Le Courrier des pays de l'Est
La Doc. française

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 37 à 50
doi: en cours

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no 1043 2004/3

2004 Le Courrier des Pays de l’Est

La Géorgie et ses voisins caucasiens

Un mariage de raison

Silvia Serrano Docteur en civilisations. Manuscrit clos en mai 2004
Depuis l’indépendance, la Géorgie a privilégié les liens avec l’Occident, reléguant au second plan ses relations avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Fait caractéristique, il n’existe pas de département Caucase au sein du ministère géorgien des Affaires étrangères. L’espace caucasien, très ouvert du temps de l’URSS, est à présent extrêmement cloisonné, les échanges étant particulièrement réduits entre Nord-et Sud-Caucase et la coopération à l’intérieur de celui-ci considérablement entravée par les conflits. En effet, la Géorgie, confrontée au problème de ses deux régions séparatistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, ne peut que soutenir la position de l’Azerbaïdjan sur l’intangibilité des frontières dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie au sujet du Haut-Karabakh. Un autre problème est constitué par la présence d’importantes minorités azérie et arménienne géographiquement concentrées qui a éveillé chez les Géorgiens des craintes de velléités séparatistes et fourni des moyens de pression aux deux pays concernés. Les relations de la Géorgie avec la Russie sont, pour leur part, empoisonnées depuis de nombreuses années par deux conflits, celui d’Abkhazie, les autorités géorgiennes accusant les Russes de soutenir les séparatistes abkhazes et celui de Tchétchénie, les autorités russes soupçonnant les Géorgiens de laxisme vis-à-vis des combattants tchétchènes. La Géorgie est confrontée à une situation paradoxale. Alors qu’elle espérait échapper à ses contraintes géographiques en se rapprochant de l’Occident, c’est la communauté internationale qui la presse à présent de développer ses liens avec ses voisins, le Sud-Caucase étant désormais considéré, en particulier par l’Union européenne, comme une entité régionale. Cependant, ce sont les relations entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan qui prévalent, qu’il s’agisse de l’évacuation du pétrole de la Caspienne ou de la participation à l’organisation de sécurité régionale que constitue le GUAM, l’Arménie se retrouvant à l’écart. Since its independence, Georgia has favoured its links with the Western world and allowed its relations with Armenia and Azerbaijan to fall into the background. Characteristically, there is no Caucasus department in the Georgian Ministry of Foreign Affairs. The Caucasian region, which was very open during the period of USSR rule, is now extremely isolated. In particular there is very little communication between the Northern and the Southern regions of the Caucasus and cooperation is considerably hindered by conflict. Georgia is confronted with the problem of its two separatist regions, Abkhazia and South Ossetia, and can only support the position of Azerbaijan with regard to the inviolability of the borders in its conflict with Armenia concerning Upper Karabakh. Another problem stems from the presence of large geographically concentrated Azerian and Armenian minority groups, which have given rise to Georgian fears of a revival of separatist feeling and have provided the means of exerting pressure on the two countries concerned. For many years the relations between Georgia and Russia have been poisoned by two conflicts, the problem of Abkhazia, in which the Georgian authorities accuse the Russians of supporting the Abkhazian separatists, and the conflict with Chechnya, where the Russian authorities suspect the Georgians of laxity towards the Chechen rebels. Georgia is faced with a paradoxical situation. While it hoped to escape from its geographical difficulties by increasing its ties with the Western world, it is the international community that is currently encouraging it to develop its links with its neighbours, given that the South Caucasus is now considered, particularly by the European Union, as a regional entity. However, it is the relations between Georgia and Azerbaijan that prevail, be it in terms of extracting petrol from the Caspian Sea or the participation in the organisation of regional security represented by the GUAM alliance, while Armenia finds itself excluded.
La politique étrangère géorgienne est peu étudiée, et quand elle l’est, c’est par le prisme des relations avec la Russie ou des recompositions internationales. Le pays est, par exemple, souvent présenté comme la dernière scène de théâtre où se joue la compétition russo-américaine. Pour Tbilissi, depuis l’indépendance, en 1991, la priorité est au développement des liens avec l’Occident afin de s’affranchir de la tutelle russe. Tant dans les perceptions géorgiennes qu’extérieures, les relations avec les autres Etats du Caucase sont donc reléguées au second plan, alors que c’est pourtant là que s’expriment le mieux les tensions géopolitiques et la problématique identitaire. Elles sont en effet largement déterminées par les conflits qui sévissent dans la région, ainsi que par la présence de minorités issues des Etats voisins, et reflètent enfin les évolutions géopolitiques en cours. Un double déséquilibre les affecte, dû à la position géographique centrale de la Géorgie par rapport aux deux autres Etats du Sud-Caucase, selon une configuration qui dessert l’Arménie.
 
