Le Courrier des pays de l'Est
La Doc. française

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 76 à 89
doi: en cours

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no 1043 2004/3

2004 Le Courrier des Pays de l’Est

Monténégro

Démocratisation inachevée et débats autour de l’identité

Florian Bieber Chercheur associé au Centre européen sur la question des minorités, Belgrade. Professeur associé à l’Université d’Europe centrale, Budapest. Manuscrit clos en mars 2004
L’évolution du Monténégro, la plus petite des républiques de l’ancienne fédération yougoslave, la seule à être demeurée aux côtés de la Serbie, partie constitutive d’un Etat fédéral dit Serbie-et-Monténégro, diffère quelque peu de celle des autres ex-républiques, où la conquête de l’indépendance nationale est passée par un vigoureux rejet de l’hégémonie serbe assortie d’une affirmation identitaire spécifique non moins farouche. La défense d’une identité monténégrine aux contours manifestement flous, mais dont la renaissance est cependant devenue le cheval de bataille d’une des principales forces politiques de l’opposition, l’Alliance libérale du Monténégro, passionne peu une population dont les diverses composantes communautaires vivent, toutes choses égales par ailleurs, en bonne intelligence. Couplée avec la question encore pendante de l’indépendance, intimement liée à celle, tout aussi incertaine de la construction nationale, la défense de cette identité occupe néanmoins de façon prégnante le champ du débat politique, permettant aux partis, toutes tendances confondues, de surseoir à de nécessaires réformes économiques et sociales comme à une démocratisation restée au milieu du gué. The evolution of Montenegro, the smallest of the republics of the former Federation of Yugoslavia and the only one to have continued to side with Serbia, with which it forms a vaguely federal State (the SerbiaandMontenegro Union), is not very different from that of the other ex-republics where the conquest of national independence took the form of a vigorous rejection of Serbian hegemony combined with an equally fierce affirmation of their specific identity. The defence of a Montenegro national identity, which is of a highly uncertain nature but whose renaissance has become the key issue of one of the principal political forces of the opposition, the Liberal Alliance of Montenegro, is of little interest to a population made up of diverse communitarian components who live, all things considered, on good terms with each other. Coupled with the still pending issue of independence, which is closely linked to the equally uncertain question of the building of the nation, defending this identity nevertheless dominates the political debate, permitting all the parties, regardless of their ideologies, to defer the necessary economic and social reforms and to disregard a democratisation process that has stopped in mid-flow.
Le Monténégro est non seulement la plus petite des républiques de l’ancienne Fédération yougoslave (672 656 habitants en 2003), mais également la seule qui ait réussi à éviter des conflits violents. Ses particularités ne s’arrêtent cependant pas là. Au cours des années quatre-vingt-dix, le Monténégro n’a guère suscité l’attention de la communauté internationale en tant que composante de faibles dimensions de la République fédérale de Yougoslavie (RFY) dont les rênes étaient entre les mains de Slobodan Milosevic. Ce fut seulement une fois consommée, en 1997-1998, la rupture entre ce dernier et le Président du Monténégro, Milo Djukanovic, que la petite république a bénéficié d’un soutien occidental important, destiné également à renforcer l’isolement du régime politique de la Serbie. Le conflit entre les deux entités de la RFYs’est prolongé après la chute de S. Milosevic en octobre 2000, et a abouti in fine à la mise en place de l’Etat commun Serbie-et-Monténégro en février 2003. Négociée sous l’autorité de l’Union européenne, cette union relativement lâche pourra être remise en cause par référendum dans l’une ou l’autre des républiques, en 2006.
En dépit de l’attention que les acteurs politiques européens et internationaux ont prêtée au Monténégro durant ces dernières années, son évolution n’a pas fait l’objet de travaux scientifiques très nombreux. Elle diffère pourtant de manière notable des parcours observés dans les autres Etats issus de la Yougoslavie socialiste. Afin de comprendre à la fois le passé récent et le devenir du Monténégro, quatre questions majeures seront traitées ici :
le débat sur l’indépendance ou non de la république et sur la mise en place du nouvel Etat commun SerbieetMonténégro, la démocratisation inachevée, l’ambiguïté de l’identité nationale monténégrine et, enfin, la dynamique des relations inter ethniques.
 
La revendication d’indépendance : reportée ou abandonnée ?
 
