2004
Le Courrier des Pays de l’Est
Monténégro
Démocratisation inachevée et débats autour de l’identité
Florian Bieber
Chercheur associé au Centre européen sur la question des minorités, Belgrade. Professeur associé à l’Université d’Europe centrale, Budapest. Manuscrit clos en mars 2004
L’évolution du Monténégro, la
plus petite des républiques de
l’ancienne fédération yougoslave, la seule à être demeurée
aux côtés de la Serbie, partie
constitutive d’un Etat fédéral dit
Serbie-et-Monténégro, diffère
quelque peu de celle des autres
ex-républiques, où la conquête
de l’indépendance nationale est
passée par un vigoureux rejet de
l’hégémonie serbe assortie d’une
affirmation identitaire spécifique
non moins farouche. La défense
d’une identité monténégrine aux
contours manifestement flous,
mais dont la renaissance est
cependant devenue le cheval de
bataille d’une des principales
forces politiques de l’opposition,
l’Alliance libérale du Monténégro, passionne peu une population dont les diverses composantes communautaires vivent,
toutes choses égales par ailleurs,
en bonne intelligence. Couplée
avec la question encore pendante
de l’indépendance, intimement
liée à celle, tout aussi incertaine
de la construction nationale, la
défense de cette identité occupe
néanmoins de façon prégnante le
champ du débat politique,
permettant aux partis, toutes
tendances confondues, de surseoir
à de nécessaires réformes économiques et sociales comme à une
démocratisation restée au milieu
du gué.
The evolution of Montenegro,
the smallest of the republics of
the former Federation of Yugoslavia and the only one to have
continued to side with Serbia,
with which it forms a vaguely
federal State (the SerbiaandMontenegro Union), is not very
different from that of the other
ex-republics where the conquest
of national independence took
the form of a vigorous rejection
of Serbian hegemony combined
with an equally fierce affirmation of their specific identity.
The defence of a Montenegro
national identity, which is of a
highly uncertain nature but
whose renaissance has become
the key issue of one of the
principal political forces of the
opposition, the Liberal Alliance
of Montenegro, is of little interest to a population made up of
diverse communitarian components who live, all things considered, on good terms with each
other. Coupled with the still
pending issue of independence,
which is closely linked to the
equally uncertain question of the
building of the nation, defending
this identity nevertheless dominates the political debate, permitting all the parties, regardless of
their ideologies, to defer the
necessary economic and social
reforms and to disregard a democratisation process that has
stopped in mid-flow.
Le Monténégro est non seulement la
plus petite des républiques de l’ancienne Fédération yougoslave (672 656
habitants en 2003), mais également la
seule qui ait réussi à éviter des conflits
violents. Ses particularités ne s’arrêtent
cependant pas là. Au cours des années
quatre-vingt-dix, le Monténégro n’a
guère suscité l’attention de la communauté internationale en tant que
composante de faibles dimensions de
la République fédérale de Yougoslavie
(RFY) dont les rênes étaient entre les
mains de Slobodan Milosevic. Ce fut
seulement une fois consommée, en
1997-1998, la rupture entre ce dernier
et le Président du Monténégro, Milo
Djukanovic, que la petite république a
bénéficié d’un soutien occidental
important, destiné également à renforcer
l’isolement du régime politique de la
Serbie. Le conflit entre les deux entités
de la RFYs’est prolongé après la chute
de S. Milosevic en octobre 2000, et a
abouti in fine à la mise en place de
l’Etat commun Serbie-et-Monténégro
en février 2003. Négociée sous l’autorité de l’Union européenne, cette union
relativement lâche pourra être remise
en cause par référendum dans l’une ou
l’autre des républiques, en 2006.
En dépit de l’attention que les acteurs
politiques européens et internationaux
ont prêtée au Monténégro durant ces
dernières années, son évolution n’a pas
fait l’objet de travaux scientifiques très
nombreux. Elle diffère pourtant de
manière notable des parcours observés
dans les autres Etats issus de la
Yougoslavie socialiste. Afin de
comprendre à la fois le passé récent et
le devenir du Monténégro, quatre
questions majeures seront traitées ici :
le débat sur l’indépendance ou non de
la république et sur la mise en place du
nouvel Etat commun SerbieetMonténégro, la démocratisation inachevée, l’ambiguïté de l’identité
nationale monténégrine et, enfin, la
dynamique des relations inter ethniques.
La revendication
d’indépendance :
reportée ou abandonnée ?
La revendication indépendantiste du
Monténégro peut être considérée
comme le dernier domino d’une longue
série d’exigences d’autodétermination
émises au sein de la Fédération
yougoslave à partir de 1991. Les situations sont, certes, très différentes, si
l’on considère la Slovénie ou le
Kosovo par exemple, mais le Monténégro constitue en soi un cas sui generis.
● Les spécificités
monténégrines
La première de ces spécificités a trait
au temps : alors que toutes les républiques et le Kosovo ont revendiqué
leur indépendance (sans l’obtenir
forcément) durant les années 1991-1992, le Monténégro a engagé sa
campagne pro-indépendantiste à la fin
des années quatre-vingt-dix seulement,
soit presque une décennie plus tard.
Une deuxième particularité, notable,
tient à l’indifférence de la population
pour cette cause, ainsi qu’à la nature
des arguments utilisés en sa faveur. Les
référendums de 1991-1992 en Slovénie,
en Croatie et en Macédoine ont montré
la très forte mobilisation de la nation
majoritaire (et dans le cas de la Bosnie-Herzégovine des communautés croates
et musulmanes). En revanche, au
Monténégro, tous les sondages d’opinion ont fait apparaître l’absence de
majorité claire en faveur de l’indépendance.
Il serait inexact d’expliquer ces différences par la composition des élites
politiques, car aussi bien au Monténégro que dans les autres républiques
ex-yougoslaves, ce sont elles qui ont
été à l’origine des mouvements proindépendantistes. Mais leur discours
n’a pas eu partout la même résonance.
Dans toutes les républiques exyougoslaves, il s’est attaché tout d’abord à
dénoncer l’injustice et les pratiques
anti-démocratiques du régime de
S. Milosevic, pour ensuite poser la
question de l’identité ou réclamer le
droit à l’autodétermination. Il faut
d’ailleurs noter, à cet égard, une
nuance entre la Slovénie et la Croatie
d’un côté, et le Monténégro de l’autre.
Les deux premières républiques ont
cherché avant tout à justifier au niveau
international leur revendication par
leur volonté d’instaurer la démocratie,
alors que le discours à usage interne
insistait sur la défense de l’identité
nationale. En revanche, le raisonnement
avancé par les élites monténégrines
était centré, quels que fussent les destinataires, sur les réformes et la démocratisation
[1]. En effet, l’existence
d’une identité monténégrine, distincte
de l’identité serbe, ne fait pas l’objet
d’un consensus dans la république.
