2004
Le Courrier des Pays de l’Est
Interview
Sandra Kalniete
La commissaire européenne lettone
Européenne convaincue, Lettone
jusqu’au bout des ongles,
Sandra Kalniete est une diplomate de carrière, atypique et
déterminée. Née en Sibérie (où
ses parents avaient été déportés),
elle a débuté sa vie professionnelle comme critique d’art,
après avoir obtenu un diplôme
de l’académie des Beaux-Arts de
Riga. Membre fondatrice du
Front populaire letton, mouvement qui a lutté à partir d’octobre
1988 pour mettre fin à l’occupation soviétique, elle a été un
acteur important du processus
de restauration de l’indépendance de son pays, ce dont elle a
témoigné en 2000 dans son
ouvrage, Je vaincrai, tu vaincras,
nous vaincrons, ils seront vaincus.
Polyglotte (elle parle couramment anglais, français et russe),
elle est entrée dans la carrière
diplomatique en 1993, en tant
qu’ambassadeur de Lettonie
auprès des Nations unies
(Genève). Elle a occupé, de juin
1997 à novembre 2002, le poste
d’ambassadeur de Lettonie en
France, avant d’être nommée, le
7 novembre 2002, ministre des
Affaires étrangères de son pays,
fonction qu’elle a exercée jusqu’à la formation d’un nouveau
gouvernement, le 9 mars 2004.
Depuis le 1er mai 2004, elle est
commissaire européenne. Les dix
nouveaux commissaires nommés
du fait de l’élargissement n’ont
pas de portefeuille en tant que
tel, mais sont jumelés à l’un des
membres de la Commission
actuelle, et ce jusqu’au 31 octobre
2004. Ils bénéficient néanmoins
du droit de vote et participent
pleinement au travail du collège
des commissaires. Sandra Kalniete
est donc le « double » de Franz
Fischler, commissaire à l’Agriculture et à la Pêche. Elle entend
à ce titre se familiariser avec les
dossiers concernant le protocole
de Kyoto, l’énergie, la sécurité
maritime ou le développement
durable. A l’issue de cette
période de « formation », une
nouvelle Commission entrera en
fonction le 1er novembre 2004,
avec 25 commissaires à sa tête,
dont, vraisemblablement, Sandra
Kalniete.
Cette interview a été réalisée le
8 mars 2004 par Céline Bayou
(Le courrier des pays de l’Est), à
l’occasion de la visite à Paris de
Sandra Kalniete, dans le cadre
d’une invitation lancée pour la
Journée de la Femme par Noëlle
Lenoir, alors ministre déléguée
aux Affaires européennes, à la
future commissaire européenne
adjointe lettone, à ses homologues
lituanienne Dalia Grybauskaite, et
polonaise Danuta Hübner, et à la
secrétaire d’Etat belge aux
Affaires européennes et aux
Affaires étrangères, Frédérique
Ries.
C. Bayou : Vous allez travailler,
jusqu’en octobre 2004, aux côtés
de F. Fischler, commissaire à
l’Agriculture et à la Pêche. Cette
affectation vous a-t-elle étonnée,
alors qu’on vous attendait plutôt
aux côtés de Viviane Reding,
commissaire à la Culture et à
l’Education ? Ce poste est
revenu à votre collègue lituanienne, D. Grybauskaite, et les
médias lituaniens n’ont pas
caché leur déception à ce sujet,
expliquant cette nomination par
le lobbying insuffisant de la
Lituanie à Bruxelles. Estimez-vous que la Lettonie assure,
quant à elle, un lobbying efficace ?
S. Kalniete : En fait, de nombreux
problèmes compliquent notre
« intégration » naturelle à la
Commission. Mais, pour moi, ce
fut une surprise agréable que
d’être jumelée au commissaire
en charge de l’Agriculture et de
la Pêche, Franz Fischler. D’abord
parce que je suis consciente que
c’est l’un des portefeuilles les
plus importants ; ensuite parce
que F. Fischler jouit d’une très
bonne réputation.
Après l’avoir rencontré, j’ai pu
me faire une idée parfaitement
claire de ce que seraient mes
responsabilités : elles ne seront
pas politiques, mais j’aurai
l’opportunité, en étant près de lui
pendant six mois, d’apprendre
comment fonctionnent les institutions européennes.
Cette nomination ne préjuge en
aucun cas de la suite. Il faudra
tout d’abord que ma nomination
soit acceptée par le nouveau
président de la Commission. A
partir du 1er novembre, il y aura
un commissaire par pays, chacun
en charge d’un secteur ; les
portefeuilles vont donc être
restructurés.
