2004
Le Courrier des Pays de l’Est
L’Union européenne et le Sud-Caucase
Un tournant politique
Michèle Kahn
La Documentation française. Manuscrit clos en mai 2004
On ne saurait dire que l’UE ait
joué un rôle primordial dans le
Sud-Caucase depuis la chute de
l’Union soviétique, tout au
moins sur le plan politique, car
son action dans le domaine économique n’a pas été négligeable,
loin s’en faut, que ce soit dans le
cadre de l’aide, de l’assistance
technique, en particulier dans le
secteur des transports, ou des
échanges commerciaux. Cette
région qui, par son histoire, est
étroitement liée depuis la plus
haute Antiquité à la culture européenne, ne méritait-elle pas
mieux que cette exclusion de
fait, qui a perduré jusqu’à la
«révolution des roses» de
novembre 2003 en Géorgie ? On
ne peut certes faire porter la
responsabilité de cette situation
à la seule Union européenne. La
région se caractérise en effet par
une accumulation de conflits
non résolus (Haut-Karabakh,
Abkhazie, Ossétie du Sud), une
faiblesse endémique des Etats,
minés par une corruption omniprésente et, en outre, par une
résistance manifeste à mettre en
place la coopération régionale.
Les bonnes volontés peuvent
également être découragées par
la présence sur le terrain d’une
multitude d’acteurs extérieurs,
qu’il s’agisse d’organismes
internationaux (Otan, OSCE,
Onu), d’institutions financières
(FMI, Banque mondiale), de
puissances aux intérêts souvent
divergents, comme les Etats-Unis et la Russie, sans compter
les deux grands voisins que sont
la Turquie et l’Iran. L’avenir
montrera si l’Union européenne
réussira à jouer un rôle de premier
plan dans une région dont deux
des pays sur trois (l’Arménie et
la Géorgie) se déclarent officiellement candidats à l’adhésion.
It cannot be said that the EU has
had an essential role in the South
Caucasus since the collapse of
the Soviet Union, at least not
from a political standpoint, as its
action in the economic domain
has been far from negligible
both in terms of aid and technical assistance, especially in the
transport sector, and in commercial exchanges. Yet did not this
region, which has had very close
links with the European culture
throughout its history dating
back to very ancient times,
deserve better that this de facto
exclusion, which lasted until the
‘Roses Revolution’of November
2003 in Georgia ? Evidently the
European Union cannot be held
solely responsible for this situation. The region is characterised
by an accumulation of unresolved conflicts (Upper Karabakh,
Abkhazia, South Ossetia), by an
endemic weakness of the States,
which are undermined by omnipresent corruption and, furthermore, by a manifest resistance to
regional cooperation. Those
willing to get involved may also
be discouraged by the ontheground presence of a great many
external actors, be they international organizations (NATO,
OSCE, UN), financial institutions (IMF, World Bank), major
powers with often very different
interests, such as the United
States and Russia, as well as the
two large neighbouring countries
of Turkey and Iran. The future
alone will tell whether the
European Union will succeed in
playing an important role in a
region in which two of the three
countries (Armenia and Georgia)
have officially declared themselves as candidates for European
membership.
Depuis la chute de l’Union soviétique,
la politique de l’Union européenne
(UE) vis-à-vis de la région du Sud-Caucase, composée de trois Etats issus
de l’URSS, l’Arménie, l’Azerbaïdjan
et la Géorgie, n’a pas brillé par sa
cohérence. Alors qu’elle s’est engagée
tout d’abord dans l’aide humanitaire,
puis dans l’assistance technique, elle
n’a pas véritablement su faire fructifier
cet investissement sur le plan politique.
Par ailleurs, les pays membres de l’UE
sont intervenus en ordre dispersé dans
les tentatives de résolution des conflits.
