4]. Au total, à cette époque,
la Transcaucasie comptait sur son territoire plus de deux cents villages russes.
La plupart étaient peuplés aussi bien
par des Russes que par des Ukrainiens,
des Mordves, des Tchouvaches, des
cosaques du Don, etc.
Chaque village russe représentait un
foyer socioculturel unique. Le fait que
les premiers migrants arrivaient par
communautés entières, composées de
grandes familles se caractérisant par
une structure équilibrée des âges et des
sexes, leur permettait de vivre en autarcie tout en gardant les capacités de se
reproduire et de se développer. En
outre, les paysans russes introduisirent
une organisation économique et culturelle qui fut un facteur de progrès pour
ces régions d’accueil.
Les bouleversements politiques et les
guerres des premières décennies du
XXe siècle contraignirent un certain
nombre de Russes à regagner la mère-patrie, notamment les derniers arrivés,
tandis que les membres de sectes sont
restés sur place.
● La période soviétique
Pendant la période soviétique, en
Transcaucasie, les Russes s’installèrent
de préférence dans les villes où la mise
en œuvre des plans quinquennaux
ouvrait de nombreuses possibilités. Il
s’agissait principalement d’intellectuels, de médecins, d’ouvriers qualifiés
et de spécialistes envoyés travailler
dans les entreprises locales à la fin de
leurs études. Ces mouvements étaient
dus, en grande partie, à la politique
soviétique de répartition de la maind’œuvre en fonction de la « rationalité »
économique, associée à la volonté de
russifier l’ensemble du territoire et de
parvenir à une homogénéisation des
populations. Par exemple, pendant les
trois premières décennies du régime
soviétique, le nombre de Russes en
Géorgie est passé de 96 000 (1926) à
408 000 (1959), tandis que celui
d’Arméniens était également en augmentation. De ce fait, le pourcentage
des Géorgiens tomba à 61,4 % de la
population totale, soit le chiffre le plus
bas de l’histoire moderne du pays
[5].
Dans les années 1970, les communautés russes de Transcaucasie comptaient
environ un million de personnes, la
plus importante se trouvant en
Azerbaïdjan et la moins nombreuse en
Arménie. Puis l’immigration des
Russes s’est ralentie pour cesser définitivement à la fin de cette décennie.
Le solde migratoire négatif, ajouté à un
faible taux de natalité dans les familles
russes, entraîna la diminution du nombre
total des Russes dans les républiques
de Transcaucasie.
Les Russes installés de longue date, à
savoir les sectateurs, acceptèrent mal la
Révolution d’octobre et les mesures du
pouvoir soviétique : service militaire
obligatoire, collectivisation, campagne
contre l’illettrisme, etc. De surcroît,
une campagne fut menée contre la
pratique religieuse et le mode de vie
traditionnel des sectateurs russes. Ces
derniers continuèrent de prospérer
dans leurs communautés jusqu’aux
années 1930, période de la dékoulakisation, qui amena les paysans à migrer
vers les villes.
La baisse progressive du nombre de
villageois russes fut une des particularités démographiques en Transcaucasie
pendant la période soviétique. Par
exemple, en vingt ans (1959-1979),
leur nombre dans les campagnes azerbaïdjanaises passa de 62 000 à 28 000,
soit une baisse de 55 %
[6]. Il en fut de
même en Arménie et en Géorgie.
Cependant, dans les années 1970, les
autorités soviétiques introduisirent des
restrictions administratives, afin de
limiter l’augmentation de la population
des grandes villes. Dès lors, les villageois russes changèrent de cap et ils
quittèrent les républiques transcaucasiennes. En 1989, plus de 85 % des
Russes installés dans la région étaient
des citadins.
Le faible niveau de développement des
infrastructures sociales dans les
régions traditionnellement peuplées
par les Russes, l’absence de promotion
professionnelle et le processus global
d’urbanisation furent à l’origine du
dépeuplement des villages russes. S’y
ajoutèrent la diminution du nombre
d’actifs, ainsi que le déclin et le
vieillissement de la population. Enfin,
l’afflux massif de peuples autochtones
venus de localités voisines surpeuplées
et leur installation dans des villages
auparavant purement russes aboutirent
à la détérioration des rapports interethniques, poussant les paysans russes,
désormais minoritaires, à quitter les
terres qu’ils cultivaient depuis plus
d’un siècle
[7].
Tableau 1
Populations russes en Transcaucasie (1959-1989)
Tableau 1
Populations russes en Transcaucasie (1959-1989)
Années Azerbaïdjan Géorgie Arménie Total
1959
- en milliers 501,3 407,9 56,7 965,9
- en % par rapport à la population totale 13,6 10,1 3,2 --1970
- en milliers 532,0 396,7 66,1 994,8
- en % par rapport à la population totale 10,0 8,5 2,7 --1979
- en milliers 475,0 372,0 70,4 917,4
- en % par rapport à la population totale 7,9 7,2 2,3 --1989
- en milliers 392,3 341,2 51,6 785,1
- en % par rapport à la population totale 5,6 6,3 1,6 --Sources : Itogi vsesoïouznykh perepisei naselenia, 1959,1970,1979,1989 [Résultats des recensements de 1959,1970,1979,
1989]
Itogi vsesoïouznykh perepisei naselenia, 1959,1970,1979,1989 [Résultats des recensements de 1959,1970,1979,
L’exode des Russes
du Sud-Caucase
Avec la dissolution de l’URSS, les
Russes ont perdu leur statut dominant
dans tout l’espace de « l’étranger
proche ». Les bouleversements géopolitiques de la période post-soviétique,
la formation au Sud-Caucase de trois
nouveaux pays indépendants et les
multiples conflits ethniques armés qui
s’y déroulèrent provoquèrent des
déplacements forcés sans précédent,
touchant des centaines de milliers de
personnes.