Des relations jugées non prioritaires
 
 
Les anciennes républiques soviétiques d’Arménie et d’Azerbaïdjan ont été les premiers Etats à reconnaître l’indépendance de la Géorgie, dans les frontières soviétiques, mettant un terme aux différends datant de 1918-1921 [1], et des accords sont signés dès l’été 1991 [2].
Les relations renouvelées s’annonçaient ainsi sous les meilleurs auspices.
Le désir largement partagé d’une autonomie plus grande par rapport à Moscou, la proximité culturelle, la multitude des contacts quotidiens, alimentant la mémoire collective, semblaient devoir créer le sentiment d’un même destin, si ce n’est d’une identité commune. Pourtant au-delà des déclarations de bon voisinage et d’amitié entre les peuples, les relations avec les deux autres Etats caucasiens ont toujours été perçues à Tbilissi comme secondaires, et elles ont buté sur un certain nombre d’obstacles.
Un espace régional cloisonné depuis les indépendances
Il faut plusieurs années avant que les voisins caucasiens ne s’imposent dans l’agenda politique de la Géorgie. Après le retour au pouvoir de Edouard Chevardnadzé, malgré les déclarations d’intention des responsables de la diplomatie géorgienne, qui affirmaient donner priorité à l’établissement de relations avec les Etats issus de l’Union soviétique, il n’y a, pendant un an, aucun contact officiel au niveau gouvernemental avec l’Azerbaïdjan, même si des rencontres ont lieu en marge de forums internationaux. Ce n’est qu’en février 1993, à l’occasion d’une visite officielle de Edouard Chevardnadzé à Bakou (la première d’un chef d’Etat géorgien depuis les indépendances), qu’est signé un accord-cadre. En février 1993, le chargé d’affaires arménien, de son côté, faisait remarquer que le seul accord entre les deux pays demeurait le Traité de coopération signé du temps du premier Président géorgien, Z. Gamsakhourdia [3]. Il faudra attendre la fin de 1995 pour qu’un ambassadeur géorgien soit nommé en Arménie.
Les structures des institutions en charge de la politique extérieure reflètent ce piètre intérêt. Aujourd’hui encore, il n’y a pas de département consacré au Caucase au sein du ministère des Affaires étrangères. Il a bien été question d’en créer un, mais ce projet est resté lettre morte. Seule existe, depuis 2000, une commission parlementaire ad hoc.
On pensait que la disparition de l’URSS entraînerait une croissance des relations « horizontales », au niveau intra-étatique, mais bien au contraire les contacts sont devenus de moins en moins fréquents entre les trois Etats ; les logiques étatiques ont conduit au renfermement et au cloisonnement d’un espace autrefois ouvert. L’instauration des frontières, parfois leur fermeture, et les conflits ont entravé les relations intra-caucasiennes. Les autorités n’y ont pas trouvé que des inconvénients, y voyant parfois un moyen de préserver leur pays de la contagion possible des problèmes des voisins.
La coupure est particulièrement nette avec le Caucase du Nord. Dès 1991, plusieurs gazoducs acheminant le gaz du Caucase du Nord ou d’Asie centrale sont mis hors service. La voie ferrée Sotchi-Tbilissi, qui dessert également l’Arménie, ne fonctionne plus depuis le déclenchement du conflit abkhaze.
La question de la construction du tronçon ferroviaire entre Soukhoumi et Tbilissi est en discussion depuis septembre 1995. La Géorgie insiste pour que la liaison entre Sotchi et Tbilissi (via Soukhoumi) ne soit rétablie qu’après le règlement du conflit abkhaze, mais les Arméniens, qui souffrent d’être coupés de la Russie, souhaiteraient une réouverture le plus tôt possible. Au sommet de Sotchi, en mars 2003, un accord entre les Présidents russe et géorgien prévoyait la restauration conditionnelle de la ligne, mais il est resté sans suite. Les déplacements sur la Route militaire en direction de l’Ossétie du Nord sont également compliqués. L’anthropologue V. Tichkov avance que la région économique Nord-Caucase a vu s’interrompre 70 % de ses relations avec le Caucase du Sud depuis l’effondrement de l’Union Soviétique [4].
L’instauration d’un régime de visa pour les ressortissants géorgiens a constitué un obstacle supplémentaire aux échanges.
Les tendances au morcellement touchent également le Caucase du Sud.
C’est au trafic routier, certes relativement sous-développé du temps de l’URSS, de supporter l’effondrement des autres moyens de transport en commun, les seuls véhicules encore en service étant de vieux autocars et des taxis collectifs. Or, les routes, y compris sur les axes transcaucasiens stratégiques, sont dans un état déplorable (chaussées non entretenues, non ou mal asphaltées). La route Tbilissi-Erévan doit, en raison du conflit du Haut-Karabakh, contourner l’Azerbaïdjan (qu’elle traversait auparavant pour rejoindre ensuite Dilidjan), et emprunter des voies prévues pour la desserte locale. Sur l’un des trois itinéraires possibles, il faut rouler sur un tronçon de plusieurs kilomètres en plein champ [5].
Les liaisons aériennes ont pratiquement disparu entre les Etats du Sud-Caucase. Aucun avion n’a plus relié les capitales caucasiennes durant plusieurs années et, désormais, les prix des billets sur les lignes rétablies sont inabordables. Alors que s’ouvraient des lignes vers l’Europe ou le Proche-Orient, d’aucuns pouvaient faire remarquer qu’il était plus facile de se rendre d’Erévan à Los Angeles qu’à Tbilissi. La fréquence des liaisons ferroviaires a également diminué en raison des coupures d’électricité. La ligne Tbilissi-Erévan a été rétablie, mais elle n’est en service qu’un jour sur deux ; celle entre Tbilissi et Bakou continue de fonctionner, mais le trajet est onéreux et lent (plus de 12 heures).
Le principal obstacle aux déplacements tient aujourd’hui à leur coût, sans commune mesure avec celui des transports intérieurs pourtant déjà rédhibitoire pour une grande part de la population. L’ensemble sud-caucasien est peu à peu découpé, quadrillé par des frontières, certes peu étanches, mais qui constituent un obstacle inédit aux échanges [6]. La construction d’Etats indépendants s’est rapidement accompagnée de l’établissement de postes frontières et douaniers, avec pour conséquence inévitable dans le contexte actuel, le développement d’une corruption importante, au grand dam des populations locales, et qui se traduit par des incidents fréquents [7].
