2004
Le Courrier des Pays de l’Est
La langue russe
Un enjeu dans les relations entre la Russie et son étranger proche
David Teurtrie
Allocataire de recherche au Centre de recherche sur les espaces et les sociétés (CRESO), Caen. Manuscrit clos en avril 2004
Contrairement à une idée reçue,
la politique de l’URSS en
matière linguistique ne se
bornait pas, loin s’en faut, à la
russification et se distinguait par
une grande diversité dans son
approche des langues nationales
des républiques. Les Etats indépendants nés de la chute de
l’URSS se sont donc retrouvés
face à un héritage complexe et
souvent contradictoire. Si à la
veille de l’éclatement, 82 % des
Soviétiques, dont 62 % de non-Russes parlaient le russe, le
degré de connaissance de cette
langue était très variable selon
les républiques. Les nouveaux
Etats indépendants se sont évidemment posé comme but de
promouvoir leur langue nationale et de la substituer au russe,
ce qui a poussé un certain
nombre de Russes à émigrer.
Cependant ce mouvement n’a
pas revêtu un caractère massif,
sauf dans les régions de conflits
(Sud-Caucase, Tadjikistan). Ce
n’est qu’avec l’arrivée au pouvoir
de V. Poutine que le gouvernement russe a mis en place de son
côté une politique de soutien à la
langue et à la culture russes dans
l’étranger proche. Il lui a également fallu faire face à la pression des autorités de certaines
républiques de la Fédération de
Russie, comme le Tatarstan,
pour développer le rôle de leur
propre langue. L’accent a été mis
par les autorités russes sur les
principaux vecteurs de la langue
que sont l’enseignement, les
médias, ainsi que l’internet. La
situation du russe est très diversifiée selon les ex-républiques,
allant de l’absence totale de
statut officiel, comme en Azerbaïdjan à celui de langue officielle comme en Biélorussie.
Contrary to popular belief, the
USSR did not by any means try
to spread the Russian language
but rather its policy was one of
large diversity in terms of the
approach to the national languages
of the republics. Therefore the
independent States born of the
disintegration of the USSR
found themselves faced with a
complex and often contradictory
heritage. If, just before the
collapse of the USSR, 82 % of
Soviet citizens, of whom 62 %
were non-Russians, spoke
Russian, the degree of knowledge
of the language varied greatly
according to the republics. The
new independent States evidently set themselves the objective of promoting their national
language to replace Russian,
which caused a certain number
of Russians to emigrate.
However this movement did not
occur on a massive scale, except
in the regions of conflict (South
Caucasus, Tajikistan). It was not
until V. Putin came to power that
the Russian government decided
to adopt a policy of support for
the Russian language and culture
in the neighbouring regions. It
also had to face up to the pressure applied by the authorities of
certain republics in the Russian
Federation, such as Tatarstan, to
develop the role of their own
languages. The Russian authorities chose to concentrate on the
principal vectors of the language
that are education, the media,
and the Internet. The situation in
terms of the Russian language
differs greatly according to exrepublics, going from a total
absence of official status, as is
the case in Azerbaijan, to that of
an official language as in
Belarus.
La place actuelle de la langue russe
dans les pays de la CEI
[1] résulte à la
fois de l’héritage soviétique et des
politiques menées depuis les indépendances. Contrairement à une représentation largement répandue, la politique
linguistique de l’URSS ne peut se
résumer à une russification tous azimuts, loin s’en faut. A leur arrivée au
pouvoir, les autorités soviétiques ont
accordé une véritable autonomie culturelle aux nationalités. Cela s’est traduit
notamment par la reconnaissance des
langues « minoritaires » qui ont fait leur
entrée dans le système scolaire, la
presse, la culture, les entreprises et les
administrations locales. Et si la politique de russification l’a emporté à
partir de la fin des années 1930, la
plupart des réalisations de la période
précédente que sont l’instauration de
républiques par le découpage administratif, la reconnaissance et la codification de langues à part entière, l’identification des citoyens soviétiques à
des nationalités différentes ne seront
pas remises en cause par le pouvoir
soviétique
[2]. En fait, la politique
linguistique soviétique n’a été uniforme ni dans le temps, ni dans
l’espace. De plus, entre les décisions
prises à Moscou et leur mise en œuvre
dans les républiques, de forts infléchissements ont pu apparaître, allant
parfois jusqu’à l’opposition passive.