● L’engagement de l’Alliance
libérale du Monténégro
Avant que la principale formation politique, le Parti démocratique des socialistes du Monténégro (DPSCG),
inscrive au nombre de ses projets la
lutte pour une autonomie plus grande,
puis pour l’indépendance, ces deux
questions ont été débattues, mais
marginalement, tandis que l’émergence
d’une identité monténégrine procédait
du rejet du nationalisme serbe, notamment sous la forme la plus extrême
qu’il a prise à la fin des années quatrevingt et au début des années quatre-vingt-dix. Le porte-parole le plus
important de ce discours a été
l’Alliance libérale du Monténégro
(LSCG), formation politique qui s’est
constituée, comme la plupart des partis
politiques libéraux et modérés dans les
autres républiques ex-yougoslaves, à
partir du mouvement éphémère créé
par le dernier Premier ministre yougoslave, Ante Markovic, au début des
années quatre-vingt-dix
[2].
L’Alliance libérale du Monténégro se
prononça non seulement contre la
participation de l’entité à la campagne
militaire menée contre Dubrovnik vers
la fin de 1991, mais également contre
le rôle joué par la Serbie/Yougoslavie
dans la guerre en Croatie et, plus tard,
en Bosnie-Herzégovine. Son opposition
se distingua, toutefois, de la position
pacifiste adoptée par l’Alliance civique
de Serbie (GSS) qui, sans affirmer que
le nationalisme est un fondement du
système politique, s’est néanmoins
définie elle-même comme partie intégrante d’un tel système et n’a, en particulier, pas rejeté la notion d’identité
nationale serbe en tant que telle
[3].
A
contrario, l’Alliance libérale du
Monténégro s’est non seulement
démarquée du nationalisme extrême,
mais a également dénoncé la négation
par les Serbes de l’identité monténégrine et a plaidé en faveur d’une
« renaissance » de cette dernière. Cette
formation politique semble donc, plus
que le GSS, s’attacher à contribuer,
comme d’autres partis dans d’autres
pays de l’espace ex-yougoslave, à la
construction d’Etats-nations, avec
cependant cette différence notable
qu’elle n’a pas réussi à mobiliser la
population sur ce projet politique. En
revanche, son refus de recourir à la
force la distingue de la Communauté
démocratique croate (HDZ) de feu
Franjo Tudjman, en Croatie, et d’autres
mouvements nationalistes similaires.
L’Alliance libérale du Monténégro,
crédible pour sa critique virulente des
autorités post-communistes de l’entité,
l’était beaucoup moins quand elle
cherchait à promouvoir une identité
monténégrine, invoquée seulement par
une petite élite. La démarche proindépendantiste de l’Alliance libérale du
Monténégro a été accompagnée par la
création d’une nouvelle Académie des
sciences (Académie des sciences et des
arts de Dukljian) destinée à remplacer
l’organisation existante dont l’orientation pro-serbe était avérée ainsi que par
le rétablissement de l’Eglise orthodoxe
monténégrine face à l’Eglise orthodoxe serbe, placée sous l’autorité du
métropolite Amfilohije et particulièrement nationaliste
[4]. Les tentatives de
jeter les bases d’un Monténégro souverain ont été concentrées dans la région
avoisinant la ville de Cetinje, capitale
du Monténégro avant 1918.
● Après la rupture
Djukanovic-Milosevic
L’engagement pro-indépendantiste du
Monténégro a commencé à percer
après la rupture entre Milo Djukanovic
et Slobodan Milosevic et avec la
reconquête progressive du pouvoir par
le premier face à son ami d’autrefois,
Momir Bulatovic, Président du
Monténégro de la fin de 1990 au début
de 1998. Après que M. Djukanovic eut
pris entièrement le contrôle du Parti
démocratique des socialistes du
Monténégro (DPSCG), les premières
campagnes électorales de ce parti ont
été axées autour de deux questions :
peu importe l’autonomie, ou l’indépendance, mais il faut en finir avec
l’isolement du Monténégro et améliorer le niveau de vie de la population.
L’argument en faveur de l’autonomie,
puis de l’indépendance a été forgé en
effet surtout en réaction aux mesures
prises par les autorités yougoslaves
afin de « punir » le Monténégro pour
son opposition au régime de
S. Milosevic
[5].
Durant près de trois ans, les revendications pour l’autodétermination n’ont
cessé de prendre de l’ampleur, mais
celles pour l’indépendance ne se sont
exprimées qu’après la chute de
S. Milosevic
[6]. Elles se fondaient en
grande partie sur le constat du dysfonctionnement intrinsèque de la RFY, la
Serbie étant quinze fois plus grande
que le Monténégro en termes de territoire et de population, mais aussi sur la
profonde différence d’orientations
politiques opérées par les deux entités
à l’époque du régime de S. Milosevic.
Après le renversement de ce dernier, le
second argument est devenu caduc,
seuls les dysfonctionnements politiques et économiques de la RFY
demeurant d’actualité.
Le débat sur l’indépendance domine
très largement toutes les autres problématiques. Cette situation rappelle ce
que l’on a pu observer dans d’autres
républiques ex-yougoslaves dans les
années 1990 : la non-résolution du
statut territorial a entraîné le report
volontaire ou involontaire de toutes les
autres questions. Toutefois, le cas
monténégrin met en lumière le fait que
les thèmes liés à la construction étatique peuvent influer sur le discours
politique même s’il n’existe pas de
nationalisme ethnique au sens strict.
L’indépendance monténégrine a été un
sujet de controverse au sein de la population majoritaire, et même si elle ne
suit pas les lignes de partage ethniques,
la société n’en reste pas moins profondément divisée. Ce phénomène plonge
également ses racines dans la polémique historique relative à l’unification avec la Serbie, à la veille de la
création du royaume des Serbes, des
Croates et des Slovènes en 1918
[7], à
l’origine de clivages toujours présents
dans la vie politique.
Les sondages d’opinion successifs,
faisant toujours état des mêmes résultats, sont révélateurs de l’absence de
solutions qui permettraient de dépasser
cette division, et l’opiniâtreté avec
laquelle les partisans de chaque camp
se retranchent derrière leurs positions
respectives montre combien cette question est profondément enracinée dans
les esprits. Par conséquent, on peut
comparer le Monténégro à d’autres
sociétés européennes profondément
divisées, ainsi que l’étaient l’Autriche
dans l’entre-deux-guerres ou les Pays-Bas jusque dans les années 1950. Dans
les deux cas, ces clivages, dont l’origine n’était pas ethnique (ils ont pratiquement disparu à l’heure actuelle),
ont engendré inertie et instabilité. Au
Monténégro, la controverse au sujet de
l’indépendance a eu pour conséquences
deux types d’immobilisme politique.