Une identité européenne primant sur l’identité caucasienne
Le peu d’importance accordé aux relations avec le Caucase s’explique également par l’image négative de celui-ci, et par la faible résonance du discours identitaire géorgien. Alors que les objectifs stratégiques renvoient à la perception qu’ont les Géorgiens d’eux-mêmes comme « occidentaux », la Géorgie indépendante cherche à s’extraire d’une géographie la rattachant au Caucase, ce qui serait contraire à son identité profonde. « Je suis Géorgien, donc je suis Européen », proclamait devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en janvier 1999 Zourab Jvania, alors président du Parlement, dans l’une de ses formules les plus célèbres.
L’ancrage européen et la construction d’une « géopolitique rêvée » ont pour avantage, du moins jusqu’à présent, de resserrer effectivement les liens avec l’Europe, mais elle confine le Caucase dans une place subalterne, dans la mesure où la Géorgie est « étrangère à sa région ». Les sentiments à l’égard des autres peuples voisins et d’une improbable « caucasitude » sont teintés de défiance.
Le Caucase est un des éléments d’une « identité culturelle », qui ne peut trouver de traduction politique. Malgré les poncifs sur les valeurs caucasiennes et le vague sentiment d’une communauté de destin, tout projet réunissant les trois pays vient buter sur des visions nationalistes, même si « l’identité caucasienne » reste, à l’occasion, une base possible de mobilisation. Le Caucase est rarement un thème du discours politique. Les stéréotypes, ces représentations caricaturales, collectivement partagées, si ce n’est unanimement, contribuent à déterminer les attitudes et parfois le prisme en fonction duquel se définissent les politiques. Or, concernant les autres Caucasiens, ils sont généralement négatifs.
La vision que les Géorgiens ont de leurs voisins est fortement marquée par les diasporas internes, dont les représentants sont souvent les seuls avec lesquels ils ont eu des contacts.
Certains groupes, en particulier parce qu’ils ont des attaches avec un Etat proche de la Géorgie, sont fréquemment perçus comme une véritable cinquième colonne qui menacerait l’identité géorgienne elle-même. C’est notamment le cas pour les Arméniens.
Cette perception est la conséquence d’un antagonisme historique, de la différenciation sociale entre les ethnies au XIXe siècle, et des revendications arméniennes relatives au passé et au territoire ; elle provient de l’angoisse suscitée par une Arménie (et des Arméniens) qui voudraient disputer aux Géorgiens ce qui « leur » appartient.
L’écrivain nationaliste du XIXe siècle, Ilia Tchatchavadzé, considérait que les Arméniens menaçaient la Géorgie de l’intérieur et il écrivait à leur propos qu’ « il valait mieux affronter un lion à l’extérieur plutôt qu’un ennemi à l’intérieur » [8]. Le moindre soupçon d’une ascendance arménienne peut contribuer à disqualifier une personnalité sur la scène publique. Ainsi, les origines arméniennes de Zourab Jvania sont régulièrement mises en avant par ses adversaires politiques. Et certains partisans déçus de E. Chevardnadzé, tels V. Rtchéoulichvili ou I. Sarichvili, ont été jusqu’à expliquer la « révolution des roses » de l’automne 2003 par un complot arménien !
Le stéréotype des Azéris est moins chargé symboliquement. Le nationalisme azerbaïdjanais est tardif, les revendications faibles et bridées par les autorités. Les tatrebi, pluriel du terme générique servant à désigner en Géorgie les populations musulmanes, sont souvent des paysans sans ambition politique ou sociale et ne constituent donc pas des concurrents pour les Géorgiens [9]. Parmi eux les taux de diplômés du secondaire et du supérieur sont relativement bas, ils s’adonnent principalement au commerce sur les marchés sans trop se plaindre de leur sort, et sont donc perçus comme socialement peu dangereux. La seule inquiétude qu’ils suscitent est liée à des taux de natalité supérieurs, jusqu’à ces dernières années, à la moyenne nationale.
L’image des Géorgiens auprès de leurs voisins n’est pas non plus très flatteuse.
La Géorgie a tenu une place importante comme « gendarme du Caucase », et comme supplétif de la Russie dans la conquête du Caucase du Nord. Les relations avec certains peuples de cette dernière région sont ainsi durablement marquées par le rôle des officiers géorgiens dans les guerres du Caucase, puis par celui des dirigeants soviétiques dans les purges et les déportations. La place privilégiée qui était celle de la Géorgie dans l’empire russe, et les fonctions de premier ordre exercées par des Géorgiens à la tête de l’URSS alimentent la crainte d’un hégémonisme géorgien, qui explique la survivance, par exemple auprès des Abkhazes, de l’expression inventée par Andreï Sakharov qui qualifiait la Géorgie de « mini-empire » [10].
Le discours géorgien sur la centralité de la Géorgie au Caucase, qui peut amener certains à revendiquer un « droit d’aînesse » [11], est contesté sur le terrain scientifique : les débats sur le passé, qui remontent au XIXe siècle avec l’Arménie, mais sont plus récents dans les autres cas, ont trait au discours sur le rayonnement de la Géorgie et de sa culture au Caucase et sur son rôle historique. Les scientifiques abkhazes, ossètes ou tchétchènes mettent en cause la mission que la tradition géorgienne attribue à ce pays dans le Caucase et lui opposent des historiographies concurrentes. Ils vilipendent le « syndrome de Marr », du nom de ce linguiste d’origine géorgienne qui voyait dans la langue proto~géorgiennne l’origine de toutes les langues, et récusent, sur la base de leurs recherches archéologiques, « le mythe d’une influence forte sur l’ensemble des peuples du Caucase du Nord et de leur statut de vassaux à l’époque féodale » [12].
 