L’émigration à grande échelle des
populations russes de la région commença en 1988, année durant laquelle
éclata le conflit arméno-azerbaïdjanais
à propos du Haut-Karabakh. D’autres
conflits ethniques (entre Ossètes ou
Abkhazes et Géorgiens) et mouvements indépendantistes surgirent
simultanément. Les autorités centrales
impliquèrent rapidement l’armée
soviétique dans ces conflits, contribuant ainsi à éveiller une russophobie
jamais vue dans cette région. Selon les
statistiques, en treize ans (1989-2002),
le Caucase du Sud a perdu 72 % de ses
habitants russes, tant pour des raisons
ethno-politiques que socio-écono-miques, culturelles et psychologiques.
Tableau 2
Emigration des populations russes du Sud-Caucase (1989-2002)
Tableau 2
Emigration des populations russes du Sud-Caucase (1989-2002)
(en milliers de personnes)
Pays Solde migratoire
1989 1999-2002 en 2002 parrapport Pertes en %
à 1989
Arménie 51 600 9 900 - 41 700 81
Azerbaïdjan 392 300 141 700 - 250 600 64
Géorgie 341 200 67 700 - 273 500 80
Total 785 100 219 300 - 565 800 72
Sources : Résultats des recensements en Azerbaïdjan (1999), en Arménie (2001) et en Géorgie (2002). Le recensement en
Géorgie n’a pas pris en compte les populations d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.
Résultats des recensements en Azerbaïdjan (1999), en Arménie (2001) et en Géorgie (2002). Le recensement en
Géorgie n’a pas pris en compte les populations d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.
L’euphorie de l’indépendance avec, en
arrière-plan, la nécessité de construire
des Etats-nations et la politique de la
Russie dans le Sud-Caucase, qualifiée
d’anti-géorgienne et d’antiazerbaïdjanaise, mais de pro-arménienne furent à
l’origine de la montée d’un nationalisme extrémiste en Géorgie (1990-1991) et en Azerbaïdjan (1992-1994)
qui engendra dans les populations russes des sentiments de peur et d’incertitude quant à leur avenir dans la région.
La fermeture des bases militaires
entraîna le départ de milliers d’officiers et de militaires russes. Par exemple,
après l’évacuation des troupes russes
d’Azerbaïdjan, 70 à 80 000 personnes
(officiers russes et membres de leurs
familles) furent contraintes de quitter
le pays
[8].
Les graves difficultés découlant de la
rupture des liens économiques entre
les anciennes républiques soviétiques,
des guerres locales, de la crise énergétique (Arménie, Géorgie), du séisme
de 1988 en Arménie et du blocus de
cette dernière par l’Azerbaïdjan et la
Turquie entraînèrent la fermeture de la
plupart des entreprises industrielles de
la région, et notamment des filiales de
sociétés russes, ainsi que l’interruption
des commandes venant de Moscou et
destinées au complexe militaroindustriel. Un des résultats de la crise économique fut la baisse catastrophique
du niveau de vie des populations. Le
taux de chômage atteignit des niveaux
inconnus dans la région. Celui-ci était
sensiblement plus élevé parmi les
minorités nationales, dont les Russes.
Selon les études réalisées en Arménie,
à la fin des années 1990,60 à 70 % des
familles russes étaient considérées
comme pauvres et 20 % avaient des
revenus inférieurs au seuil de
pauvreté
[9]. En Géorgie, le taux de
chômage chez les Russes était de
30 %, alors qu’ils ne représentaient
que 6 % du total de la population
[10].
La discrimination quasi permanente
des minorités nationales de la part des
peuples titulaires créa, entre autres, un
climat d’inquiétude chez les Russes
qui avaient vu passer leur position
d’ethnie dominante à celle de minorité
en à peine douze ans. En raison de
politiques basées sur la préférence
nationale et de l’adoption de nouvelles
lois sur les langues officielles, les
Russes, dont la plupart ne maîtrisaient
pas les langues des peuples titulaires,
furent peu à peu évincés de certaines
institutions. En outre, ils ne pouvaient
plus participer à la vie politique et
étaient considérés comme étrangers.
Ainsi, il n’existe, aujourd’hui, aucun
représentant de la minorité russe dans
les Parlements et dans les organes
d’Etat de l’Arménie et de la Géorgie.
Le rôle des Russes dans le domaine des
affaires est également devenu insignifiant. Ecartés de la vie politique et économique, ils perdirent tout espoir de
promotion sociale et professionnelle.
C’est pour cette raison que le pourcentage de jeunes parmi les émigrants a
été particulièrement important, avec
pour conséquences un vieillissement
des populations russes et la mise en
question de leur reproduction dans les
pays du Sud-Caucase.