C’est cet héritage complexe et parfois
contradictoire que doivent gérer les
nouveaux Etats indépendants.
Tendances générales
(1989-1998)
● Russes et russophones
au moment de l’éclatement
Dans les dernières années de l’URSS,
les Russes ne forment que 52 % de la
population totale, mais 82 % des
Soviétiques parlent couramment le
russe, tandis que 58 % le considèrent
comme leur langue maternelle. Au
total, 62 % des non-Russes maîtrisent
parfaitement la langue de Pouchkine,
alors que c’est seulement le cas de
3,5 % des Russes pour la langue
d’autres nationalités
[3].
Parmi les nations titulaires
[4] des républiques fédérées, les Biélorusses sont
les plus russifiés avec 82,4 % de locuteurs. Al’inverse, ce pourcentage n’est
que de 28,1 % en Géorgie. Par ailleurs,
les Russes constituent le seul groupe
présent sur l’ensemble du territoire de
l’URSS ; en 1989,17,5 % d’entre
eux, soit 25 millions, vivaient en
dehors de la Fédération russe. Dans
leur grande majorité, ils habitaient des
régions en continuité territoriale avec
la Russie, où ils sont parfois installés
depuis plusieurs siècles (en Ukraine
notamment).
● Le cadre législatif
Au cours des années 1990, on assiste à
la construction d’Etats-nations qui,
dans leur majorité, n’ont jamais existé
auparavant. L’un des enjeux majeurs
de ce processus est la question linguistique. A cet égard, il est remarquable
que toutes les républiques aient donné
un statut officiel à leur langue dès
1989.
Après l’accession du pays à l’indépendance, ses dirigeants sont confrontés à
une double tâche : ils doivent non
seulement promouvoir la langue du
groupe ethnolinguistique le plus
important numériquement au détriment
des langues dites minoritaires, ce qui
constitue la politique traditionnelle de
tout jeune Etat-nation, mais également
la substituer au russe, qui était jusqu’alors la langue dominante. Cette
double tâche est très complexe à mener
de front, puisqu’il faut dans la pratique
que les représentants de l’Etat, qui ont
été majoritairement formés en russe,
deviennent les prescripteurs de la
nouvelle politique linguistique.
Cependant, si le russe était prépondérant sous le régime soviétique, il n’en
coexistait pas moins avec les langues
des nations titulaires utilisées dans les
administrations locales (surtout dans
les échelons inférieurs et dans les
zones rurales), dans l’enseignement
(surtout primaire et secondaire) et dans
la littérature et les publications locales.
C’est sur cette base qu’a été menée une
politique plus ou moins systématique
de remplacement du russe dans l’administration et le savoir au profit de la
nouvelle langue officielle. Le système
scolaire offre donc désormais une plus
large place à cette dernière, à l’exemple
de l’Ukraine où « le pourcentage
d’enfants instruits dans des écoles
russes est passé de 51,4 % à 36,4 %»
[5]
entre 1991 et 1998.
Les médias audiovisuels, créés lors des
indépendances et contrôlés par l’Etat,
sont contraints de réduire le temps
d’antenne en russe, tandis que la diffusion des chaînes russes est soumise à
certaines restrictions. Par exemple, la
législation kazakhstanaise prévoit
depuis janvier 2002 que «50 % des
émissions télévisées doivent être en
langue kazakhe, ce qui pose de graves
problèmes d’adaptation pour les
chaînes n’ayant pas les moyens de
produire elles-mêmes et retransmettant
une bonne partie de la journée des
émissions de la télévision russe »
[6].
Enfin, c’est toujours dans cette logique
d’élimination de l’influence russe que
certains Etats musulmans de la CEI ont
décidé de remplacer l’alphabet cyrillique par l’alphabet latin ou, comme au
Tadjikistan, par l’alphabet arabe
[7].
● L’impact des migrations
Cet ensemble de mesures défavorise de
fait les russophones qui ne peuvent
plus accéder à un certain nombre de
postes désormais réservés aux locuteurs de la langue nationale. C’est l’un
des principaux facteurs qui pousse de
nombreux Russes à regagner la « mère
patrie ».