En premier lieu, elle a rendu difficile la
coopération entre les différentes
formations politiques, notamment au
sein des alliances gouvernementales
[8],
empêchant le lancement des réformes
politiques et économiques. Ensuite, le
débat sur les différents statuts possibles
du Monténégro a marginalisé toute
véritable discussion sur les autres
réformes politiques, pourtant nécessaires. D’aucuns affirment qu’il faut y
voir une démarche intentionnelle des
gouvernements post-1998 qui ont ainsi
cherché à dissimuler leur incapacité et
leur manque d’enthousiasme quant à la
mise en œuvre de réformes véritables
[9]. Evincer toute critique en
mettant en avant la nécessité de « la
construction nationale » a été aussi la
stratégie de S. Milosevic en Serbie et
de la plupart des dirigeants des républiques ex-yougoslaves, dans les
années quatre-vingt-dix
[10].
Avec la mise en place de l’Etat
commun Serbie-et-Monténégro, la
question de l’indépendance a provisoirement perdu de son importance. Les
sondages d’opinion montrent en effet
que la lutte contre la pauvreté et le
chômage apparaît plus urgente que la
question du statut
[11]. Toutefois, la
possibilité subsistant pour les deux
républiques d’organiser un référendum
sur l’indépendance en 2006
[12], cette
question resurgira alors, le gouvernement et l’opposition campant jusque-là sur leurs positions respectives
[13].
Les divergences entre partisans et
opposants d’une indépendance éventuelle du Monténégro ne semblent
cependant pas insurmontables. Sans
être un préalable pour qui que ce soit,
cette question est, dans une certaine
mesure, instrumentalisée à des fins de
politique intérieure. Entre 1998 et
2001, le premier gouvernement de
M. Djukanovic se prononçait en faveur
d’une plus grande autonomie, alors
qu’il avait comme partenaire de coalition le Parti populaire serbe (SNS), une
formation farouchement anticommuniste et opposée au régime politique
instauré par S. Milosevic en Serbie. Sa
participation au gouvernement montre
donc que le système politique monténégrin possédait d’autres éléments
structurants dans les années quatre-vingt-dix, dont l’un fut la relation avec
le gouvernement de S. Milosevic. Ala
suite de la chute de ce dernier en octobre
2000, le fait de soutenir le Parti démocratique des socialistes (DPSCG) en
tant que parti gouvernemental, ou de
s’y opposer est devenu une autre des
caractéristiques du système monténégrin. Atitre d’exemple, une coopération a été mise en place entre
l’Alliance libérale (LSCG) et le Parti
socialiste populaire du Monténégro
(SNPCG) qui, en réalité, s’opposent en
tout. Le premier défend, d’une manière
inconditionnelle, le projet indépendantiste et a pris farouchement position
contre le régime de S. Milosevic. Le
second plaide non seulement en faveur
d’une union étroite avec la Serbie,
mais a fait également partie de la coalition au pouvoir au niveau fédéral
jusqu’à l’éviction de S. Milosevic le
5 octobre 2000. Ce qui l’emporte pour
ces deux formations, du moins tant
qu’elles seront dans l’opposition, sur
leurs différences idéologiques ou leurs
divergences quant au statut futur du
Monténégro, c’est leur refus de voir le
paysage politique monténégrin dominé
par le Parti démocratique des socialistes. Ainsi, outre l’indépendance, il
existe bien d’autres sujets de controverse dans la vie politique monténégrine.
La démocratisation
inachevée
La question de l’indépendance et les
relations avec le régime politique de
S. Milosevic, mais aussi la politique du
gouvernement de M. Djukanovic ont,
en fait, empêché l’émergence d’un
système de partis structuré autour de
thèmes économiques et sociaux précis.
Il est révélateur que les deux principaux partis au Monténégro, à savoir, le
DPSCG (Parti démocratique des socialistes), formation gouvernementale, et
le SNPCG (Parti socialiste populaire),
dans l’opposition, sont issus tous les
deux de la Ligue des communistes du
Monténégro, le terme « socialiste »
ayant d’ailleurs été maintenu dans leur
appellation
[14]. En outre, malgré l’existence de l’Alliance libérale (LSCG) et
du Parti populaire (NSCG), le paysage
politique monténégrin n’est pas organisé selon le clivage gauche/droite le
plus traditionnel.
● La position dominante
du Parti démocratique
des socialistes...
Au sein du système politique, la
prépondérance du Parti démocratique
des socialistes (DPSCG) est remarquable. Il est le seul parmi tous ceux
ayant succédé à la Ligue des communistes de l’ancienne Fédération
yougoslave dont le règne n’ait pas été
interrompu
[15]. Il s’est néanmoins transformé (cadres, orientations) à deux
reprises, la première fois pendant la
« révolution anti-bureaucratique »
[16],
puis à la suite de la rupture avec
S. Milosevic en 1997, mais ses structures sont restées les mêmes. En raison
de cette continuité, le DPSCG est
étroitement lié à l’administration du
pays, ainsi qu’à la gestion des services
publics et des entreprises d’Etat. Aussi
peut-on se demander si le processus
démocratique est réellement en œuvre
au Monténégro, c’est-à-dire s’il existe
une possibilité d’alternance politique
grâce aux élections. Par ailleurs, le
Parti socialiste populaire (SNPCG),
principal parti d’opposition, a lui aussi
été constitué sur la base de la Ligue des
communistes du Monténégro par
Momir Bulatovic, après l’élection
présidentielle d’octobre 1997 qu’il a
perdue face à M. Djukanovic. Enfin, le
Parti social-démocrate (SDSCG) a été
également institué par des membres de
la Ligue des communistes, à savoir le
courant qui s’était opposé à la « révolution anti-bureaucratique » de 1989,
laquelle porta S. Milosevic et son
équipe au pouvoir. Tout en se distinguant les uns des autres et en s’étant
transformés tout au long du processus
de transition, les trois partis issus de la
Ligue des communistes ont obtenu
plus de 80 % des suffrages exprimés
lors des élections législatives d’octobre
2002, les dernières en date
[17].
La position prépondérante de ces partis
peut s’expliquer en partie par l’absence
d’une opposition forte à l’époque du
communisme
[18], qui fut la conséquence
de l’important soutien monténégrin
apporté au mouvement des partisans
pendant la Seconde Guerre mondiale.