Les conflits, obstacles à la coopération
 
 
Les conflits « ethniques » qui ravagent le Caucase, les positions que les Etats sont conduits à prendre à leur sujet, et les tutelles recherchées ont également constitué un frein aux relations entre la Géorgie et ses voisins caucasiens et à la coopération pan-caucasienne.
Comment, en effet, envisager sérieusement de développer celle-ci alors qu’aucun des conflits affectant la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’est encore réglé ? Certes, la Géorgie disposait d’un avantage sur ses voisins : elle n’a jamais été en lutte ouverte avec l’un d’entre eux, situation dont elle a pu un temps espérer profiter.
Elle a toujours cherché à rester neutre dans le conflit arméno-azerbaïdjanais, et a même rêvé à un certain moment de se poser en médiateur [13]. Pourtant sa propre gestion des conflits et son interprétation des grands principes l’ont amenée inévitablement à se rapprocher des positions azerbaïdjanaises.
Des positions de principe opposées
Le principal différend porte sur une contradiction du droit international : faut-il mettre en avant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou le caractère intangible des frontières ?
Les Arméniens, qui revendiquent l’autodétermination pour la population du Haut-Karabakh, officiellement territoire de l’Azerbaïdjan, ne peuvent se prononcer pour le respect absolu de l’intégrité territoriale des Etats, d’une manière générale, et de la Géorgie, en particulier, dans son conflit avec l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Par analogie, ils ont tendance à soutenir des positions voisines de celles des Abkhazes, voire un temps des Tchétchènes à l’égard de la Russie.
Parallèlement, le discours dominant parmi les hommes politiques géorgiens proches de E. Chevardnadzé a longtemps établi un parallèle entre l’Abkhazie et la Tchétchénie.
Les conflits peuvent avoir des conséquences en cascade, aboutissant à ce que les relations avec les voisins soient déterminées par des positionnements sur des conflits qui ne les concernent pas toujours directement. Selon la conjoncture, et de manière très opportuniste, les dirigeants cherchent à élaborer une approche globale de l’ensemble des conflits ou, au contraire, privilégient les spécificités de chacun.
Mais les jeux à composantes multiples peuvent être complexes : la Géorgie et l’Azerbaïdjan ont fini par se rapprocher de la Tchétchénie malgré le principe d’inviolabilité des frontières, en raison de leur position commune vis-à-vis de la Russie. Les différends de l’Ingouchie avec l’Ossétie du Nord, par exemple, ont amené par ricochet les autorités géorgiennes à soutenir la première de ces républiques du Nord-Caucase russe. La Géorgie a ainsi accueilli quelques réfugiés ingouches, venus s’installer dans les villages kistes [14] de la région d’Akhméta après les affrontements à propos du district de Prigorodny [15]. Enfin, l’éventualité d’un conflit entre l’Adjarie et le pouvoir central géorgien a eu une incidence majeure sur l’Arménie dont il aurait aggravé l’enclavement.
Chacun pour soi dans la recherche de soutiens
Parallèlement, les conflits faisaient peser la menace d’une « spirale de la violence ». Si les craintes de leur généralisation étaient exagérées, ils ont incontestablement conduit à placer la sécurité au centre des préoccupations, et à réactiver les recherches de tutelles et de soutiens. Un problème récurrent pour la Géorgie tient à ce que chaque Etat du Sud-Caucase a opté pour des orientations de politique étrangère opposées à celles des autres. La perception des menaces et des garanties de sécurité est différente pour chacun, et certains antagonismes déjà présents en 1918 sont réapparus dans les années 1990. La politique étrangère est chargée symboliquement et liée intrinsèquement aux questions identitaires, notamment dans le cas de l’Azerbaïdjan, en raison d’une construction identitaire plus incertaine et plus récente, et dans celui de l’identité arménienne en raison du traumatisme historique causé par le génocide de 1915 et qui en est un élément structurant. Ainsi, quand la Géorgie se cherche un tuteur en Occident, les Arméniens voient dans la Russie leur meilleur garant de sécurité, et l’Azerbaïdjan tente, avec plus ou moins de détermination selon la conjoncture, à se rapprocher de la Turquie.
Les orientations ne sont pas perçues comme des différends secondaires inhérents à des logiques étatiques diverses, mais comme des antagonismes structurels difficiles à dépasser. Dans la mesure où il en va de la sécurité des Etats, voire de la survie d’une nation [16], les conflits, en diminuant la marge de manœuvre de chaque Etat, imposent la recherche de soutiens extérieurs, réactivent les alliances traditionnelles, et les orientations antagoniques se crispent comme autant de différences ontologiques. La politique arménienne, qui pose plus explicitement problème à Tbilissi que celle de l’Azerbaïdjan, avec lequel la Géorgie partage des vues globales, est ainsi considérée comme pro-russe par définition, ce qui renforce la méfiance à l’égard de ce pays.
La crainte de la contagion
Les relations de la Géorgie avec ses voisins ont été marquées par son refus de se laisser entraîner dans la crise entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et par le souci d’empêcher que les conflits sur son territoire n’hypothèquent ses relations avec les deux autres pays caucasiens. Or, le conflit abkhaze a une incidence négative sur ses rapports avec l’Arménie, malgré les dénégations des officiels qui, désireux de les préserver autant que faire se peut, soulignent généralement que l’attitude des Arméniens d’Abkhazie n’a eu aucune conséquence. Mais l’importante minorité arménienne en Abkhazie [17] s’est trouvée impliquée dans la guerre, et nombre de ses membres ont été victimes des exactions commises par la Garde nationale géorgienne. Lors de l’incursion menée en Abkhazie par des Géorgiens et des Tchétchènes sous le commandement du chef de guerre R. Guélaev, en octobre 2001, ce sont des Arméniens qui ont été tués. Une partie importante de cette population a fui. Dès les premiers jours de l’avancée géorgienne, les Arméniens d’Abkhazie ont combattu aux côtés des Abkhazes, dans un bataillon Bagramian, jugé particulièrement dur, puis après la victoire abkhaze, ont constitué le 13e bataillon [18].
La situation des autorités arméniennes était donc complexe : elles se trouvaient prises entre deux feux, devant protéger leurs nationaux tout en cherchant à préserver les relations avec Tbilissi.
Durant et après le conflit, Edouard Chevardnadzé leur a demandé de faire pression sur les Arméniens d’Abkhazie.
La tâche était d’autant plus ardue que l’organisation arménienne locale, le Krunk, était proche du parti dachnak, alors dans l’opposition. Si globalement, la position de Erévan était légitimiste, les dirigeants arméniens ont également entretenu des liens directs avec les autorités abkhazes sans en référer à Tbilissi, au grand dam des Géorgiens. Chaque visite d’officiels arméniens non négociée avec Tbilissi y est perçue comme une reconnaissance de l’autonomie de l’Abkhazie [19].
Depuis 1999, la présence de combattants tchétchènes dans la vallée de Pankissi a servi de prétexte, à plusieurs reprises, au bombardement de la vallée par l’aviation russe, avivant la crainte d’une extension des conflits voisins au territoire géorgien. Par ailleurs, on a pu redouter que ceux affectant les deux autres Etats ne provoquent une détérioration des relations inter-ethniques en Géorgie même, voire des affrontements, dans la mesure où les populations vivent en contact très étroit, finissant par entraîner la Géorgie dans un camp ou dans un autre. Peu de ressortissants géorgiens d’origine arménienne ou azérie ont pris part à des conflits dans lesquels ils pouvaient se sentir impliqués par solidarité. Mais la situation a été quelque temps critique dans les districts de Kvémo Kartlie à forte population azérie. Les Arméniens y constituent parfois le deuxième groupe ethnique, des villages arméniens se trouvant à proximité de bourgades azéries, et des heurts ont éclaté entre 1992 et 1994, alors que le gazoduc qui approvisionnait l’Arménie subissait périodiquement des opérations de sabotage. Pourtant, il n’y eut que des incidents isolés, grâce à l’efficacité des mécanismes de régulation des conflits sur place, ainsi qu’à la volonté de l’ensemble des acteurs d’éviter l’embrasement.
 