Les indépendances ont en effet provoqué un choc important, accélérant un
mouvement de retour qui avait débuté
dans les années 1960. Ainsi, entre 1990
et 1998, ce sont plus de 2,5 millions de
Russes qui ont émigré des pays de la
CEI, dont la quasi-totalité vers la
Russie. Ces migrants représentent
environ 10 % de la population russe
qui était installée en dehors de la
République socialiste fédérative de
Russie en 1989. Hormis les législations
restrictives, ces départs représentent le
principal danger pour l’avenir de la
langue russe dans l’étranger proche : la
présence de communautés russes
garantit en effet une demande minimale de produits culturels, de médias
et de filières d’enseignement russes.
Dans le même temps, il s’agit de nuancer
et de préciser ces chiffres. D’une part,
les scénarios catastrophes qui prédisaient l’arrivée massive en Russie des
quelque 25 millions de Russes vivant
dans les autres Etats ne se sont pas
réalisés. D’autre part, et c’est là que
résident les véritables enjeux pour
l’avenir, les flux d’émigration des
russophones sont géographiquement
très différenciés et semblent devoir
accentuer les différences héritées de
l’URSS. Dans le Caucase, où ils représentaient moins de 7 % de la population dans chacune des républiques, ils
ont été environ la moitié à partir.
Même chose au Tadjikistan, où la
guerre civile a fait fuir plus de 55 %
des Russes qui étaient présents dans la
république en 1989. Dans les autres
Etats d’Asie centrale, environ un quart
des Russes ont émigré, tandis qu’au
Kazakhstan, où ils étaient proportionnellement les plus nombreux, les
départs n’ont concerné que 16 % des
effectifs de 1989.
A l’inverse, l’émigration des Russes
depuis la partie européenne de la CEI
est relativement faible. En Biélorussie,
elle est quasiment nulle compte tenu de
l’installation de russophones venus
d’autres républiques, tandis que moins
de 3 % des Russes d’Ukraine ont fait le
choix de s’expatrier, soit environ
300 000 personnes sur les 11,3 millions de ceux qui étaient là en 1989.
Enfin, seuls 9 % des Russes de
Moldavie ont émigré malgré le conflit
qui les oppose aux Moldaves
[8].
Les vecteurs du russe
dans l’étranger proche
(1999-2003)
● Elaboration d’une politique
cohérente
Après la fin de l’ère Eltsine qui s’était
caractérisée par un véritable abandon
des russophones de l’étranger proche
ainsi que par une inaction totale dans le
domaine linguistique et culturel, le
gouvernement russe s’est attelé à l’élaboration d’une politique cohérente.
Cette tâche a été confiée au ministère
des Affaires étrangères qui a organisé
des groupes de réflexion chargés de
dégager des priorités. Voici quelques-unes des recommandations formulées
par les experts russes : « Entreprendre
une étude générale des pays de l’étranger proche afin de connaître le nombre
total de Russes ethniques, de ceux
considérant le russe comme leur langue maternelle, et de ceux enfin qui
ressentent le besoin de recevoir des
informations et une éducation en russe.
Apporter une aide gouvernementale
aux centres culturels russes à l’étranger, en premier lieu dans les pays de la
CEI. Cette aide pourra prendre une
forme financière ou autre, comme l’octroi d’un soutien matériel (journaux,
manuels scolaires, livres, matériels
vidéo, etc.) ou la formation d’enseignants. […] L’attention principale doit
aller aux pays de la CEI, notamment
dans la préparation et l’adoption de
traités et d’accords bilatéraux visant à
la fondation en commun d’universités,
d’associations d’enseignants du russe,
de centres culturels russes, etc.
Chercher à rétablir l’égalité en droit du
russe et de la langue officielle du
pays »
[9].
● Les facteurs internes
à la Fédération de Russie
Cependant, la contestation de la place
des Russes et de leur langue ne s’est
pas arrêtée aux frontières de la
Fédération de Russie. En dehors du cas
extrême de la Tchétchénie, des républiques telles que la Iakoutie ou le
Tatarstan ont eu des velléités d’émancipation qui se sont notamment manifestées sur le plan culturel. Il faut
d’ailleurs remarquer que la politique
du Tatarstan durant les années Eltsine,
qui associait allégeance à la direction
russe et tatarisation de la république
(administration régionale monopolisée
par les Tatars, connaissance du tatar
exigée, soutien au regroupement de la
« diaspora » tatare), ressemblait à s’y
méprendre à celle conduite par l’Etat
désormais indépendant du Kazakhstan.