C’est en fait chacun des pays, et non la
région en tant que telle, qui a entretenu
des relations avec l’Union européenne,
dans le cadre des Accords de partenariat et de coopération (APC) signés en
juillet 1999. Enfin, la politique des
nouveaux voisins mise en place à
l’occasion de l’élargissement de l’UE
du 1er mai 2004 qui, dans un premier
temps, ne concernait pas le Sud-Caucase, incluait finalement celui-ci
dans le projet de stratégie approuvé
lors du sommet de Thessalonique de
juin 2003. Sur cette lancée, en juillet,
l’Union a nommé un envoyé spécial
dans la région, alors qu’auparavant,
elle n’était représentée que dans deux
des trois pays, la Géorgie et l’Azerbaïdjan.
Avant d’examiner plus en détail l’évolution de la politique de l’UE et afin
d’y rechercher les facteurs susceptibles
de l’expliquer, il convient de se pencher
sur l’histoire ancienne et plus récente
du Sud-Caucase. On tentera ensuite
d’envisager la place qu’il pourrait
occuper dans l’Europe nouvelle.
Le Sud-Caucase hier
et aujourd’hui
Pourquoi est-il si complexe d’envisager une politique d’ensemble vis-à-vis du Sud-Caucase ? La difficulté ne
viendrait-elle pas de facteurs ayant
trait à l’histoire et à la situation
actuelle de cette zone ?
● Est-ce une région ?
Géographiquement, le Sud-Caucase est
bien délimité : au Nord par la chaîne
du Caucase, à l’Est par la mer
Caspienne, à l’Ouest par la mer Noire
et au Sud par les frontières turque et
iranienne. Les historiens argueront, il
est vrai, que les terres arméniennes
s’étendent bien au-delà de la frontière
arméno-turque actuelle et que celle
séparant l’Azerbaïdjan de l’Iran coupe
en deux le peuple azéri. Staline avait
d’ailleurs tenté à la fin de la Seconde
Guerre mondiale d’annexer l’Azerbaïdjan iranien à l’URSS.
L’histoire de la région se perd dans la
nuit des temps et renvoie à des mythes
communs de la culture occidentale
comme la Toison d’or, le mythe de
Prométhée ou l’Arche de Noé, ce qui
n’est pourtant jamais avancé comme
argument de la proximité du Sud-Caucase avec l’Europe… Dans les
premiers siècles de l’ère chrétienne, les
royaumes caucasiens se caractérisent
par l’adoption très précoce de cette
nouvelle religion, que ce soit en
Arménie, en Géorgie, ou, ce qui est
moins connu, dans le royaume de
l’Albanie du Caucase
[1], situé dans le
nord de l’Azerbaïdjan actuel et où
l’invasion arabe, au VIII
e siècle, mettra
un point final au règne du christianisme. La région sera par la suite
soumise aux empires mongol, perse et
ottoman, et ce n’est qu’après son
annexion par la Russie, au début, et
même pour certaines de ses parties, à la
fin du XIX
e siècle, à la suite des guerres
russo-turques et russo-iraniennes,
qu’elle sera en quelque sorte unifiée
sous l’autorité de la couronne russe. Le
système administratif impérial n’était
pas basé sur un principe « ethnique », et
c’est dans cette tradition que, dans un
premier temps, après la Révolution
d’octobre 1917, la région tout entière
est devenue la « République indépendante de Transcaucasie ». Mais, les
divergences nationales étant rapidement réapparues, l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie se sont
proclamées en 1918 Etats souverains,
ce qui leur permettra bien plus tard, en
1991, d’affirmer leur identité nationale
de façon bien plus logique que, par
exemple, les républiques soviétiques
d’Asie centrale. Mais l’existence de
ces Etats fut très éphémère et menacée
par les guerres. En 1921, ils furent
occupés par l’Armée rouge. Le gouvernement bolchevik proclama alors la
Fédération de Transcaucasie qui allait
devenir en décembre 1922 une des
parties constitutives de la nouvelle
Union soviétique. Les trois anciens
Etats y conservaient une certaine autonomie, mais ce n’est qu’en 1936 qu’ils
allaient acquérir le statut de républiques fédérées. Entre-temps, en
1923, l’Azerbaïdjan s’était vu attribuer
les régions du Haut-Karabakh et du
Nakhitchévan, toutes deux peuplées en
majorité d’Arméniens, décision qui
sera à la source d’un conflit sanglant
entre ce pays et l’Arménie dès la fin
des années 1980. La dernière tentative
d’intégration régionale du Sud-Caucase s’est effectuée dans le cadre
de la nouvelle planification territoriale
mise en place par les autorités soviétiques en 1963, la Transcaucasie constituant désormais une des dix-neuf
régions économiques soviétiques. Mais
cette décision d’ordre économique ne
s’accompagnait d’aucune mesure sur le
plan politique. Cette situation s’est
maintenue jusqu’à la fin du régime
soviétique.