En ce qui concerne le choix des
« commissaires d’accueil », pour
les nouveaux commissaires
pendant ces six mois et jusqu’au
1er novembre prochain, il n’était
pas question de lobbying. Je
crois qu’une telle interprétation
repose sur des attentes exagérées
et, surtout, une méconnaissance
profonde de la Commission.
Cette première période s’apparente à un « stage ». Ce qui est
réellement important, c’est que
les nouveaux commissaires
soient présents lors des prises de
décision, que toutes les informations leur soient accessibles, mais
le portefeuille importe peu.
Je ne sais pas qui m’attendait à la
culture mais, moi, je ne m’y
voyais pas ! Personnellement,
j’aspirais plutôt à être un peu
plus proche des affaires extérieures...
Vous êtes intervenue à plusieurs
reprises pour exprimer vos
craintes de voir se développer
une « Europe à deux vitesses ».
Comment empêcher ce scénario ?
D’une part, des mécanismes
existent déjà pour que les pays
souhaitant aller plus vite sur tel
ou tel dossier, le puissent : c’est
la coopération renforcée. D’autre
part, chaque pays membre a la
possibilité de travailler sur le
sujet qui lui tient le plus à cœur :
Schengen, l’Union économique
et monétaire, etc.
Il est de la responsabilité des
trois grands pays de l’Union, à
savoir la France, l’Allemagne et
la Grande-Bretagne, de ne pas
envoyer de signaux laissant à
penser qu’ils sont en train d’élaborer des plans sans y associer
les autres partenaires. Par
ailleurs, il est très important de
renforcer les piliers communautaires par une Commission forte
et dotée de véritables moyens
d’action ; or, pour cela, il faut le
soutien de tous, y compris des
pays qui sont tentés par le jeu à
deux ou trois. Le paradoxe est
là : ce sont les pays ayant le plus
besoin d’une Europe unie et
forte (car leurs ambitions sont
plus grandes que les nôtres) qui
risquent de créer une Europe à
deux vitesses, pouvant conduire
à sa fragmentation.
Nous tous, les grands comme les
petits, souhaitons que l’Europe
acquière du poids dans les affaires
mondiales, ce qui n’est pas possible avec une Europe fragmentée.
La France et l’Allemagne ne
devraient donc pas mener un jeu
contradictoire, consistant à prôner
cette Europe forte tout en
menant une politique à deux ou
trois, mais s’efforcer de renforcer
le poids global de l’Europe.
La Lettonie est-elle prête à adhérer
à l’Union européenne, et comment
se positionne-t-elle sur les
grands chantiers de l’Europe
élargie ? En particulier, que
pensez-vous de la proposition
consistant à fixer le plafond des
contributions au budget européen à 1 % du PIB des pays ? Et
comment envisagez-vous l’évolution de la Politique agricole
commune (PAC) ?
Oui, sur la majorité des dossiers,
le pays est prêt à adhérer. On
exagère parfois (en particulier
l’opposition) le prétendu retard
letton. Il reste une seule chose à
faire : mettre en place les passages
douaniers pour les contrôles
vétérinaires de marchandises
circulant par le rail.
Globalement, l’information sur
les questions européennes est
bien diffusée. Mais il est vrai
qu’il manque sans doute un lieu
où serait centralisée cette information et qu’une certaine inertie
caractérise encore les services
publics et l’administration :
quand on y rencontre un
problème, au lieu de l’affronter,
on a tendance à le repousser, ce
qui ralentit évidemment sa résolution.
La proposition de la Commission concernant le budget européen nous semble équilibrée,
mais elle est globale. Il faut voir
les détails et les analyser de
façon plus précise. Il me paraît
important de maintenir le Fonds
de cohésion au niveau prévu
pour les dix pays entrants. Mais
il faudra procéder à un rééquilibrage entre les principaux bénéficiaires des fonds structurels et
les nouveaux pays membres.
En ce qui concerne la PAC, les
élites européennes sont bien
conscientes qu’on ne peut continuer à consacrer un tiers du
budget à l’agriculture. C’est
pourquoi, dans le cadre de la
réforme adoptée durant l’été
2003, on envisage de procéder à
des changements importants
entre 2007 et 2013. Le compromis
qui a été adopté est un pas dans
cette direction.