L’un des objectifs de la réforme des
relations entre l’Etat central et les
sujets de la Fédération au profit d’une
« verticale du pouvoir » visait à étouffer
chez ces derniers toute tentative
d’émancipation. Il est évident que cette
politique a considérablement renforcé
la cohésion de la Fédération, en particulier avec l’harmonisation des législations, associée à un affaiblissement
continu de l’indépendance financière
des régions.
Le russe s’est vu accorder le statut de
langue officielle par la loi de la RSFSR
du 25 octobre 1991, modifié par la loi
fédérale du 24 juillet 1998 « sur les
langues des peuples de la Fédération
de Russie ». Un autre amendement à
cette loi, en date du 11 décembre 2002,
précise que seule la graphie cyrillique
peut être utilisée pour l’ensemble des
langues de la Fédération de Russie,
disposition visant tout particulièrement
les Tatars qui envisageaient d’adopter
l’alphabet latin. Ce texte, s’il permet
de renforcer la position du russe au
sein de la Fédération et notamment
dans les républiques, n’en est pas
moins également à destination de
l’extérieur. En effet, l’une des demandes adressées par les communautés
russes à l’étranger (soutenues en cela
par les autorités de la Fédération de
Russie) à leur pays d’accueil est que
ceux-ci accordent au russe le statut de
langue officielle.
● Les actions de la Russie
dans l’étranger proche :
atouts et contraintes
L’éducation
La Russie a pris conscience que l’un
des facteurs susceptibles de contribuer
à la pérennisation de la langue russe
dans l’étranger proche réside dans sa
présence au sein des systèmes scolaires
des nouveaux Etats. Le premier axe
consiste à faire du lobbying auprès des
gouvernements de la CEI afin qu’ils
maintiennent ou réintroduisent l’enseignement du russe en tant que langue
étrangère dans l’ensemble du système
scolaire. Le second axe est de veiller à
ce que continue d’exister une filière
d’enseignement russe (ou au moins
mixte) permettant à ceux qui le souhaitent d’être formés dans cette langue :
l’absence de cette possibilité est l’un
des motifs fréquemment avancés par
les russophones candidats à l’émigration.
Dans ce cadre, le ministère apporte une
aide sous plusieurs formes. C’est tout
d’abord l’envoi de livres scolaires, qui
est sans doute l’action la plus simple et
la moins coûteuse à mettre en place.
Cette mesure a plus de portée qu’on
pourrait le penser au premier abord. En
effet, dans la majeure partie de la CEI,
le système scolaire est dans un tel état
de déliquescence, que l’achat d’ouvrages
scolaires de qualité est chose difficile.
Une autre mesure est la formation
gratuite en Russie des enseignants de
russe, ce qui s’avère tout aussi utile :
faute de moyens et surtout de volonté,
celle-ci se fait rare dans les pays de la
CEI et la qualité de l’enseignement a
tendance à baisser.
Enfin, la Russie continue de posséder
les meilleures universités de l’espace
ex-soviétique avec les centres universitaires de premier plan que sont les
villes de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Mais là encore, ce sont
les moyens financiers qui font défaut,
la Russie éprouvant d’importantes difficultés à financer le système d’enseignement supérieur. La majeure partie
des étudiants de la CEI qui souhaitent
étudier en Russie doivent le faire à titre
onéreux, ce qui n’est pas à la portée de
la grande majorité d’entre eux. La
Russie n’en assume pas moins l’accueil
dans ses universités de quelques
milliers de jeunes de la CEI.
Par ailleurs, de nombreux russophones,
qui ne peuvent poursuivre des études
supérieures dans leur pays du fait des
restrictions linguistiques et de la
concurrence que leur font les allogènes
décident de tenter leur chance en
Russie. Il en est de même pour d’autres,
ayant bénéficié d’une formation supérieure dans leur pays, mais qui choisissent de le quitter car ils n’y ont pas de
perspective d’avenir. C’est un atout
pour la Russie qui voit arriver sur son
sol une population jeune, parfaitement
russophone et instruite et qui manifestement souhaitera rester. C’est aussi un
handicap dans la mesure où cela représente un affaiblissement des communautés russophones de l’étranger
proche. Enfin, pour les Etats de la CEI,
la perte n’est pas négligeable dans la
mesure où ils ont consacré des dépenses
publiques à la formation d’une
jeunesse qui va finalement vivre et
travailler à l’étranger.