● Après l’éclatement de l’URSS
Après l’euphorie engendrée par le
retour à la souveraineté, les trois pays
se sont retrouvés dans une situation
plus que précaire sur le plan économique, due en partie à la rupture des
relations économiques et commerciales, particulièrement dans le secteur
énergétique. On assiste en outre à la
résurrection des différends gelés à
l’époque soviétique, qui conduisent à
des conflits sanglants : celui qui éclate
entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan au
sujet du Haut-Karabakh entraîne un
blocus économique de l’Arménie par
l’Azerbaïdjan et la Turquie, son alliée.
En Géorgie, les républiques d’Abkhazie
et d’Ossétie du Sud déclarent unilatéralement leur indépendance et le pays
est en outre en proie à une guerre civile
entre différentes factions, qui laisse un
moment présager son démantèlement.
La situation politique n’est pas véritablement stabilisée, comme on a pu le
voir à Bakou avec la passation de
pouvoir « familiale » entre le père et le
fils Aliev, suivie de contestations
violemment réprimées, en Géorgie
avec la « révolution des roses » de
novembre 2003 et en Arménie où, en
avril 2004, les manifestations de
l’opposition furent suivies de nombreuses arrestations.
Si la situation économique s’est améliorée à partir de 1995, année du redémarrage de la croissance, avec toute-fois des à-coups dus à la crise financière russe d’août 1998, le Sud-Caucase, en dépit d’atouts certains, dus
à la fois à sa situation géographique de
pont entre l’Europe et l’Asie, à la
présence d’importantes ressources
énergétiques en Azerbaïdjan et à une
main-d’œuvre qualifiée, ne parvient
pas à sortir d’un état relatif de sous-développement. Il subit une hémorragie
spectaculaire de sa population la plus
jeune et la mieux formée (en particulier en Arménie et en Géorgie), et est
en proie à une corruption endémique
qui draine tous les fruits de la croissance vers de petits groupes de privilégiés, alors que l’ensemble de la
population est confrontée à la pauvreté.
L’intervention des organisations financières internationales, qu’il s’agisse de
la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) ou de la
Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) est
loin d’avoir résolu tous ces problèmes.
On peut difficilement parler de coopération régionale, alors que la situation
« ni guerre ni paix » perdure entre
l’Arménie et l’Azerbaïdjan, avec la
menace latente de la reprise du conflit.
Il existe certes des relations politiques
et des échanges économiques bilatéraux entre l’Arménie et la Géorgie
d’une part, la Géorgie et l’Azerbaïdjan
de l’autre, mais ils ne constituent une
priorité pour aucun de ces pays, à l’exception de la construction de l’oléoduc
Bakou-Tbilissi-Ceyhan. L’Arménie est
davantage tournée vers la Russie,
l’Azerbaïdjan vers la Turquie et la
Géorgie vers les Etats-Unis et ce sont
en fait plutôt les intervenants extérieurs qui poussent les trois pays vers
une coopération à laquelle ils auraient
certainement intérêt, mais qui ne peut
pour le moment se mettre véritablement en place.