Par ailleurs, dans la mesure où le
Monténégro a connu une transformation plus profonde en termes économiques et sociaux pendant le régime
communiste que les autres républiques
de la Fédération yougoslave (création
d’une université, d’institutions de
recherche et d’une Académie des
sciences), il n’est pas exclu que
l’influence du parti unique y ait été
plus forte et ait perduré plus longtemps
que dans le reste de l’espace exyougoslave
[19].
●... et sa capacité
d’adaptation
La prépondérance du Parti démocratique des socialistes (DPSCG) à partir
de 1990 n’a pas pour seules causes son
héritage et l’usage qu’il pouvait faire
des ressources publiques. Ce parti s’est
montré également capable de s’adapter
à un environnement politique changeant.
Al’instar de son partenaire d’autrefois,
la Ligue des communistes de Serbie
(devenue après 1990 le Parti socialiste
de Serbie de S. Milosevic), la Ligue
communiste du Monténégro (LCCG) a
pu tirer avantage de la vague nationaliste serbe de la fin des années quatrevingt et du début des années quatre-vingt-dix, en trouvant un nouveau
souffle sur le plan idéologique, alors
que la plupart des autres composantes
issues de la Ligue des communistes de
Yougoslavie sont sortis perdantes des
premières élections multipartites qui se
déroulèrent dans la Yougoslavie socialiste en 1990.
Durant les années quatre-vingt-dix, le
parti gouvernemental (DPSCG) a
combiné deux démarches : conserver
des relations avec le régime de
Slobodan Milosevic afin de justifier la
continuité de son règne, tout en
essayant de maintenir l’autonomie de
la république, ainsi que la sienne en
tant que parti, par rapport à Belgrade.
En 1997, le conflit entre M. Djukanovic,
alors Premier ministre du Monténégro,
et S. Milosevic, à propos du soutien
apporté par le leader monténégrin aux
manifestations d’opposition au pouvoir
en place en hiver 1996-1997 en Serbie
à la suite des élections municipales, a
mis un terme à cet équilibre précaire au
sein du DPSCG entre la revendication
de l’autonomie d’une part, et une politique pro-serbe d’autre part ; dès lors,
il n’était plus possible de concilier ces
deux approches. La victoire à l’élection présidentielle d’octobre 1997 de
M. Djukanovic contre M. Bulatovic, a
consommé la rupture. Par la suite, ce
dernier a créé le Parti socialiste populaire (SNPCG), qui a cherché plus
ouvertement à s’aligner sur S. Milosevic,
que ne l’avait fait le DPSCG dans le
passé.
Parallèlement, ce parti s’est transformé,
adoptant une plate-forme politique qui
s’est donné pour priorités la mise en
œuvre de réformes économiques et
sociales et d’une politique d’ouverture
à l’égard de ses voisins, et notamment
de l’Occident. Cette réorientation
programmatique a été effectuée en
réponse à un mécontentement croissant,
qui s’est manifesté au sein de la population eu égard aux conséquences du
déclin économique et de l’isolement
international du Monténégro. Mais les
réformes engagées, pour n’avoir sans
doute pas été suffisamment soutenues
par une volonté politique, ne se sont
pas traduites par une amélioration
significative du niveau de vie de la
population. Toutefois, elles ont permis
au pays de bénéficier d’une aide financière, combien attendue, de la part de
l’Union européenne et des Etats-Unis.
En outre, cette réorientation a fourni au
gouvernement une nouvelle légitimité,
qui, combinée au projet d’indépendance, a empêché que le DPSCG ne
subisse le même sort que le Parti socialiste de Serbie après la chute de
S. Milosevic en octobre 2000, lequel a
perdu toute influence sur la scène politique.
● Deux partis opposés
au pouvoir, paradoxe de la
vie politique monténégrine
Une particularité de la vie politique
monténégrine entre 1998 et 2003 a
tenu au fait que les deux principales
formations, le DPSCG et le SNPCG,
ont été membres de coalitions gouvernementales. Tandis que le premier
continuait, au Monténégro, à dominer
le Parlement, ainsi qu’à contrôler le
gouvernement et la présidence, quitte à
changer de partenaires de coalition, le
SNPCG participait au pouvoir au
niveau fédéral. En 1997-1998, après la
rupture entre les socialistes serbes et
monténégrins, le SNPCG s’est divisé
en deux courants. L’un, pro-Milosevic,
s’est rassemblé autour de M. Bulatovic,
nommé Premier ministre fédéral en
1998 après avoir perdu l’élection présidentielle au Monténégro. Un deuxième
courant, proche de Predrag Bulatovic
(il n’y a aucun lien de parenté entre les
deux hommes), a mené une politique
en faveur du maintien d’un Etat
commun entre la Serbie et le Monténégro, tout en prenant ses distances à
l’égard du régime de S. Milosevic.
Alors que le DPSCG et d’autres partis
opposés au régime de S. Milosevic
boycottaient les élections législatives à
l’échelle fédérale en septembre 2000,
le Parti socialiste populaire du Monténégro (SNPCG), ainsi que le Parti
populaire serbe (SNS) y ont participé
et obtenu des sièges au Parlement
fédéral. Faute de disposer d’une majorité suffisante, le DOS (Opposition
démocratique de Serbie) fut contraint
d’inviter le SNPCG à participer au
gouvernement fédéral. Après la démission de M. Bulatovic de la direction de
ce parti, le courant le plus modéré a
pris son contrôle et s’est vu attribuer
des portefeuilles de toute première
importance dans le gouvernement
fédéral (comme les postes de Premier
ministre et de ministre de la Défense).
La prééminence accordée à ce parti au
niveau fédéral a renforcé son intérêt à
lutter pour maintenir une fédération
entre la Serbie et le Monténégro, alors
que le DPSCG disposait d’un argument
de plus pour jouer la carte de l’indépendance et ainsi retirer à son principal
opposant l’essentiel de ses moyens
d’action.
Ala suite de la refonte, début 2003, du
statut de la RFY, alors devenue SerbieetMonténégro, les 126 députés du
nouveau Parlement commun monocaméral ont été désignés le 4 mars
2003 par les Parlements des deux
entités, le DPSCG et le DOS ayant fait
alliance pour l’occasion. Le premier
est ainsi devenu un acteur clé au sein
du nouvel Etat, la nomination de
Svetozar Marovic, l’un des leaders du
DPSCG, au poste de Président de l’Etat
commun en étant la preuve la plus
significative. Ainsi, cette union a
gagné en légitimité au Monténégro,
qui avait contesté celle de la RFY
depuis 1998 et même avant.
La relation complexe et souvent
conflictuelle du Monténégro avec la
Serbie au sein de l’Etat fédéral et la
division de la société monténégrine
quant au maintien d’un Etat commun
ont pesé lourdement sur le processus
de démocratisation. Bien que les élections soient multipartites depuis 1990
et qu’une véritable opposition existe
depuis 1998, il n’y a pas eu d’alternance au pouvoir, ce qui témoigne des
difficultés rencontrées par la transition
démocratique dans ce pays. La victoire
électorale de M. Djukanovic lors de
l’élection présidentielle de 1997 n’a
pas constitué une véritable alternance.