 
La revendication indépendantiste du Monténégro peut être considérée comme le dernier domino d’une longue série d’exigences d’autodétermination émises au sein de la Fédération yougoslave à partir de 1991. Les situations sont, certes, très différentes, si l’on considère la Slovénie ou le Kosovo par exemple, mais le Monténégro constitue en soi un cas sui generis.
Les spécificités monténégrines
La première de ces spécificités a trait au temps : alors que toutes les républiques et le Kosovo ont revendiqué leur indépendance (sans l’obtenir forcément) durant les années 1991-1992, le Monténégro a engagé sa campagne pro-indépendantiste à la fin des années quatre-vingt-dix seulement, soit presque une décennie plus tard.
Une deuxième particularité, notable, tient à l’indifférence de la population pour cette cause, ainsi qu’à la nature des arguments utilisés en sa faveur. Les référendums de 1991-1992 en Slovénie, en Croatie et en Macédoine ont montré la très forte mobilisation de la nation majoritaire (et dans le cas de la Bosnie-Herzégovine des communautés croates et musulmanes). En revanche, au Monténégro, tous les sondages d’opinion ont fait apparaître l’absence de majorité claire en faveur de l’indépendance.
Il serait inexact d’expliquer ces différences par la composition des élites politiques, car aussi bien au Monténégro que dans les autres républiques ex-yougoslaves, ce sont elles qui ont été à l’origine des mouvements proindépendantistes. Mais leur discours n’a pas eu partout la même résonance.
Dans toutes les républiques exyougoslaves, il s’est attaché tout d’abord à dénoncer l’injustice et les pratiques anti-démocratiques du régime de S. Milosevic, pour ensuite poser la question de l’identité ou réclamer le droit à l’autodétermination. Il faut d’ailleurs noter, à cet égard, une nuance entre la Slovénie et la Croatie d’un côté, et le Monténégro de l’autre.
Les deux premières républiques ont cherché avant tout à justifier au niveau international leur revendication par leur volonté d’instaurer la démocratie, alors que le discours à usage interne insistait sur la défense de l’identité nationale. En revanche, le raisonnement avancé par les élites monténégrines était centré, quels que fussent les destinataires, sur les réformes et la démocratisation [1]. En effet, l’existence d’une identité monténégrine, distincte de l’identité serbe, ne fait pas l’objet d’un consensus dans la république.
L’engagement de l’Alliance libérale du Monténégro
Avant que la principale formation politique, le Parti démocratique des socialistes du Monténégro (DPSCG), inscrive au nombre de ses projets la lutte pour une autonomie plus grande, puis pour l’indépendance, ces deux questions ont été débattues, mais marginalement, tandis que l’émergence d’une identité monténégrine procédait du rejet du nationalisme serbe, notamment sous la forme la plus extrême qu’il a prise à la fin des années quatrevingt et au début des années quatre-vingt-dix. Le porte-parole le plus important de ce discours a été l’Alliance libérale du Monténégro (LSCG), formation politique qui s’est constituée, comme la plupart des partis politiques libéraux et modérés dans les autres républiques ex-yougoslaves, à partir du mouvement éphémère créé par le dernier Premier ministre yougoslave, Ante Markovic, au début des années quatre-vingt-dix [2].
L’Alliance libérale du Monténégro se prononça non seulement contre la participation de l’entité à la campagne militaire menée contre Dubrovnik vers la fin de 1991, mais également contre le rôle joué par la Serbie/Yougoslavie dans la guerre en Croatie et, plus tard, en Bosnie-Herzégovine. Son opposition se distingua, toutefois, de la position pacifiste adoptée par l’Alliance civique de Serbie (GSS) qui, sans affirmer que le nationalisme est un fondement du système politique, s’est néanmoins définie elle-même comme partie intégrante d’un tel système et n’a, en particulier, pas rejeté la notion d’identité nationale serbe en tant que telle [3]. A contrario, l’Alliance libérale du Monténégro s’est non seulement démarquée du nationalisme extrême, mais a également dénoncé la négation par les Serbes de l’identité monténégrine et a plaidé en faveur d’une « renaissance » de cette dernière. Cette formation politique semble donc, plus que le GSS, s’attacher à contribuer, comme d’autres partis dans d’autres pays de l’espace ex-yougoslave, à la construction d’Etats-nations, avec cependant cette différence notable qu’elle n’a pas réussi à mobiliser la population sur ce projet politique. En revanche, son refus de recourir à la force la distingue de la Communauté démocratique croate (HDZ) de feu Franjo Tudjman, en Croatie, et d’autres mouvements nationalistes similaires.
L’Alliance libérale du Monténégro, crédible pour sa critique virulente des autorités post-communistes de l’entité, l’était beaucoup moins quand elle cherchait à promouvoir une identité monténégrine, invoquée seulement par une petite élite. La démarche proindépendantiste de l’Alliance libérale du Monténégro a été accompagnée par la création d’une nouvelle Académie des sciences (Académie des sciences et des arts de Dukljian) destinée à remplacer l’organisation existante dont l’orientation pro-serbe était avérée ainsi que par le rétablissement de l’Eglise orthodoxe monténégrine face à l’Eglise orthodoxe serbe, placée sous l’autorité du métropolite Amfilohije et particulièrement nationaliste [4]. Les tentatives de jeter les bases d’un Monténégro souverain ont été concentrées dans la région avoisinant la ville de Cetinje, capitale du Monténégro avant 1918.
Après la rupture Djukanovic-Milosevic
L’engagement pro-indépendantiste du Monténégro a commencé à percer après la rupture entre Milo Djukanovic et Slobodan Milosevic et avec la reconquête progressive du pouvoir par le premier face à son ami d’autrefois, Momir Bulatovic, Président du Monténégro de la fin de 1990 au début de 1998. Après que M. Djukanovic eut pris entièrement le contrôle du Parti démocratique des socialistes du Monténégro (DPSCG), les premières campagnes électorales de ce parti ont été axées autour de deux questions : peu importe l’autonomie, ou l’indépendance, mais il faut en finir avec l’isolement du Monténégro et améliorer le niveau de vie de la population.