La politique de l’UE
au Sud-Caucase
Il serait faux d’affirmer que l’Union
européenne n’a pas été présente dans la
région depuis les indépendances. Et
pourtant la perception d’ensemble est
que celle-ci représente une chasse
gardée pour les Etats-Unis et la Russie.
Pour expliquer cette situation, il
convient d’examiner de façon plus
concrète les actions entreprises par
l’UE depuis la chute de l’URSS.
● La présence de l’Union
européenne et des pays
membres
L’UE a été présente dans la région dans
un premier temps en accordant une
aide humanitaire, puis une assistance
technique, et en déboursant un montant
total de plus de 1 milliard d’euros de
1992 à 2000
[2] par le biais d’initiatives
bilatérales et régionales. Il s’agit en
particulier du programme Transport
Corridor Europe-Caucasus-Asia
(Traceca) souvent qualifié de « nouvelle
route de la soie », et d’Interstate Oil and
Gas Transport to Europe (Inogate),
ainsi que de nombreux programmes
Tacis visant à la mise en place d’un
Etat de droit, et en particulier d’une
législation relative à l’économie de
marché, à l’amélioration des infrastructures, etc. Les pays membres, de
leur côté, ont versé au total au cours de
la même période une somme d’un
montant équivalent.
Par ailleurs, dans le cadre des APC,
l’Union a financé le plan de réhabilitation à petite échelle des zones touchées
par le conflit d’Ossétie du Sud et des
régions azerbaïdjanaises libérées de
l’occupation arménienne ; elle prévoit
également de remettre en état le
barrage hydroélectrique sur l’Ingouri,
proche de la « frontière » entre la
Géorgie et l’Abkhazie. Elle a également participé au soutien de la Garde
frontalière géorgienne et a apporté son
aide à l’Organisation pour la sécurité et
la coopération en Europe (OSCE) pour
la surveillance de la frontière russogéorgienne.
Des pays de l’Union européenne ont
joué un rôle important dans les tentatives de résolution des conflits locaux,
comme la France, qui copréside le
Groupe de Minsk de l’OSCE pour le
Haut-Karabakh, et est également
présente, aux côtés de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, dans le
Groupe des amis du Secrétaire général
de l’Onu pour la Géorgie.
Signalons enfin que le commerce vers
les Quinze constitue pour l’Arménie
36,7 % du total de ses exportations et
45,3 % de ses ventes hors CEI. Ces
chiffres sont respectivement de 62,7 %
et de 75,5 % pour l’Azerbaïdjan et de
33,2 % et de 64,7 % pour la Géorgie.
En ce qui concerne les importations,
ces indicateurs sont de 24,1 % et de
34,8 % pour l’Arménie, de 21,9 % et
de 36,1 % pour l’Azerbaïdjan et de
23,5 % et de 38,4 % pour la Géorgie.
En outre, de nombreux investisseurs
européens se sont implantés dans les
trois pays.
Cependant, l’Union n’a pas su retirer
les dividendes politiques de son rôle et
la plus grande confusion règne dans les
esprits quant à ce que sont réellement
l’OSCE, le Conseil de l’Europe et
l’Union européenne. Cette situation
s’explique à la fois par des facteurs
propres à la situation dans la région et
par d’autres, internes à l’Union.
● Trop-plein d’acteurs
internationaux et blocages
européens
Un très grand nombre d’acteurs internationaux sont présents dans la région
depuis les indépendances. L’Organisation des Nations unies (Onu) et
l’OSCE se sont fortement impliquées
dans le règlement des conflits,
Abkhazie pour la première, Ossétie du
Sud et Haut-Karabakh pour la seconde,
mais sans grand succès, il faut le dire.
Elles se sont également efforcées de
promouvoir la défense des droits de
l’homme et le déroulement démocratique des élections. Le Conseil de
l’Europe, dont sont membres les trois
pays, a également œuvré en faveur de
la démocratie.