Les minorités comme force d’équilibre
 
 
La présence de minorités numériquement importantes, qui constituaient un tiers de la population géorgienne en 1989, avec plus d’une dizaine de groupes recensés [20], est donc un déterminant majeur des relations entre la Géorgie et ses voisins. D’ailleurs, une illustration en est donnée par le fait que les deux ambassadeurs arméniens successifs en poste en Géorgie sont originaires de Tbilissi, tandis que l’ambassadeur d’Azerbaïdjan est né dans un bourg du district de Sagarédjo (en Kakhétie), et que le représentant du gouvernement séparatiste de Tchétchénie est un ressortissant géorgien kiste.
La menace irrédentiste
Les minorités ont été perçues, en Géorgie, comme une menace pour la cohésion de l’Etat, pour différentes raisons, et notamment parce qu’il existe plusieurs régions périphériques dans lesquelles les minorités nationales constituent la majorité de la population. Tel est le cas en Djavakhétie, une région frontalière de l’Arménie et de la Turquie, peuplée à plus de 90 % d’Arméniens, et dans certains districts de Kvémo Kartlie, aux frontières avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, où la population est formée à plus de 50 % par des Azéris. Les conflits abkhaze et ossète ont réactivé la peur d’une autonomisation de ces régions, contre laquelle Tbilissi a tout tenté pour empêcher qu’elle ne débouche sur la reconnaissance d’une autonomie administrative, de peur que celle-ci n’encourage l’irrédentisme.
Le passif historique constitue le second prisme par lequel sont perçues les évolutions dans ces régions. En effet, après le départ des troupes allemandes et turques présentes en Transcaucasie jusqu’en automne 1918, les différends frontaliers entre l’Arménie et la Géorgie, nouvellement indépendantes, dégénèrent en conflit armé en décembre 1918 [21]. Ce précédent constitue un lourd traumatisme, et les autorités des deux pays sont, depuis 1991, habitées par la volonté d’éviter qu’il ne se reproduise. La politique menée envers l’Arménie - et dans une moindre mesure l’Azerbaïdjan - est déterminée par la nécessité de « tirer les leçons » de l’histoire. La menace et la conscience d’un danger ont conduit à une politique « pro-active » à ce sujet.
A la fin de la période soviétique, dans un contexte de déstabilisation générale, plusieurs éléments se combinent pour déboucher sur des revendications nationalistes. En Kvémo Kartlie, une association du nom de Shah Abbas est créée et exige le rattachement des districts de Kvémo Kartlie à majorité azérie à l’Azerbaïdjan [22]. En Djavakhétie, l’agitation est orchestrée par l’organisation Djavakhk, du nom arménien de la province. En 1991-1992, le processus d’autonomisation à l’œuvre depuis la fin des années 1980 y conduit à une « décentralisation spontanée ». Les trois préfets nommés successivement par Z. Gamsakhourdia n’ont jamais pu rejoindre leur bureau et c’est finalement l’un des leaders de Djavakhk, qui sera nommé préfet [23]. A l’automne 1991, le ministre géorgien des Affaires étrangères, M. Omanidzé, avait d’ailleurs jugé bon de se rendre à Akhalkalaki, chef-lieu de la région.
Les Etats contre le séparatisme
Bakou et Erévan ont fourni des efforts importants pour freiner les ardeurs nationalistes de leurs diasporas et faire taire les revendications territoriales.
Dans les faits, les gouvernements arménien et azerbaïdjanais n’ont pas hésité à collaborer avec Tbilissi et à utiliser tous les moyens dont ils disposaient pour calmer le jeu. Héritage soviétique, la gestion commune des problèmes des minorités fait l’objet d’un consensus, même si elle n’est pas formalisée dans des accords bilatéraux.
La volonté des Etats de se conformer au droit international et de lutter contre l’irrédentisme a été un facteur déterminant pour endiguer le séparatisme. Tant à Bakou qu’à Erévan, il était fondamental d’éviter l’apparition d’un nouveau foyer de violences qui aurait été susceptible d’entraver les bonnes relations avec Tbilissi et d’ouvrir un second front.
La reconnaissance par l’Azerbaïdjan et l’Arménie de l’intégrité territoriale de la Géorgie ont constitué une étape importante [24]. Dans le cas de l’Azerbaïdjan, des clauses spécifiques portant sur la protection des minorités figurent dans les traités inter-étatiques et pointent comme ennemi commun le séparatisme [25]. En 1997, une commission conjointe, formée d’officiels, mais aussi d’intellectuels et de représentants de la société civile, a vu le jour et a été chargée de résoudre les problèmes des communautés géorgiennes et azéries [26].
Une des premières mesures adoptées par M. Saakachvili après son accession au pouvoir fut de revenir aux anciens toponymes azerbaïdjanais, satisfaisant ainsi une revendication de longue date.
La présence d’une minorité géorgienne en Azerbaïdjan, dans le district de Zakatala [27], joue évidemment un rôle, et convie à une relative réciprocité des démarches. Le sort des Géorgiens qui y vivent inquiète, mais Tbilissi n’a jamais eu de visées explicites sur la région : son rattachement à l’Azerbaïdjan est imputé à la politique bolchévique et non à une quelconque tentation expansionniste de ce pays. En outre, la coopération dans le domaine de la gestion des problèmes des minorités reflète l’état des relations bilatérales. Le partenariat stratégique avec l’Azerbaïdjan impose des concessions réciproques. Alors que ses priorités vont au recouvrement des territoires occupés par les forces arméniennes, Bakou a cherché en même temps à calmer les ardeurs nationalistes des Azéris de l’étranger, quitte à s’ériger en protecteur. C’est très certainement une intervention des autorités azerbaïdjanaises qui a mis fin aux activités des partisans d’une « région autonome de Bortchalo », au sud-est de la Géorgie, et des nationalistes de l’association Shah Abbas en 1989.
L’intervention de l’Azerbaïdjan est multiforme, et concerne tous les domaines de la vie publique : ouverture ou fermeture d’écoles, protestations en cas de législation discriminatoire, examen de différends fonciers, etc. Généralement, les éventuels problèmes auxquels sont confrontés des Azéris ne sont pas soulevés en Géorgie même, mais les plaintes sont adressées aux autorités géorgiennes depuis Bakou, souvent à l’initiative de citoyens azerbaïdjanais originaires de Géorgie, mandatés par des organisations non gouvernementales azerbaïdjanaises en Géorgie, qui, pour faire aboutir les dossiers dont elles ont la charge, se livrent au lobbying auprès des deux capitales. L’Azerbaïdjan intervient toujours, y compris quand il s’agit de régler des contentieux mineurs, comme la construction d’une fontaine dans un village de Kvémo Kartlie [28] !
Ce schéma a moins de succès en Djavakhétie, en raison des spécificités locales, du contexte plus tendu des relations bilatérales, mais aussi des moindres capacités de contrôle des organisations locales dont dispose Erévan. Ainsi, Djavakh et l’organisation qui a pris le relais, Virk, du nom arménien de la Géorgie médiévale, sont proches des Dachnaks. En outre, l’une des deux bases militaires russes encore en activité sur le territoire géorgien se trouve dans cette région, où elle constitue le principal acteur économique. La Djavakhétie est régulièrement agitée par des revendications autonomistes, qui ont été rappelées dans un courrier à M. Saakachvili le 16 janvier 2004, et qui risquent d’être à l’origine d’incidents et de provocations.
Bien que quelques hommes politiques arméniens aient pu être tentés de jouer la carte de la Djavakhétie, la priorité d’Erévan a été d’œuvrer à la stabilité de la Géorgie. Chaque visite d’officiels arméniens fournit l’occasion de souligner les efforts déployés par la Géorgie envers les minorités, coupant court aux rumeurs de discrimination [29], et pour calmer le jeu en Djavakhétie. En 1996, alors que L. Ter Pétrossian et Edouard Chevardnadzé s’étaient rendus ensemble en Djavakhétie, les communiqués conjoints affirmaient, par exemple, que l’autonomie culturelle des Arméniens y était garantie. A l’occasion de la visite de R. Kotcharian en Géorgie en novembre 1998, celui-ci aurait inclus les communautés de Djavakhétie dans la diaspora, renonçant ainsi symboliquement à toute visée sur les « terres historiques », qui auraient été un lieu d’immigration. Pour préserver « l’amitié arméno-géorgienne », le gouvernement Ter Pétrossian n’avait pas hésité à appliquer dans toute sa rigueur une loi contre l’encouragement à la haine interethnique et à interdire en 1996 la diffusion d’un journal qui avait publié une carte de l’Arménie comprenant la Djavakhétie [30].
Dans le domaine économique, les autorités arméniennes tentent de contribuer au développement de la Djavakhétie, par exemple en finançant la construction d’une ligne à haute tension de 50 km [31], bien que Tbilissi insiste pour que l’électricité arménienne transite par le réseau central géorgien et n’alimente pas directement la région.
Paradoxalement, les minorités ont donc plutôt joué un rôle positif, dans la mesure où elles ont entretenu la conviction qu’il fallait préserver de bonnes relations entre les Etats. Elles ont encouragé le bilatéralisme, et permis de maintenir un équilibre relatif dans une configuration régionale par ailleurs déséquilibrée. Tbilissi est, en quelque sorte, contrainte à la « neutralité active » qui est présentée comme la pierre angulaire de sa politique extérieure. Il est impossible de négliger Erévan ou de privilégier un pays par rapport à l’autre. Toute rupture de ce fragile équilibre mettrait à mal la stabilité intérieure de la Géorgie où la présence des minorités a contribué au rejet de toute politique revendicative ou unilatérale.
 