L’argument en faveur de l’autonomie, puis de l’indépendance a été forgé en effet surtout en réaction aux mesures prises par les autorités yougoslaves afin de « punir » le Monténégro pour son opposition au régime de S. Milosevic [5].
Durant près de trois ans, les revendications pour l’autodétermination n’ont cessé de prendre de l’ampleur, mais celles pour l’indépendance ne se sont exprimées qu’après la chute de S. Milosevic [6]. Elles se fondaient en grande partie sur le constat du dysfonctionnement intrinsèque de la RFY, la Serbie étant quinze fois plus grande que le Monténégro en termes de territoire et de population, mais aussi sur la profonde différence d’orientations politiques opérées par les deux entités à l’époque du régime de S. Milosevic.
Après le renversement de ce dernier, le second argument est devenu caduc, seuls les dysfonctionnements politiques et économiques de la RFY demeurant d’actualité.
Le débat sur l’indépendance domine très largement toutes les autres problématiques. Cette situation rappelle ce que l’on a pu observer dans d’autres républiques ex-yougoslaves dans les années 1990 : la non-résolution du statut territorial a entraîné le report volontaire ou involontaire de toutes les autres questions. Toutefois, le cas monténégrin met en lumière le fait que les thèmes liés à la construction étatique peuvent influer sur le discours politique même s’il n’existe pas de nationalisme ethnique au sens strict.
L’indépendance monténégrine a été un sujet de controverse au sein de la population majoritaire, et même si elle ne suit pas les lignes de partage ethniques, la société n’en reste pas moins profondément divisée. Ce phénomène plonge également ses racines dans la polémique historique relative à l’unification avec la Serbie, à la veille de la création du royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes en 1918 [7], à l’origine de clivages toujours présents dans la vie politique.
Les sondages d’opinion successifs, faisant toujours état des mêmes résultats, sont révélateurs de l’absence de solutions qui permettraient de dépasser cette division, et l’opiniâtreté avec laquelle les partisans de chaque camp se retranchent derrière leurs positions respectives montre combien cette question est profondément enracinée dans les esprits. Par conséquent, on peut comparer le Monténégro à d’autres sociétés européennes profondément divisées, ainsi que l’étaient l’Autriche dans l’entre-deux-guerres ou les Pays-Bas jusque dans les années 1950. Dans les deux cas, ces clivages, dont l’origine n’était pas ethnique (ils ont pratiquement disparu à l’heure actuelle), ont engendré inertie et instabilité. Au Monténégro, la controverse au sujet de l’indépendance a eu pour conséquences deux types d’immobilisme politique.
En premier lieu, elle a rendu difficile la coopération entre les différentes formations politiques, notamment au sein des alliances gouvernementales [8], empêchant le lancement des réformes politiques et économiques. Ensuite, le débat sur les différents statuts possibles du Monténégro a marginalisé toute véritable discussion sur les autres réformes politiques, pourtant nécessaires. D’aucuns affirment qu’il faut y voir une démarche intentionnelle des gouvernements post-1998 qui ont ainsi cherché à dissimuler leur incapacité et leur manque d’enthousiasme quant à la mise en œuvre de réformes véritables [9]. Evincer toute critique en mettant en avant la nécessité de « la construction nationale » a été aussi la stratégie de S. Milosevic en Serbie et de la plupart des dirigeants des républiques ex-yougoslaves, dans les années quatre-vingt-dix [10].
Avec la mise en place de l’Etat commun Serbie-et-Monténégro, la question de l’indépendance a provisoirement perdu de son importance. Les sondages d’opinion montrent en effet que la lutte contre la pauvreté et le chômage apparaît plus urgente que la question du statut [11]. Toutefois, la possibilité subsistant pour les deux républiques d’organiser un référendum sur l’indépendance en 2006 [12], cette question resurgira alors, le gouvernement et l’opposition campant jusque-là sur leurs positions respectives [13].
Les divergences entre partisans et opposants d’une indépendance éventuelle du Monténégro ne semblent cependant pas insurmontables. Sans être un préalable pour qui que ce soit, cette question est, dans une certaine mesure, instrumentalisée à des fins de politique intérieure. Entre 1998 et 2001, le premier gouvernement de M. Djukanovic se prononçait en faveur d’une plus grande autonomie, alors qu’il avait comme partenaire de coalition le Parti populaire serbe (SNS), une formation farouchement anticommuniste et opposée au régime politique instauré par S. Milosevic en Serbie. Sa participation au gouvernement montre donc que le système politique monténégrin possédait d’autres éléments structurants dans les années quatre-vingt-dix, dont l’un fut la relation avec le gouvernement de S. Milosevic. Ala suite de la chute de ce dernier en octobre 2000, le fait de soutenir le Parti démocratique des socialistes (DPSCG) en tant que parti gouvernemental, ou de s’y opposer est devenu une autre des caractéristiques du système monténégrin. Atitre d’exemple, une coopération a été mise en place entre l’Alliance libérale (LSCG) et le Parti socialiste populaire du Monténégro (SNPCG) qui, en réalité, s’opposent en tout. Le premier défend, d’une manière inconditionnelle, le projet indépendantiste et a pris farouchement position contre le régime de S. Milosevic. Le second plaide non seulement en faveur d’une union étroite avec la Serbie, mais a fait également partie de la coalition au pouvoir au niveau fédéral jusqu’à l’éviction de S. Milosevic le 5 octobre 2000. Ce qui l’emporte pour ces deux formations, du moins tant qu’elles seront dans l’opposition, sur leurs différences idéologiques ou leurs divergences quant au statut futur du Monténégro, c’est leur refus de voir le paysage politique monténégrin dominé par le Parti démocratique des socialistes. Ainsi, outre l’indépendance, il existe bien d’autres sujets de controverse dans la vie politique monténégrine.
 