Par ailleurs, les puissances régionales,
la Turquie et l’Iran, jouent un rôle non
négligeable, tant sur le plan économique que politique, de même que, on
l’a vu, certains Etats membres de
l’Union européenne. Les Etats-Unis,
pour leur part, ont déplacé, après le
11 Septembre 200l, le centre de leurs
intérêts de l’exploitation des hydrocarbures de la mer Caspienne aux questions militaires et à la lutte contre le
terrorisme. Au début de 2002, le président Bush a levé les restrictions sur
l’aide apportée par les Etats-Unis à
l’Azerbaïdjan dans le cadre du
Freedom Support Act de 1992, permettant d’accroître l’aide militaire à ce
pays. Ils ont en outre lancé un
programme d’équipement et d’entraînement pour l’armée géorgienne. Il est
à noter que la Géorgie et l’Azerbaïdjan
ont approuvé, à la différence de
l’Arménie, l’intervention américanobritannique en Irak et ont envoyé tous
les deux un petit contingent de troupes
sur le terrain.
L’Otan est également de plus en plus
présente. La Géorgie et l’Azerbaïdjan
sont très actifs dans le Partenariat pour
la paix depuis le début des années 1990
et après l’instauration, lors du sommet
de l’Alliance qui s’est tenu à Prague en
2002, de nouvelles relations avec les
pays partenaires, Tbilissi et Bakou se
sont déclarés candidats à l’adhésion.
Après le 11 Septembre, l’Arménie s’est
également efforcée de développer ses
relations avec l’Otan par l’intermédiaire du Processus de planification et
d’examen (PARP) qui joue un rôle
essentiel dans la préparation de l’adhésion.
La Russie, de son côté, en dehors de sa
place primordiale sur le plan économique en Arménie, mais aussi en
Géorgie, puisqu’elle est en situation de
monopole pour la fourniture d’énergie à
ces deux pays, conserve également une
carte stratégique dans la région. Son
allié traditionnel demeure l’Arménie,
avec laquelle elle a conclu une alliance
militaire en 1997, tandis que ses relations avec l’Azerbaïdjan dans ce même
domaine se sont amé-liorées avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine.
C’est ainsi que ce pays a participé aux
exercices navals organisés par la Russie
en mer Caspienne en août 2002. La
Russie a en outre obtenu un bail de
longue durée pour sa station de radars à
détection avancée. Les relations avec la
Géorgie ont été plus difficiles jusqu’à
présent, mais il est hasardeux de
présager de leur évolution dans la configuration nouvelle née de la « révolution
des roses ». Le gouvernement russe a
procédé à la fermeture de deux de ses
bases militaires sur les quatre installées
dans le pays, mais les pourparlers
concernant les deux restantes, dont
l’une située en Adjarie, région en rébellion contre le pouvoir central géorgien
jusqu’au départ en exil de son président
début mai 2004, n’avancent guère. Les
difficultés entre la Russie et la Géorgie
proviennent également de la position
peu claire de l’ancienne métropole
envers les régions séparatistes
d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, ainsi
que des accusations de laxisme adressées par Moscou à Tbilissi à propos des
combattants tchétchènes réfugiés dans
la vallée géorgienne de Pankissi. La
présence de multiples acteurs étrangers
ou internationaux, même si elle ne s’est
traduite que par des réalisations modestes, semble ne laisser à l’Union que peu
de marges de manœuvre.
Un autre facteur réside dans la
complexité de la situation interne des
trois Etats. Ceux-ci souffrent en effet
d’une faiblesse institutionnelle endémique qui les a empêchés de résoudre
les conflits et a permis à des républiques autoproclamées de se maintenir
pendant dix ans. Leur développement
économique est également plombé par
cet état de fait. On a vu que plusieurs
Etats européens avaient œuvré à la
résolution des conflits, mais leurs
efforts n’ont pas véritablement abouti.