Des relations marquées par la donne internationale
 
 
Le paradoxe de la position géorgienne tient à ce que, pour se rapprocher politiquement de l’Europe, Tbilissi doit adhérer à des projets qui remettent en question ses visions géopolitiques traditionnelles. Alors que la mise sous tutelle occidentale était considérée comme le moyen de s’arracher à la géographie, les projets occidentaux l’incitent à réinvestir l’espace régional.
L’existence de relations entre la Géorgie et le reste du Caucase est en effet rendue indispensable par les reconfigurations de la scène internationale : la région est présentée et perçue comme un ensemble homogène par les acteurs internationaux, et aucun des projets de développement ne peut être mené à bien sans un minimum de coopération.
Cette évolution se dessine à partir du milieu des années 1990. La relative stabilisation de la région, avec le gel des conflits du Caucase du Sud, et la consolidation de E. Chevardnadzé et de H. Aliev au pouvoir, a permis aux projets de transit, notamment des hydrocarbures, de prendre corps. En 1994 est signé le « contrat du siècle » entre des sociétés pétrolières internationales et la compagnie pétrolière azerbaïdjanaise, en 1995, la décision est prise de faire transiter une partie du pétrole azerbaïdjanais par l’oléoduc Bakou-Soupsa, un port géorgien sur la mer Noire. Enfin l’armée russe ayant fait en Tchétchénie la démonstration de sa faiblesse, le nouveau contexte international marqué par un engagement occidental plus déterminé en faveur de la région, par la volonté d’y endiguer l’influence de la Russie et par la donne énergétique peut être interprété comme un encouragement au partenariat stratégique entre l’Azerbaïdjan et la Géorgie, au détriment de l’Arménie.
Les projets de transit
A partir du milieu des années 1990, la configuration des relations intracaucasiennes est influencée par la nouvelle donne dans le domaine du développement des hydrocarbures et de leur transport et par la réactivation de la « route de la soie », à l’initiative des Américains [32] et des Européens, qui ont pour ce faire mis en œuvre les programmes Inogate et Traceca, pendant que se dessinent des projets d’alliance entre les Etats caucasiens qui misent sur la donne pétrolière pour s’affranchir de la Russie.
La Géorgie et l’Azerbaïdjan voient leurs destins liés par les projets de transit Est-Ouest, sur lesquels se concentrent les relations économiques bilatérales. Les deux pays bénéficient de financements européens pour améliorer leurs infrastructures de transport.
En octobre 1998 a lieu, en présence de E. Chevardnadzé, de H. Aliev et d’une délégation de l’Union européenne, la cérémonie d’inauguration d’un nouveau pont sur la rivière Khrami entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Par ailleurs, les premières tonnes de pétrole parviennent en mars 1999 au terminal de Soupsa. Mais surtout un autre grand projet énergétique, beaucoup plus ambitieux, qui associe la Géorgie et l’Azerbaïdjan, et est destiné à acheminer le brut azerbaïdjanais par la Géorgie jusqu’au port turc de Ceyhan, sur la Méditerranée (le BTC, long de 1 730 km, devant transporter 1 million de barils de brut par jour, et d’un coût de 2,9 milliards de dollars [33] ), longtemps considéré comme utopique, se concrétise. Le chantier est entamé le 18 septembre 2002 ; dès lors, tous les différends entre Bakou et Tbilissi sont oubliés au nom du partenariat stratégique.
Le développement des relations bilatérales s’est accompagné, pendant quelque temps, d’initiatives multilatérales ainsi que de la réactivation de projets pan-caucasiens défendus par certains hommes politiques au début des années 1990. E. Chevardnadzé a ainsi lancé, au lendemain de la défaite russe en Tchétchénie, l’idée de créer un espace caucasien en promouvant l’initiative « Pour un Caucase pacifique », qui fait explicitement référence au thème de la « Maison caucasienne » de Zviad Gamsakhourdia [34].
Le 8 mars 1996, lors d’une visite de H. Aliev à Tbilissi est signée la « Déclaration de Tbilissi sur la paix, la sécurité et la coopération dans la région du Caucase ». Ce document rend compte des priorités de politique extérieure de Tbilissi et de Bakou : l’attachement à la souveraineté des Etats dans les frontières internationalement reconnues, la sécurité publique et le retour des réfugiés, le respect des minorités, la coopération pour le développement de réseaux de transports et de communications totalement sécurisés, le soutien aux projets de développement et à l’investissement étranger [35].
Les structures en charge de la politique étrangère géorgienne reflètent ces nouvelles priorités. Le 31 janvier 1997, E. Chevardnadzé nomme un de ses plus proches conseillers, Guela Tcharkviani, à la tête d’une commission « Pour un Caucase pacifique ».
Une nouvelle architecture de sécurité
Les projets énergétiques et de transit s’accompagnent d’un engagement occidental accru en matière de sécurité, qui tend également à encourager la coopération géorgiano-azerbaïdjanaise.
Les initiatives prises dans le cadre du Partenariat pour la paix (Otan) vont bon train. Par ailleurs, dans la foulée du sommet de l’OSCE à Istanbul, en novembre 1999, différentes propositions relatives à la sécurité collective pour le Caucase du Sud ont été rendues publiques [36].
Le GUAM [37], dont la Géorgie et l’Azerbaïdjan sont membres fondateurs, symbolise au milieu des années 1990 une nouvelle configuration de la coopération entre Etats issus de l’URSS. Promue par les Etats-Unis, cette organisation constitue une tentative de former un « axe » anti-russe, une alternative à la CEI qui regroupe des pays ayant manifesté leur souhait d’être intégrés à l’alliance euroatlantique. Si, au début, il s’agit d’une structure informelle, peu à peu le GUAM prend l’aspect d’un système de sécurité collective, d’autant que son développement est parallèle à la contestation du traité de Tachkent de 1992 relatif à la sécurité au sein de la CEI. Les Géorgiens proposent de créer avec les autres membres du GUAM une force de maintien de la paix dans la région, avec notamment pour objectif de protéger les oléoducs, et des manœuvres ont lieu dans ce but précis en avril 1999.