La plus dure épreuve pour les populations russes a consisté dans l’intégration et l’adaptation psychologique et
socioculturelle aux nouveaux régimes.
Et ce d’autant que, tout au long de leur
histoire, les Russes eux-mêmes ont été
amenés à adopter des politiques d’assimilation à l’égard d’autres peuples.
Parmi les causes de l’émigration ajoutons également l’absence de possibilité
d’obtenir la double citoyenneté et le
désir naturel de certains Russes de
retourner dans leur patrie historique où
le niveau de vie est plus élevé que dans
leur pays d’accueil.
● Arménie. Une dérussification
en voie d’achèvement
La communauté russe la moins nombreuse des républiques soviétiques
était celle d’Arménie. Elle fut également la première à diminuer progressivement. Le séisme terrible de décembre
1988 frappa des régions de peuplement
russe traditionnel. En raison de la
lenteur des travaux de reconstruction
des logements, des entreprises industrielles et des infrastructures, un nombre
considérable de Russes choisit l’émigration temporaire qui deviendra
bientôt définitive. Par exemple, dans le
district de Tachir (anciennement
Kalinino), sur 12 500 Russes, il n’en
reste plus que 400
[11].
La guerre à la frontière arménoazerbaïdjanaise (1992-1994) toucha le
nord-est de l’Arménie qui se distinguait par une forte concentration de
Russes. Elle provoqua un exode des
populations, y compris russes, qui
acquirent le statut de réfugiés. En
1993, une partie des Russes de cette
région fut rapatriée en Russie avec
l’aide de Moscou. Si avant 1990, la
ville de Tchambarak (anciennement
Krasnoselsk) comptait plus de 3 000
Russes, essentiellement des Molokans,
de nos jours, il ne reste que 50 personnes, pour la plupart des retraités
[12].
Entre 1989 et 1995, la communauté
russe d’Arménie a perdu 54,9 % de ses
membres. L’émigration concerna en
premier lieu la jeunesse russe qui
voyait ses droits et intérêts lésés de
plus en plus souvent. Après avoir
vendu leurs biens mobiliers et immobiliers à vil prix, la plupart des émigrants
russes s’installèrent dans les régions
méridionales de la Russie, à savoir les
territoires de Krasnodar et de
Stavropol et la région de Rostov.
De nos jours, la communauté russe
d’Arménie se trouve amputée de 81 %
de ses membres et ne compte plus que
9 900 personnes, dont presque la
moitié sont des descendants des sectateurs, concentrées dans seulement deux
villages – Lermontovo (dont la moitié
de la population est désormais arménienne) et Fialetovo –, contre 23 au
début du siècle passé. Le Fonds d’aide
et d’assistance aux compatriotes russes
dans la République d’Arménie a
présenté un programme spécial à la
Commission d’Etat de la Fédération de
Russie pour les relations avec les
compatriotes de l’étranger dont le but
est la préservation sur le sol arménien
de ces deux derniers îlots russes
[13].
Environ 2 000 Molokans résident
aujourd’hui dans la capitale arménienne
[14].
L’émigration a sérieusement affecté le
renouvellement naturel de la population rurale russe. A l’heure actuelle, la
cellule familiale des villageois russes
(hormis dans les deux villages
mentionnés ci-dessus) se réduit bien
souvent à deux membres, des personnes
âgées généralement. Par ailleurs, si on
peut encore rencontrer des Russes dans
les régions septentrionales de l’Arménie
et dans presque toutes les villes industrielles du pays, ils sont trop peu
nombreux pour former des communautés.
Lors de sa visite officielle en Arménie,
le Président russe, V. Poutine, n’a
même pas prévu une rencontre avec les
représentants de la communauté russe
locale, ce qui témoigne du peu
d’intérêt de Moscou pour cette
dernière, dont l’exode définitif est
incontournable.
L’Arménie n’a pas connu d’actions ni
de manifestations dirigées contre la
communauté russe, à part en 1988-1990 certains actes individuels par
représaille contre des décisions des
autorités soviétiques concernant le
conflit arméno-azerbaïdjanais au sujet
du Haut-Karabakh. Les Arméniens ont
réussi à ne pas faire l’amalgame entre
le Kremlin d’un côté, et de l’autre, la
communauté russe du pays et le peuple
russe en général.
● Azerbaïdjan. Le dernier
carré de la diaspora russe
Selon le recensement de 1989, les
Russes représentaient le deuxième
groupe de population en Azerbaïdjan :
392 000 personnes (soit 5,6 % du
total), dont 295 500 vivaient à Bakou.
L’année 1988 marqua le début du
conflit sanglant arméno-azerbaïdjanais
qui déclencha un exode des Arméniens
et d’autres minorités ethniques, notamment des populations slaves et russophones. L’intervention de l’armée
soviétique à Bakou (1990) accéléra en
effet le départ massif de ces dernières
qui se sentaient menacées à la suite des
actions engagées par les autorités
centrales.
La période durant laquelle le Front
national d’Azerbaïdjan fut au pouvoir
(1992-1993) fut particulièrement
critique pour les relations russo~azerbaïdjanaises. La plupart des Russes
quittèrent le pays au cours de ces deux
années. Selon des données officielles
azerbaïdjanaises, 169 000 Russes,
15 000 Ukrainiens et 3 000 Biélorusses
partirent entre 1989 et 1995
[15].