Aussi longtemps que la question du
statut ne sera pas résolue, la transition
démocratique restera en suspens.
L’ambiguïté de l’identité
monténégrine
L’affirmation d’une identité nationale
au Monténégro diffère radicalement de
ce qui s’est produit dans les autres pays
de la région ex-yougoslave où elle a
fait l’objet d’une mobilisation politique qui n’a pas toujours été consensuelle. Ainsi, l’opinion en Macédoine
demeure divisée entre une orientation
pro-serbe et une autre pro-bulgare,
alors que les Musulmans de Bosnie-Herzégovine se sont constitués en
véritable nation, sous le nom de
Bochniaques
[20]. Au Monténégro,
l’affirmation identitaire est restée
encore plus vague du fait de l’absence
de distinction nette entre identité serbe
et monténégrine.
Evolution de la composition ethnique de la population du Monténégro
1981 1991 2003
Nombre En % Nombre En % Nombre En %
du total du total du total
Monténégrins 400 488 68,5 380 467 61,9 273 366 40,64
Musulmans 78 080 13,4 89 614 14,6 28 714 4,27
Bochniaques nd nd nd nd 63 272 9,41
Serbes 19 407 3,3 57 453 9,3 201 892 30,01
Albanais 37 735 6,5 40 415 6,6 47 682 7,09
Yougoslaves 31 243 5,3 26 159 4,3 — —
Croates 6 904 1,2 6 244 1,0 7 062 1,05
Roms 1 471 0,3 3 282 0,5 2 875 0,43
Total 584 310 100,0 615 035 100,0 672 656 100,00
Note - Le nombre de Roms est sans doute plus élevé que ne l’indiquent les données officielles. Le terme de Bochniaque apparaît
pour la première fois en 2003. Il a été introduit en 1993 en Bosnie-Herzégovine pour désigner les Musulmans et a, depuis, été
adopté par la majorité des Musulmans dans l’ex-Yougoslavie.
Sources : Office statistique fédéral, recensements de la population (1981,1991,2003), Vijesti, 19 décembre 2003.
Office statistique fédéral, recensements de la population (1981,1991,2003), Vijesti, 19 décembre 2003.
A l’époque de la Yougoslavie socialiste, la plupart des citoyens monténégrins s’identifiaient en tant que
Monténégrins, seule une petite minorité se qualifiant de Serbes, à savoir,
essentiellement, des personnes s’étant
installées récemment dans la république. La démarche de ces derniers a
été encouragée, à l’origine, par la
Ligue des communistes qui avait
reconnu, dans la période de l’entre-deux-guerres, les Monténégrins et les
Macédoniens comme des nations à
part entière, et il en fut de même plus
tard pour la nation « musulmane ». Le
recensement de 1991 a mis en lumière
une augmentation notable des Monténégrins se considérant comme Serbes.
Deux ans auparavant, en 1989, lors de
la « révolution antibureaucratique », le
nouveau leadership de la Ligue des
communistes du Monténégro avait
organisé un coup d’Etat contre les
cadres du régime précédent, avec le
soutien de S. Milosevic. Au même
moment, des manifestants appelaient,
dans les rues, à resserrer les liens avec
la Serbie. Par la suite, tout ce qui avait
trait à l’autonomie monténégrine fut
étouffé dans les médias au profit de la
rhétorique pro-serbe, et la nouvelle
élite de la Ligue des communistes s’est
emparée de tous les postes clés.
Néanmoins, au Monténégro, 10 % de
la population seulement s’est identifiée
« serbe », alors que nombreux étaient
ceux qui avaient soutenu la ligne proserbe de la Ligue à l’occasion des élections législatives de 1990
[21].
Cette absence de concomitance claire
entre le soutien au régime serbe par les
alliés qu’il s’est faits au Monténégro
d’une part, et, d’autre part, la relation
qui s’établit relativement à l’identité
serbe peut s’expliquer par deux
facteurs. En premier lieu, se déclarer
Monténégrin ne signifiait pas s’opposer
per se à la mobilisation nationaliste
serbe. On peut même considérer que
les deux identités se superposent.
Deuxièmement, en dépit de l’existence
d’une opposition à toute manifestation
nationaliste au Monténégro telle
qu’elle a été exprimée notamment au
sein de l’Union des forces de réforme
du dernier Premier ministre yougoslave, Ante Markovic, cette question
ne divisa pas, comme ce fut le cas
quelques années plus tard, la société
monténégrine en deux. L’identité
monténégrine contre l’identité serbe
n’était pas encore une source de mobilisation.
La question de l’identité serbe a pris de
plus en plus d’acuité à mesure que
devenait plus pressante celle de l’indépendance du Monténégro. La crainte
que cette polarisation ne prenne réalité
dans le nouveau recensement de la
population a entraîné le report de celui-ci à plusieurs reprises. Le débat politique qui a précédé le recensement de
novembre 2003, a accentué l’importance du référent identitaire et la légitimité politique qu’il implique. Alors
que les partisans de l’indépendance
accusaient l’Eglise orthodoxe et les
formations politiques serbes d’instrumentaliser le recensement pour
provoquer une mobilisation nationaliste parmi la population serbe au
Monténégro, les partis d’opposition
reprochaient au gouvernement de
chercher à marginaliser l’identité serbe
eu égard à la langue maternelle et à la
religion
[22]. Les résultats du recensement font apparaître une augmentation sensible du nombre de personnes
se considérant comme Serbes. Par
conséquent, les proportions de Monténégrins et de Serbes s’attribuant l’un
ou l’autre référent identitaire se sont
rapprochées d’une manière frappante :
40 % des Monténégrins et 30 % des
Serbes. Cette évolution est étroitement
liée à la campagne en faveur de l’indépendance, ainsi qu’à l’émergence
d’une identité monténégrine distincte
de l’identité serbe. Il est important de
signaler que 4,92 % des personnes
interrogées ne s’identifient à aucune
nation. Cette proportion est supérieure
à celle enregistrée en 1991 ainsi
qu’aux chiffres relevés dans d’autres
républiques ex-yougoslaves, ce qui
semble prouver que cette catégorie
rejette la polarisation sur la question
identitaire.