Les médias
Le vecteur qui apparaît comme le plus
prometteur pour la diffusion de la
langue russe est représenté sans aucun
doute par les médias. La Russie a en
effet hérité de la majorité des infrastructures de l’Union soviétique et
d’un capital humain de premier plan.
Contrairement aux médias dans les
autres Etats de la CEI qui sont largement contrôlés par le pouvoir et ont
gardé des habitudes « soviétiques », les
médias russes ont réussi à acquérir une
certaine indépendance dans les années
1990, et à utiliser avec succès les techniques occidentales.
Aujourd’hui, la presse écrite compte de
nombreux titres de bonne qualité et
d’orientations politiques diverses
(Izvestia, Nezavisimaïa Gazeta, Kommersant,…). Dans les pays de la CEI,
l’édition reste dominée par les publications en russe. C’est le cas en Ukraine
où presse écrite et ouvrages, beaucoup
moins contrôlés par le pouvoir que la
télévision, sont très majoritairement
russophones. On trouve à la fois des
titres de la presse russe dans leur format
original qui sont directement importés
de Russie, des versions ukrainiennes
(mais en russe) de journaux russes (tels
que Izvestia-Ukraina, Aif-Ukraina,...),
mais aussi des journaux russophones
ukrainiens (Fakty, Sevodnia, Biznes,...).
Dans le secteur du livre, la prééminence russe est encore plus forte
puisque « les ouvrages en ukrainien
n’ont pu conquérir qu’environ 10 % du
marché. Tout le reste est occupé par les
livres en russe, dont la majorité est
imprimée en Russie »
[10].
La presse économique (qui est apparue
après la chute de l’URSS) est essentiellement constituée de publications en
russe, langue largement utilisée dans le
milieu des affaires dans tout l’étranger
proche ; cela contribue d’ailleurs à
promouvoir le russe dans la mesure où
les secteurs économiques et financiers
privés sont les éléments les plus dynamiques des sociétés post-soviétiques.
La télévision russe, malgré la reprise
en main effectuée par l’équipe Poutine,
est animée par de bons professionnels,
et présente une assez grande diversité
(chaînes généralistes, régionales,
culturelles, publiques et privées). On
ne peut pas dire que le contenu des
programmes ait gagné à la libéralisation : ils rejoignent en effet à grande
vitesse ce qui se fait « de mieux » en
Occident (publicité à profusion, téléréalité, multiplication des programmes
à sensation,...). Néanmoins, cette
liberté de ton (qui tend souvent à la
vulgarité) contribue à leur succès
auprès des populations de l’étranger
proche dont les télévisions nationales,
contrôlées par le pouvoir en place, ont
généralement gardé une facture plus
compassée. La critique des régimes
politiques en exercice explique également l’audience des médias russes
dans les autres Etats ex-soviétiques.
La diffusion de ces médias est donc un
réel atout pour la Russie dans la
mesure où l’un des principaux facteurs
de puissance passe par l’information
ainsi que par l’exercice d’une certaine
influence sur les opinions publiques.
Cela n’a pas échappé aux dirigeants
des pays de la CEI qui ont souvent
adopté des mesures visant à restreindre
l’accès aux médias russes sur leur territoire. En effet, là où elles ne sont pas
en butte à des restrictions, les chaînes
de télévision russes sont plus prisées
que leurs concurrentes nationales.
C’est le cas au Kirghizstan, en
Biélorussie, en Arménie et en Moldavie.
Ainsi, en 1999, les Moldaves étaient
89,9 % à regarder ORT, la principale
chaîne publique russe, tandis que la
chaîne nationale ne parvenait à attirer
que 16,6 % des téléspectateurs
[11]. En
fait, la plupart des régimes en place ont
intérêt à limiter la diffusion de la langue russe, dans la mesure où celle-ci
permet à leurs administrés d’avoir
accès à des informations qui échappent
à leur contrôle.
L’internet est également un bon
vecteur du russe, surtout quand il s’agit
de concurrencer les autres langues de
l’ex-URSS : la grande négligence
régnant dans le domaine des droits
d’auteur et l’offre gratuite d’un certain
nombre de services rendent particulièrement attractive la « toile russe » sur
laquelle on peut trouver une grande
diversité d’informations, de documentation et de journaux en ligne qui
présentent l’intégralité de leur version
papier sans demander la moindre rétribution… Et même si la Russie accuse
un retard important sur les pays occidentaux, le développement de l’internet
y est l’un des plus rapides au monde.
