Le Courrier des pays de l'Est
La Doc. française

I.S.B.N.sans
118 pages

p. 90 à 93
doi: en cours

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Interview

no 1043 2004/3

2004 Le Courrier des Pays de l’Est Interview

Sandra Kalniete

La commissaire européenne lettone

Européenne convaincue, Lettone jusqu’au bout des ongles, Sandra Kalniete est une diplomate de carrière, atypique et déterminée. Née en Sibérie (où ses parents avaient été déportés), elle a débuté sa vie professionnelle comme critique d’art, après avoir obtenu un diplôme de l’académie des Beaux-Arts de Riga. Membre fondatrice du Front populaire letton, mouvement qui a lutté à partir d’octobre 1988 pour mettre fin à l’occupation soviétique, elle a été un acteur important du processus de restauration de l’indépendance de son pays, ce dont elle a témoigné en 2000 dans son ouvrage, Je vaincrai, tu vaincras, nous vaincrons, ils seront vaincus.
Polyglotte (elle parle couramment anglais, français et russe), elle est entrée dans la carrière diplomatique en 1993, en tant qu’ambassadeur de Lettonie auprès des Nations unies (Genève). Elle a occupé, de juin 1997 à novembre 2002, le poste d’ambassadeur de Lettonie en France, avant d’être nommée, le 7 novembre 2002, ministre des Affaires étrangères de son pays, fonction qu’elle a exercée jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement, le 9 mars 2004.
Depuis le 1er mai 2004, elle est commissaire européenne. Les dix nouveaux commissaires nommés du fait de l’élargissement n’ont pas de portefeuille en tant que tel, mais sont jumelés à l’un des membres de la Commission actuelle, et ce jusqu’au 31 octobre 2004. Ils bénéficient néanmoins du droit de vote et participent pleinement au travail du collège des commissaires. Sandra Kalniete est donc le « double » de Franz Fischler, commissaire à l’Agriculture et à la Pêche. Elle entend à ce titre se familiariser avec les dossiers concernant le protocole de Kyoto, l’énergie, la sécurité maritime ou le développement durable. A l’issue de cette période de « formation », une nouvelle Commission entrera en fonction le 1er novembre 2004, avec 25 commissaires à sa tête, dont, vraisemblablement, Sandra Kalniete.
Cette interview a été réalisée le 8 mars 2004 par Céline Bayou (Le courrier des pays de l’Est), à l’occasion de la visite à Paris de Sandra Kalniete, dans le cadre d’une invitation lancée pour la Journée de la Femme par Noëlle Lenoir, alors ministre déléguée aux Affaires européennes, à la future commissaire européenne adjointe lettone, à ses homologues lituanienne Dalia Grybauskaite, et polonaise Danuta Hübner, et à la secrétaire d’Etat belge aux Affaires européennes et aux Affaires étrangères, Frédérique Ries.
C. Bayou : Vous allez travailler, jusqu’en octobre 2004, aux côtés de F. Fischler, commissaire à l’Agriculture et à la Pêche. Cette affectation vous a-t-elle étonnée, alors qu’on vous attendait plutôt aux côtés de Viviane Reding, commissaire à la Culture et à l’Education ? Ce poste est revenu à votre collègue lituanienne, D. Grybauskaite, et les médias lituaniens n’ont pas caché leur déception à ce sujet, expliquant cette nomination par le lobbying insuffisant de la Lituanie à Bruxelles. Estimez-vous que la Lettonie assure, quant à elle, un lobbying efficace ?
S. Kalniete : En fait, de nombreux problèmes compliquent notre « intégration » naturelle à la Commission. Mais, pour moi, ce fut une surprise agréable que d’être jumelée au commissaire en charge de l’Agriculture et de la Pêche, Franz Fischler. D’abord parce que je suis consciente que c’est l’un des portefeuilles les plus importants ; ensuite parce que F. Fischler jouit d’une très bonne réputation.
Après l’avoir rencontré, j’ai pu me faire une idée parfaitement claire de ce que seraient mes responsabilités : elles ne seront pas politiques, mais j’aurai l’opportunité, en étant près de lui pendant six mois, d’apprendre comment fonctionnent les institutions européennes.
Cette nomination ne préjuge en aucun cas de la suite. Il faudra tout d’abord que ma nomination soit acceptée par le nouveau président de la Commission. A partir du 1er novembre, il y aura un commissaire par pays, chacun en charge d’un secteur ; les portefeuilles vont donc être restructurés.