Par ailleurs, en dépit d’une corrélation
apparente entre l’identité serbe d’une
part, et le soutien d’un statut particulier
pour le Monténégro sous forme d’une
union avec la Serbie d’autre part, le
rapport entre ces deux éléments n’est
pas entièrement établi. En particulier,
le Parti socialiste populaire (SNPCG)
n’a cessé de répéter son identité
monténégrine, plusieurs de ses dirigeants se déclarant ouvertement
« Monténégrins »
[23]. De même, le SNS,
le parti serbe le plus nationaliste représenté au Parlement, a récemment
appelé tous les « Brdjani
[24], les Herzégoviens, les Bokelji
[25] et les Monténégrins » à se déclarer Serbes, en
mettant l’accent sur le caractère
« régional » de l’identité monténégrine,
et non pas sur le référent national. La
combinaison avec d’autres appartenances locales est destinée à limiter la
spécificité de l’identité monténégrine
en la circonscrivant, sur le plan territorial, à la région du Monténégro historique. D’ailleurs, tous les partis serbes
rejettent les hypothèses relatives à
l’existence d’une minorité nationale
serbe au Monténégro.
La principale ligne de partage entre les
partisans d’un Monténégro indépendant et ses opposants, ainsi qu’entre
ceux qui insistent sur la spécificité des
Monténégrins et ceux qui s’identifient
à la Serbie a souvent été présentée
comme étant calquée sur la division
entre le Nord et le Sud
[26], ou plutôt
entre le Monténégro historique et les
territoires qui ont été intégrés à la république à la suite des guerres balkaniques. En général, les municipalités
septentrionales et Herceg Novi sont
considérées comme des régions où le
soutien apporté au maintien d’une
union avec la Serbie est le plus fort. En
ce qui concerne Herceg Novi, l’explication tient au fait que des réfugiés
serbes de Bosnie s’y sont installés
après la Seconde Guerre mondiale et, à
nouveau, pendant la guerre de Bosnie
dans les années quatre-vingt-dix. Sa
proximité avec la Herzégovine orientale, où vit une importante communauté serbe, a contribué à renforcer
l’identité nationale serbe dans la ville.
Néanmoins, ces affirmations doivent
être nuancées. La division entre les
partisans et les opposants d’un Monténégro indépendant n’est pas nettement
marquée dans tout le pays
[27]. Par
ailleurs, le rapport à l’identité nationale
serbe ne suit pas non plus une ligne de
partage stricte. Lors des recensements
de 1948,1953 et 1961 par exemple, la
majorité des Serbes vivaient dans la
région côtière, avant tout à Herceg
Novi, et très peu dans les municipalités
septentrionales avoisinant la Serbie. Ce
fut seulement dans les recensements
suivants que le nombre de personnes
se déclarant Serbes a augmenté dans le
Nord. Il n’en reste pas moins que les
Serbes sont assez disséminés sur
l’ensemble du territoire, le recensement
de 1991 ne faisant ressortir aucun
clivage important Nord-Sud. La part
des Serbes dans la population s’élève à
10 % environ avec quelques variations
locales, à l’exception des municipalités
habitées majoritairement par des minorités (Ulcinj, Rozaj). Le soutien de
l’indépendance et l’identification à la
nation serbe sont les plus faibles dans
la région de Cetinje, capitale du
Monténégro avant la guerre de 1914-1918. Ainsi la distinction entre Monténégrins et Serbes d’un point de vue
identitaire n’est pas territorialisée ni
perçue en termes ethniques (il existerait deux communautés aux origines
différentes). Le processus d’autoidentification de la population monténégrine en tant que nation majoritaire
n’est pas encore terminé.
La diversité
monténégrine
C’est la division de la population
majoritaire, évoquée plus haut, qui a
donné aux relations interethniques un
caractère différent de celui observé
dans la plupart des autres régions de
l’ex-Yougoslavie. D’une manière
globale, la mobilisation ethno~nationaliste contre les minorités a été bien
moins importante qu’ailleurs, même si
le contexte régional a pesé sur les
rapports entre les différentes communautés. Les Serbes et les Monténégrins
ne constituent que 70 % de la population totale, situation comparable à celle
de la Macédoine (Albanais et
Macédoniens). Les trois minorités les
plus nombreuses sont les Musulmans-Bochniaques, les Albanais et les
Croates
[28].
La plupart des Musulmans-Boch-niaques, soit 15 % de la population,
vivent au Sandjak, région qui comprend
trois municipalités au Monténégro et
trois en Serbie. Cette communauté est
majoritaire dans certaines localités au
nord de la république. Au début de la
guerre en Bosnie, elle a été menacée
par des groupes paramilitaires serbes et
a été victime d’une politique de discrimination active de la part des autorités
politiques, bien qu’à un degré moindre
que dans la Serbie voisine. Par ailleurs,
les Musulmans-Bochniaques s’interrogent sur leur appartenance ethnique
depuis que les Musulmans de Bosnie
ont opté, en 1993, en faveur de l’appellation Bochniaque. Les opinions
divergent à ce sujet, les uns préférant la
notion de « Musulman » car elle reflèterait un lien plus étroit avec le
Monténégro, alors que d’autres
penchent pour le terme Bochniaque qui
permet une identification à une
communauté plus large, comme celle
de Bosnie ou du Sandjak
[29]. Ces
approches différentes se retrouvent
dans les résultats du recensement de
2003,9,41 % des personnes interrogées se déclarant Bochniaques,
contre 4,27 % qui préfèrent l’appellation Musulmans.
La communauté albanaise, plus petite
(7,09 % de la population), réside principalement à Ulcinj sur la côte adriatique, dans la ville de Tuzi à l’est de
Podgorica et dans la région septentrionale avoisinant le Kosovo. Ses relations avec la nation majoritaire ont été
bien meilleures que celles qu’elle
entretient avec les Serbes et les
Macédoniens, respectivement au
Kosovo et dans le sud de la Serbie,
ainsi qu’en Macédoine. Cette situation
s’explique par des liens de parenté
anciens qui transcendent les divisions
ethniques, ainsi qu’à une expérience,
dans le passé, de coexistence plus
longue. Etant donné la fragmentation
de la communauté albanaise et sa
moindre importance numérique par
rapport au Kosovo ou à la Macédoine,
les relations interethniques ont évolué
différemment. Même l’arrivée de
80 000 réfugiés albanais pendant la
guerre au Kosovo, au printemps 1999,
n’a pas dégradé les relations interethniques au Monténégro.
Le troisième groupe, à savoir les
Croates, est bien moins nombreux et
vit autour du golfe de Kotor, à Tivat et
sur la côté adriatique. Leur part dans la
population totale n’a cessé de diminuer
et ne représentait plus que 1 % en
1991. Lors de la campagne de l’armée
yougoslave contre Dubrovnik à
laquelle a participé le Monténégro, une
pression certaine a été exercée contre
cette communauté, et nombreux furent
ceux qui quittèrent alors la république
[30]. Cette analyse rapide de la
situation des trois communautés les
plus importantes met en lumière le
poids des conflits régionaux sur les
relations interethniques au Monténégro.