De plus, les fournisseurs d’accès russes
ont entrepris de connecter le réseau
russe directement sur ceux de la
plupart des grands pays du monde, ce
qui leur permet d’exercer un quasi-monopole sur les connexions des pays
de la CEI, obligés de passer par
Moscou pour entrer en contact avec le
reste de la planète. Dans ce contexte,
l’écrasante majorité des ressources
internet dans tous les pays de la CEI
est produite en russe
[12]. Par ailleurs,
l’internet russophone dispose d’un
important atout avec les communautés
russophones dispersées dans le monde
et qui trouvent dans ce média un
moyen modique et très efficace de
maintenir un lien avec la Russie et
ainsi de continuer à faire partie du
« monde russe ».
Face à ce dynamisme, les autres
langues de l’ex-URSS n’ont aucune
chance de s’imposer, leur audience et
leur offre étant par trop limitées. Le
russe apparaît ainsi donc bien comme
le vecteur privilégié d’accès à la
culture mondiale, vanté par les russophones, en Ukraine notamment. D’une
manière plus générale, la Russie joue
le rôle paradoxal d’intermédiaire entre
la culture occidentale et les populations de la CEI. En effet, nombre de
produits arrivent d’abord en Russie
pour être ensuite réexportés vers le
reste de la Communauté : les films
américains, par exemple, qui sont
projetés dans tous ces pays, sont
doublés en russe.
Les relations avec la « diaspora »
et la maîtrise des migrations
Les communautés russes (russophones)
qui continuent de vivre dans les Etats
de la CEI restent importantes, d’autant
que la seconde moitié des années 1990
a vu un tarissement du mouvement de
« retour » vers la Russie. Aujourd’hui,
les dirigeants et les élites en Russie
s’en font les défenseurs. Cependant
cette volonté ouvertement affichée se
heurte à une réalité fort complexe, qui
oblige à la plus grande prudence. En
effet, une politique trop agressive
serait de nature à mécontenter populations et gouvernements de l’étranger
proche, avec le spectre de tensions
intercommunautaires défavorables aux
minorités russes.
En fait, les autorités russes sont
confrontées à un dilemme dans leurs
relations avec leurs « compatriotes ». La
Russie voyant sa population décliner, il
est très tentant pour elle de favoriser le
« retour » de ces groupes qui partagent
les mêmes valeurs culturelles et la
même langue. Elle éviterait ainsi tous
les problèmes d’intégration auxquels
doivent faire face les pays d’immigration.
Cette perspective se heurte cependant à
la volonté de Moscou de maintenir les
liens les plus étroits possible avec
l’étranger proche et de profiter de la
présence de communautés russes dans
ces pays pour chercher à exercer un
droit de regard dans leurs affaires intérieures. Après des années de tergiversations, c’est clairement cette dernière
option qui semble avoir été choisie à
lire la loi sur les migrations entrée en
vigueur en juillet 2002 et qui n’accorde
aucune facilité particulière aux Russes
vivant dans d’autres pays de la CEI
pour s’installer dans la « mère-patrie »
et obtenir la nationalité russe.
Cette loi vient ajouter à un certain
climat d’incompréhension entre la
Russie et les « compatriotes » de
l’étranger proche. Nombre d’entre eux
estimaient avoir été abandonnés par
Moscou au début des années 1990,
alors que, par ailleurs, ils se sentaient
au moins autant soviétiques que russes
et avaient peu d’attachement pour la
Fédération de Russie, qui n’avait
jamais existé sous cette forme dans
l’histoire. Il faut d’ailleurs remarquer
que cette crise identitaire a également
touché la majeure partie de la société
russe qui ne s’est pas toujours complètement reconnue dans ce nouvel Etat.
Cette ambiguïté des relations avec la
diaspora ne facilite pas la mise en
place d’une politique cohérente,
d’autant que les communautés russophones se sont montrées plutôt
amorphes face à la nouvelle donne.
C’est ainsi que les partis « russes »
(quand ils existent) ont une audience
marginale, alors que leur électorat
potentiel est important (en Ukraine et
au Kazakhstan notamment).
La loi sur les migrations vise également les anciens citoyens soviétiques
non russes qui ont tendance à émigrer
en masse vers la Russie (notamment à
partir du Caucase) de manière temporaire ou définitive. Si cette situation est
plutôt de nature à favoriser la russophonie, elle n’en suscite pas moins des
tensions sociales au sein de la
Fédération de Russie. Enfin, le russe
reste non seulement la langue de
communication incontestée parmi les
populations de la CEI, mais elle est
également la langue de la diplomatie
régionale.