La route de la soie et l’oléoduc, avant même de rapporter des dividendes à la Géorgie, accréditent l’idée que celle-ci est l’acteur majeur dans la région.
Alors qu’elle avait accepté de fixer le prix du transit du pétrole par la conduite Bakou-Soupsa à un niveau très bas, les négociations ont été plus rudes à propos de l’utilisation du BTC, ce qui s’explique par le fait que la Géorgie a le sentiment d’avoir gagné en importance et de disposer d’une marge de manœuvre plus grande [38].
L’arrivée de 200 instructeurs américains et le lancement du programme de coopération militaire Equip and train, au printemps 2002, sont considérés à Tbilissi comme la confirmation du rôle croissant joué par la Géorgie à l’échelle régionale.
Un contexte défavorable aux relations avec l’Arménie
Les développements en matière de transport et de sécurité ont été à l’origine de la détérioration des relations avec l’Arménie. Erévan perçoit en effet la coopération pan-caucasienne dans ces domaines comme une menace, d’autant que la création de nouveaux axes de transport et infrastructures contribuent généralement à l’isoler davantage. Si l’accent est mis par les autorités arméniennes sur la nécessité de coopérer dans le domaine économique, elles se sont toujours montrées prudentes quant aux actions menées sur le plan régional. Le président R. Kotcharian qualifiait, en juin 1998, l’initiative de E. Chevardnadzé « Pour un Caucase Pacifique » d’« attirante comme slogan et comme objectif », tout en ne cachant pas son scepticisme quant à sa réalisation [39].
Les relations entre Tbilissi et Erévan souffrent d’autant plus du partenariat géorgien avec l’Azerbaïdjan que ce dernier cherche parfois à exercer des pressions sur la Géorgie pour l’amener à restreindre ses liens avec l’Arménie.
Ainsi, les autorités azerbaïdjanaises se sont plaintes que Tbilissi autorise le passage par son territoire d’armes russes destinées à l’Arménie [40]. Les autorités arméniennes ont clairement exprimé leur franche inquiétude face à la politique géorgienne en matière de sécurité, et notamment face au rapprochement de la Géorgie avec la Turquie dans le domaine militaire. L’envoi d’instructeurs militaires turcs en Géorgie a soulevé un tollé, le ministre arménien des Affaires étrangères, V.Oskanian, répétant « que la coopération militaire turco-géorgienne provoquait une grave anxiété en Arménie, et pouvait bouleverser l’équilibre régional » [41].
Les autorités géorgiennes, tout en privilégiant les relations avec Bakou, sont malgré tout soucieuses d’empêcher une trop forte détérioration de celles entretenues avec l’Arménie. Certes, les relations sont asymétriques : les axes passant par la Géorgie sont d’autant plus vitaux pour l’Arménie que celle-ci est soumise à un embargo. Pourtant, les échanges commerciaux entre les deux pays se situent à un niveau honorable grâce à l’achat par la Géorgie d’électricité arménienne, mais cela pourrait changer quand la Géorgie recevra, comme elle l’escompte, du gaz d’Azerbaïdjan. En outre, la Géorgie peut également avoir intérêt à la réactivation des axes Nord-Sud, souhaitée par l’Arménie, vers l’Iran, la Russie ou la Turquie, qui supposent tous un transit par la Géorgie. Le problème ne réside donc pas dans l’absence d’incitation à une amélioration des relations bilatérales, mais dans le fait que les projets occidentaux constituent un obstacle supplémentaire sur cette voie.
Lors de la visite de E. Chevardnadzé en Arménie en octobre 2001, le traité bilatéral signé en 1996 a été amendé et chacune des parties s’est engagée à ne pas conclure une alliance hostile à l’autre [42]. A cette occasion, Edouard Chevardnadzé s’est prononcé contre une coalition qui érigerait un « mur de Berlin » au Caucase. Ces déclarations reflètent le souci de maintenir les relations entre les deux pays à un niveau acceptable. D’ailleurs, durant cette visite, le Président géorgien s’est rendu au mémorial du génocide [43]. Le Parlement géorgien a entrepris, au printemps 2003, de reconnaître le génocide arménien, ce qui ne manque pas de provoquer des escarmouches avec les députés azerbaïdjanais [44].
Il est possible que ce timide rééquilibrage au profit de l’Arménie se confirme, et prélude à une configuration nouvelle. Tout d’abord, l’état des choses va évoluer sous l’effet du changement de personnel à la tête de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan. Le partenariat stratégique entre les deux pays devait beaucoup à l’engagement personnel des présidents Aliev et Chevardnadzé, qui associaient l’un et l’autre leur avenir politique aux projets de transit. L’ensemble des questions relatives aux relations bilatérales était donc traité au plus haut niveau, généralement dans une certaine opacité, et reposait sur les relations personnelles d’hommes au pouvoir depuis les années 1970. L’accueil réservé fait à M. Saakachvili lors de sa visite à Bakou début mars 2004, où il était pourtant venu promouvoir les échanges et proposer d’abaisser les taxes douanières, semble montrer que les relations entre les nouveaux Présidents risquent d’être désormais plus froides.
Enfin, depuis 2001, et l’amorce du rapprochement entre l’Azerbaïdjan et la Russie [45], les jeux d’alliance sont moins aisément lisibles, et des tendances contradictoires se sont fait jour. D’une part, la Russie est plus active que jamais par le biais de l’énergie, Gazprom devenant par exemple le premier fournisseur de gaz de l’Azerbaïdjan. D’autre part, le principe d’une présence militaire américaine dans ce dernier pays semble acquis. En Arménie, les réticences grandissent dans l’opinion publique face à la dépendance du pays envers la Russie et aux positions pro-russes du gouvernement. Enfin, si l’embellie des relations entre Tbilissi et Moscou venait à se confirmer, elle pourrait avoir un effet bénéfique sur celles instaurées avec Erévan, comme semblait l’appeler de ses vœux le Président géorgien lors d’une visite en Arménie en mars 2004.
Ces réalignements auront, à n’en pas doute, un impact sur les relations mutuelles entre les trois Etats du Sud-Caucase.
 