La démocratisation inachevée
 
 
La question de l’indépendance et les relations avec le régime politique de S. Milosevic, mais aussi la politique du gouvernement de M. Djukanovic ont, en fait, empêché l’émergence d’un système de partis structuré autour de thèmes économiques et sociaux précis.
Il est révélateur que les deux principaux partis au Monténégro, à savoir, le DPSCG (Parti démocratique des socialistes), formation gouvernementale, et le SNPCG (Parti socialiste populaire), dans l’opposition, sont issus tous les deux de la Ligue des communistes du Monténégro, le terme « socialiste » ayant d’ailleurs été maintenu dans leur appellation [14]. En outre, malgré l’existence de l’Alliance libérale (LSCG) et du Parti populaire (NSCG), le paysage politique monténégrin n’est pas organisé selon le clivage gauche/droite le plus traditionnel.
La position dominante du Parti démocratique des socialistes...
Au sein du système politique, la prépondérance du Parti démocratique des socialistes (DPSCG) est remarquable. Il est le seul parmi tous ceux ayant succédé à la Ligue des communistes de l’ancienne Fédération yougoslave dont le règne n’ait pas été interrompu [15]. Il s’est néanmoins transformé (cadres, orientations) à deux reprises, la première fois pendant la « révolution anti-bureaucratique » [16], puis à la suite de la rupture avec S. Milosevic en 1997, mais ses structures sont restées les mêmes. En raison de cette continuité, le DPSCG est étroitement lié à l’administration du pays, ainsi qu’à la gestion des services publics et des entreprises d’Etat. Aussi peut-on se demander si le processus démocratique est réellement en œuvre au Monténégro, c’est-à-dire s’il existe une possibilité d’alternance politique grâce aux élections. Par ailleurs, le Parti socialiste populaire (SNPCG), principal parti d’opposition, a lui aussi été constitué sur la base de la Ligue des communistes du Monténégro par Momir Bulatovic, après l’élection présidentielle d’octobre 1997 qu’il a perdue face à M. Djukanovic. Enfin, le Parti social-démocrate (SDSCG) a été également institué par des membres de la Ligue des communistes, à savoir le courant qui s’était opposé à la « révolution anti-bureaucratique » de 1989, laquelle porta S. Milosevic et son équipe au pouvoir. Tout en se distinguant les uns des autres et en s’étant transformés tout au long du processus de transition, les trois partis issus de la Ligue des communistes ont obtenu plus de 80 % des suffrages exprimés lors des élections législatives d’octobre 2002, les dernières en date [17].
La position prépondérante de ces partis peut s’expliquer en partie par l’absence d’une opposition forte à l’époque du communisme [18], qui fut la conséquence de l’important soutien monténégrin apporté au mouvement des partisans pendant la Seconde Guerre mondiale.
Par ailleurs, dans la mesure où le Monténégro a connu une transformation plus profonde en termes économiques et sociaux pendant le régime communiste que les autres républiques de la Fédération yougoslave (création d’une université, d’institutions de recherche et d’une Académie des sciences), il n’est pas exclu que l’influence du parti unique y ait été plus forte et ait perduré plus longtemps que dans le reste de l’espace exyougoslave [19].
... et sa capacité d’adaptation
La prépondérance du Parti démocratique des socialistes (DPSCG) à partir de 1990 n’a pas pour seules causes son héritage et l’usage qu’il pouvait faire des ressources publiques. Ce parti s’est montré également capable de s’adapter à un environnement politique changeant.
Al’instar de son partenaire d’autrefois, la Ligue des communistes de Serbie (devenue après 1990 le Parti socialiste de Serbie de S. Milosevic), la Ligue communiste du Monténégro (LCCG) a pu tirer avantage de la vague nationaliste serbe de la fin des années quatrevingt et du début des années quatre-vingt-dix, en trouvant un nouveau souffle sur le plan idéologique, alors que la plupart des autres composantes issues de la Ligue des communistes de Yougoslavie sont sortis perdantes des premières élections multipartites qui se déroulèrent dans la Yougoslavie socialiste en 1990.
Durant les années quatre-vingt-dix, le parti gouvernemental (DPSCG) a combiné deux démarches : conserver des relations avec le régime de Slobodan Milosevic afin de justifier la continuité de son règne, tout en essayant de maintenir l’autonomie de la république, ainsi que la sienne en tant que parti, par rapport à Belgrade.
En 1997, le conflit entre M. Djukanovic, alors Premier ministre du Monténégro, et S. Milosevic, à propos du soutien apporté par le leader monténégrin aux manifestations d’opposition au pouvoir en place en hiver 1996-1997 en Serbie à la suite des élections municipales, a mis un terme à cet équilibre précaire au sein du DPSCG entre la revendication de l’autonomie d’une part, et une politique pro-serbe d’autre part ; dès lors, il n’était plus possible de concilier ces deux approches. La victoire à l’élection présidentielle d’octobre 1997 de M. Djukanovic contre M. Bulatovic, a consommé la rupture. Par la suite, ce dernier a créé le Parti socialiste populaire (SNPCG), qui a cherché plus ouvertement à s’aligner sur S. Milosevic, que ne l’avait fait le DPSCG dans le passé.