En ce qui concerne le choix des « commissaires d’accueil », pour les nouveaux commissaires pendant ces six mois et jusqu’au 1er novembre prochain, il n’était pas question de lobbying. Je crois qu’une telle interprétation repose sur des attentes exagérées et, surtout, une méconnaissance profonde de la Commission.
Cette première période s’apparente à un « stage ». Ce qui est réellement important, c’est que les nouveaux commissaires soient présents lors des prises de décision, que toutes les informations leur soient accessibles, mais le portefeuille importe peu.
Je ne sais pas qui m’attendait à la culture mais, moi, je ne m’y voyais pas ! Personnellement, j’aspirais plutôt à être un peu plus proche des affaires extérieures...
Vous êtes intervenue à plusieurs reprises pour exprimer vos craintes de voir se développer une « Europe à deux vitesses ».
Comment empêcher ce scénario ?
D’une part, des mécanismes existent déjà pour que les pays souhaitant aller plus vite sur tel ou tel dossier, le puissent : c’est la coopération renforcée. D’autre part, chaque pays membre a la possibilité de travailler sur le sujet qui lui tient le plus à cœur :
Schengen, l’Union économique et monétaire, etc.
Il est de la responsabilité des trois grands pays de l’Union, à savoir la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, de ne pas envoyer de signaux laissant à penser qu’ils sont en train d’élaborer des plans sans y associer les autres partenaires. Par ailleurs, il est très important de renforcer les piliers communautaires par une Commission forte et dotée de véritables moyens d’action ; or, pour cela, il faut le soutien de tous, y compris des pays qui sont tentés par le jeu à deux ou trois. Le paradoxe est là : ce sont les pays ayant le plus besoin d’une Europe unie et forte (car leurs ambitions sont plus grandes que les nôtres) qui risquent de créer une Europe à deux vitesses, pouvant conduire à sa fragmentation.
Nous tous, les grands comme les petits, souhaitons que l’Europe acquière du poids dans les affaires mondiales, ce qui n’est pas possible avec une Europe fragmentée.
La France et l’Allemagne ne devraient donc pas mener un jeu contradictoire, consistant à prôner cette Europe forte tout en menant une politique à deux ou trois, mais s’efforcer de renforcer le poids global de l’Europe.
La Lettonie est-elle prête à adhérer à l’Union européenne, et comment se positionne-t-elle sur les grands chantiers de l’Europe élargie ? En particulier, que pensez-vous de la proposition consistant à fixer le plafond des contributions au budget européen à 1 % du PIB des pays ? Et comment envisagez-vous l’évolution de la Politique agricole commune (PAC) ?
Oui, sur la majorité des dossiers, le pays est prêt à adhérer. On exagère parfois (en particulier l’opposition) le prétendu retard letton. Il reste une seule chose à faire : mettre en place les passages douaniers pour les contrôles vétérinaires de marchandises circulant par le rail.
Globalement, l’information sur les questions européennes est bien diffusée. Mais il est vrai qu’il manque sans doute un lieu où serait centralisée cette information et qu’une certaine inertie caractérise encore les services publics et l’administration :
quand on y rencontre un problème, au lieu de l’affronter, on a tendance à le repousser, ce qui ralentit évidemment sa résolution.
La proposition de la Commission concernant le budget européen nous semble équilibrée, mais elle est globale. Il faut voir les détails et les analyser de façon plus précise. Il me paraît important de maintenir le Fonds de cohésion au niveau prévu pour les dix pays entrants. Mais il faudra procéder à un rééquilibrage entre les principaux bénéficiaires des fonds structurels et les nouveaux pays membres.
En ce qui concerne la PAC, les élites européennes sont bien conscientes qu’on ne peut continuer à consacrer un tiers du budget à l’agriculture. C’est pourquoi, dans le cadre de la réforme adoptée durant l’été 2003, on envisage de procéder à des changements importants entre 2007 et 2013. Le compromis qui a été adopté est un pas dans cette direction.