Il n’est pas certain que l’Union en tant
que telle puisse engranger davantage
de résultats.
Il existe d’autres obstacles encore qui
viennent bloquer l’action européenne
dans la région et ceux-ci sont internes à
l’Union. Tout d’abord, le Sud-Caucase
ne dispose pas vraiment d’un « avocat »
au sein de l’UE, comme le fut, par
exemple, la Finlande concernant la
Dimension nordique. Certains pays ont
bien utilisé leur présidence pour tenter
de promouvoir cette région et jouer un
rôle en sa faveur, comme la Finlande
en 1999 et la Suède en 2001, et d’autres
sont intervenus en ordre dispersé dans
la résolution des conflits, mais jamais
il n’a existé de véritable coordination
entre eux dans un cadre européen.
Toutefois, avec l’entrée dans l’UE des
Etats baltes, qui ont manifesté depuis
plusieurs années un intérêt certain pour
le Sud-Caucase, celui-ci va acquérir un
soutien supplémentaire.
Comme on l’a déjà dit, la coopération
entre les trois pays a été jusqu’à présent
réduite au minimum. Or, l’approche de
l’Union européenne à leur égard n’a
pas non plus été, dans un premier
temps, régionale. Les Accords de
partenariat et de coopération signés en
1999 ont concerné de la même façon
toutes les anciennes républiques soviétiques. Il en a été de même pour Tacis
qui inclut même la Mongolie ! Quant
aux programmes Traceca et Inogate, ils
recouvrent tout un ensemble de pays
qui dépasse largement le cadre du Sud-Caucase.
Cependant, la réflexion sur cette région
a peu à peu évolué vers la reconnaissance de la nécessité d’adopter une
politique commune aux trois pays.
L’évolution de la
réflexion au sein de l’UE
Les débats ont été menés dans différentes instances, allant de la Commission
au Parlement européen. Dans un
premier temps, le seul instrument existant de coopération était représenté par
les Accords de partenariat et de coopération (APC). Leur mise en œuvre a
déclenché un premier débat au sein de
l’UE. La Commission jugeait en effet
indispensable d’adopter une stratégie
commune pour l’ensemble de la
région. Selon elle, l’Union ne pourrait
apporter à celle-ci une aide efficace
que si les conflits étaient réglés et
qu’une véritable politique de coopération entre les trois pays était mise en
place. Cette vision se reflète dans la
Déclaration conjointe de Luxembourg,
signée par l’Union européenne et les
trois chefs d’Etat (22 juin 1999), qui
accompagnait la mise en œuvre des
accords. De son côté, le Conseil
Affaires générales (CAG), qui réunit
les ministres des Affaires étrangères,
tout en concédant que la résolution des
conflits était primordiale, ne concevait
d’action européenne que dans le cadre
des APC.
Toutefois, en 2000-2001, le débat était
relancé. Aucune solution n’était en vue
dans les conflits et la coopération
régionale en était toujours au point
mort. Des actions de l’Union, dans le
domaine de la protection de l’environnement et pour la réouverture de la
voie ferrée entre l’Arménie et la
Géorgie, qui semblaient pourtant ne
pas devoir soulever de différends,
n’ont pas abouti. Dans ce contexte, des
voix se font de plus en plus souvent
entendre dans les instances communautaires pour promouvoir une politique
commune de l’UE au Sud-Caucase.
C’est ainsi qu’en décembre 2000, le
Parlement européen a invité la
Commission « à élaborer une politique
axée sur la dimension sud-orientale
pour le Caucase »
[3]. Cette idée a été
ensuite approfondie par ce même
Parlement qui suggérait la création
d’une « Dimension méridionale » de
l’UE sur le modèle du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est, la nomination d’un envoyé spécial de l’UE
dans la région et l’organisation d’une
Conférence sur le Sud-Caucase. La
présidence suédoise (premier semestre
de 2001) a donné la priorité à cette
région et l’Unité de planification de la
politique et d’alerte rapide placée sous
la responsabilité du Haut représentant
pour la PESC a publié un document
dans cet esprit le 4 janvier 2001. Au
début de la même année, toute une
série d’initiatives virent le jour, dont la
première visite au Sud-Caucase de la
troïka ministérielle à la fin de février.