Mais il est important aussi, pour
la Lettonie comme pour la
France, de procéder à cette
réforme en cherchant à éviter
qu’elle ne suscite de trop vives
contestations de la part de la
population. La Lettonie estime
que le principe d’égalité entre les
membres doit être respecté. Le
traité d’adhésion est signé, il
prévoit des mécanismes et des
financements pour la PAC jusqu’à l’échéance de 2013. Il sera
difficile de faire accepter un
changement en cours de route.
C’est tout l’enjeu de ce défi qui
consiste à élargir tout en approfondissant !
Justement, comment la population lettone réagit-elle à l’adhésion européenne ?
La population se demande
comment se traduira concrètement ce « saut dans l’inconnu »,
cette entrée dans une grande
machine qui semble peu pratique
et très lente. On le sait par exemple
pour tout ce qui a trait aux fonds
structurels : il faut presque deux
ans pour réaliser un projet ! Bien
sûr, l’adhésion a suscité et continue de susciter un véritable
débat au sein de la société
lettone. Depuis quelques années
déjà, les publications consacrées
à l’Europe se multiplient ; la
Lettonie se situe d’ailleurs à la
première place en Europe par le
nombre de publications par habitant. C’est la société tout entière
qui bouge.
Vous qui êtes habituée à être au
cœur des événements, ne crai-gnez-vous pas, en devenant
commissaire européenne, d’être
soumise à un rythme de travail
plus lent ? Par ailleurs, en tant
que commissaire, votre rôle va
être de défendre l’intérêt général.
Mais vous restez néanmoins une
citoyenne lettone particulièrement impliquée dans la restauration de l’indépendance de son
pays et dans son « retour à
l’Europe ». Comment allez-vous
concilier ces deux facettes ?
Cette question du rythme de
travail me préoccupe un peu,
mais je crois qu’avec l’entrée de
dix nouveaux pays, puis surtout
la formation d’une nouvelle
Commission, nous allons parvenir à insuffler du dynamisme ; pas seulement à la Commission,
mais aussi au Parlement. En tant
qu’observateurs au Conseil des
ministres, c’est déjà ce que nous
avons fait. Certains représentants
des anciens pays membres eux-mêmes le disent : on bavarde
moins désormais !
En ce qui concerne mon rôle, en
effet, il est nouveau pour moi.
Mais mon ambition n’est pas de
faire une carrière politique. Je ne
suis d’ailleurs affiliée à aucun
parti. Mon chemin a été jusque-là celui d’une diplomate de
carrière. Même quand j’ai été
nommée ministre, j’ai gardé
cette idée, qu’ensuite, je redeviendrais ambassadeur. La vision
de mon rôle futur est la même :
en quelque sorte, je suis ambassadeur, mais avec d’autres
responsabilités, encore plus
importantes. Après ça, j’aimerais
revenir à la carrière diplomatique.
Le Parti populaire européen
(PPE) a adopté une résolution
demandant à toutes les formations politiques présentes au
Parlement de ne pas accepter
d’anciens communistes dans
leurs rangs. Qu’en pensez-vous ?
Je suis en plein accord avec la
résolution du PPE qui condamne
le régime communiste et ses
exactions ; j’ai même travaillé
sur le document proposé. Mais je
reste convaincue que la responsabilité est individuelle. Il ne
faut pas tomber dans le piège
communiste justement, qui
consistait à dire que tous les
capitalistes sont à exterminer !
Le document de politique étrangère soumis au Parlement, en
janvier 2004, par le ministère
letton des Affaires étrangères a
été critiqué parce qu’il fait
abstraction d’une priorité importante : la Russie. Pourquoi ce
choix ?
C’est un choix conceptuel qui a
fait l’objet d’une longue discussion, et à l’issue de laquelle nous
avons décidé de ne pas citer les
pays. Les Etats-Unis sont mentionnés une fois, de même que la
Russie. Mais les relations bilatérales ne sont pas évoquées en
tant que telles. Si on l’avait fait,
la question aurait été de savoir
où s’arrêter afin de ne froisser
personne.
Votre pays a signé la Conventioncadre du Conseil de l’Europe sur
la défense des minorités nationales, mais ne l’a pas ratifiée.
Pourquoi ?
Sept pays d’Europe n’ont pas
ratifié cette Convention. Parmi
eux, d’ailleurs, la France ; pour
autant, personne ne dit que les
droits des minorités y sont
bafoués. En Lettonie, une sous-commission à l’intégration a été
créée au sein du Parlement pour
organiser les débats.