Mais il est important aussi, pour la Lettonie comme pour la France, de procéder à cette réforme en cherchant à éviter qu’elle ne suscite de trop vives contestations de la part de la population. La Lettonie estime que le principe d’égalité entre les membres doit être respecté. Le traité d’adhésion est signé, il prévoit des mécanismes et des financements pour la PAC jusqu’à l’échéance de 2013. Il sera difficile de faire accepter un changement en cours de route.
C’est tout l’enjeu de ce défi qui consiste à élargir tout en approfondissant !
Justement, comment la population lettone réagit-elle à l’adhésion européenne ?
La population se demande comment se traduira concrètement ce « saut dans l’inconnu », cette entrée dans une grande machine qui semble peu pratique et très lente. On le sait par exemple pour tout ce qui a trait aux fonds structurels : il faut presque deux ans pour réaliser un projet ! Bien sûr, l’adhésion a suscité et continue de susciter un véritable débat au sein de la société lettone. Depuis quelques années déjà, les publications consacrées à l’Europe se multiplient ; la Lettonie se situe d’ailleurs à la première place en Europe par le nombre de publications par habitant. C’est la société tout entière qui bouge.
Vous qui êtes habituée à être au cœur des événements, ne crai-gnez-vous pas, en devenant commissaire européenne, d’être soumise à un rythme de travail plus lent ? Par ailleurs, en tant que commissaire, votre rôle va être de défendre l’intérêt général.
Mais vous restez néanmoins une citoyenne lettone particulièrement impliquée dans la restauration de l’indépendance de son pays et dans son « retour à l’Europe ». Comment allez-vous concilier ces deux facettes ?
Cette question du rythme de travail me préoccupe un peu, mais je crois qu’avec l’entrée de dix nouveaux pays, puis surtout la formation d’une nouvelle Commission, nous allons parvenir à insuffler du dynamisme ; pas seulement à la Commission, mais aussi au Parlement. En tant qu’observateurs au Conseil des ministres, c’est déjà ce que nous avons fait. Certains représentants des anciens pays membres eux-mêmes le disent : on bavarde moins désormais !
En ce qui concerne mon rôle, en effet, il est nouveau pour moi.
Mais mon ambition n’est pas de faire une carrière politique. Je ne suis d’ailleurs affiliée à aucun parti. Mon chemin a été jusque-là celui d’une diplomate de carrière. Même quand j’ai été nommée ministre, j’ai gardé cette idée, qu’ensuite, je redeviendrais ambassadeur. La vision de mon rôle futur est la même :
en quelque sorte, je suis ambassadeur, mais avec d’autres responsabilités, encore plus importantes. Après ça, j’aimerais revenir à la carrière diplomatique.
Le Parti populaire européen (PPE) a adopté une résolution demandant à toutes les formations politiques présentes au Parlement de ne pas accepter d’anciens communistes dans leurs rangs. Qu’en pensez-vous ?
Je suis en plein accord avec la résolution du PPE qui condamne le régime communiste et ses exactions ; j’ai même travaillé sur le document proposé. Mais je reste convaincue que la responsabilité est individuelle. Il ne faut pas tomber dans le piège communiste justement, qui consistait à dire que tous les capitalistes sont à exterminer !
Le document de politique étrangère soumis au Parlement, en janvier 2004, par le ministère letton des Affaires étrangères a été critiqué parce qu’il fait abstraction d’une priorité importante : la Russie. Pourquoi ce choix ?
C’est un choix conceptuel qui a fait l’objet d’une longue discussion, et à l’issue de laquelle nous avons décidé de ne pas citer les pays. Les Etats-Unis sont mentionnés une fois, de même que la Russie. Mais les relations bilatérales ne sont pas évoquées en tant que telles. Si on l’avait fait, la question aurait été de savoir où s’arrêter afin de ne froisser personne.
Votre pays a signé la Conventioncadre du Conseil de l’Europe sur la défense des minorités nationales, mais ne l’a pas ratifiée.
Pourquoi ?
Sept pays d’Europe n’ont pas ratifié cette Convention. Parmi eux, d’ailleurs, la France ; pour autant, personne ne dit que les droits des minorités y sont bafoués. En Lettonie, une sous-commission à l’intégration a été créée au sein du Parlement pour organiser les débats.