L’arrivée au pouvoir de Heïdar Aliev
contribua à la détente des relations
bilatérales et stabilisa l’émigration sans
réussir à la stopper totalement. On
observe, depuis, le départ de près de
10 000 Russes et russophones par an.
Le recensement de 1999 n’a comptabilisé que 147 700 Russes. Selon les
dernières estimations, cette communauté ne serait plus composée que de
130 000 personnes.
Les Molokans azerbaïdjanais ne sont
encore nombreux que dans un seul
village, celui d’Ivanovka (environ
2 800 personnes), et ils ont pratiquement déserté tous les autres. Les seuls
témoignages du passage de ces populations demeurent les noms slaves de
certaines localités.
Le recensement de 1989 révéla une
baisse du nombre de Russes et une
hausse de 20 % de celui d’Ukrainiens
[16]. Après la dégradation des relations russo-azerbaïdjanaises, une partie
des Ukrainiens d’Azerbaïdjan qui
s’identifiaient auparavant aux Russes,
prit ses distances vis-à-vis de ces
derniers. Ce choix était politique et
circonstanciel plus qu’identitaire, car
ces nouveaux Ukrainiens étaient
davantage empreints de la culture russe
que de la culture ukrainienne et
certains d’entre eux n’avaient même
aucune notion de la langue de leur pays
d’origine.
Tenue à l’écart de la vie politique et du
processus de construction du nouvel
Etat, la communauté russe se montre
passive et, par peur comme par
prudence, ne se prononce pas publiquement pour la défense de ses droits
et de ses intérêts. Au Parlement azerbaïdjanais, il n’y a qu’un seul député
russe M. Zabelin, président de la
communauté russe d’Azerbaïdjan, qui
a été élu au scrutin de liste en tant que
membre du Parti du nouvel Azerbaïdjan, pro-présidentiel.
Avec l’émigration des Arméniens, des
Russes et des russophones, la composition en termes d’ethnie et de religion
de la population du pays a subi des
changements radicaux. Si, avant 1989,
les Arméniens et les Russes formaient
les minorités les plus nombreuses, ils
ont été remplacés depuis par les
Lezguiens, les Taliches et les Kurdes.
Désormais, la population est à 95 %
musulmane et à 4 % seulement
chrétienne.
● Géorgie. Survie
de la communauté russe
dans un pays ethniquement
fragmenté
Dans la période post-soviétique, la
Géorgie a vu diminuer l’importance
numérique de ses minorités, constituées principalement de Russes et de
russophones. Tout d’abord, la crise
économique a surtout affecté l’industrie et les établissements du secteur
public où travaillaient la majorité des
Russes de Géorgie. Ensuite, Tbilissi
abritait l’état-major du district militaire
de Transcaucasie de l’armée soviétique
et sur les milliers de militaires russes et
de membres de leurs familles, la
plupart ont dû quitter le pays conformément aux accords bilatéraux russogéorgiens. La politique nationaliste des
autorités géorgiennes, les pratiques
discriminatoires dans l’emploi des
cadres et les mesures restrictives
concernant l’usage de la langue russe
contribuèrent aussi grandement à cette
émigration.
Après l’arrivée au pouvoir du président
Zviad Gamsakhourdia (1990) commença également l’exode massif des
Doukhobors russes. Ils quittèrent la
terre géorgienne pour la Russie et,
notamment, pour le Caucase du Nord
et les régions centrales. Le rapatriement des sectateurs fut organisé par le
gouvernement de la Fédération de
Russie qui, en 1998, a adopté une résolution spéciale d’aide au retour à leur
profit
[17]. Sur les 7 500 Doukhobors de
la Djavakhétie (1989), il ne reste plus
aujourd’hui que 958 personnes
[18].
Seule subsiste une coopérative agricole
traditionnelle qui fonctionne selon ses
propres lois et est totalement indépendante des autorités régionales
[19].
Néanmoins, ses membres ont projeté,
au cours d’une assemblée générale, de
regagner leur patrie historique, processus qui se réalise progressivement.
Al’heure actuelle, les problèmes qui se
posent à la diaspora russe de Géorgie
sont d’abord d’ordre social. Le fait que
les Russes vivent, pour la plupart, dans
les principales villes du pays et sont
salariés de l’Etat (enseignants du
secondaire et du supérieur, cadres des
hôpitaux, ingénieurs et ouvriers qualifiés, scientifiques, techniciens, etc.) les
a condamnés à une situation précaire.
La participation des Russes à la vie
politique de la Géorgie reste très faible.
Si dans le premier Parlement géorgien
il existait des quotas pour les minorités
ethniques, y compris pour les Russes,
dans ceux des deuxième et troisième
législatures ce n’était plus le cas. Celui
de la quatrième législature comptait
trois députés russes élus sur des listes
de partis politiques géorgiens et le
Parlement actuel n’en a plus aucun.
Rappelons que cette population est
dispersée, ce qui la prive de la possibilité d’être présente dans les organes de
la représentation nationale et dans les
collectivités locales. Une autre raison
de cette faible représentation dans la
vie politique, économique et sociale de
la Géorgie tient à l’ignorance ou à la
faible connaissance du géorgien,
facteur d’exclusion de facto.