Parallèlement, ce parti s’est transformé, adoptant une plate-forme politique qui s’est donné pour priorités la mise en œuvre de réformes économiques et sociales et d’une politique d’ouverture à l’égard de ses voisins, et notamment de l’Occident. Cette réorientation programmatique a été effectuée en réponse à un mécontentement croissant, qui s’est manifesté au sein de la population eu égard aux conséquences du déclin économique et de l’isolement international du Monténégro. Mais les réformes engagées, pour n’avoir sans doute pas été suffisamment soutenues par une volonté politique, ne se sont pas traduites par une amélioration significative du niveau de vie de la population. Toutefois, elles ont permis au pays de bénéficier d’une aide financière, combien attendue, de la part de l’Union européenne et des Etats-Unis.
En outre, cette réorientation a fourni au gouvernement une nouvelle légitimité, qui, combinée au projet d’indépendance, a empêché que le DPSCG ne subisse le même sort que le Parti socialiste de Serbie après la chute de S. Milosevic en octobre 2000, lequel a perdu toute influence sur la scène politique.
Deux partis opposés au pouvoir, paradoxe de la vie politique monténégrine
Une particularité de la vie politique monténégrine entre 1998 et 2003 a tenu au fait que les deux principales formations, le DPSCG et le SNPCG, ont été membres de coalitions gouvernementales. Tandis que le premier continuait, au Monténégro, à dominer le Parlement, ainsi qu’à contrôler le gouvernement et la présidence, quitte à changer de partenaires de coalition, le SNPCG participait au pouvoir au niveau fédéral. En 1997-1998, après la rupture entre les socialistes serbes et monténégrins, le SNPCG s’est divisé en deux courants. L’un, pro-Milosevic, s’est rassemblé autour de M. Bulatovic, nommé Premier ministre fédéral en 1998 après avoir perdu l’élection présidentielle au Monténégro. Un deuxième courant, proche de Predrag Bulatovic (il n’y a aucun lien de parenté entre les deux hommes), a mené une politique en faveur du maintien d’un Etat commun entre la Serbie et le Monténégro, tout en prenant ses distances à l’égard du régime de S. Milosevic.
Alors que le DPSCG et d’autres partis opposés au régime de S. Milosevic boycottaient les élections législatives à l’échelle fédérale en septembre 2000, le Parti socialiste populaire du Monténégro (SNPCG), ainsi que le Parti populaire serbe (SNS) y ont participé et obtenu des sièges au Parlement fédéral. Faute de disposer d’une majorité suffisante, le DOS (Opposition démocratique de Serbie) fut contraint d’inviter le SNPCG à participer au gouvernement fédéral. Après la démission de M. Bulatovic de la direction de ce parti, le courant le plus modéré a pris son contrôle et s’est vu attribuer des portefeuilles de toute première importance dans le gouvernement fédéral (comme les postes de Premier ministre et de ministre de la Défense).
La prééminence accordée à ce parti au niveau fédéral a renforcé son intérêt à lutter pour maintenir une fédération entre la Serbie et le Monténégro, alors que le DPSCG disposait d’un argument de plus pour jouer la carte de l’indépendance et ainsi retirer à son principal opposant l’essentiel de ses moyens d’action.
Ala suite de la refonte, début 2003, du statut de la RFY, alors devenue SerbieetMonténégro, les 126 députés du nouveau Parlement commun monocaméral ont été désignés le 4 mars 2003 par les Parlements des deux entités, le DPSCG et le DOS ayant fait alliance pour l’occasion. Le premier est ainsi devenu un acteur clé au sein du nouvel Etat, la nomination de Svetozar Marovic, l’un des leaders du DPSCG, au poste de Président de l’Etat commun en étant la preuve la plus significative. Ainsi, cette union a gagné en légitimité au Monténégro, qui avait contesté celle de la RFY depuis 1998 et même avant.
La relation complexe et souvent conflictuelle du Monténégro avec la Serbie au sein de l’Etat fédéral et la division de la société monténégrine quant au maintien d’un Etat commun ont pesé lourdement sur le processus de démocratisation. Bien que les élections soient multipartites depuis 1990 et qu’une véritable opposition existe depuis 1998, il n’y a pas eu d’alternance au pouvoir, ce qui témoigne des difficultés rencontrées par la transition démocratique dans ce pays. La victoire électorale de M. Djukanovic lors de l’élection présidentielle de 1997 n’a pas constitué une véritable alternance.
Aussi longtemps que la question du statut ne sera pas résolue, la transition démocratique restera en suspens.
 