Sur la scène politique monténégrine,
les partis politiques pro~indépendantistes, comme l’Alliance libérale
(LSCG), ont délibérément courtisé les
minorités et ont présenté un programme mettant l’accent sur la tolérance historique incarnée par l’identité
nationale monténégrine. De même,
depuis 1998, le gouvernement de
M. Djukanovic a toujours compté sur
le soutien à la fois des Bochniaques-Musulmans et des Albanais pour
obtenir la majorité gouvernementale. Il
est tout à fait exceptionnel dans la
région que les membres d’une communauté minoritaire votent pour des
grands partis, comme c’est le cas au
Monténégro, et non pas pour des
formations qui se présentent en défenseurs de leurs intérêts. Ainsi apportent-ils leur soutien soit à l’Alliance
libérale, soit à la coalition Parti démocratique des socialistes – Parti socialdémocrate. Les partis politiques de la
communauté albanaise ont également
appuyé les gouvernements successifs
de M. Djukanovic. Cela explique
pourquoi certains partis pro-yougoslaves
et serbes nationalistes ont tenté de
monter les esprits contre les populations minoritaires
[31]. En particulier,
certains ont proposé de ne pas tenir
compte de leurs suffrages en cas de
référendum sur la question de l’indépendance
[32].
Mais ces tentatives de mobilisation
nationaliste n’ont pas reçu un accueil
favorable de la part de la population.
Etant donné que même pendant les
périodes les plus tendues de l’ère
Milosevic, durant les guerres en
Bosnie et au Kosovo, aucun conflit n’a
éclaté, il est peu probable que les relations interethniques se dégradent à
présent. Cela ne signifie pas pour
autant que les rapports entre les différentes communautés soient excellents,
car les Albanais et les Roms, en particulier, ne sont pas bien intégrés. A
l’instar d’autres aspects du processus
de réformes, le gouvernement n’est pas
parvenu à améliorer la situation des
communautés minoritaires, notamment
avec la mise en place d’une législation
adéquate. Le ministère pour les
Minorités nationales, créé en 1998, est
doté de prérogatives réduites et a été,
jusqu’alors, peu efficace. Si le bilan
des relations interethniques est globalement plutôt positif, cela n’est donc
pas dû à la politique du gouvernement,
mais plutôt à l’histoire de la coexistence entre communautés et à la ligne
de partage au sein de la nation majoritaire (et non pas entre la majorité et les
minorités), tous éléments ayant permis
d’éviter les scénarios violents qui se
sont déroulés dans d’autres régions de
l’ex-Yougoslavie.
Une rétrospective de l’évolution politique au cours de la dernière décennie
laisse apparaître une situation diversifiée. Ayant évité la violence entre les
différentes communautés, le Monténégro est mieux préparé à émerger en
tant que société stable que la Bosnie, le
Kosovo ou la Macédoine. En revanche,
la division entre partisans et opposants
de l’indépendance persiste, si bien que
le statut de la république est aussi
controversé que celui d’autres pays ou
territoires de la région, où les revendications d’autodétermination ont été
une source de conflit.
Si cet antagonisme existe, il n’est pas
aussi acrimonieux et tranché qu’ailleurs,
car il traverse les familles, les cercles
d’amis et d’autres réseaux sociaux, ce
qui aide à faire une sorte de contre-poids à la division provoquée par la
controverse. Même si la question du
statut est résolue durablement à l’expiration du moratoire de trois ans que la
Charte constitutionnelle a prévu pour
un référendum, il est peu probable que
ceci mette un terme à l’interrogation
sur l’identité monténégrine, qui doit se
construire sur un consensus et reste
dans le flou quant à la relation avec la
Serbie. Ce thème va-t-il continuer à
peser dans le discours politique alors
que la situation économique ne s’améliore pas et que les réformes piétinent ?
Par ailleurs, les rumeurs persistantes
sur l’implication du gouvernement, et
notamment de M. Djukanovic, dans le
crime organisé durant les années
quatre-vingt-dix, comportent le risque
d’une déstabilisation politique
[33].
Beaucoup va donc dépendre de l’engagement de la prochaine étape de la
transition démocratique et économique
qui n’a véritablement débuté qu’en
1998.
Traduit de l’anglais par
Daniela Heimerl
La Documentation française
[(1)]
Cf. Beata Huszka, « The Dispute over Montenegrin Independence »,
in Florian Bieber
(éd.),
Montenegro in Transition. Problems of Identity and Statehood, Nomos, Baden-Baden,
2003, pp. 43-62.
[(2)]
Union des forces de réforme.
[(3)]
Le concept de système politique inclut non seulement l’organisation constitutionnelle des
organes dirigeants, mais aussi l’organisation d’autres acteurs et d’autres processus, tels que le
régime des partis, les libertés publiques et les médias.
Cf. Bertrand Badie, Guy Hermet
et al.,
Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Armand Colin, Paris, 2000,
287 p.
[(4)]
L’Eglise orthodoxe monténégrine n’a pas réussi à rassembler un grand nombre de croyants
et n’est pas reconnue par les autorités monténégrines. Velizar Brajovic, « Church Wars »,
Balkan War Report, décembre 1993, p. 10.
[(5)]
On peut observer ici un parallèle avec la dynamique de la désintégration de la Fédération
yougoslave au début des années quatre-vingt-dix. Le régime de S. Milosevic a imposé des
embargos commerciaux contre le Monténégro et a menacé d’intervenir militairement, rappelant les mesures prises contre la Slovénie et la Croatie, lorsque ces deux républiques se sont
trouvées sur la voie de l’indépendance.
[(6)]
Cf. Nicolas Whyte (éd.),
The Future of Montenegro. Proceedings of an Expert Meeting,
Center for European Policy Studies, 2001.
[(7)]
Ivo Banac,
The National Question in Yugoslavia. Origins, History and Politics, Cornell
University Press, Ithaca, Londres, 1994, pp. 284-285.
[(8)]
Dans l’opposition, le SNPCG pro-yougoslave et le LSCG pro-indépendantiste ont
coopéré, mais une telle coopération est très improbable entre partis au pouvoir.
[(9)]
Cf. European Stability Initiative, Rethoric and Reform. A Case Study of Institution
Building in Montenegro 1998-2001, Podgorica et Berlin, 1
er juillet 2001.
[(10)]
Cf. Florian Bieber, « Delayed Transition and Multiple Legitimacy Crisis of Post-1992
Yugoslavia »,
in Dimitris Keridis, Ellen Elias-Bursac et Nicolas Yatromanolakis (éd.),
New
Approaches to Balkans Studies, IFPA-Kokkalis Series on Southeast European Policy 2,
Brassey’s Dulles, Va. 2003, pp. 129-148.