Parmi les difficultés de type nouveau,
notons aussi l’introduction d’un
régime de visas entre la Géorgie et la
Russie qui s’applique à tous sans
distinction et a rendu les déplacements
difficiles et chers.
Le recensement de 2002 a révélé que
les Russes ne sont que 67 671, soit
1,5 % de la population. En outre, environ 50 000 Russes résideraient dans la
république séparatiste d’Abkhazie
[20].
De surcroît, la composition de la minorité russe est déséquilibrée. La pyramide des âges se caractérise par une
part réduite des enfants et des adolescents (8,4 %) et par un grand nombre
de personnes âgées (31 %). La proportion de femmes est de 71 %, et sur ce
chiffre 38 % sont des retraitées. Enfin,
l’âge moyen des Russes résidant en
Géorgie est de 48 ans (contre 36 ans
pour les Géorgiens, 37 ans pour les
Arméniens et 31 ans pour les Azerbaïdjanais)
[21].
Aménagements
linguistiques et statut
du russe
Sous le régime soviétique, le russe était
de facto la langue dominante et les
populations russes n’étaient pas tenues
d’étudier la langue de leur lieu de résidence, cette ignorance ne représentant
pas un obstacle pour faire des études,
pour réussir dans le domaine professionnel ni pour la communication en
général.
Après la dissolution de l’URSS, une
nouvelle situation socio-linguistique
commença à apparaître dans l’espace
post-soviétique avec l’adoption dans
les anciennes républiques devenues
indépendantes de nouvelles lois selon
lesquelles les langues des peuples dits
titulaires étaient désignées comme officielles. Cette démarche sous-tendait
l’avènement de nouvelles élites politiques et la mise à l’écart des Russes de
nombreux emplois. Ces politiques
condamnèrent au chômage toute une
couche sociale constituée d’enseignants qualifiés, d’employés d’Etat, de
chercheurs, de techniciens, etc., dont
une partie choisit le chemin de l’émigration.
● Arménie. Réforme
sans période de transition
A l’époque soviétique, alors que
l’apprentissage de l’arménien n’était
pas obligatoire pour les Russes, le
bilinguisme se développa néanmoins :
si, en 1970,17 % des Russes parlaient
arménien, en 1989, ils étaient 32 %. Il
est intéressant de constater que parmi
les minorités russes présentes dans les
républiques soviétiques, les Russes
d’Arménie occupaient, à la veille de
l’indépendance du pays, la troisième
place pour la connaissance de la langue
de leur pays d’accueil
[22].
L’adoption de la loi sur la langue les
plaça cependant dans une situation
difficile, car elle réduisit considérablement l’usage du russe : désormais,
impossible de faire une carrière professionnelle ou de s’y préparer sans
connaître l’arménien. On assista à une
réduction massive du nombre d’établissements d’enseignement secondaire technique et spécialisé et de
sections de langue russe dans les universités. En conséquence, les jeunes
Russes et russophones se trouvèrent
subitement privés de la possibilité de
poursuivre leurs études supérieures
dans leur langue maternelle, souvent la
seule qu’ils connaissaient.
La nouvelle loi sur la langue ne
prévoyait pas de période de transition;
or, celle-ci aurait sans doute permis
aux russophones d’étudier l’arménien
et d’essayer de s’adapter aux conditions nouvelles, qui étaient tout à la
fois linguistiques, sociales et psychologiques. Le temps imparti aux émissions de radio et de télévision en
langue russe a également été réduit.
Ces circonstances, conjuguées aux difficultés socio-économiques, ont représenté un puissant stimulant à l’émigration pour les Russes comme pour
des milliers de russophones (Ukrainiens, Biélorusses, Arméniens réfugiés
d’Azerbaïdjan et autres).
Selon les données de 1999,98 % des
écoles dispensaient leur enseignement
en langue arménienne et seulement
1,7 % des élèves (8 000) suivaient les
cours en russe
[23]. A la campagne, il ne
subsiste que deux écoles russes avec
huit classes d’enseignement. Cela
signifie que les élèves de ces deux
derniers villages russes ne peuvent
achever le cycle secondaire, ce qui les
prive de la possibilité de participer aux
concours d’entrée dans les établissements supérieurs. En 1998, une
Université slave a ouvert ses portes à
Erévan avec pour langue d’enseignement le russe. Il existe également en
Arménie quelques filiales d’établissements supérieurs de Russie. Toutefois,
ils ne peuvent pas satisfaire tous les
besoins des Russes et russophones,
notamment en ce qui concerne la
préparation d’un métier. Pourtant,
70 % de la littérature scientifique et
technique est toujours rédigée en
langue russe.
En 2000, la petite communauté russe
d’Arménie s’est mobilisée et, avec
l’aide d’un groupe de députés arméniens, a présenté un amendement à la
loi sur la langue, faisant du russe la
langue de communication interethnique. L’Etat devait encourager l’usage
du russe, les établissements supérieurs
étaient en droit d’ouvrir des sections
où la langue d’enseignement serait le
russe avec néanmoins des cours obligatoires d’arménien, etc. Le projet a
été rejeté par deux fois par les députés.