● Une situation très contrastée
selon les Etats
Au vu de tous ces éléments, on peut
classer les pays de l’étranger proche en
quatre groupes, en fonction de leur
politique nationale et des évolutions
des sociétés. Un premier groupe est
composé de l’Azerbaïdjan, du Turkménistan et de l’Ouzbékistan. Le russe
n’y a plus de statut officiel, les autorités cherchant à le reléguer au rang de
langue étrangère, parlée par une minorité en voie de marginalisation.
L’enseignement est presque entièrement dispensé dans la langue du pays,
tandis que l’adoption de l’alphabet
latin (en Azerbaïdjan notamment)
devrait permettre d’instaurer une
barrière supplémentaire à l’influence
du russe. Deux de ces Etats (l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan) mènent une
politique extérieure visant à limiter
l’influence politique russe et à se
rapprocher des Etats-Unis. Par ailleurs,
l’Azerbaïdjan et le Turkménistan sont
les deux pays turcophones les plus
proches sur le plan linguistique (et
géographique) de la Turquie. Pourtant,
l’Azerbaïdjan mis à part, l’idée de la
constitution d’un monde turcophone
tourné vers la Turquie (néo-pantur-quisme) ne correspond pas à la réalité
historique (les républiques d’Asie centrale n’ont jamais fait partie de
l’Empire ottoman), géographique
(barrière de la mer Caspienne), culturelle et linguistique (influences perse et
russe, diversité des langues turciques)...
La Géorgie, l’Arménie et le Tadjikistan
composent le deuxième groupe. Ces
Etats figurent parmi les plus pauvres
de la CEI et ont connu des conflits
armés plus ou moins longs au début
des années 1990. Ils ont tous les trois
la particularité de ne pas appartenir aux
deux grands groupes linguistiques qui
dominent la CEI (slaves et turciques).
Le rôle de la langue russe y a toujours
été plus limité que dans le reste de
l’Union soviétique et les communautés
russophones minoritaires. Dans le
même temps, la politique officielle à
l’égard du russe y est relativement
libérale, la langue nationale n’ayant
pas à redouter sa concurrence. Le
poids de Moscou y demeure important,
notamment du point de vue militaire,
sans que cela préjuge de relations politiques avec d’autres puissances. Enfin,
la Russie accueille un nombre important d’émigrés de ces trois pays de
manière temporaire ou définitive.
L’Ukraine
[13] et le Kazakhstan forment
le troisième groupe. La communauté
russe y est très importante, tandis que
la langue russe demeure pratiquée par
plus de la moitié de la population. La
politique des gouvernements ukrainiens et kazakhstanais va dans le sens
d’une dérussification, notamment dans
le système scolaire et les médias, mais
elle se heurte à de fortes résistances et
le rôle et la place du russe (aussi bien
que celui de la langue officielle) sont
encore loin d’être fixés. Les relations
de ces pays avec la Russie revêtent un
caractère primordial, même si la
manière de les aborder est très différente entre les deux. De leur nature
dépend en partie l’avenir de la CEI.
Le quatrième groupe est constitué de la
Biélorussie et du Kirghizstan, auxquels
on peut adjoindre la Crimée (république autonome) et les républiques
séparatistes de Transnistrie, d’Abkhazie
et d’Ossétie du Sud. Toutes ces entités
ont accordé le statut de langue officielle au russe. De plus, contrairement
à ce qui est le cas dans le reste de la
CEI, les processus de russification
semblent devoir l’emporter sur les
politiques en faveur de la langue de la
population titulaire (quand celles-ci
ont existé). Enfin, la question du rattachement à la Russie est régulièrement
abordée par les élites politiques de
trois de ces entités (l’Abkhazie,
l’Ossétie du Sud et la Crimée), tandis
que les liens (militaires et économiques) avec celle-ci sont restés très
forts pour la Transnistrie et le
Kirghizstan.
Reste la Moldavie qui fait figure de cas
à part. En effet, son gouvernement
actuel mène une politique plutôt favorable au russe et à la Russie, alors
même que la société est très divisée
entre pro- et anti-Russes. Acela s’ajoutent la tentation de se rapprocher de la
Roumanie et les relations très tendues
avec la république russophone et autoproclamée de Transnistrie. L’avenir de
la Moldavie en tant qu’Etat unitaire et
indépendant n’est pas encore assuré
[14].