Dans le Financial Times du 20 février,
Chris Patten et Anna Lindh cosignaient
un article dans lequel ils déclaraient
que « l’Union ne peut se permettre de
négliger le Sud-Caucase ». Le 26 février,
le CAG adoptait une déclaration sur la
détermination de l’Union à jouer un
rôle plus important dans la région.
Mais en fait, en dépit des engagements
pris, aucune discussion de fond sur les
problèmes de la région ne fut entamée
ni avec les puissances régionales, ni
avec les Etats-Unis ou la Russie. Une
aide supplémentaire pour l’Ossétie du
Sud fut cependant décidée dans le
cadre du programme Tacis. Une décision d’envergure sera prise en juillet
2003 avec la nomination d’un Représentant spécial de l’UE au Sud-Caucase, le diplomate finlandais
Heikki Talvitie. Enfin, dans une déclaration spectaculaire influencée sans
aucun doute par la « révolution des
roses » de novembre 2003 en Géorgie,
les ministres des Affaires étrangères de
l’UE réunis à Bruxelles le 27 janvier
2004 recommandaient à la Commission
d’inclure les trois pays du Sud-Caucase dans la politique de voisinage
de l’UE.
Les recommandations du Parlement européen
Lors de sa séance du 26 février 2004, le Parlement européen a adopté des
recommandations sur la politique de l’UE à l’égard du Sud-Caucase, qu’il a ensuite
adressées au Conseil européen :
- établir un ensemble d’exigences minimales initiales auxquelles devront satisfaire
les pays du Caucase du Sud, lesquelles seront incluses dans la politique « Europe
élargie - Voisinage » ;
- renforcer les programmes d’aide communautaire ;
- presser la Turquie de s’engager pleinement par rapport à son statut de candidat et
lui demander d’entreprendre toutes les démarches nécessaires à l’établissement de
bonnes relations de voisinage avec les pays de la région, en particulier pour ce qui
est de la réouverture progressive de sa frontière avec l’Arménie ;
- attribuer à la région un statut clair dans le cadre de sa politique « Europe élargie -
Voisinage » ;
- inviter la Commission à apporter un soutien supplémentaire au programme antidrogue du Caucase du Sud ;
- assurer conjointement avec la Commission le plein usage des instruments dont
dispose la Communauté dans le domaine de la prévention des conflits, en s’attachant
notamment à l’aide humanitaire aux personnes déplacées et aux réfugiés ;
- inclure la question des trois processus de paix dans la région et de l’avenir de la
région dans la mise en place du partenariat UE-Russie ;
- donner suite à la proposition du Parlement européen d’établir un Pacte de stabilité
tirant les leçons de l’expérience du Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est ;
- demander à l’Arménie, à l’Azerbaïdjan et à la Géorgie, dont le développement
nécessite des investissements, de mettre en place un cadre solide et transparent
garantissant lesdits investissements ;
- assurer que la Banque européenne d’investissement accorde « également des
fonds, en particulier à des projets en faveur des petites et moyennes entreprises et
des investissements pour des infrastructures durables ;
- demander à la Commission de donner la priorité au renforcement des programmes
concernant l’accueil d’étudiants des trois pays au sein des universités et écoles
supérieures de l’Union européenne ;
- mettre en place des outils spécifiques en faveur de la coopération culturelle et
scientifique avec les pays ;
- tenir pleinement compte de l’importance d’un soutien de l’Union européenne
en faveur de la réhabilitation des réseaux d’énergie, de transports et de
télécommunications dans la région ;
- tenir pleinement compte de l’importance stratégique de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan ;
- inviter les Etats de la région à promouvoir une coopération ouverte et n’excluant
aucun d’entre eux sur l’utilisation des ressources énergétiques et le tracé des oléoducs,
afin de contribuer efficacement au rétablissement de la stabilité régionale ;
- parvenir à un règlement global du problème des réfugiés.