Enfin, il existe plus de dix revues et
journaux en langue russe et un théâtre
dramatique russe fonctionne toujours à
Erévan.
● Azerbaïdjan. Une nouvelle
rédaction de la loi
Tout au long de la période soviétique,
les Russes et russophones n’avaient
pas besoin d’apprendre l’azéri, sa
connaissance n’étant pas déterminante
pour leur vie professionnelle ni pour
leur situation sociale et économique.
Selon le recensement de 1989, seuls
15,7 % des Russes d’Azerbaïdjan
parlaient cette langue.
Ala différence de l’Arménie, la possibilité pour les populations russes et
russophones d’être éduquées en russe
est garantie de jure et de facto. Dans
l’enseignement public, les programmes
sont dispensés dans les deux langues.
Avant 2002, près de 125 000 écoliers
(13 % des élèves azerbaïdjanais)
faisaient leurs études dans les écoles
russes
[24]. Pendant les dix ans qui suivirent
la dissolution de l’URSS, une vingtaine de nouveaux établissements
privés de langue russe furent créés
dans le pays
[25].
Cette situation perdura jusqu’en juin
2002, date à laquelle la nouvelle loi sur
la langue officielle est entrée en
vigueur. Elle vise à freiner le développement de l’usage du russe, ainsi que
l’augmentation du nombre d’écoles
dispensant un enseignement dans cette
langue, ce qui présentait une menace
pour la langue azérie. Par ailleurs, elle
encourage l’apprentissage de cette
dernière par les Russes et les autres
minorités russophones. Elle stipule
notamment que les textes officiels ne
peuvent être rédigés qu’en azéri et avec
l’alphabet latin au lieu du cyrillique
[26].
Dans les entreprises, on n’accepte plus
les candidatures à un emploi formulées
en russe.
Les Russes et les russophones sont
inquiets et considèrent que la nouvelle
loi lèse leurs droits et leurs intérêts,
dans la mesure où elle représente un
sérieux handicap pour la carrière
professionnelle et la participation à la
vie politique du pays de ces 68 % de
Russes qui ne parlent pas l’azéri
[27].
Dans la vie de tous les jours et dans le
secteur économique privé, notamment
dans les grandes villes, nombre de gens
préfèrent néanmoins communiquer en
russe et continuent à le faire. Les
sphères d’influence de la langue et de
la culture russes sont beaucoup plus
importantes que le poids démographique des Russes, en constant déclin.
L’application de la loi et l’emploi de
l’alphabet latin n’ont donc pas encore
obtenu les résultats escomptés.
Une vingtaine de journaux et de revues
sont publiés en russe, et des émissions
quotidiennes de radio et de télévision
sont destinées aux russophones. Il
existe toujours un théâtre dramatique
russe à Bakou et des troupes dans
d’autres villes du pays.
● Géorgie. Une législation
toujours en discussion
Les Géorgiens ont toujours été sensibles à la question de leur langue nationale. Dès 1978, ils avaient obtenu que
le géorgien soit la langue officielle et
avaient relégué le russe au rang de
langue des relations interethniques.
Actuellement, la Géorgie est le seul
pays du Sud-Caucase qui n’ait pas
encore élaboré de véritable loi linguistique, bien que la Constitution de 1995
ait confirmé le statut officiel du géorgien. Depuis 1997, en raison des tensions et des divisions ethniques, le
projet de loi sur la langue a été
repoussé à maintes reprises et son
approbation finale qui aurait dû intervenir en 2002 a été suspendue pour une
période indéfinie. Dans la pratique
(excepté en Abkhazie, en Ossétie du
Sud et dans les régions peuplées
d’Arméniens et d’Azéris), les textes
officiels sont rédigés en géorgien.
L’usage oral du russe dans les institutions étatiques n’est pas interdit, mais
il reste très limité.
La Géorgie compte (hors Abkhazie et
Ossétie du Sud) 63 écoles russes
(15 000 élèves) et 114 sections d’enseignement en russe dans des établissements géorgiens (21 100 élèves)
[28].
Dans le cycle supérieur public, les étudiants peuvent choisir près de 60
spécialités pour lesquelles la langue
utilisée est le russe
[29]. Mais il existe
également des écoles secondaires et
supérieures privées et payantes où
l’enseignement est dispensé en russe.
Dans les établissements secondaires de
langue géorgienne, le russe est étudié
en tant que langue étrangère dès la
troisième année. Mais en général, la
tendance est à la diminution de son
apprentissage.
Près de vingt journaux et revues russes
paraissent en Géorgie. De plus, la radio
et la télévision nationales émettent des
programmes en russe, tandis que les
principales chaînes russes sont relayées
sans restrictions. Trois théâtres d’Etat
en langue russe sont en activité sur le
territoire.
Les organisations
communautaires russes
Les Russes qui désirent rester dans le
Sud-Caucase, ou qui y sont contraints
pour diverses raisons, voient compromise la survie du groupe ethnique et
culturel qu’ils forment. La solution
réside dans la création d’associations
russes, mais ils n’ont aucune tradition
ni expérience historique dans ce
domaine, dans la mesure où, en tant
qu’ethnie dominante dans les ex-Empires russe et soviétique, ils ne se
sont jamais trouvés confrontés à une
telle question. En général, les communautés russes, presque partout dans
l’espace post-soviétique, sont réputées
amorphes et désunies.