D’une manière générale, s’il est
incontestable que les positions de la
langue russe ont été largement remises
en cause au cours des années 1990, il
n’en demeure pas moins que la situation est beaucoup plus complexe dans
le détail, tant entre les différents pays
qu’en leur sein. On peut toutefois
discerner des tendances marquées à la
différenciation entre les Etats qui
devraient connaître des évolutions très
contrastées, prélude à une recomposition probable de la CEI
[15].
·
V. M. Alpatov, 150 iazykov i politika : 1917-2000, Kraft+, Moskva, 2000.
·
D. Laitin, Identity in Formation, the Russian-Speaking Population in the Near Abroad,
Cornell University Press, Ithaca, 1998.
·
O. Roy, La nouvelle Asie centrale ou la fabrication des nations, Seuil, collection « Sciences
de l’homme », 1997.
·
J. Uhres, « Ouzbékistan : une langue officielle difficile à imposer » et Yulia Polyakova,
« Tatarstan : à la recherche d’un véritable bilinguisme », in Langue et identité nationale
(dossier du mois), Le courrier des pays de l’Est, n° 1018, septembre 2001.
[(1)]
L’étranger proche correspond ici aux limites de la CEI dans la mesure où les républiques
baltes sont de fait sorties de l’aire d’influence politique de la Russie en rejoignant les structures
euro-atlantiques (UE, Otan).
[(2)]
Voir T. Martin,
The Affirmative Action Empire, Cornell University Press, Ithaca, 2001.
[(3)]
Voir S. P. Moskalkov, « Geografitcheskie aspekty rasprostranenia rousskovo iazyka v
SSSR »,
Vestnik Moskovskovo Universiteta, seria. 5, geografia, n° 3,1990, pp. 12-20.
[(4)]
La nation titulaire est celle pour laquelle a été créée une division administrative (république autonome, fédérée…) qui porte son nom.
[(5)]
J. G. Janmaat, « Language Politics in Education and the Response of the Russians in
Ukraine »,
Nationalities Papers, vol. 27, n° 3,1999, p. 475.
[(6)]
M. Dumoulin, « Kazakhstan 2001-2002. Les ambiguïtés de la stabilisation »,
Le courrier
des pays de l’Est, n° 1030, novembre-décembre 2002, p. 146.
[(7)]
Décision qui n’a pas toujours été suivie d’effet et qui a engendré de nombreuses difficultés
dans les républiques ayant sauté le pas. Voir J. Uhres, « Ouzbékistan. Une langue officielle
difficile à imposer »,
Le courrier des pays de l’Est, n° 1018, septembre 2001, pp. 18-25.
[(8)]
Sur les migrations internes à la CEI, voir J. Zaïontchkovskaïa, « CEI. Tendances migratoires
de la décennie 1990 »,
in « Populations et migrations » (dossier du mois),
Le courrier des pays
de l’Est, n° 1035, mai 2003, pp. 4-25.
[(9)]
V. D. Sredin et
alii, « O rousskom iazyke »,
Rousskiï iazyk za roubejom, n° 2,2001, pp. 28-29.
[(10)]
Ja. Sokolovskaja, « Potter protiv movy »,
Izvestia, 16 avril 2003, p. 14.
[(11)]
The European Institute for the Media, Media in the CIS, 1999,
www. internews. ru/ books/ media1999.
[(12)]
Y. Perfiliev, « Development of the Internet in Russia : Preliminary Observations on Its
Spatial and Institutional Characteristics »,
Eurasian Geography and Economics, vol. 43, n° 5,
2002, pp. 411-421.
[(13)]
Voir notamment D. Arel, « Interpreting “Nationality” and “Language” in the 2001
Ukrainian Census »,
Post-Soviet Affairs, 2002,18/3, pp. 213-249.
[(14)]
Cf. Agnès Bon « Moldavie. A reculons vers le fédéralisme »
in « La Russie et les autres
pays de la CEI en 2003 »,
Le courrier des pays de l’Est, n° 1041, janvier-février 2004, pp. 78-93.
[(15)]
Pour une version plus longue de cet article, notamment en ce qui concerne la période
soviétique, voir le site
www. unicaen. fr/ mrsh/ identites/ languesNat/ materiaux. php.