Source : w
www. europarl. eu. int
Avec l’élargissement, ou plutôt la
réunification de l’Europe, le Sud-Caucase se rapproche très sensiblement de l’Union européenne. Déjà
pourvus d’un « brevet d’européanité »
avec leur entrée dans le Conseil de
l’Europe, les trois pays de la région
vont se trouver dans une situation
nouvelle. Certes, ils n’ont pas de
frontière commune avec l’Union, mais
tout pourrait changer si la Turquie,
éternel candidat, s’y voyait intégrée à
plus ou moins long terme. Les autorités
d’Arménie et de Géorgie ont déjà
déclaré leur vocation à rejoindre l’UE
et si l’Azerbaïdjan n’a pas pris de
position officielle à cet égard, ses
gouvernants ont déclaré en privé, à de
multiples reprises, leur désir de ne pas
demeurer à l’écart du mouvement.
Certes, les conditions sont loin d’être
réunies pour une éventuelle adhésion,
que ce soit sur le plan politique ou économique. La résolution des conflits, la
mise en place d’institutions stables, le
respect des droits de l’homme, le
renforcement des infrastructures du
marché et l’adoption de mesures efficaces pour lutter contre la corruption et
les divers trafics (drogue, armes) qui
transitent par la région sont des préalables indiscutables. Cependant, l’Union
européenne semble avoir pris conscience du fait que ces pays sont bien
européens et qu’il serait tout à fait
dommageable de les laisser en marge
de la construction européenne. Il ne
faut en aucun cas les rejeter « vers les
ténèbres extérieures » et il faut avoir vu
le drapeau européen flotter sur la
mairie de Tbilissi pour comprendre à
quel point l’aspiration européenne est
forte dans la région. L’article 49 du
traité de l’Union européenne ne
proclame-t-il d’ailleurs pas que la porte
de l’Union ne doit être fermée à
« aucun pays européen ». Certes, s’ils
ne veulent pas gâcher leurs chances,
les trois pays devront accomplir des
efforts considérables et ne pas compter
seulement sur la communauté internationale, ni rejeter éternellement la
responsabilité de leur situation sur des
acteurs extérieurs.
·
M. Kahn, « Arménie. Une stabilisation sans profit pour la population » ; D. Helly,
« Azerbaïdjan. La démocratie sacrifiée » ; S. Serrano, M. Kahn, « Géorgie. Relève pacifique »
in La Russie et les autres pays de la CEI en 2003, Le courrier des pays de l’Est (n° spécial),
n° 1041, janvier-février 2004, pp. 94-136.
·
F. Ardillier-Carras, « Sud-Caucase. Diversité et complémentarités des campagnes », Le courrier
des pays de l’Est, n° 1034, avril 2003, pp. 15-27.
·
Amalia Kostanyan, « La corruption dans le Sud-Caucase », Le courrier des pays de l’Est,
n° 1032, février 2003, pp. 47-55.
·
« Caucase, risques et enjeux » (dossier), Géoéconomie, n° 28, hiver 2003-2004, pp. 35-150.
[(1)]
Les Azéris se considèrent comme les descendants des Albans ou Albaniens qui peuplaient
ce royaume. Il s’agit d’une population caucasique sans aucun lien avec les Albanais.
[(2)]
Cf. Dov Lynch, « Vers une stratégie de l’Union »
in Le Sud Caucase : un défi pour l’UE,
Cahiers de Chaillot, n° 65, décembre 2003, pp. 173-199.
[(3)]
Cf. JOCE 232 du 17 août 2001, point 41.