A l’heure actuelle, les Russes sont
plutôt accaparés par les problèmes
socio-économiques auxquels ils sont
en butte et par l’organisation de l’émigration. Néanmoins, le but déclaré des
dizaines d’associations fraîchement
constituées est de préserver l’originalité culturelle des ressortissants russes
et de renforcer les liens spirituels et
culturels avec leur patrie historique.
Les populations russes du Sud-Caucase ne disposent pas de moyens
politiques pour défendre leurs intérêts.
Le contexte socioculturel, la discrimination qui s’exerce de la part des
peuples titulaires, le climat tendu,
notamment en province, ainsi que le
départ massif des russophones, ne
favorisent guère une quelconque affirmation de leur identité.
En Arménie, en Géorgie et en
Azerbaïdjan, les Russes se sont regroupés
au sein de quelques dizaines d’organisations publiques, d’associations culturelles et de sociétés de bienfaisance.
Tout en ayant les mêmes objectifs, ces
différents organismes fonctionnent
indépendamment les uns des autres à
cause de sourdes rivalités et se refusent
à coordonner leurs actions et leurs
revendications. Cela ne contribue pas à
l’unification des communautés russes
de la région. En Azerbaïdjan et en
Géorgie, les Russes ont créé des
Amicales de cosaques et, à Tbilissi,
l’Association des écrivains professionnels russophones – membres de l’Union
des écrivains de Géorgie.
Le sentiment d’être coupé de ses traditions culturelles engendre un « instinct
de conservation » qui se manifeste,
notamment chez les populations russes
(hormis les sectateurs), par un retour
vers l’orthodoxie. On assiste ainsi à un
développement du rôle de l’Eglise
orthodoxe en tant que facteur d’affirmation de l’identité russe. En Arménie,
il existe actuellement trois églises
orthodoxes russes actives, contre une
seule pendant la période soviétique et
celle des militaires russes, construite
par des cosaques au début du XXe siècle
dans la capitale arménienne, a rouvert
ses portes en 1991. En Azerbaïdjan, on
dénombre cinq paroisses orthodoxes,
dont trois à Bakou. Quant à la Géorgie,
elle compte huit églises orthodoxes
russes en activité.
Douze ans après le démantèlement de
l’URSS, le nombre des Russes dans les
trois pays du Sud-Caucase a diminué
de quelque 565 000. Les raisons principales en sont un accroissement naturel négatif, l’émigration et l’assimilation. Al’aube du XXIe siècle, l’exode
des Russes s’est considérablement
ralenti, mais l’idée du départ est cependant toujours présente pour de nombreuses familles. De nos jours, on ne
constate pas dans ces pays d’intolérance ouverte à l’égard des Russes,
mais ceux-ci sont de plus en plus
marginalisés et tenus dans un isolement croissant sur les plans économique, politique et surtout culturel. Par
ailleurs, l’absence dans la Fédération
de Russie d’une véritable politique
relative aux « compatriotes russes »
n’encourage pas l’émigration. Les trois
Etats du Sud-Caucase, pour leur part,
n’ont pas encore mis au point des
programmes élaborés d’aide financière
et matérielle aux minorités nationales.
Les Russes encore présents dans la
région, sont donc dans l’obligation de
choisir le bilinguisme et, plus largement, le biculturalisme. Cependant,
compte tenu des traditions culturelles
séculaires, du voisinage immédiat de la
Russie et du rôle géopolitique que cette
dernière joue encore dans la région,
l’importance du facteur russe demeure
non négligeable. Sur le plan des
ressources humaines, le retour des
Russes est bien évidemment un facteur
positif pour la Russie. Mais sur le plan
géopolitique, celle-ci est perdante, car
en voyant se réduire à peau de chagrin
sa diaspora dans le Sud-Caucase, elle
se trouve privée de ses positions et de
son influence dans cette région stratégique.
[(1)]
Nom donné au Sud-Caucase jusqu’à l’éclatement de l’URSS.
[(2)]
A l’origine, les Molokans appartenaient à l’Eglise gréco-russe, mais ne reconnaissaient
pas l’adoration des icônes, des statues, des croix en bois ou en pierre. Ils sont opposés aux
mariages mixtes, y compris avec les Russes orthodoxes. La secte des Doukhobors
(« Combattants pour l’esprit »), s’est constituée dans la seconde moitié du XVIII
e siècle chez
les « paysans d’État » de la province de Voronej. Les Doukhobors ignorent le clergé, les églises,
les icônes, les jeûnes, le monachisme. Ils ne reconnaissent pas les Saintes Ecritures et s’inspirent
des Psaumes de David. La secte des Soubbotniki s’est formée dans les régions centrales de la
Russie à la charnière des XVII
e et XVIII
e siècles. Ils célèbrent le samedi, qui est à l’origine de
leur nom. Ils reconnaissent l’Ancien testament et sont proches de la religion juive. Ils rejettent
également les idoles et les icônes.
Cf. le numéro spécial de la
Revue des études slaves, tome
LXIX (1997), fasc. 1-2, consacré aux
Vieux croyants et sectes russes du XVIIe siècle à nos
jours.