NOTES
 
[(1)]Plusieurs territoires étaient alors revendiqués par les trois pays et un conflit armé avait éclaté à l’automne 1918 entre la Géorgie et l’Arménie.
[(2)]En juillet, Ayaz Moutalibov, suivi de son homologue arménien, L. Ter Petrossian, se rend en Géorgie pour signer des accords, Vestnik Grouzii, 13 juillet 1991 et 30 juillet 1991.
[(3)]Svobodnaïa Grouzia, 8 février 1993.
[(4)]V. Tichkov, Pouti mira na Severnom Kavkaze (Les voies de la paix au Nord-Caucase), RAI, Institut d’ethnologie et d’anthropologie, Moscou 1999.
[(5)]Entre Ninotsminda et Goumri.
[(6)]Il faut théoriquement un passeport international pour se rendre dans les Etats voisins.
[(7)]Ainsi, le 12 juin 2000, des incidents ont eu lieu à la frontière, lors du contrôle musclé d’une famille revenant d’Arménie. Le 5 mars 2001 un Azéri est tué par les gardes frontière géorgiens au Pont rouge, de toute évidence parce qu’il refusait de s’acquitter des pots-de-vin exigés.
[(8)]Ilia Tchavtchavadzé, Kvata yayadi.
[(9)]Si on leur demande de caractériser l’« Azerbaïdjanais moyen » (prostoï Azerbajdanets) et l’« Arménien moyen », les personnes interrogées dans le cadre d’une étude sociologique effectuée en 1999 trouvent des qualités intellectuelles aux Arméniens : 70 % les jugent « intelligents », contre 32 % pour les Azerbaïdjanais, auxquels elles attribuent en revanche plus de qualités morales, 40 % trouvent les Arméniens « arrogants », contre 15 % pour les Azerbaïdjanais. Gueorgui Khoutsichvili, Rousoudan Mtchidobadzé, Gueorgui Nizaradzé, Integratsia i razrechenie konfliktov na iujnom Kavkaze : realnost ili illiouzia ? (Intégration et résolution des conflits au Sud-Caucase : réalité ou illusion ?), Tbilissi, sans date de publication.
[(10)]Discours de A. Sakharov au premier congrès des députés du peuple de l’URSS, dans A. Sakharov, Mir, Progress, prava tcheloveka (Paix, progrès, droits de l’homme), Leningrad, Sovetski pisatel’, 1990, p 115.
[(11)]Selon l’expression de Mérab Kostava, ce dissident, initiateur, avec Zviad Gamsakhourdia, du groupe de surveillance des accords d’Helsinski en Géorgie, qui légitimait ce droit par la supériorité de la culture géorgienne, et la conviction partagée avec Z. Gamsakhourdia d’une « mission » de la nation géorgienne.
[(12)]V. A. Kouznetsov, I. M. Tsetchenov, Istoria i samosoznanie (Histoire et identité), 2e edition, Vladikavkaz, 2000, p. 20.
[(13)]Tbilissi affichait une neutralité bienveillante à l’égard d’Erévan, avant que les premiers projets pétroliers ne l’amènent à se rapprocher de Bakou.
[(14)]Les Kistes, proches des Tchétchènes, sont les descendants de groupes vaïnakhs installés en Géorgie au XIXe siècle.
[(15)]Entretiens avec les habitants de la vallée de Pankissi, septembre 1999, juillet 2000, juillet 2001. Des heurts ont éclaté dans le district de Prigorodny à l’automne 1992 entre Ossètes et Ingouches, ces derniers revendiquant ce territoire.
[(16)]Dans le cas du Haut-Karabakh, c’est bien le destin collectif de l’Arménie qui semblait en jeu, du moins au début du conflit, ce qui n’a jamais été le cas dans la vision géorgienne du conflit abkhaze.
[(17)]Elle représentait 15,3 % de la population totale de l’Abkhazie en 1989 et, selon certaines évaluations, se chiffrerait à 25 % à l’heure actuelle.
[(18)]RFE/RL Caucasus Report, vol. 5, n° 36,7 novembre 2002.
[(19)]Un des vice-Premiers ministres arméniens serait même allé à Zougdidi, bastion de Z. Gamsakhourdia dans l’ouest de la Géorgie, rencontrer celui-ci et y serait resté deux semaines, RFE/RL Caucasus Report, vol. 5, n° 36,7 novembre 2002. Voir également Axali taoba, 11 octobre 2000.
[(20)]Selon le recensement de 1989, les Géorgiens représentaient 70,1 % de la population, les Arméniens 8,1 %, les Russes 6,3 %, les Azerbaïdjanais 5,7 %, les Ossètes 3,2 %, les Grecs 1,9 %, les Abkhazes 1,7 %, les Ukrainiens 0,9 %, les Kurdes 0,6 %, les Juifs 0,5%, etc.
[(21)]Voir S. Afanasyan, L’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie de l’indépendance à l’instauration du pouvoir soviétique 1917-1923, L’Harmattan, 1981 ; Stephen Jones, Georgian-Armenian Relations in 1918 to 1920 and 1991 to 1994 : a Comparison; Suny Ronald Grigor, The Revenge of the Past : Nationalism, Revolution and the Collapse of the Soviet Union, Standford University Press, 1993 ; R. Hovanessian, The Republic of Armenia, volume 1, the first year, 1918-1919, Berkeley-Los Angeles, 1971.
[(22)]Entretiens en Kvémo Kartlie en avril 1999. Voir aussi Aleksandre Kukhianidzé, « Natsionalnye menchistva vostochnoï i iouynoï Grouzii » (« Les minorités ethniques de Géorgie orientale et méridionale »), Pravo narodov na samoopredelenie, ideia i voplochtchenie (Le droit des peuples à l’autodétermination, idée et application), Memorial, Moscou, 1997.
[(23)]Entretiens avec des habitants de Djavakhétie, juillet 2000, janvier 2004.
[(24)]Voir par exemple les traités entre la Géorgie et l’Arménie du 19 mai 1993, et entre la Géorgie et l’Azerbaïdjan du 8 mars 1996.
[(25)]Svobodnaïa Grouzia, 20 mai 1994.
[(26)]Aucune commission analogue n’existe avec l’Arménie.
[(27)]Le district de Zakatala, tardivement rattaché à l’Azerbaïdjan, comprend une forte population géorgienne.
[(28)]Entretiens en Kvémo Kartlie, avril 1999.
[(29)]Voir par exemple le discours de R. Kotcharian devant le Parlement géorgien le 29 mars 2000.
[(30)]Le journal Aragyri a publié une carte de la « Grande Arménie » en mars 1996.
[(31)]Emil Danielyan, RFE/RL, Caucasus Report, vol. 3, n° 45,16 novembre 2000.
[(32)]En 1997, le Congrès examine une loi sur la « Stratégie de la route de la soie », un programme visant, entre autres, à garantir l’exportation des hydrocarbures de la Caspienne vers la Méditerranée.
[(33)]AP, 29 octobre 1998. The Negociation of «the Contract of the Century» and Political Background to the Revival of Azerbaidjan’s Oil Industry, The Armenian Center for National and International Studies, Ara Sandjian, Erevan, septembre 1997.
[(34)]Conférence de presse du 28 mai 1997, Georgian Chronicle, mai 1997.
[(35)]Z. Gamsakhourdia s’était rapproché du Président indépendantiste tchétchène, D. Doudaev, et tous deux prônaient une union des peuples du Caucase, Kavkaz, n° 2, octobre 1997.
[(36)]Le président turc S. Démirel est le premier à proposer un « pacte de stabilité ». Le Président arménien, R. Kotcharian, a repris cette proposition devant le Parlement géorgien en mars 2000, et il a été suivi par le Président d’Ossétie du Nord, A. Dzassokhov, puis, en mai 2000, par un think tank européen, le Centre for European Policy Studies.
[(37)]Géorgie-Ukraine-Azerbaïdjan-Moldavie, ou GUUAM quand l’Ouzbékistan intègre cette organisation en avril 1999, qu’il quittera le 13 juin 2002. Voir Irina Perepelitsa, « GUUAM in a New Geopolitical and Geo-Economic Context », Central Asia and the Caucasus, n° 5 (11), 2001.
[(38)]Nezavisimaïa Gazeta, 25 mars 2000.
[(39)]RFE/RL Caucasus Report, vol. 1, n° 17,23 juin 1998.
[(40)]Georgian Chronicle, avril 1997.
[(41)]ITAR-TASS News Agency, 27 avril 2001.
[(42)]Haroutiun Khachatrian, « Armenia and Georgia Succeed in Reducing Bilateral Tension », Eurasia insight, 30 décembre 2001.
[(43)]Zerkalo, 25 octobre 2001.
[(44)]Télévision géorgienne Roustavi 2.
[(45)]Lors de la visite de V. Poutine à Bakou en janvier 2001, une déclaration sur les principes de sécurité et de coopération au Caucase a été signée. Voir RFE/RL Caucasus Report, 11 janvier 2001, RFE/RL, vol. 7, n° 7,16 février 2004. 50
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Le président turc S. Démirel est le premier à proposer un «...
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[(37)]
Géorgie-Ukraine-Azerbaïdjan-Moldavie, ou GUUAM quand l’Ouzb...
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[(38)]
Nezavisimaïa Gazeta, 25 mars 2000. Suite de la note...
[(39)]
RFE/RL Caucasus Report, vol. 1, n° 17,23 juin 1998. Suite de la note...
[(40)]
Georgian Chronicle, avril 1997. Suite de la note...
[(41)]
ITAR-TASS News Agency, 27 avril 2001. Suite de la note...
[(42)]
Haroutiun Khachatrian, « Armenia and Georgia Succeed in Red...
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[(43)]
Zerkalo, 25 octobre 2001. Suite de la note...
[(44)]
Télévision géorgienne Roustavi 2. Suite de la note...
[(45)]
Lors de la visite de V. Poutine à Bakou en janvier 2001, un...
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