Les minorités, notamment russes, de Lettonie propagent une
mythologie, selon laquelle cette
Convention va permettre de
résoudre tous les problèmes. Du
côté letton prévaut la conviction
inverse : en ratifiant la Convention,
nous prendrions le risque de
perdre toute identité nationale.
Les deux parties doivent comprendre que leurs attentes et
leurs craintes sont exagérées. Dès
que le pays sera prêt, la Convention sera ratifiée, mais nous ne
pouvons pas avancer plus vite.
Dans un contexte de relations
tendues entre la Lettonie et la
Russie, comment avez-vous
réagi aux propos du Président
français, J. Chirac, lorsqu’il a
déclaré le 24 février 2004 à
Budapest que l’UE devrait manifester un peu plus de respect à
l’égard de la Russie ?
Le Président français plaide pour
l’adoption d’un document de
position commune européenne,
afin que l’Europe parle d’une
seule et même voix. C’est important, car la tentation d’établir un
dialogue particulier, d’Etat à
Etat, avec la Russie, est très
grande, surtout en France.
L’Union a besoin de mettre sur
pied un partenariat avec la
Russie, autant que la Russie a
besoin de ce partenariat avec
l’Union. La Lettonie souhaite y
participer de façon constructive.
Mais il faut un dialogue, pas un
diktat.
La Lettonie n’acceptera jamais
l’approche russe qui consiste à
appréhender les problèmes intérieurs d’un pays comme s’ils
relevaient de ses intérêts propres,
en les mettant sur la table européenne pour être discutés.
Surtout après cette année, au
cours de laquelle nous avons
travaillé avec tant d’application
au programme d’intégration de
la société.
Nous sommes bien conscients
des intérêts de la France, qui
souhaite, dans sa vision stratégique, arrimer la Russie à
l’Europe afin de la stabiliser et
de la démocratiser. Aucun pays,
et surtout pas la Lettonie, ne peut
y voir une contradiction avec ses
propres intérêts.
Pensez-vous qu’une politique
européenne de sécurité puisse
voir le jour dans les cinq
prochaines années ?
Il faut en effet que l’Europe ait
ses propres capacités de défense.
La Lettonie soutient donc ce
processus, mais en partenariat
avec les Etats-Unis. Les actions
de l’Europe devraient être
complémentaires de celles de
l’Otan. La tâche est bien trop
lourde pour que l’on se permette
de dupliquer les moyens. Au
niveau de l’Europe, il faut
maintenant une véritable
volonté politique et un budget
apte à assurer une action convaincante.
·
Ouvrages de Sandra Kalniete
·
Es lauzu, tu lauzi, mes lauzam. Vini luzu, Riga, Jumala, 2000.
·
En escarpins dans les neiges de Sibérie, Traduit par Velta Skujina, Editions des Syrtes, Paris,
2003,268 p.
·
Autres ouvrages
·
Les Pays baltes. Indépendance et intégrations, Antoine Jacob, Editions Alvik, Paris, 2004,
336 p.
·
Les Etats baltes. Les sociétés gigognes, Yves Plasseraud, Editions Armeline, Crozon, 2003,
436 p.
·
Estoniens, Lettons, Lituaniens. Histoire et destins, Suzanne Champonnois, François de
Labriolle, Editions Armeline, Crozon, 2004,331 p.
·
Dictionnaire historique de la Lettonie, Suzanne Champonnois, François de Labriolle,
Editions Armeline, Crozon, 2003,330 p.
·
Kalevipoeg. Epopée nationale estonienne, F. R. Kreutzwald (traduit, présenté et annoté par
Antoine Chalvin), L'aube des peuples, Gallimard, Paris, 2004,552 p.
·
Dans Le courrier des pays de l'Est
·
« Crise politique en Lituanie. Le président frappé de destitution », Céline Bayou, Jaroslav
Blaha, n° 1043, mars-avril 2004.
·
« Estonie. Au seuil d'une nouvelle ère », Antoine Chalvin, Juliette Deplanque
·
« Lettonie. Un second souffle après l'ascension des sommets », Céline Bayou
·
« Lituanie. Relever le défi social », Géraldine Bertrand
in Europe centrale et orientale 2002-2003. L'ancrage dans l'Union européenne sur fond de
tropisme américain, n° 1036-1037, juillet-août 2003 (numéro spécial).
·
« Quelle sécurité pour la région baltique ?», Suzanne Nies, n° 1035, mai 2003.
·
Pour lire les résumés : http :// www. ladocumentationfrancaise. fr/ revues/ cpe/ index. shtml