[(3)]
Le Premier ministre russe, Piotr Stolypine, avait fait adopter le 9 novembre 1906 un décret
qui instaurait la propriété privée rurale en donnant aux paysans la possibilité d’acquérir une
terre à crédit.
[(4)]
D. Ismail-Zade,
Rousskoe krestianstvo v Zakavkaze. 30-e gody XIX – natchalo XX v. [La
paysannerie russe en Transcaucasie des années 1830 au début du XX
e siècle], Naouka,
Moscou, 1982, pp. 241 ; 289-303.
[(5)]
G. Gogsadze, « Glavnye aspekty mejetnitcheskikh otnochenii v Grouzii » [Principaux
aspects des relations interethniques en Géorgie],
in Etnopolititcheskie konflikty v Zakavkaze :
ikh istoki i pouti rechenia [Les conflits ethnopolitiques en Transcaucasie : origines et solutions possibles], University of Maryland, 1998, pp. 122-139.
[(6)]
O. Komarova, « Demografitcheskaïa kharakteristika rousskikh seleniï v Azerbaïdjane »
[Caractéristiques démographiques des villages russes d’Azerbaïdjan],
in Les anciens résidents
russes d’Azerbaïdjan. Documents d’écologie ethnique. Première Partie, Editions de
l’Académie des sciences de l’URSS, Moscou, 1990, pp. 6-26.
[(7)]
A. Jamskov, « Razlitchia v professionalnom sostave etnitcheskikh groupp i migratsii » [Les
différences de statut professionnel des groupes ethniques et les migrations],
in Les anciens
résidents russes d’Azerbaïdjan. Documents d’écologie ethnique.
Première Partie, Editions de
l’Académie des sciences de l’URSS, Moscou, 1990, pp. 51-60.
[(8)]
www. sakharov-center. ru.
[(9)]
Les minorités nationales dans la République d’Arménie aujourd’hui (sous la direction de
I. Mkrtumian), Gitutioun, Erévan, 2000, p. 79 (en arménien).
[(10)]
Rossia i Zakavkaze : realii nezavisimosti i novoe partnerstvo [La Russie et la
Transcaucasie : réalités de l’indépendance et nouveau partenariat], sous la direction de
R. Avakov et A. Lisov, Finstatinform, Moscou, 2000, p. 122.
[(11)]
G.Asatrian, V. Arakelova,
Natsionalnye menchinstva Armenii [Les minorités nationales
en Arménie], Kavkazski tsentr iranistiki, Erévan, 2002, p. 22.
[(12)]
Les minorités nationales dans la République d’Arménie aujourd’hui (sous la direction de
I. Mkrtumian), Gitutioun, Erévan, 2000, p. 79 (en arménien).
[(13)]
Noev kovtcheg, n° 2 (72), février 2004, Moscou.
[(14)]
I. Semenov, « Molokane Armenii » [Les Molokans d’Arménie],
in Natsionalnosti Armenii
[Les nationalités d’Arménie], Gitutioun, Erévan, 1998, pp. 78-89.
[(15)]
Bejentsy i migranty v SSSR [Les réfugiés et les migrants en URSS], Matériaux de la
Conférence de Moscou, 1996, p. 12.
[(16)]
www. sakharov-center. ru.
[(17)]
Problemy SNG i diaspory (Problèmes de la CEI et de la diaspora), n° 30,1
er juin 2001
(www. zatulin. ru).
[(18)]
D. Alexandrov, A. Skakov, « Sootetchestvenniki v stranakh SNG i Baltii » [Nos compatriotes dans les pays de la CEI et les pays baltes],
in Rossia i strany blijnevo zaroubejia [La
Russie et les pays de l’étranger proche] (sous la direction de E. Kozokin), Almanach analytique, n° 15, RISI, Moscou, 2003, pp. 5-27.
[(19)]
A. Krindatch, « Bortsy za doukh iz Djavakhetii » [Les combattants pour l’esprit de
Djavakhétie],
Nezavisimaïa gazeta, 14 novembre 2001.
[(20)]
« Peuples d’Abkhazie. Communauté russe d’Abkhazie »
(www. apsny. ru).
[(21)]
Population Census of Georgia, 2002
(www. statistics. ge).
[(22)]
Résultats du recensement national dans la RSS d’Arménie, Erévan, 1991, pp. 99-142 (en
arménien).
[(23)]
« Arménie. La politique linguistique »
(www. tlfq. ulaval. ca).
[(24)]
« Rousskiï iazyk v mire » [La langue russe dans le monde],
Sootetchestvenniki (www. rusedina. org).
[(25)]
« Azerbaïdjan. La politique linguistique à l’égard des minorités nationales ou la question
des minorités »
(www. tlfq. ulaval. ca).
[(26)]
En 1991, conformément à la loi sur le renouvellement de l’alphabet national, la langue
azérie est revenue à l’alphabet latin abandonné en 1939.
[(27)]
« Azerbaïdjan. Situation générale »
(www. tlfq. ulaval. ca).
[(28)]
Données de 2001-2002. « Rousskiï iazyk v mire » [La langue russe dans le monde],
Sootetchestvenniki (www. rusedina. org).
[(29)]
I. Bogomolov,
Iz daliekovo prochlovo [D’un passé lointain], Ofis Press, Tbilissi, 2002,
p. 117.