L’ambiguïté de l’identité monténégrine
 
 
L’affirmation d’une identité nationale au Monténégro diffère radicalement de ce qui s’est produit dans les autres pays de la région ex-yougoslave où elle a fait l’objet d’une mobilisation politique qui n’a pas toujours été consensuelle. Ainsi, l’opinion en Macédoine demeure divisée entre une orientation pro-serbe et une autre pro-bulgare, alors que les Musulmans de Bosnie-Herzégovine se sont constitués en véritable nation, sous le nom de Bochniaques [20]. Au Monténégro, l’affirmation identitaire est restée encore plus vague du fait de l’absence de distinction nette entre identité serbe et monténégrine.


IMGIMGEvolution de la composition ethnique...IMGIMF
Evolution de la composition ethnique de la population du Monténégro 1981 1991 2003 Nombre En % Nombre En % Nombre En % du total du total du total Monténégrins 400 488 68,5 380 467 61,9 273 366 40,64 Musulmans 78 080 13,4 89 614 14,6 28 714 4,27 Bochniaques nd nd nd nd 63 272 9,41 Serbes 19 407 3,3 57 453 9,3 201 892 30,01 Albanais 37 735 6,5 40 415 6,6 47 682 7,09 Yougoslaves 31 243 5,3 26 159 4,3 — — Croates 6 904 1,2 6 244 1,0 7 062 1,05 Roms 1 471 0,3 3 282 0,5 2 875 0,43 Total 584 310 100,0 615 035 100,0 672 656 100,00 Note - Le nombre de Roms est sans doute plus élevé que ne l’indiquent les données officielles. Le terme de Bochniaque apparaît pour la première fois en 2003. Il a été introduit en 1993 en Bosnie-Herzégovine pour désigner les Musulmans et a, depuis, été adopté par la majorité des Musulmans dans l’ex-Yougoslavie. Sources : Office statistique fédéral, recensements de la population (1981,1991,2003), Vijesti, 19 décembre 2003.
Office statistique fédéral, recensements de la population (1981,1991,2003), Vijesti, 19 décembre 2003.

A l’époque de la Yougoslavie socialiste, la plupart des citoyens monténégrins s’identifiaient en tant que Monténégrins, seule une petite minorité se qualifiant de Serbes, à savoir, essentiellement, des personnes s’étant installées récemment dans la république. La démarche de ces derniers a été encouragée, à l’origine, par la Ligue des communistes qui avait reconnu, dans la période de l’entre-deux-guerres, les Monténégrins et les Macédoniens comme des nations à part entière, et il en fut de même plus tard pour la nation « musulmane ». Le recensement de 1991 a mis en lumière une augmentation notable des Monténégrins se considérant comme Serbes.
Deux ans auparavant, en 1989, lors de la « révolution antibureaucratique », le nouveau leadership de la Ligue des communistes du Monténégro avait organisé un coup d’Etat contre les cadres du régime précédent, avec le soutien de S. Milosevic. Au même moment, des manifestants appelaient, dans les rues, à resserrer les liens avec la Serbie. Par la suite, tout ce qui avait trait à l’autonomie monténégrine fut étouffé dans les médias au profit de la rhétorique pro-serbe, et la nouvelle élite de la Ligue des communistes s’est emparée de tous les postes clés.
Néanmoins, au Monténégro, 10 % de la population seulement s’est identifiée « serbe », alors que nombreux étaient ceux qui avaient soutenu la ligne proserbe de la Ligue à l’occasion des élections législatives de 1990 [21].
Cette absence de concomitance claire entre le soutien au régime serbe par les alliés qu’il s’est faits au Monténégro d’une part, et, d’autre part, la relation qui s’établit relativement à l’identité serbe peut s’expliquer par deux facteurs. En premier lieu, se déclarer Monténégrin ne signifiait pas s’opposer per se à la mobilisation nationaliste serbe. On peut même considérer que les deux identités se superposent.
Deuxièmement, en dépit de l’existence d’une opposition à toute manifestation nationaliste au Monténégro telle qu’elle a été exprimée notamment au sein de l’Union des forces de réforme du dernier Premier ministre yougoslave, Ante Markovic, cette question ne divisa pas, comme ce fut le cas quelques années plus tard, la société monténégrine en deux. L’identité monténégrine contre l’identité serbe n’était pas encore une source de mobilisation.
La question de l’identité serbe a pris de plus en plus d’acuité à mesure que devenait plus pressante celle de l’indépendance du Monténégro. La crainte que cette polarisation ne prenne réalité dans le nouveau recensement de la population a entraîné le report de celui-ci à plusieurs reprises. Le débat politique qui a précédé le recensement de novembre 2003, a accentué l’importance du référent identitaire et la légitimité politique qu’il implique. Alors que les partisans de l’indépendance accusaient l’Eglise orthodoxe et les formations politiques serbes d’instrumentaliser le recensement pour provoquer une mobilisation nationaliste parmi la population serbe au Monténégro, les partis d’opposition reprochaient au gouvernement de chercher à marginaliser l’identité serbe eu égard à la langue maternelle et à la religion [22]. Les résultats du recensement font apparaître une augmentation sensible du nombre de personnes se considérant comme Serbes. Par conséquent, les proportions de Monténégrins et de Serbes s’attribuant l’un ou l’autre référent identitaire se sont rapprochées d’une manière frappante :
40 % des Monténégrins et 30 % des Serbes. Cette évolution est étroitement liée à la campagne en faveur de l’indépendance, ainsi qu’à l’émergence d’une identité monténégrine distincte de l’identité serbe. Il est important de signaler que 4,92 % des personnes interrogées ne s’identifient à aucune nation. Cette proportion est supérieure à celle enregistrée en 1991 ainsi qu’aux chiffres relevés dans d’autres républiques ex-yougoslaves, ce qui semble prouver que cette catégorie rejette la polarisation sur la question identitaire.
Par ailleurs, en dépit d’une corrélation apparente entre l’identité serbe d’une part, et le soutien d’un statut particulier pour le Monténégro sous forme d’une union avec la Serbie d’autre part, le rapport entre ces deux éléments n’est pas entièrement établi. En particulier, le Parti socialiste populaire (SNPCG) n’a cessé de répéter son identité monténégrine, plusieurs de ses dirigeants se déclarant ouvertement « Monténégrins » [23]. De même, le SNS, le parti serbe le plus nationaliste représenté au Parlement, a récemment appelé tous les « Brdjani [24], les Herzégoviens, les Bokelji [25] et les Monténégrins » à se déclarer Serbes, en mettant l’accent sur le caractère « régional » de l’identité monténégrine, et non pas sur le référent national. La combinaison avec d’autres appartenances locales est destinée à limiter la spécificité de l’identité monténégrine en la circonscrivant, sur le plan territorial, à la région du Monténégro historique. D’ailleurs, tous les partis serbes rejettent les hypothèses relatives à l’existence d’une minorité nationale serbe au Monténégro.
La principale ligne de partage entre les partisans d’un Monténégro indépendant et ses opposants, ainsi qu’entre ceux qui insistent sur la spécificité des Monténégrins et ceux qui s’identifient à la Serbie a souvent été présentée comme étant calquée sur la division entre le Nord et le Sud [26], ou plutôt entre le Monténégro historique et les territoires qui ont été intégrés à la république à la suite des guerres balkaniques. En général, les municipalités septentrionales et Herceg Novi sont considérées comme des régions où le soutien apporté au maintien d’une union avec la Serbie est le plus fort. En ce qui concerne Herceg Novi, l’explication tient au fait que des réfugiés serbes de Bosnie s’y sont installés après la Seconde Guerre mondiale et, à nouveau, pendant la guerre de Bosnie dans les années quatre-vingt-dix. Sa proximité avec la Herzégovine orientale, où vit une importante communauté serbe, a contribué à renforcer l’identité nationale serbe dans la ville.
Néanmoins, ces affirmations doivent être nuancées. La division entre les partisans et les opposants d’un Monténégro indépendant n’est pas nettement marquée dans tout le pays [27]. Par ailleurs, le rapport à l’identité nationale serbe ne suit pas non plus une ligne de partage stricte. Lors des recensements de 1948,1953 et 1961 par exemple, la majorité des Serbes vivaient dans la région côtière, avant tout à Herceg Novi, et très peu dans les municipalités septentrionales avoisinant la Serbie. Ce fut seulement dans les recensements suivants que le nombre de personnes se déclarant Serbes a augmenté dans le Nord. Il n’en reste pas moins que les Serbes sont assez disséminés sur l’ensemble du territoire, le recensement de 1991 ne faisant ressortir aucun clivage important Nord-Sud. La part des Serbes dans la population s’élève à 10 % environ avec quelques variations locales, à l’exception des municipalités habitées majoritairement par des minorités (Ulcinj, Rozaj). Le soutien de l’indépendance et l’identification à la nation serbe sont les plus faibles dans la région de Cetinje, capitale du Monténégro avant la guerre de 1914-1918. Ainsi la distinction entre Monténégrins et Serbes d’un point de vue identitaire n’est pas territorialisée ni perçue en termes ethniques (il existerait deux communautés aux origines différentes). Le processus d’autoidentification de la population monténégrine en tant que nation majoritaire n’est pas encore terminé.
 