Les minorités, notamment russes, de Lettonie propagent une mythologie, selon laquelle cette Convention va permettre de résoudre tous les problèmes. Du côté letton prévaut la conviction inverse : en ratifiant la Convention, nous prendrions le risque de perdre toute identité nationale.
Les deux parties doivent comprendre que leurs attentes et leurs craintes sont exagérées. Dès que le pays sera prêt, la Convention sera ratifiée, mais nous ne pouvons pas avancer plus vite.
Dans un contexte de relations tendues entre la Lettonie et la Russie, comment avez-vous réagi aux propos du Président français, J. Chirac, lorsqu’il a déclaré le 24 février 2004 à Budapest que l’UE devrait manifester un peu plus de respect à l’égard de la Russie ?
Le Président français plaide pour l’adoption d’un document de position commune européenne, afin que l’Europe parle d’une seule et même voix. C’est important, car la tentation d’établir un dialogue particulier, d’Etat à Etat, avec la Russie, est très grande, surtout en France.
L’Union a besoin de mettre sur pied un partenariat avec la Russie, autant que la Russie a besoin de ce partenariat avec l’Union. La Lettonie souhaite y participer de façon constructive.
Mais il faut un dialogue, pas un diktat.
La Lettonie n’acceptera jamais l’approche russe qui consiste à appréhender les problèmes intérieurs d’un pays comme s’ils relevaient de ses intérêts propres, en les mettant sur la table européenne pour être discutés.
Surtout après cette année, au cours de laquelle nous avons travaillé avec tant d’application au programme d’intégration de la société.
Nous sommes bien conscients des intérêts de la France, qui souhaite, dans sa vision stratégique, arrimer la Russie à l’Europe afin de la stabiliser et de la démocratiser. Aucun pays, et surtout pas la Lettonie, ne peut y voir une contradiction avec ses propres intérêts.
Pensez-vous qu’une politique européenne de sécurité puisse voir le jour dans les cinq prochaines années ?
Il faut en effet que l’Europe ait ses propres capacités de défense.
La Lettonie soutient donc ce processus, mais en partenariat avec les Etats-Unis. Les actions de l’Europe devraient être complémentaires de celles de l’Otan. La tâche est bien trop lourde pour que l’on se permette de dupliquer les moyens. Au niveau de l’Europe, il faut maintenant une véritable volonté politique et un budget apte à assurer une action convaincante.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ouvrages de Sandra Kalniete
·  Es lauzu, tu lauzi, mes lauzam. Vini luzu, Riga, Jumala, 2000.
·  En escarpins dans les neiges de Sibérie, Traduit par Velta Skujina, Editions des Syrtes, Paris, 2003,268 p.
·  Autres ouvrages
·  Les Pays baltes. Indépendance et intégrations, Antoine Jacob, Editions Alvik, Paris, 2004, 336 p.
·  Les Etats baltes. Les sociétés gigognes, Yves Plasseraud, Editions Armeline, Crozon, 2003, 436 p.
·  Estoniens, Lettons, Lituaniens. Histoire et destins, Suzanne Champonnois, François de Labriolle, Editions Armeline, Crozon, 2004,331 p.
·  Dictionnaire historique de la Lettonie, Suzanne Champonnois, François de Labriolle, Editions Armeline, Crozon, 2003,330 p.
·  Kalevipoeg. Epopée nationale estonienne, F. R. Kreutzwald (traduit, présenté et annoté par Antoine Chalvin), L'aube des peuples, Gallimard, Paris, 2004,552 p.
·  Dans Le courrier des pays de l'Est
·  « Crise politique en Lituanie. Le président frappé de destitution », Céline Bayou, Jaroslav Blaha, n° 1043, mars-avril 2004.
·  « Estonie. Au seuil d'une nouvelle ère », Antoine Chalvin, Juliette Deplanque
·  « Lettonie. Un second souffle après l'ascension des sommets », Céline Bayou
·  « Lituanie. Relever le défi social », Géraldine Bertrand in Europe centrale et orientale 2002-2003. L'ancrage dans l'Union européenne sur fond de tropisme américain, n° 1036-1037, juillet-août 2003 (numéro spécial).
·  « Quelle sécurité pour la région baltique ?», Suzanne Nies, n° 1035, mai 2003.
·  Pour lire les résumés : http :// www. ladocumentationfrancaise. fr/ revues/ cpe/ index. shtml
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