[(11)]
CEDEM,
Montenegrin Public Opinion. Attitude towards Reforms, juin 2003.
[(12)]
L’accord de Belgrade signé le 14 mars 2002 par les autorités des deux républiques ainsi
que par les autorités fédérales stipule en effet qu’après une période de trois ans, les deux républiques peuvent quitter l’union.
Cf. Wim van Meurs, « The Belgrade Agreement : Robust
Mediation between Serbia and Montenegro »,
in Florian Bieber (éd.),
Montenegro in
Transition. Problems of Identity and Statehood, Nomos, Baden-Baden, 2003, pp. 63-82.
[(13)]
Le DPSCG et le Parti socialiste populaire (SNPCG) ont tous les deux voté en faveur de la
Charte constitutionnelle du nouvel Etat commun Serbie-et-Monténégro au Parlement monténégrin. Toutefois, le combat politique qui les oppose aux partis d’opposition s’est poursuivi,
les premiers ayant boycotté l’élection présidentielle qui eut lieu fin 2002-début 2003.
[(14)]
La Ligue des communistes du Monténégro a changé de nom en juin 1991 pour devenir le
Parti démocratique des socialistes du Monténégro (DPSCG). Momir Bulatovic en a été le
président de 1991 à 1997. Il a fondé le Parti socialiste populaire du Monténégro (SNPCG) en
mars 1998. Depuis juillet 1997, le DPSCG est dirigé par Milo Djukanovic, autrefois Premier
ministre, puis Président du Monténégro.
[(15)]
Apartir de janvier 1991.
[(16)]
En janvier 1988, le neuvième plénum de la Ligue des communistes de Serbie met en
place un processus de « débureaucratisation » pour permettre le développement des forces politiques et économiques de la société et aboutir à « l’autogestion socialiste ». Cela a permis à
S. Milosevic et à son équipe de renforcer leur position au sein des institutions de la république
de Serbie, consolidant ainsi leurs assises grâce à un renouvellement des cadres du Parti, mais
aussi au sein de la Présidence fédérale (avec le contrôle des deux républiques autonomes et du
Monténégro).
[(17)]
Le Parti social-démocrate, pro-réformes et pro-indépendantiste, n’a recueilli que 5 % des
votes. Concernant l’évolution des principaux partis politiques,
cf. Janusz Bugajsky,
Political
Parties of Eastern Europe, M. E. Sharpe, Armonk, 2002, pp. 496-502.
[(18)]
Durant la période qui a suivi 1945, un sujet de division a été la rupture entre la
Yougoslavie titiste et l’Union soviétique consommée en 1948. Les Monténégrins ont été
nombreux à soutenir l’Union soviétique et à avoir été internés pour cette raison : 21,13 % des
personnes arrêtées en tant que « Kominformistes » (présumés ou réels) étaient Monténégrins,
alors qu’ils constituaient 2,7 % seulement de la population.
Cf. Ivo Banac,
With Stalin Against
Tito. Kominformist Splits in Yugoslav Communism, Cornell University Press, Ithaca, Londres,
1988, p. 150.
[(19)]
Cf. Milorad Popovic,
Crnogrosko pitanje, Dignitas/Plima, Cetinje/Ulcinj, 1999, pp. 42-45.
[(20)]
En serbo-croate, le terme « Bosanac » désigne l’ensemble des habitants de la Bosnie-Herzégovine, alors que celui de « Bosnjak » s’applique aux seuls membres de la communauté
musulmane. Dans ce texte, le premier est traduit par « Bosniaques », le deuxième par
« Bochniaques ».
[(21)]
La Ligue des communistes du Monténégro a obtenu 56,16 % des suffrages exprimés. Le
SNS (Parti populaire serbe) pro-serbe et nationaliste en a recueilli 12,82 % lors des premières
élections multpartites en novembre-décembre 1991.
Cf. Vladimir Goati,
Partije Srbije i Crne
Gora u politickim borbama od 1990 do 2000, Conteco, Bar, 2000, p. 260.
[(22)]
MINA, Podgorica, 25 août 2003 ;
MINA, Podgorica, 20 mai 2003.
[(23)]
Cf. International Crisis Group,
Montenegro : In the Shadow of the Volcana, 21 mars 2000,
p. 6.
[(24)]
Bridjani signifie montagnards, en référence aux habitants du nord du Monténégro.
[(25)]
Les Bokelji sont les habitants du golfe de Kotor.
[(26)]
Géographiquement, le Monténégro est divisé entre la région côtière avec une industrie
touristique importante, le centre autour de la capitale Podgorica et le Nord montagneux, isolé
et pauvre.
[(27)]
Lors des élections locales de 2002, bien qu’elles aient été largement organisées autour
d’une plate-forme pro- et anti-indépendantiste, partisans et opposants de l’indépendance n’ont
obtenu 60 % des suffrages que dans quatre municipalités sur 21.
[(28)]
Al’exclusion des Serbes, car ils ne se considèrent pas comme une minorité, ainsi que des
Yougoslaves, une catégorie disparue avec l’effondrement de l’Etat et qui n’a jamais été reconnue
comme une minorité. Les Roms sont également un groupe important, leur nombre ayant
augmenté avec l’arrivée de nombreuses personnes fuyant la guerre au Kosovo en 1999.
[(29)]
En outre, les Musulmans/Bochniaques du Monténégro et de Serbie sont profondément
divisés dans la mesure où les premiers soutiennent l’indépendance du Monténégro, alors que
les seconds sont partisans d’une union avec la Serbie. Bohdana Dimitrovova, « Bosniak or
Muslim ? Dilemma of One Nation with Two Names »,
Southeast European Politics, vol. 2,
n° 2, octobre 2001 (
(www. seep. ceu. hu/ issue22/ dimitrovova,pdf.
[(30)]
Carl Bethke, « Die Kroaten in Tivat, Kotor und Montenegro »,
in Jens Becker et Achim
Engelberg (éd.),
Montenegro im Umruch, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2003, pp. 115-126.
[(31)]
Cf. Florian Bieber, « The Instrumentalisation of Minorites in the Montenegrin Dispute
over Independance »,
ECMI Brief 8, mars 2002
(www. ecmi. de/ doc/ downmoad/ brief_8. pdf).
[(32)]
« Hate Speech as an Election Message »,
AIM, 27 février 2001
(www. aimpress. ch. ).
[(33)]
Norbert Mappes-Niedeck, « Mafia in Montenegro »,
in Jens Becker et Achim Engelberg
(éd.),
Montenegro im Umruch, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2003, pp. 89-98.