La diversité monténégrine
 
 
C’est la division de la population majoritaire, évoquée plus haut, qui a donné aux relations interethniques un caractère différent de celui observé dans la plupart des autres régions de l’ex-Yougoslavie. D’une manière globale, la mobilisation ethno~nationaliste contre les minorités a été bien moins importante qu’ailleurs, même si le contexte régional a pesé sur les rapports entre les différentes communautés. Les Serbes et les Monténégrins ne constituent que 70 % de la population totale, situation comparable à celle de la Macédoine (Albanais et Macédoniens). Les trois minorités les plus nombreuses sont les Musulmans-Bochniaques, les Albanais et les Croates [28].
La plupart des Musulmans-Boch-niaques, soit 15 % de la population, vivent au Sandjak, région qui comprend trois municipalités au Monténégro et trois en Serbie. Cette communauté est majoritaire dans certaines localités au nord de la république. Au début de la guerre en Bosnie, elle a été menacée par des groupes paramilitaires serbes et a été victime d’une politique de discrimination active de la part des autorités politiques, bien qu’à un degré moindre que dans la Serbie voisine. Par ailleurs, les Musulmans-Bochniaques s’interrogent sur leur appartenance ethnique depuis que les Musulmans de Bosnie ont opté, en 1993, en faveur de l’appellation Bochniaque. Les opinions divergent à ce sujet, les uns préférant la notion de « Musulman » car elle reflèterait un lien plus étroit avec le Monténégro, alors que d’autres penchent pour le terme Bochniaque qui permet une identification à une communauté plus large, comme celle de Bosnie ou du Sandjak [29]. Ces approches différentes se retrouvent dans les résultats du recensement de 2003,9,41 % des personnes interrogées se déclarant Bochniaques, contre 4,27 % qui préfèrent l’appellation Musulmans.
La communauté albanaise, plus petite (7,09 % de la population), réside principalement à Ulcinj sur la côte adriatique, dans la ville de Tuzi à l’est de Podgorica et dans la région septentrionale avoisinant le Kosovo. Ses relations avec la nation majoritaire ont été bien meilleures que celles qu’elle entretient avec les Serbes et les Macédoniens, respectivement au Kosovo et dans le sud de la Serbie, ainsi qu’en Macédoine. Cette situation s’explique par des liens de parenté anciens qui transcendent les divisions ethniques, ainsi qu’à une expérience, dans le passé, de coexistence plus longue. Etant donné la fragmentation de la communauté albanaise et sa moindre importance numérique par rapport au Kosovo ou à la Macédoine, les relations interethniques ont évolué différemment. Même l’arrivée de 80 000 réfugiés albanais pendant la guerre au Kosovo, au printemps 1999, n’a pas dégradé les relations interethniques au Monténégro.
Le troisième groupe, à savoir les Croates, est bien moins nombreux et vit autour du golfe de Kotor, à Tivat et sur la côté adriatique. Leur part dans la population totale n’a cessé de diminuer et ne représentait plus que 1 % en 1991. Lors de la campagne de l’armée yougoslave contre Dubrovnik à laquelle a participé le Monténégro, une pression certaine a été exercée contre cette communauté, et nombreux furent ceux qui quittèrent alors la république [30]. Cette analyse rapide de la situation des trois communautés les plus importantes met en lumière le poids des conflits régionaux sur les relations interethniques au Monténégro.
Sur la scène politique monténégrine, les partis politiques pro~indépendantistes, comme l’Alliance libérale (LSCG), ont délibérément courtisé les minorités et ont présenté un programme mettant l’accent sur la tolérance historique incarnée par l’identité nationale monténégrine. De même, depuis 1998, le gouvernement de M. Djukanovic a toujours compté sur le soutien à la fois des Bochniaques-Musulmans et des Albanais pour obtenir la majorité gouvernementale. Il est tout à fait exceptionnel dans la région que les membres d’une communauté minoritaire votent pour des grands partis, comme c’est le cas au Monténégro, et non pas pour des formations qui se présentent en défenseurs de leurs intérêts. Ainsi apportent-ils leur soutien soit à l’Alliance libérale, soit à la coalition Parti démocratique des socialistes – Parti socialdémocrate. Les partis politiques de la communauté albanaise ont également appuyé les gouvernements successifs de M. Djukanovic. Cela explique pourquoi certains partis pro-yougoslaves et serbes nationalistes ont tenté de monter les esprits contre les populations minoritaires [31]. En particulier, certains ont proposé de ne pas tenir compte de leurs suffrages en cas de référendum sur la question de l’indépendance [32].
Mais ces tentatives de mobilisation nationaliste n’ont pas reçu un accueil favorable de la part de la population.
Etant donné que même pendant les périodes les plus tendues de l’ère Milosevic, durant les guerres en Bosnie et au Kosovo, aucun conflit n’a éclaté, il est peu probable que les relations interethniques se dégradent à présent. Cela ne signifie pas pour autant que les rapports entre les différentes communautés soient excellents, car les Albanais et les Roms, en particulier, ne sont pas bien intégrés. A l’instar d’autres aspects du processus de réformes, le gouvernement n’est pas parvenu à améliorer la situation des communautés minoritaires, notamment avec la mise en place d’une législation adéquate. Le ministère pour les Minorités nationales, créé en 1998, est doté de prérogatives réduites et a été, jusqu’alors, peu efficace. Si le bilan des relations interethniques est globalement plutôt positif, cela n’est donc pas dû à la politique du gouvernement, mais plutôt à l’histoire de la coexistence entre communautés et à la ligne de partage au sein de la nation majoritaire (et non pas entre la majorité et les minorités), tous éléments ayant permis d’éviter les scénarios violents qui se sont déroulés dans d’autres régions de l’ex-Yougoslavie.
Une rétrospective de l’évolution politique au cours de la dernière décennie laisse apparaître une situation diversifiée. Ayant évité la violence entre les différentes communautés, le Monténégro est mieux préparé à émerger en tant que société stable que la Bosnie, le Kosovo ou la Macédoine. En revanche, la division entre partisans et opposants de l’indépendance persiste, si bien que le statut de la république est aussi controversé que celui d’autres pays ou territoires de la région, où les revendications d’autodétermination ont été une source de conflit.
Si cet antagonisme existe, il n’est pas aussi acrimonieux et tranché qu’ailleurs, car il traverse les familles, les cercles d’amis et d’autres réseaux sociaux, ce qui aide à faire une sorte de contre-poids à la division provoquée par la controverse. Même si la question du statut est résolue durablement à l’expiration du moratoire de trois ans que la Charte constitutionnelle a prévu pour un référendum, il est peu probable que ceci mette un terme à l’interrogation sur l’identité monténégrine, qui doit se construire sur un consensus et reste dans le flou quant à la relation avec la Serbie. Ce thème va-t-il continuer à peser dans le discours politique alors que la situation économique ne s’améliore pas et que les réformes piétinent ?
Par ailleurs, les rumeurs persistantes sur l’implication du gouvernement, et notamment de M. Djukanovic, dans le crime organisé durant les années quatre-vingt-dix, comportent le risque d’une déstabilisation politique [33].
Beaucoup va donc dépendre de l’engagement de la prochaine étape de la transition démocratique et économique qui n’a véritablement débuté qu’en 1998.
Traduit de l’anglais par Daniela Heimerl La Documentation française
 
NOTES
 
[(1)]Cf. Beata Huszka, « The Dispute over Montenegrin Independence », in Florian Bieber (éd.), Montenegro in Transition. Problems of Identity and Statehood, Nomos, Baden-Baden, 2003, pp. 43-62.
[(2)]Union des forces de réforme.
[(3)]Le concept de système politique inclut non seulement l’organisation constitutionnelle des organes dirigeants, mais aussi l’organisation d’autres acteurs et d’autres processus, tels que le régime des partis, les libertés publiques et les médias. Cf. Bertrand Badie, Guy Hermet et al., Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques, Armand Colin, Paris, 2000, 287 p.
[(4)]L’Eglise orthodoxe monténégrine n’a pas réussi à rassembler un grand nombre de croyants et n’est pas reconnue par les autorités monténégrines. Velizar Brajovic, « Church Wars », Balkan War Report, décembre 1993, p. 10.
[(5)]On peut observer ici un parallèle avec la dynamique de la désintégration de la Fédération yougoslave au début des années quatre-vingt-dix. Le régime de S. Milosevic a imposé des embargos commerciaux contre le Monténégro et a menacé d’intervenir militairement, rappelant les mesures prises contre la Slovénie et la Croatie, lorsque ces deux républiques se sont trouvées sur la voie de l’indépendance.
[(6)]Cf. Nicolas Whyte (éd.), The Future of Montenegro. Proceedings of an Expert Meeting, Center for European Policy Studies, 2001.
[(7)]Ivo Banac, The National Question in Yugoslavia. Origins, History and Politics, Cornell University Press, Ithaca, Londres, 1994, pp. 284-285.
[(8)]Dans l’opposition, le SNPCG pro-yougoslave et le LSCG pro-indépendantiste ont coopéré, mais une telle coopération est très improbable entre partis au pouvoir.
[(9)]Cf. European Stability Initiative, Rethoric and Reform. A Case Study of Institution Building in Montenegro 1998-2001, Podgorica et Berlin, 1er juillet 2001.
[(10)]Cf. Florian Bieber, « Delayed Transition and Multiple Legitimacy Crisis of Post-1992 Yugoslavia », in Dimitris Keridis, Ellen Elias-Bursac et Nicolas Yatromanolakis (éd.), New Approaches to Balkans Studies, IFPA-Kokkalis Series on Southeast European Policy 2, Brassey’s Dulles, Va. 2003, pp. 129-148.
[(11)]CEDEM, Montenegrin Public Opinion. Attitude towards Reforms, juin 2003.
[(12)]L’accord de Belgrade signé le 14 mars 2002 par les autorités des deux républiques ainsi que par les autorités fédérales stipule en effet qu’après une période de trois ans, les deux républiques peuvent quitter l’union. Cf. Wim van Meurs, « The Belgrade Agreement : Robust Mediation between Serbia and Montenegro », in Florian Bieber (éd.), Montenegro in Transition. Problems of Identity and Statehood, Nomos, Baden-Baden, 2003, pp. 63-82.
[(13)]Le DPSCG et le Parti socialiste populaire (SNPCG) ont tous les deux voté en faveur de la Charte constitutionnelle du nouvel Etat commun Serbie-et-Monténégro au Parlement monténégrin. Toutefois, le combat politique qui les oppose aux partis d’opposition s’est poursuivi, les premiers ayant boycotté l’élection présidentielle qui eut lieu fin 2002-début 2003.
[(14)]La Ligue des communistes du Monténégro a changé de nom en juin 1991 pour devenir le Parti démocratique des socialistes du Monténégro (DPSCG). Momir Bulatovic en a été le président de 1991 à 1997. Il a fondé le Parti socialiste populaire du Monténégro (SNPCG) en mars 1998. Depuis juillet 1997, le DPSCG est dirigé par Milo Djukanovic, autrefois Premier ministre, puis Président du Monténégro.
[(15)]Apartir de janvier 1991.
[(16)]En janvier 1988, le neuvième plénum de la Ligue des communistes de Serbie met en place un processus de « débureaucratisation » pour permettre le développement des forces politiques et économiques de la société et aboutir à « l’autogestion socialiste ». Cela a permis à S. Milosevic et à son équipe de renforcer leur position au sein des institutions de la république de Serbie, consolidant ainsi leurs assises grâce à un renouvellement des cadres du Parti, mais aussi au sein de la Présidence fédérale (avec le contrôle des deux républiques autonomes et du Monténégro).
[(17)]Le Parti social-démocrate, pro-réformes et pro-indépendantiste, n’a recueilli que 5 % des votes. Concernant l’évolution des principaux partis politiques, cf. Janusz Bugajsky, Political Parties of Eastern Europe, M. E. Sharpe, Armonk, 2002, pp. 496-502.
[(18)]Durant la période qui a suivi 1945, un sujet de division a été la rupture entre la Yougoslavie titiste et l’Union soviétique consommée en 1948. Les Monténégrins ont été nombreux à soutenir l’Union soviétique et à avoir été internés pour cette raison : 21,13 % des personnes arrêtées en tant que « Kominformistes » (présumés ou réels) étaient Monténégrins, alors qu’ils constituaient 2,7 % seulement de la population. Cf. Ivo Banac, With Stalin Against Tito. Kominformist Splits in Yugoslav Communism, Cornell University Press, Ithaca, Londres, 1988, p. 150.
[(19)]Cf. Milorad Popovic, Crnogrosko pitanje, Dignitas/Plima, Cetinje/Ulcinj, 1999, pp. 42-45.
[(20)]En serbo-croate, le terme « Bosanac » désigne l’ensemble des habitants de la Bosnie-Herzégovine, alors que celui de « Bosnjak » s’applique aux seuls membres de la communauté musulmane. Dans ce texte, le premier est traduit par « Bosniaques », le deuxième par « Bochniaques ».
[(21)]La Ligue des communistes du Monténégro a obtenu 56,16 % des suffrages exprimés. Le SNS (Parti populaire serbe) pro-serbe et nationaliste en a recueilli 12,82 % lors des premières élections multpartites en novembre-décembre 1991. Cf. Vladimir Goati, Partije Srbije i Crne Gora u politickim borbama od 1990 do 2000, Conteco, Bar, 2000, p. 260.
[(22)]MINA, Podgorica, 25 août 2003 ; MINA, Podgorica, 20 mai 2003.
[(23)]Cf. International Crisis Group, Montenegro : In the Shadow of the Volcana, 21 mars 2000, p. 6.
[(24)]Bridjani signifie montagnards, en référence aux habitants du nord du Monténégro.
[(25)]Les Bokelji sont les habitants du golfe de Kotor.
[(26)]Géographiquement, le Monténégro est divisé entre la région côtière avec une industrie touristique importante, le centre autour de la capitale Podgorica et le Nord montagneux, isolé et pauvre.
[(27)]Lors des élections locales de 2002, bien qu’elles aient été largement organisées autour d’une plate-forme pro- et anti-indépendantiste, partisans et opposants de l’indépendance n’ont obtenu 60 % des suffrages que dans quatre municipalités sur 21.
[(28)]Al’exclusion des Serbes, car ils ne se considèrent pas comme une minorité, ainsi que des Yougoslaves, une catégorie disparue avec l’effondrement de l’Etat et qui n’a jamais été reconnue comme une minorité. Les Roms sont également un groupe important, leur nombre ayant augmenté avec l’arrivée de nombreuses personnes fuyant la guerre au Kosovo en 1999.
[(29)]En outre, les Musulmans/Bochniaques du Monténégro et de Serbie sont profondément divisés dans la mesure où les premiers soutiennent l’indépendance du Monténégro, alors que les seconds sont partisans d’une union avec la Serbie. Bohdana Dimitrovova, « Bosniak or Muslim ? Dilemma of One Nation with Two Names », Southeast European Politics, vol. 2, n° 2, octobre 2001 ((www. seep. ceu. hu/ issue22/ dimitrovova,pdf.
[(30)]Carl Bethke, « Die Kroaten in Tivat, Kotor und Montenegro », in Jens Becker et Achim Engelberg (éd.), Montenegro im Umruch, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2003, pp. 115-126.
[(31)]Cf. Florian Bieber, « The Instrumentalisation of Minorites in the Montenegrin Dispute over Independance », ECMI Brief 8, mars 2002 (www. ecmi. de/ doc/ downmoad/ brief_8. pdf).
[(32)]« Hate Speech as an Election Message », AIM, 27 février 2001 (www. aimpress. ch. ).
[(33)]Norbert Mappes-Niedeck, « Mafia in Montenegro », in Jens Becker et Achim Engelberg (éd.), Montenegro im Umruch, Westfälisches Dampfboot, Münster, 2003, pp. 89-98.
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[(1)]
Cf. Beata Huszka, « The Dispute over Montenegrin Independen...
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[(3)]
Le concept de système politique inclut non seulement l’orga...
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L’Eglise orthodoxe monténégrine n’a pas réussi à rassembler...
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On peut observer ici un parallèle avec la dynamique de la d...
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Ivo Banac, The National Question in Yugoslavia. Origins, Hi...
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Dans l’opposition, le SNPCG pro-yougoslave et le LSCG pro-i...
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Cf. Florian Bieber, « Delayed Transition and Multiple Legit...
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